LE VAL-DE-TRA­VERS : L’IVRESSE DE L’AL­TI­TUDE

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De­puis Neu­châ­tel, l’im­pres­sion­nant « trou de Bour­gogne » in­vite à un autre monde. L’im­mense brèche entre deux mon­tagnes ju­ras­siennes semble in­di­quer au vi­si­teur un au-de­là mys­té­rieux, loin de la dou­ceur des rives du lac. Le Val-de-tra­vers est la route his­to­rique qui mène, au moins de­puis l’an­ti­qui­té, de Neu­châ­tel jus­qu’au Ju­ra fran­çais.

L’ÉLIXIR D’ABSINTHE DE COUVET La re­mon­ter, c’est quit­ter l’am­biance bour­geoise du « pays d’en bas » pour s’im­mer­ger dans une at­mo­sphère ou­vrière entre tra­di­tion hor­lo­gère et an­ciennes mines d’as­phalte. Il faut lon­ger les gorges boi­sées de l’areuse, et sur­tout dé­cou­vrir l’ex­tra­or­di­naire pay­sage na­tu­rel du Creux-du-van, un cirque ro­cheux en forme de fer-à-che­val qui do­mine de plus de 200 mètres le Val. L’ivresse de l’al­ti­tude suisse! L’ivresse, par­lons-en ! C’est un peu plus loin, dans le vil­lage de Couvet, que l’his­toire du Val-de-tra­vers s’est aus­si écrite. À L’hô­tel-res­tau­rant de l’aigle, une ins­ti­tu­tion lo­cale, Ni­co­las Gi­ger, plus de 80 ans, « druide-ab­sint­heur » comme il s’est au­to­pro­cla­mé, est la « mé­moire de l’absinthe ». Il a été l’un des ini­tia­teurs de la route fran­co-suisse de l’absinthe, qui court jus­qu’à Pon­tar­lier. Au­tour d’une fon­taine à absinthe po­sée sur la table, il ra­conte les ver­tus de la plante mé­di­ci­nale uti­li­sée « de­puis les Grecs », non sans nos­tal­gie pour le « par­fum d’in­ter­dit » de la pé­riode de clan­des­ti­ni­té : « C’est ici même à Couvet, que la mère Hen­riod, comme on l’ap­pe­lait, her­bo­riste à ses heures et re­nom­mée pour l’ef­fi­ca­ci­té de ses re­mèdes, a in­ven­té au xviiie siècle un élixir d’absinthe, pri­sé entre autres pour ses ver­tus di­ges­tives. Un mé­de­cin franc-com­tois ar­ri­vé dans le val pres­crit le breu­vage. Un suc­cès. » Un

com­mer­çant achète vite la for­mule, et s’as­so­cie avec un bouilleur de cru iti­né­rant, Hen­ri-louis Per­nod. En 1798, à Couvet, la pre­mière dis­til­le­rie d’absinthe au monde ouvre. « De po­tion mé­di­ca­men­teuse, elle va vite de­ve­nir une bois­son très ap­pré­ciée », rap­pelle-t-il, le sou­rire aux lèvres.

LES SA­VEURS DE LA CLAN­DES­TI­NI­TÉ Les dis­til­le­ries poussent comme des cham­pi­gnons de l’autre cô­té de la fron­tière aus­si. On compte 13 dis­til­le­ries dans le val, 25 à Pon­tar­lier. L’absinthe, muse de bien des ar­tistes et poètes, est bue par­tout. En France, on es­time sa consom­ma­tion à 30 mil­lions de litres par an en 1912. « Cette po­pu­la­ri­té dé­range, la fée verte de­vient le pé­ril vert », for­mule Ni­co­las Gi­ger. Le 7 oc­tobre 1910, le peuple suisse ban­nit dans sa Consti­tu­tion l’absinthe, cinq ans avant la France. Mal­gré la pro­hi­bi­tion, les « clan­des­tins » du Val-de-tra­vers pour­suivent leur pro­duc­tion, en s’as­su­rant du sens du vent pour que les ef­fluves ne par­viennent pas aux nez des au­to­ri­tés! Les phar­ma­ciens et les dro­guistes four­nissent les contre­ban­diers en plantes né­ces­saires à la fa­bri­ca­tion du breu­vage. Des chau­dron­niers fa­briquent des alam­bics. Près des fon­taines, qui par­sèment les sen­tiers boi­sés de mon­tagne, des bou­teilles sont plan­quées pour étan­cher la soif des pay­sans qui peuvent trou­bler leur « bleue », comme on l’ap­pelle aus­si, avec l’eau de source. «Le val, c’était un peu le vil­lage d’as­té­rix avec sa po­tion ma­gique… Pour­tant ja­mais le “val­lon­nier” ne s’est sen­ti l’âme d’un hors-la­loi, as­sure Ni­co­las Gi­ger. Il a sim­ple­ment conti­nué à pra­ti­quer l’art de la dis­til­la­tion d’absinthe écar­tant d’un haus­se­ment d’épaules l’ar­ticle consti­tu­tion­nel qui le lui in­ter­di­sait... » Une époque ré­vo­lue: en 2005, la pro­duc­tion de la fée verte est à nou­veau lé­gale. Au­jourd’hui, tout le Valde-tra­vers re­noue avec sa tra­di­tion: les bars à absinthe sont des plus ten­dance, les dis­til­le­ries ont pi­gnon sur rue à Cou­vert, Fleu­rier, Mô­tiers, Bo­ve­resse (où un his­to­rique sé­choir à absinthe de 1893, aux al­lures de cha­pelle, a été res­tau­ré). Une mai­son de l’absinthe – ins­tal­lée, un comble, dans un hô­tel de dis­trict là même où l’on ju­geait les contre­ve­nants – a ou­vert ses portes à Mô­tiers. Ce vil­lage où s’est re­ti­ré Jean-jacques Rous­seau du­rant trois an­nées (1772-1775), suite à la condam­na­tion de l’émile, son trai­té sur l’éducation. Là, il ai­mait se ré­fu­gier de­vant la grotte de la cas­cade du vil­lage. Une val­lée re­belle, on a dit?

Le Creux-du-van dresse ses pa­rois cal­caires entre le can­ton de Neu­châ­tel et ce­lui de Vand. Ce cirque na­tu­rel est si­tué au coeur d’une ré­serve bio­tope où pros­pèrent bou­que­tins, cha­mois, che­vreuils et lynx.

Les fa­laises du creux du Van s’élèvent jus­qu’à une al­ti­tude de 1 400 m, for­mant un arc en forme de fer-à-che­val de près de deux ki­lo­mètres de dia­mètre avec vue sur le lac de Neu­châ­tel.

À Mô­tiers, vil­lage du Val-de-tra­vers où vi­si­ter la mai­son de l’absinthe, la grotte de la Cas­cade ap­porte sa part de mys­tère à une ré­gion qui a, dé­ci­dé­ment, le goût du se­cret.

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