Le Ni­ger, nou­velle zone grise sa­ha­ro-sa­hé­lienne

Diplomatie - - Sommaire - Sté­phane-Charles Na­tale

Confron­té aux me­naces po­ly­morphes du ter­ro­risme sa­hé­lien ain­si qu’aux mou­ve­ments for­cés de po­pu­la­tion face aux pé­rils, le Ni­ger semble te­nir le cap… Jus­qu’à quand ? Entre ten­sions po­li­tiques et eth­no-tri­bales, dif­fi­cul­tés éco­no­miques, freins dé­mo­gra­phiques et in­sta­bi­li­té ré­gio­nale (li­byenne), ses fra­giles struc­tures in­ternes com­mencent à mon­trer de sé­rieux signes d’ef­fon­dre­ment.

Par Sté­phane Charles Na­tale, di­plô­mé de science po­li­tique de 3e cycle et an­cien au­di­teur de l’INHESJ (Ins­ti­tut na­tio­nal des hautes études sur la sé­cu­ri­té et la jus­tice), spé­cia­liste des re­la­tions in­ter­na­tio­nales et plus par­ti­cu­liè­re­ment des zones de conflits (1).

En ap­pa­rence, l’État ni­gé­rien af­fiche une sta­bi­li­té re­la­tive au fil de sept ré­pu­bliques, quatre Cons­ti­tu­tions et au­tant de coups d’État mi­li­taires de­puis l’in­dé­pen­dance du 3 aout 1960, qui mit fin à qua­rante ans d’in­té­gra­tion co­lo­niale à l’Afrique oc­ci­den­tale fran­çaise. Ain­si, ins­tal­lé au pou­voir en 2011 dans la fou­lée du golpe [putsch] de l’an­née pré­cé­dente, l’ac­tuel pré­sident Ma­ha­ma­dou Is­sou­fou s’est-il as­su­ré de sa ré­élec­tion en mars 2016, avec 92,49 % des suf­frages, en s’im­po­sant à la tête d’une classe di­ri­geante tant fran­co­phone que fran­co­phile.

Un État failli en phase de pré-conflit so­cial

Un cli­mat de po­li­tique in­té­rieure non apai­sé

Le Ni­ger ne sau­rait oc­cul­ter ses ten­sions po­li­tiques pal­pables, ré­vé­lées par le contexte in­vrai­sem­blable de dé­ten­tion du prin­ci­pal op­po­sant, lors du scru­tin à l’élec­tion pré­si­den­tielle. En ef­fet, Ha­ma Ama­dou, chef du Mou­ve­ment Dé­mo­cra­tique Ni­gé­rien (Mo­den-Fa Lu­ma­na) et an­cien Pre­mier mi­nistre puis ex-pré­sident du Par­le­ment, était ac­cu­sé de tra­fic de nou­veaux­nés ni­gé­rians ame­nés au Ni­ger via le Bé­nin, lors­qu’il quit­tait Pa­ris pour Nia­mey le 14 no­vembre 2015 afin de faire cam­pagne. Aus­si­tôt in­ter­pel­lé, il pas­sait le pre­mier tour en dé­ten­tion, avant d’être li­bé­ré le 11 mars 2016 pour rai­sons de san­té et de s’exi­ler en France, où il se trouve ac­tuel­le­ment. Il était condam­né par contu­mace à un an de pri­son ferme le 14 mars 2017. Ses proches, Ou­ma­rou Do­ga­ri, an­cien maire de Nia­mey, et Is­sou­fou Is­sa­ka, au­tre­fois mi­nistre de l’Hy­drau­lique, étaient éga­le­ment in­car­cé­rés, ac­cu­sés d’une pré­su­mée ten­ta­tive de coup d’État en dé­cembre 2015, puis re­mis en li­ber­té le 26 mars 2017. Sur la même tra­jec­toire, Ama­dou Dji­bo, alias « Max »,

pré­sident du Front pour la Res­tau­ra­tion de la Dé­mo­cra­tie et la Dé­fense de la Ré­pu­blique (FRDDR), était condam­né à trois mois de pri­son avec sur­sis le 6 juin 2017 pour « in­ci­ta­tion à la ré­volte ». En­fin, la ma­ni­fes­ta­tion étu­diante du 10 avril 2017 s’est sol­dée par la mort d’un jeune du cam­pus de Nia­mey, une cen­taine de bles­sés et 300 in­ter­pel­la­tions (2).

Une éco­no­mie tou­jours sous tu­telle de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale

Avec son PIB par ha­bi­tant de 469 dol­lars en 2014, le Ni­ger reste fi­gé de­puis au sixième rang des na­tions les plus dé­fa­vo­ri­sées du globe, entre Ma­da­gas­car et le Li­bé­ria se­lon le der­nier clas­se­ment du FMI, tan­dis que le Ma­li oc­cupe la 17e place, pour re­lé­guer Nia­mey au rang de ca­pi­tale de l’État le plus pauvre du Sa­hel. Le pré­sident Is­sou­fou fait état, quant à lui, d’un pa­tri­moine éva­lué à 1 144 680 024 francs CFA (3). De même, le Ni­ger fi­gure en 2017 à l’avant-der­nière place de l’In­dice de dé­ve­lop­pe­ment hu­main (IDH) du Pro­gramme des Na­tions Unies pour le dé­ve­lop­pe­ment (PNUD), avec une éco­no­mie ané­mique et sa mon­naie in­dexée sur l’eu­ro, qui plombent le pro­gramme pré­si­den­tiel « Re­nais­sance Acte II ». Sur­tout, le poids sub­stan­tiel de l’aide in­ter­na­tio­nale re­pré­sente en­core près de 36 % des re­ve­nus de cet État sub­sa­ha­rien, qui bé­né­fi­cie no­tam­ment du sou­tien fi­nan­cier de l’Union eu­ro­péenne : 820 mil­lions d’eu­ros dans la dé­cli­nai­son du 11e Fonds eu­ro­péen de dé­ve­lop­pe­ment (FED 2014-2020) (4). Ain­si, le 15 dé­cembre 2016, Bruxelles si­gnait avec Nia­mey sept conven­tions de fi­nan­ce­ment de 500 mil­lions d’eu­ros, ga­ran­tis­sant un dé­cais­se­ment im­mé­diat de 107 mil­lions, as­sor­ti de neuf pro­jets du Fonds fi­du­ciaire d’ur­gence, de 140 mil­lions d’eu­ros, prin­ci­pa­le­ment al­loués au ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés de l’État. Mal­gré tout, le Ni­ger fi­gure en tête du clas­se­ment 2017 des États prio­ri­taires du Pro­gramme ali­men­taire mon­dial, alors que ce­lui-ci risque de sus­pendre son aide à la mal­nu­tri­tion, faute de res­sources suf­fi­santes. Plus de 1,3 mil­lion d’in­di­vi­dus (soit 7 % de la po­pu­la­tion) souffrent de pé­nu­rie ali­men­taire, se­lon le Bu­reau des af­faires hu­ma­ni­taires de l’OCHA de Nia­mey (5).

Aus­si 60 % des Ni­gé­riens sur­vivent-ils avec moins d’un eu­ro par jour. Pour­tant, l’in­ven­taire du sous-sol ré­vèle des res­sources ex­trac­tives gi­gan­tesques, re­cé­lant phos­phates, sel, cuivre, étain et char­bon, ain­si que des nappes d’hy­dro­car­bures en­core in­ex­ploi­tées. Quant à l’ura­nium, si le Ni­ger en est le 4e pro­duc­teur mon­dial, la constante dé­gra­da­tion des cours (- 50 % en 2016 (6)) et la dé­ci­sion d’ARE­VA (dont Nia­mey reste le se­cond four­nis­seur) de ne fi­na­le­ment pas ou­vrir la mine d’Imou­ra­ren, proche d’Ar­lit, sonnent le glas de ce mi­rage. Or les re­ve­nus de l’ex­ploi­ta­tion des mines et les droits de douane liés à l’ex­port de­meurent les prin­ci­paux pour­voyeurs de res­sources pu­bliques. De plus, le scan­dale de l’Ura­nium­gate plombe la cré­di­bi­li­té de l’Exé­cu­tif en im­pli­quant son mi­nistre des Fi­nances (7), tan­dis que le Tré­sor pu­blic est ex­sangue – au point qu’en aout 2016, le Boeing 737 pré­si­den­tiel Mont Gre­boun échap­pait in ex­tre­mis à la sai­sie de la so­cié­té Afri­card, créan­cière de l’État ni­gé­rien.

En­fin, au prin­temps 2014, le pla­teau du Dja­do, si­tué à 700 km au nord d’Aga­dez, dans le dé­par­te­ment de Bil­ma, fut in­ves­ti par 30 000 cher­cheurs d’or, ve­nus illé­ga­le­ment de Li­bye, du Ma­li, d’Al­gé­rie, du Dar­four et du Tchad, afin d’ex­ploi­ter les fi­lons au­ri­fères sub-af­fleu­rant. Cet af­flux hé­té­ro­clite don­na sou­dain à cette por­tion du Sa­ha­ra l’al­lure en­fié­vrée d’un Klon­dike sa­hé­lien, va­cuum fis­cal et sé­cu­ri­taire où la po­pu­la­tion était spo­liée de son bé­tail et de ses ré­coltes et dont Aga­dez consti­tuait l’avant-poste. De plus, la RN6 Ma­ka­lon­di-Nia­mey,

Le Ni­ger ne sau­rait oc­cul­ter ses ten­sions po­li­tiques pal­pables, ré­vé­lées par le contexte in­vrai­sem­blable de dé­ten­tion du prin­ci­pal op­po­sant, lors du scru­tin à l’élec­tion pré­si­den­tielle.

les axes Tchi­ba­ra­ka­tène-Ife­rouane et Dir­kou-Aga­dez étaient par­se­més de « cou­peurs de route » qui ran­çon­naient les or­pailleurs jus­qu’en fé­vrier 2017, lorsque le site fut éva­cué puis clos afin d’en at­tri­buer l’ex­ploi­ta­tion ex­clu­sive à la SOPAMIN.

Une crois­sance dé­mo­gra­phique ex­po­nen­tielle

Alors que la po­pu­la­tion d’Afrique s’élève à 1,2 mil­liard d’âmes et dou­ble­ra vrai­sem­bla­ble­ment à l’ho­ri­zon 2050 sous l’im­pul­sion no­tam­ment du Ni­gé­ria, la tran­si­tion dé­mo­gra­phique ni­gé­rienne est loin d’être en marche. Le peuple conti­nue de se voi­ler la face de­vant ce han­di­cap, qua­li­fié de « bombe à re­tar­de­ment » par le pré­sident Is­sou­fou (8), en dé­pit des alertes du Fonds des Na­tions Unies pour la po­pu­la­tion (UNFPA). Au­cune po­li­tique pu­blique de contrôle des nais­sances n’est osée, sous la pres­sion des re­li­gieux mu­sul­mans qui en­cou­ragent la po­ly­ga­mie. Les foyers comptent en moyenne sept en­fants par femme en âge de pro­créer, avec un taux d’ac­crois­se­ment an­nuel moyen de la po­pu­la­tion es­ti­mé à + 3,9 %, soit plus de 700 000 nais­sances par an (9). Ces ma­ra­bouts dis­pensent la ca­té­chèse co­ra­nique « ma­ca­ran­ta » aux en­fants (jus­qu’à 50 par prê­cheur) qu’ils choi­sissent dans les vil­lages les plus pauvres, avant de les for­cer à pra­ti­quer la men­di­ci­té

à Nia­mey sous peine de mau­vais trai­te­ments. Ce­pen­dant, cette ex­ploi­ta­tion de l’en­fance ne sau­rait mas­quer celle des adultes as­ser­vis car, bien qu’abo­li par la Consti­tu­tion dès l’In­dé­pen­dance, le « néo-es­cla­vage » ni­gé­rien reste une réa­li­té, ta­boue et niée des au­to­ri­tés. Pour­tant, près de 50 000 jeunes femmes vivent dans la ré­gion de Ta­houa sous le joug de « maitres » haous­sas, djer­mas et toua­regs, sans li­ber­té, ré­mu­né­ra­tion, ni re­pos, vic­times de vio­lences phy­siques et sexuelles, se­lon l’ONG ni­gé­rienne Ti­mi­dria, créée en 1991 avec le sou­tien de l’or­ga­ni­sa­tion bri­tan­nique An­ti-Sla­ve­ry In­ter­na­tio­nal.

La ca­rence struc­tu­relle des ser­vices pu­blics

En plus du dé­cais­se­ment de 17 mil­lions de dol­lars consen­ti par le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) au Ni­ger en 2016 (dans le cadre de sa fa­ci­li­té élar­gie de cré­dit de 150 mil­lions ac­cor­dée en mars 2012), la Banque mon­diale a dé­blo­qué, en juin 2017, 600 mil­liards de FCFA, sur trois ans, afin d’en­cou­ra­ger le dé­ve­lop­pe­ment du pays. De même, l’Union eu­ro­péenne ef­fec­tuait en juin 2017 un dé­cais­se­ment pro­gres­sif de près de 57 mil­lions d’eu­ros en di­rec­tion no­tam­ment des sec­teurs de l’agri­cul­ture et de l’édu­ca­tion. Pour l’ins­tant, les en­sei­gnants pâ­tissent tou­jours d’un bas ni­veau de for­ma­tion. Le taux de sco­la­ri­sa­tion n’at­teint pas 50 % pour les élèves vi­vant en brousse, sou­vent éloi­gnés de plus de 20 km de toute école élé­men­taire, le ra­mas­sage sco­laire étant in­exis­tant le long d’un ré­seau rou­tier chao­tique et en poin­tillés. De plus, dès la pu­ber­té, une par­tie des jeunes mu­sul­manes n’ont plus ac­cès à l’édu­ca­tion en rai­son de la pra­tique du ma­riage pré­coce, sur­ve­nant dès l’âge de 13 ans en zones ru­rales. Par consé­quent, l’anal­pha­bé­tisme et l’illet­trisme af­fligent les fillettes puis les femmes, dont à peine 60 % ac­cèdent aux classes pri­maires et seule­ment 8 % à l’en­sei­gne­ment se­con­daire (10).

Quant aux hô­pi­taux, ob­so­lètes, ils ne ré­pondent pas aux stan­dards de l’Of­fice mon­dial de la san­té (OMS), en termes de ma­té­riel, de pla­teaux chi­rur­gi­caux, d’ima­ge­rie et de ca­pa­ci­té d’ac­cueil : nombre in­suf­fi­sant de lits, ma­lades cou­chés dans les cou­loirs, cou­pures in­ces­santes de cou­rant, ab­sence de cli­ma­ti­sa­tion, condi­tions d’hy­giène et d’asep­sie ef­froyables. Sur­tout, la for­ma­tion du per­son­nel mé­di­cal est dé­fec­tueuse. Les pra­ti­ciens té­moignent du nombre de pa­tients dia­bé­tiques aux­quels, diag­nos­ti­quant à tort une pous­sée de fièvre pa­lustre, les in­fir­mières ont ad­mi­nis­tré un sé­rum glu­co­sé, qui les a plon­gés dans un co­ma fa­tal. Et tan­dis que les mé­de­cins dé­laissent ces hô­pi­taux bon­dés au pro­fit de cli­niques pri­vées aux ta­rifs pro­hi­bi­tifs, au-de­hors, les in­di­gents pé­ris­sent dans le plus com­plet dé­nue­ment, au fond de la brousse ou sous les via­ducs de Nia­mey, où errent les co­hortes de lé­preux (378 nou­veaux cas en 2016) (11), d’in­firmes po­lio­myé­li­tiques et de non­voyants ron­gés par le pa­lu­disme et que guident des jeunes filles dé­sco­la­ri­sées, aux­quelles la fa­mille confie la tâche quo­ti­dienne in­grate de men­dier leur pi­tance. En­fin, seuls 46 % des Ni­gé­riens ont ac­cès à l’eau po­table et 13 % au ré­seau d’as­sai­nis­se­ment (12), tan­dis que plus de 12 mil­lions d’entre eux ne dis­posent pas de la­trines (13). Or la pra­tique de la dé­fé­ca­tion en plein air conta­mine l’en­vi­ron­ne­ment et les nappes phréa­tiques et fa­vo­rise la pro­pa­ga­tion des af­fec­tions pa­tho­gènes diar­rhéiques, qui dé­ciment les nour­ris­sons. En juillet 2016, la Banque mon­diale avait pour­tant ac­cor­dé un fi­nan­ce­ment ad­di­tion­nel de 70 mil­lions de dol­lars à Nia­mey afin de pour­suivre les pro­grammes de dis­tri­bu­tion d’eau po­table et d’as­sai­nis­se­ment ur­bain.

Sur le plan po­li­tique, à l’ab­sence d’une gou­ver­nance clair­voyante dou­blée d’une cor­rup­tion gé­né­ra­li­sée – conforme à l’adage ni­gé­rien : « la chèvre broute là où elle est at­ta­chée » –, vient s’ajou­ter l’in­ca­pa­ci­té de l’op­po­si­tion à af­fi­cher un front uni co­hé­rent. Dès lors, nous as­sis­tons à l’éro­sion des sché­mas clas­siques d’ex­pres­sion dé­mo­cra­tique, qui amorce une dy­na­mique de re­com­po­si­tion du pay­sage po­li­tique au bé­né­fice des groupes ex­tré­mistes. Ain­si, les par­ti­sans de l’is­lam sun­nite ra­di­cal, qui de­meurent, au Ni­ger comme ailleurs, le fléau et non l’éten­dard de la re­li­gion mu­sul­mane, nour­rissent une lame de fond po­li­ti­co-re­li­gieuse contes­ta­taire en prê­tant ha­bi­le­ment as­sis­tance aux plus pauvres (nour­ri­ture, soins, édu­ca­tion) afin de pal­lier les ca­rences fon­da­men­tales de l’État ni­gé­rien. Leur tac­tique reste la dé­sta­bi­li­sa­tion des mos­quées, dans l’Aïr par le biais de la dia­spo­ra li­byenne du quar­tier de Mis­ra­ta d’Aga­dez, mais aus­si au Sud, dans les villes de Dos­so, Ta­houa, Dif­fa, Zin­der et, sur­tout, de Ma­ra­di, vé­ri­table ca­pi­tale éco­no­mique aux portes du Ni­gé­ria. Ce­pen­dant, sans re­cher­cher, pour l’heure, une re­mise en cause du sta­tu quo ante par la vio­lence, ces ac­teurs usent d’une stra­té­gie d’in­fluence à long terme, ba­sée sur les sous-champs fé­dé­ra­teurs du sen­ti­ment d’aban­don de la jeu­nesse et du res­sen­ti­ment contre la France, taxée de vi­sées néo­co­lo­nia­listes. En at­testent les ré­cri­mi­na­tions ré­cur­rentes de la rue ni­gé­rienne contre Ni­ger Ter­mi­nal, une fi­liale du groupe Bol­lo­ré en Afrique, ac­cu­sé de cor­rup­tion. Or les jeunes Ni­gé­riens, qui consti­tuent cette classe po­li­tique en ins­tance,

Près de 60 % des Ni­gé­riens sur­vivent avec moins d’un eu­ro par jour. Pour­tant, l’in­ven­taire du sous-sol ré­vèle des res­sources ex­trac­tives gi­gan­tesques, re­cé­lant phos­phates, sel, cuivre, étain et char­bon, ain­si que des nappes d’hy­dro­car­bures en­core in­ex­ploi­tées.

néo-pro­lé­taires, non édu­qués, sou­vent non fran­co­phones et dé­pour­vus de conscience po­li­tique, res­tent ai­sé­ment ma­ni­pu­lables et se­ront, à terme, in­ca­pables de pro­po­ser une al­ter­nance dé­mo­cra­tique au som­met de l’État.

Ain­si s’opère une confes­sion­na­li­sa­tion de la so­cié­té ni­gé­rienne, à dé­faut d’une ra­di­ca­li­sa­tion, as­so­ciant une perte to­tale de laï­ci­té à un aban­don des cou­tumes tra­di­tion­nelles et autres croyances ani­mistes, au pro­fit des seuls pré­ceptes de l’is­lam, pou­vant dé­gé­né­rer en ac­cès spo­ra­diques de vio­lences in­ter­con­fes­sion­nelles, comme ce fut le cas les 16 et 17 jan­vier 2015 après que le pré­sident Ma­ha­ma­dou Is­sou­fou, en vi­site à Pa­ris, a dé­cla­ré im­pru­dem­ment : « Je suis Char­lie ! ». La com­mu­nau­té chré­tienne as­sis­tait alors au sac­cage et au pillage de ses lieux de culte. La plu­part des églises de Nia­mey étaient in­cen­diées à l’ex­cep­tion de deux pa­roisses, dé­fen­dues par leurs fi­dèles. Dans la ville de Zin­der, les re­li­gieuses de Sainte Thé­rèse de l’En­fant Jé­sus faillirent pé­rir bru­lées vives tan­dis que leurs co­re­li­gion­naires étaient chas­sés de leurs de­meures. Le lourd bi­lan de ces troubles graves s’est éle­vé à 12 morts et 150 bles­sés par­mi la com­mu­nau­té chré­tienne.

Une to­po­lo­gie eth­no-tri­bale cli­vée sur fond de ten­sions entre Toua­regs et Tou­bous

De­puis le dé­but de son se­cond man­dat, Ma­ha­ma­dou Is­sou­fou tente lu­ci­de­ment de cal­mer ses op­po­sants en for­mant, pour la pre­mière fois de l’his­toire po­li­tique ni­gé­rienne, un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, que re­joi­gnait op­por­tu­né­ment le Mou­ve­ment Na­tio­nal pour la So­cié­té du Dé­ve­lop­pe­ment (MNSD) Nas­sa­ra d’Ab­doul Ka­dri Tid­ja­ni, le 14 aout 2016. Sur­tout, évi­tant le contre-exemple ma­lien, il nomme ha­bi­le­ment le Toua­reg Bri­gi Ra­fi­ni à la Pri­ma­ture (Pre­mier mi­nistre). Il offre ain­si une re­pré­sen­ta­ti­vi­té po­li­tique à cette com­mu­nau­té no­made ir­ré­den­tiste, qui re­pré­sente 11 % de la po­pu­la­tion, afin de pré­ve­nir une nou­velle ré­bel­lion nor­diste – en 1990, 1991, 1994 et 2007, les Toua­regs s’étaient sou­le­vés en re­pré­sailles au non-res­pect de l’ac­cord mi­nier pas­sé entre les chefs tri­baux, l’an­cien pré­sident Tand­ja et ARE­VA, por­tant sur la re­dis­tri­bu­tion des di­vi­dendes.

De plus, l’aban­don en 2009 du tra­cé afri­cain du ral­lye au­to­mo­bile Pa­ris-Da­kar en rai­son de la me­nace glo­bale d’AQMI sur le Sa­ha­ra prive les Toua­regs de leurs sub­sides ti­rés du tou­risme d’aven­ture dans la ré­gion d’Aga­dez. Et bien que la créa­tion d’une Bri­gade de pro­tec­tion tou­ris­tique soit à l’étude sur la ré­serve na­tu­relle de l’Aïr et l’Erg du Té­né­ré, son fi­nan­ce­ment de­meure im­pro­bable. Aus­si, à l’ins­tar de leurs cou­sins ma­liens de Tom­bouc­tou, les Toua­regs ni­gé­riens se re­ven­diquent ar­ti­sans ma­ro­qui­niers ou joailliers, mais leur re­con­ver­sion s’est opé­rée prin­ci­pa­le­ment vers les tra­fics de stu­pé­fiants et de cigarettes, dont Nia­mey s’ac­com­mode en mé­na­geant les in­té­rêts des chef­fe­ries toua­regs Kel Aïr, Ima­rad et Ig­da­lan, au dé­tri­ment des no­mades de la com­mu­nau­té Tou­bou.

Or, cet ava­tar consti­tue au­jourd’hui le prin­ci­pal fac­teur de crise eth­nique, d’ori­gine éco­no­mique, du Nord-Ni­ger. En ef­fet, ori­gi­naires de la Li­bye et des monts du Ti­bes­ti tcha­dien, ces « hommes des mon­tagnes » se si­tuent à la char­nière du sys­tème agro-pas­to­ral, dont les pâ­tures de ca­mé­li­dés s’étendent sur l’Aza­wagh cou­vrant Tes­ka­la, Bil­ma, Dir­kou, Zin­der et Dif­fa. Et sans at­teindre la vio­lence des in­ci­dents de la ville li­byenne d’Oba­ri en 2016, les ten­sions et ran­coeurs entre Toua­regs et Tou­bous ni­gé­riens de­meurent vives et te­naces. Par ailleurs, de­puis l’été 2016, les Tou­bous du Mou­ve­ment pour la Jus­tice et la Ré­ha­bi­li­ta­tion du Ni­ger (MJRN) mènent une gué­rilla pour la re­dis­tri­bu­tion des di­vi­dendes ti­rés de l’ex­ploi­ta­tion des res­sources pé­tro­li­fères et au­ri­fères, sous la hou­lette d’Adam Tche­ké Kou­di­gan, na­tif de la ré­gion de Ter­mit. De plus, se li­vrant ma­jo­ri­tai­re­ment au tra­fic de mi­grants (vers la Li­bye) et d’armes lé­gères (de re­tour du Fez­zan), les Tou­bous consti­tuent la cible pri­vi­lé­giée des Po­lice, Gen­dar­me­rie et Garde na­tio­nale d’Aga­dez, qui confisquent leurs vé­hi­cules et in­ter­pellent les convoyeurs, ce qui at­tise d’au­tant plus le sen­ti­ment d’in­jus­tice et d’ex­clu­sion de cette jeu­nesse no­made désoeu­vrée et au bord de la ré­volte. Quant aux pro­jets li­cites de re­con­ver­sion pro­mis aux Tou­bous et Toua­regs par les au­to­ri­tés et les par­te­naires in­ter­na­tio­naux, ils tardent à se mettre en place.

L’autre ligne de front sa­hé­lienne de la lutte contre le dji­ha­disme

En ver­tu de sa si­tua­tion géo­gra­phique axiale, le Ni­ger est dé­sor­mais un ac­teur in­con­tour­nable de la lutte contre le dji­ha­disme sa­hé­lien et Aga­dez s’ef­force de ne pas som­brer dans le chaos à l’ins­tar de Gao, sa voi­sine ma­lienne. Ain­si, la zone de Wan­zar­bé-Ya­ta­ka­la, fron­ta­lière entre le Bur­ki­na Fa­so, le Ma­li et le Ni­ger, reste me­na­cée par les Groupes Ar­més Ter­ro­ristes (GAT)

Les par­ti­sans de l’is­lam sun­nite ra­di­cal nour­rissent une lame de fond po­li­ti­co-re­li­gieuse contes­ta­taire en prê­tant ha­bi­le­ment as­sis­tance aux plus pauvres (nour­ri­ture, soins, édu­ca­tion) afin de pal­lier les ca­rences fon­da­men­tales de l’État ni­gé­rien.

ma­liens d’Al-Mou­ra­bi­toune (AQMI), par An­sa­rul-Is­lam du pré­di­ca­teur ra­di­cal Ibra­him « Ma­lam » Di­cko, ain­si que par la ka­ti­ba d’Abou Wa­lid al-Sah­raoui (pro­cla­mé « émir au Sa­ha­ra » par l’État is­la­mique de­puis 2015).

Néan­moins, l’éven­tua­li­té d’une ex­ten­sion au Ni­ger de la crise ma­lienne est faible, car les dji­ha­distes qui me­nacent Ba­ma­ko n’ont ni les moyens, ni la vo­lon­té de me­ner des ac­tions d’en­ver­gure et en pro­fon­deur sur le ter­ri­toire ni­gé­rien, mais oeuvrent à sa dé­sta­bi­li­sa­tion pour étendre une zone de non-droit échap­pant au contrôle sou­ve­rain de Nia­mey. Ils conservent ain­si la la­ti­tude de s’y pro­je­ter pour gé­rer leurs tra­fics (cigarettes, armes et co­caïne) avec la com­pli­ci­té de sou­tiens lo­caux peuls, toua­regs et de membres cor­rom­pus des Forces in­té­rieures de sé­cu­ri­té (FIS), ou bien d’y me­ner des in­cur­sions à la ma­nière des ancestraux rez­zous tra­di­tion­nels sur les ré­gions de Ta­houa et de Tilla­bé­ry. Les me­naces d’en­lè­ve­ment de Ya­hya Abou alHam­mam, d’AQMI, le 11 juillet 2016, et qui se sont ma­té­ria­li­sées dans le rapt du tra­vailleur hu­ma­ni­taire Nord-Amé­ri­cain Jef­fe­ry Woodke à Aba­lak, le 14 oc­tobre sui­vant par le MUJAO, en sont un exemple. Plus pré­oc­cu­pant, le 2 mars 2017, AlMou­ra­bi­toune, An­sar Dine et la Ka­ti­ba du Ma­ci­na fu­sion­naient sous la fran­chise d’AQMI pour for­mer le « Groupe de Sou­tien à l’Is­lam et aux mu­sul­mans » sous la di­rec­tion du Toua­reg ma­lien Iyad Ag Gha­ly, fon­da­teur d’An­sar Dine en 2012.

À l’op­po­sé, Bo­ko Ha­ram – qui si­gni­fie en langue haous­sa « l’Oc­ci­dent est im­pur » – reste une me­nace ma­jeure pour la zone fron­ta­lière avec le Ni­gé­ria, no­tam­ment la ri­vière Ko­ma­dou­gou Yo­bé, ain­si que les zones ma­ré­ca­geuses du lac Tchad, qui s’étendent sur les États du Tchad, du Ni­ger et du Ni­gé­ria, où les cri­mi­nels dis­posent de bases lo­gis­tiques. Fon­dé à Maï­du­gu­ri (Ni­gé­ria) en 2000 par le pré­di­ca­teur Mo­ha­med Yu­suf, sous le nom de « Groupe d’Obé­dience Sun­nite pour la Pré­di­ca­tion et le Dji­had » Bo­ko Ha­ram a dé­ri­vé, sous le com­man­de­ment du gu­ru Abu­ba­kar She­kau, vers une secte is­la­miste tein­tée de rites de sor­cel­le­rie, qui s’est illus­trée mé­dia­ti­que­ment en avril 2014 par l’en­lè­ve­ment, sui­vi de la longue ré­ten­tion, des 276 ly­céennes ni­gé­rianes de Chi­bok, de­puis sa base ni­gé­riane de la fo­rêt de Sam­bi­sa et des monts Man­da­ra.

Fait re­mar­quable, en mars 2015, Bo­ko Ha­ram de­ve­nait la « Pro­vince d’Afrique de l’Ouest de l’État is­la­mique » dans l’ob­jec­tif de contes­ter le lea­der­ship zo­nal d’AQMI au Sa­hel, sous la fé­rule de son nou­veau wa­li (chef) Abou Mus­sab al-Bar­na­wi, fils du fon­da­teur et ori­gi­naire de l’État de Bor­no (Ni­gé­ria), se­con­dé par le Ca­me­rou­nais Mam­man Nour, vé­té­ran du groupe An­sa­ru et en lien avec les She­babs so­ma­liens.

Ain­si, de­puis jan­vier 2015, Bo­ko Ha­ram reste la prio­ri­té sé­cu­ri­taire qua­si ob­ses­sion­nelle du gou­ver­ne­ment Is­sou­fou, en rai­son de la me­nace de gué­rilla de type in­sur­rec­tion­nel qu’il fait pe­ser sur la sta­bi­li­té du Sud de l’État ni­gé­rien, en har­ce­lant les villes de Zin­der, Dos­so, Ma­ra­di et sur­tout Dif­fa, ville fron­ta­lière du Ni­gé­ria, où est ins­tau­ré l’état d’ur­gence. Là, les jeunes sans em­ploi sont la cible des re­cru­teurs, tan­dis que Nia­mey reste im­puis­sante à as­su­rer le ra­vi­taille­ment de 69 000 dé­pla­cés, fuyant les exac­tions de tous bords, la fa­mine et les épi­dé­mies d’hé­pa­tites E, de mé­nin­gites et de cho­lé­ra (14). Car cette zone fron­ta­lière consti­tue une poche de fa­mine au stade 5 du clas­se­ment des ca­tas­trophes ali­men­taires des Na­tions Unies, qui me­nace au­jourd’hui de tuer len­te­ment trois mil­lions de ri­ve­rains du lac Tchad.

Sans at­teindre la vio­lence des in­ci­dents de la ville li­byenne d’Oba­ri en 2016, les ten­sions et ran­coeurs entre Toua­regs et Tou­bous ni­gé­riens de­meurent vives et te­naces.

Ce­pen­dant, si le re­cul de Bo­ko Ha­ram est in­dé­niable au vu de ses pertes et red­di­tions au fil des opé­ra­tions mi­li­taires de la Force mul­ti­na­tio­nale mixte (FMM) de l’Union afri­caine (Ni­ger, Ni­gé­ria, Tchad, Ca­me­roun et Bé­nin), en­ga­gée dans une stra­té­gie de ri­poste com­mune ré­gio­nale (15), le groupe dji­ha­diste n’est pas vain­cu pour au­tant et ré­siste en­core de­puis l’ile de Ka­ram­ga. Les at­taques-sui­cides de deux « is­la­mi­kazes » ni­gé­rianes âgées de 10 ans, à Mai­du­gu­ri, en dé­cembre 2016, en étaient une ma­ni­fes­ta­tion. De­puis 2009, le bi­lan des com­bats s’élève à 20 000 morts, 2,5 mil­lions de dé­pla­cés et 8 mil­lions de Sa­hé­liens dé­pen­dants de l’aide hu­ma­ni­taire d’ur­gence. Pour­tant, la vé­ri­table me­nace se si­tue au sep­ten­trion, au coeur de la vaste ré­gion dé­ser­tique d’Aga­dez (70 % de la su­per­fi­cie du Ni­ger), en rai­son des fron­tières li­byennes po­reuses. Or le Fez­zan (Sud-Ouest de la Li­bye) est de­ve­nu le sanc­tuaire dis­cret des 5000 à 7000 fuyards de la dé­bâcle ira­ko-sy­rienne de l’État is­la­mique, qui s’y re­groupent afin de re­cons­ti­tuer leurs bases lo­gis­tiques, dans la pers­pec­tive de fu­tures of­fen­sives vers le Nord-Ni­ger et le reste du Sa­hel. Ils pour­ront op­por­tu­né­ment comp­ter sur les tri­bus Tou­bous Te­da du Fez­zan ou les dis­pa­rates com­pa­gnies mer­ce­naires tcha­diennes, sans solde de­puis la chute de Mouam­mar Kadha­fi. In­quié­tante, la re­cru­des­cence de vols de bé­tail dans l’Aïr semble ac­cré­di­ter la thèse du ra­vi­taille­ment de cel­lules dji­ha­distes en­trées en clan­des­ti­ni­té. Pour au­tant, Aga­dez ne sau­rait de­ve­nir l’illu­soire nou­velle ligne Ma­gi­not de la lutte an­ti­ter­ro­riste, que l’on peut craindre à l’an­nonce de la construc­tion, pour un cout de 100 mil­lions de dol­lars, de la base nord-amé­ri­caine de drones Rea­per MQ-9 à Aga­dez, afin de frap­per les trans­fuges de l’État is­la­mique ter­rés au Ni­ger et en Li­bye. Ce­pen­dant, en adop­tant im­pru­dem­ment une pos­ture de hard po­wer, Wa­shing­ton risque, une fois en­core, de cris­tal­li­ser les an­ta­go­nismes an­ti-oc­ci­den­taux et d’at­ti­rer les groupes dji­ha­distes vers un « Sa­he­lis­tan », nou­veau front de gué­rilla idéo­lo­gique, sur les fu­nestes mo­dèles ira­kien et af­ghan.

Les nou­velles routes de la soif de la mi­gra­tion ir­ré­gu­lière sub­sa­ha­rienne

Force est lu­ci­de­ment de rap­pe­ler que le flux mi­gra­toire afri­cain ac­tuel vers l’Eu­rope ne consti­tue pas un phé­no­mène ré­cent mais s’ins­crit dans la li­gnée de la cir­cu­la­tion trans­fron­tière Sud-Nord hé­ri­tée de la dé­co­lo­ni­sa­tion du Sa­hel des an­nées 1960. Ce­pen­dant, un axe ma­jeur trans­sa­ha­rien joint dé­sor­mais l’Afrique à la Mé­di­ter­ra­née, comme consé­quence, pré­vi­sible mais non an­ti­ci­pée, de l’ac­cord du 18 mars 2016 entre An­ka­ra et Bruxelles, qui fer­mait la « route des Bal­kans », via la Grèce. Ma­ni­fes­te­ment, le Ni­ger se borne à consti­tuer la pla­te­forme de tran­sit des di­zaines de mil­liers de mi­grants, ma­jo­ri­tai­re­ment is­sus de la CÉDÉAO, alors que l’Union eu­ro­péenne tente de l’im­pli­quer ef­fi­ca­ce­ment dans la dé­cli­nai­son du Plan d’ac­tion de La Va­lette (Malte) de no­vembre 2015 et in­cite éga­le­ment au re­tour des can­di­dats par l’al­lo­ca­tion d’une aide du Fonds fi­du­ciaire pour l’Afrique de 1,8 mil­liard d’eu­ros. Nia­mey conti­nue de feindre de jouer le jeu, par l’en­tre­mise de son mi­nistre de l’In­té­rieur, qui fait ap­pli­quer sans convic­tion la loi 2015-36 du 26 mai 2015, cri­mi­na­li­sant les ac­teurs de la mi­gra­tion ir­ré­gu­lière. Ce­pen­dant, ce « plan Ba­zoum » ne donne au­cun ré­sul­tat pro­bant, car la vo­lon­té po­li­tique du Ni­ger reste à la me­sure de ses res­sources et de sa ca­pa­ci­té à contrô­ler ses fron­tières, au re­gard du maillage dé­faillant des FSI.

De plus, éva­luer pré­ci­sé­ment le flux mi­gra­toire trans­ni­gé­rien de­meure une ga­geure, car les au­to­ri­tés ne com­mu­niquent leurs don­nées sta­tis­tiques im­par­faites qu’avec par­ci­mo­nie. Seul le bu­reau ni­gé­rien de l’Of­fice in­ter­na­tio­nal de la mi­gra­tion (OIM) dis­pose d’une juste vi­sion, grâce à ses points de comp­tage et aux centres de ré­ten­tion de Dir­kou et Aga­dez, dans les­quels tran­sitent plus de 2000 mi­grants de­puis jan­vier 2017, ori­gi­naires d’Éthio­pie, du Ma­li, du Ni­gé­ria, du Sé­né­gal, du Ca­me­roun, du Gha­na et de la Côte d’Ivoire. De­puis les an­nées 1990, on es­time à 20 000 le nombre de ces jeunes adultes, que les Ni­gé­riens nomment « exo­dants », fuyant la pau­vre­té en­dé­mique et non la guerre, ayant som­bré sur la « route de la Mé­di­ter­ra­née cen­trale ». Se­lon l’OIM, de­puis jan­vier 2017, 100 000 de ces boat people du nou­veau mil­lé­naire ont ten­té la tra­ver­sée, près de 2500 ont pé­ri entre la Li­bye et l’Ita­lie, alors que 85 000 res­ca­pés ont été se­cou­rus par les gardes-côtes si­ci­liens, dont 9000 du­rant le seul week-end pas­cal.

Tra­gé­die mé­con­nue car moins mé­dia­ti­sée, on peut es­ti­mer que plus de 5000 mi­grants, non comp­ta­bi­li­sés, dis­pa­rais­saient en 2016 dans le dé­sert du Sa­ha­ra, de cha­leur et de soif, ou tom­bés des vé­hi­cules bon­dés. Ce chiffre noir agrège ma­jo­ri­tai­re­ment les convois de jeunes femmes ac­com­pa­gnées de leurs nour­ris­sons, par­tis d’Ar­lit en di­rec­tion de l’Al­gé­rie (afin de s’y

En ver­tu de sa si­tua­tion géo­gra­phique axiale, le Ni­ger est dé­sor­mais un ac­teur in­con­tour­nable de la lutte contre le dji­ha­disme sa­hé­lien et Aga­dez s’ef­force de ne pas som­brer dans le chaos à l’ins­tar de Gao, sa voi­sine ma­lienne.

pros­ti­tuer) et que les pas­seurs aban­donnent dans le dé­sert sans re­père, avant de re­tour­ner à Aga­dez. Car cette ville my­thique consti­tuait, jus­qu’en dé­cembre 2016, le spot sa­hé­lien de l’im­mi­gra­tion ir­ré­gu­lière et du tra­fic d’êtres hu­mains, en une éco­no­mie pa­ral­lèle qui sup­plan­tait toutes les autres sources de re­ve­nus li­cites. Ain­si, les com­pa­gnies de trans­ports So­nef et sur­tout Rim­bo Trans­port Voya­geurs, dont le di­rec­teur,

Le Fez­zan (Sud-Ouest de la Li­bye) est de­ve­nu le sanc­tuaire dis­cret des 5000 à 7000 fuyards de la dé­bâcle ira­ko-sy­rienne de l’État is­la­mique, qui s’y re­groupent afin de re­cons­ti­tuer leurs bases lo­gis­tiques, dans la pers­pec­tive de fu­tures of­fen­sives vers le Nord-Ni­ger.

Mo­ha­med Rhis­sa Ali, ap­pa­rait dans le scan­dale des « Pa­na­ma Pa­pers », char­geaient les mi­grants de­puis la gare rou­tière de Nia­mey jus­qu’à Aga­dez via Ta­houa, où ils re­joi­gnaient les Ni­gé­rians mon­tés à Zin­der via Ta­nout, pour un prix par pas­sa­ger de 304 eu­ros. Puis, chaque lun­di, des co­lonnes de cen­taines de ca­mions et de pi­ckups s’ébran­laient en un « Grand Convoi » de­puis Aga­dez en di­rec­tion de Kou­fra en Li­bye, par la passe de Sal­va­dor, ou vers l’Al­gé­rie-Taf­fas­sas­set via la passe de Dja­net ou As­sa­ma­ka ; lorsque les chauf­feurs n’em­prun­taient pas un autre tra­cé, cou­rant le long de la fron­tière du Tchad, via Dir­kou, Bil­ma et Se­gui­dine. Ce­pen­dant, de­puis jan­vier 2017, les convoyeurs évitent Aga­dez et sa voi­sine Tou­rayat, qui pou­vaient alors abri­ter jus­qu’à 100 000 mi­grants, de peur de se faire « cocxer » (re­pé­rer), mais se re­groupent en pé­ri­phé­rie, dans des mai­sons de pas­sage nom­mées « ghet­tos », avant de contour­ner la ca­pi­tale de l’Aïr, trop ex­po­sée aux risques de contrôle des FIS. D’après l’OIM, l’axe Ta­houa-Tas­sa­ra- Tchin­ta­ba­ra­den-In­gal est au­jourd’hui pri­vi­lé­gié en par­tance de Nia­mey, tan­dis qu’au dé­part de la fron­tière du Ni­gé­ria, un an­cien tra­cé ca­ra­va­nier passe par Ta­nout pour re­joindre Ader­bis­si­nat. Ces iti­né­raires res­tent re­la­ti­ve­ment sûrs vers la Li­bye, en com­pa­rai­son des dan­gers re­la­tifs à l’in­cur­sion d’un convoi de mi­grants à Gao, au Nord du Ma­li, où pour­tant près de 1500 Ma­liens, Gam­biens, Sé­né­ga­lais, Gha­néens et Sier­raLéo­nais tran­sitent, men­suel­le­ment, vers l’Al­gé­rie.

En­fin, après leur odys­sée, le cal­vaire du mil­lion de mi­grants échoués en Li­bye se pour­suit dans les centres de dé­ten­tion de Zaouïa ou Sor­man (pour les femmes) où ils su­bissent vio­lences phy­siques et mu­ti­la­tions, viols et meurtres avant d’être « ven­dus » comme es­claves pour 300 dol­lars, à Seb­ha, ou sur d’autres mar­chés sor­dides du Fez­zan (16).

La rue ni­gé­rienne sait que chaque vent de sable com­mence tou­jours par sou­le­ver une seule feuille. Pour­tant, seule la lutte contre le dji­ha­disme et la mi­gra­tion clan­des­tine reste la prio­ri­té du ca­len­drier des au­to­ri­tés et de leurs par­te­naires in­ter­na­tio­naux. L’Exé­cu­tif conti­nue de s’em­pê­trer dans des stra­té­gies d’in­fluence et des dé­cla­ra­tions d’in­ten­tion, sans ap­proche prag­ma­tique ni so­lu­tion glo­bale à cette crise ni­gé­rienne ma­jeure en ins­tance. Or, le sa­lut du Ni­ger passe sur­tout par la sta­bi­li­sa­tion de la Li­bye, où se trouve le noeud gor­dien du flux mi­gra­toire trans­sa­ha­rien, ain­si que la clef du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et so­cial de Nia­mey.

Alors, au coeur de ce nou­veau Grand Jeu sa­hé­lien de la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale, où s’af­frontent Wa­shing­ton, Rome, Pa­ris et Ber­lin, le Ni­ger ré­si­lient pour­ra en­fin avoir le des­tin qu’il mé­rite.

(© Gus­tave De­ghi­lage)

Pho­to ci-des­sus : Jeune men­diant à Nia­mey en jan­vier 2016. Avec un taux de pau­vre­té de 48,9 %, le pays se si­tuait en 2015 au bas du clas­se­ment de l’in­dice de dé­ve­lop­pe­ment hu­main du Pro­gramme des Na­tions Unies pour le dé­ve­lop­pe­ment (PNUD), oc­cu­pant ain­si le 188e rang sur 188 pays. En 2016, il était au 187e rang. En proie à l’in­sta­bi­li­té po­li­tique, le pays souffre par ailleurs d’une in­sé­cu­ri­té ali­men­taire chro­nique et de la ré­cur­rence de crises na­tu­relles (sé­che­resses, inon­da­tions…).

(© AFP/ Is­souf Sa­no­go)

Pho­to ci-des­sus : Le 21 fé­vrier 2016, une ha­bi­tante de Nia­mey par­ti­cipe à un ras­sem­ble­ment en sou­tien à l’op­po­sant Ha­ma Ama­dou, an­cien Pre­mier mi­nistre, ex-pré­sident du Par­le­ment et can­di­dat à la pré­si­den­tielle de 2016. Le 13 mars 2017, ju­gé pour une af­faire de tra­fic de bé­bés, il a été condam­né à un an de pri­son ferme. En exil en France de­puis un an, il n’a pas as­sis­té à son pro­cès.

(© AFP/ Bou­rei­ma Ha­ma)

Pho­to ci-des­sus : Le 25 avril 2017, près de la ca­pi­tale ni­gé­rienne Nia­mey, des cen­taines de per­sonnes se sont ren­dues sur un site à ciel ou­vert dans l’es­poir de trou­ver de l’or, suite à une ru­meur qui s’était ré­pan­due sur la pré­sence du mé­tal jaune au­tour de la ca­pi­tale. La ru­meur était in­fon­dée en l’oc­cur­rence, mais le Ni­ger est un pays au sous-sol riche – no­tam­ment en ura­nium, phos­phates, sel… – dont les res­sources de­meurent en­core mal connues, in­ex­ploi­tées, sous-ex­ploi­tées ou mal ex­ploi­tées.

(© CE/ ECHO/Jean De Les­trange)

Pho­to ci-des­sus : Le Ni­ger compte ac­tuel­le­ment près de 20 mil­lions d’ha­bi­tants et af­fiche l’un des taux d’ac­crois­se­ment dé­mo­gra­phique les plus éle­vés au monde (3,9 % par an). Se­lon les pro­jec­tions des Na­tions Unies, sa po­pu­la­tion de­vrait dou­bler d’ici 2034.

(© Tou­bouGa)

Pho­to ci-contre : Un homme de l’eth­nie Tou­bou tra­verse le dé­sert. Géo­gra­phi­que­ment pré­sente dans trois pays, au Ni­ger, au Tchad et en Li­bye, où elle fut mar­gi­na­li­sée par le ré­gime du co­lo­nel Kadha­fi, l’eth­nie Tou­bou mène contre les Toua­regs une in­tense ba­taille pour le contrôle sé­cu­ri­taire des gi­se­ments pé­tro­liers et des nom­breux tra­fics dans la ré­gion.

Pho­to ci-des­sus : Le 2 juillet 2017, le pré­sident ni­gé­rien Ma­ha­ma­douIs­sou­fou, le pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron, le pré­sident tcha­dien Idriss De­by It­no et le pré­sident ma­lien Ibra­him Bou­ba­car Kei­ta (de gauche à droite) ar­rivent au som­met du G5 Sa­hel, à Ba­ma­ko. Le som­met a mar­qué le lan­ce­ment of­fi­ciel de la créa­tion d’une force mi­li­taire conjointe pour lut­ter contre le ter­ro­risme dans la ré­gion, dé­ci­dée par le G5 en fé­vrier 2017. Le G5 re­groupe les cinq pays les plus ex­po­sés à la me­nace ter­ro­riste au Sa­hel : la Mau­ri­ta­nie, le Ma­li, le Ni­ger, le Bur­ki­naFa­so et le Tchad. La ques­tion cru­ciale de son fi­nan­ce­ment est en re­vanche loin d’être ré­so­lue. (© AFP/ Ch­ris­tophe Ar­cham­bault)

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