« Vi­sion 2030 », une ré­vo­lu­tion saou­dienne ?

Diplomatie - - Sommaire - Yasmina Touai­bia

Plan éco­no­mique trop am­bi­tieux, prin­temps arabe si­len­cieux, ou pré­texte au ren­for­ce­ment du ré­gime au­to­ri­taire ? Les avis sont très par­ta­gés sur la por­tée du plan « Vi­sion 2030 » lan­cé en 2016 par le prince hé­ri­tier Mo­ham­med ben Sal­mane. Que re­te­nir de cet en­semble de me­sures vi­sant avant tout à gé­rer la tran­si­tion de Riyad vers une ère post-pé­trole ?

L’Ara­bie saou­dite est confron­tée aux li­mites d’une éco­no­mie ren­tière, dé­pen­dante des fluc­tua­tions du prix du ba­ril de pé­trole et de l’ap­port de la maind’oeuvre étran­gère. La mo­der­ni­sa­tion du pays se heurte éga­le­ment à un sys­tème po­li­tique et ju­ri­dique mar­qué par le poids de la tra­di­tion et du ri­go­risme re­li­gieux. Le 25 avril 2016, le prince hé­ri­tier Mo­ham­med ben Sal­mane, char­gé des ques­tions éco­no­miques (1), dé­voile le plan « Vi­sion 2030 » (2), qui a pour prin­ci­pal ob­jec­tif de ré­duire la dé­pen­dance de l’éco­no­mie saou­dienne au pé­trole en sti­mu­lant les in­ves­tis­se­ments étran­gers. Certes, la plu­part des po­li­tiques ne sont pas ra­di­ca­le­ment nou­velles, mais elles re­flètent une ten­dance à plus long terme à la ré­forme éco­no­mique. In­dé­nia­ble­ment, la mise en oeuvre de « Vi­sion 2030 » au­ra pour ef­fet la re­dé­fi­ni­tion du contrat so­cial qui fonde la mo­nar­chie saou­dienne. En cas de suc­cès, ce plan trans­for­me­rait le mo­dèle éco­no­mique du pays, fai­sant du sec­teur pri­vé le mo­teur de la crois­sance et de l’em­ploi. Bien que le plan pu­blié ignore les as­pects po­li­tiques, les chan­ge­ments éco­no­miques risquent donc de mo­di­fier ra­di­ca­le­ment la re­la­tion entre les ci­toyens et l’État.

S’af­fran­chir de l’éco­no­mie ren­tière : une longue marche

La di­ver­si­fi­ca­tion de l’éco­no­mie est, en théo­rie, au coeur de la po­li­tique éco­no­mique du pays de­puis les an­nées 1970. Du­rant les an­nées 1970 et 1980, le pays connait un boom éco­no­mique.

L’Ara­bie saou­dite bé­né­fi­cie alors d’une abon­dance de ca­pi­taux et la mo­nar­chie ma­ni­feste une vo­lon­té de mo­der­ni­sa­tion. Le pro­ces­sus de dé­ve­lop­pe­ment com­mence avec la mise en place de plans quin­quen­naux suc­ces­sifs. L’ob­jec­tif du pre­mier plan (1970-1975) est de mettre en place et d’amé­lio­rer les in­fra­struc­tures du pays. Les ré­sul­tats sont im­pres­sion­nants. Le royaume mul­ti­plie par dix la ca­pa­ci­té de ses ports et par ving­thuit sa pro­duc­tion éner­gé­tique (3).

Les ré­sul­tats de ce pre­mier plan conju­gués à l’aug­men­ta­tion des re­ve­nus per­mettent d’en­vi­sa­ger des dé­ve­lop­pe­ments so­ciaux im­por­tants lors du deuxième plan (1975-1980). La po­pu­la­tion saou­dienne ob­tient à ce mo­ment-là l’ac­cès gra­tuit aux ser­vices de san­té et à l’édu­ca­tion. Par ailleurs, le gou­ver­ne­ment met en place un sys­tème de cré­dits sans in­té­rêts pour sou­te­nir la construc­tion de mai­sons in­di­vi­duelles et pour ai­der les per­sonnes à faibles re­ve­nus. Avec la baisse des in­ves­tis­se­ments consa­crés aux in­fra­struc­tures, l’un des ob­jec­tifs des troi­sième et qua­trième plans quin­quen­naux (1980-1985/19851990) est de ren­for­cer l’édu­ca­tion, la san­té ain­si que les ser­vices so­ciaux. Le troi­sième plan coïn­cide ce­pen­dant avec le dé­clin de la pro­duc­tion pé­tro­lière et le PIB du pays connait alors une crois­sance né­ga­tive. Du­rant le qua­trième plan, le gou­ver­ne­ment en­cou­rage les in­ves­tis­se­ments pri­vés, no­tam­ment dans les do­maines in­dus­triel, ban­caire et agri­cole.

Dans les an­nées 1990, la so­cié­té saou­dienne évo­lue (elle est de plus en plus édu­quée) et la po­pu­la­tion aug­mente tan­dis que les re­ve­nus pé­tro­liers stag­nent. Le pays connait alors une aug­men­ta­tion du taux de chô­mage, no­tam­ment chez les jeunes qua­li­fiés. Au vu de cette si­tua­tion, le cin­quième plan quin­quen­nal a pour prin­ci­pal ob­jec­tif de créer des op­por­tu­ni­tés de tra­vail pour les Saou­diens. Le gou­ver­ne­ment in­tro­duit des in­ci­ta­tions à l’em­bauche dans le sec­teur pri­vé. Cette po­li­tique et ces ob­jec­tifs se pour­suivent lors du sixième plan (1995-2000). Le gou­ver­ne­ment en­cou­rage une « saou­di­sa­tion » de l’em­ploi et mul­ti­plie les pistes pour ré­duire sa dé­pen­dance au pé­trole. Les plans sui­vants (2000-2005/2005-2010) s’ins­crivent dans le pro­lon­ge­ment des deux grands axes de la po­li­tique éco­no­mique et so­ciale en­ga­gée par le royaume. D’une part, le pays consacre d’im­por­tants moyens à la mise en oeuvre de la stra­té­gie de mo­der­ni­sa­tion du do­maine édu­ca­tif. L’ob­jec­tif clai­re­ment af­fi­ché est de ren­for­cer la qua­li­té des for­ma­tions uni­ver­si­taires et pro­fes­sion­nelles. D’autre part, le gou­ver­ne­ment se concentre sur la dy­na­mi­sa­tion de l’éco­no­mie en consa­crant d’im­por­tants sou­tiens fi­nan­ciers à des pro­jets d’équi­pe­ments et d’in­fra­struc­tures. Si la po­li­tique de di­ver­si­fi­ca­tion de l’éco­no­mie en­ga­gée de­puis les an­nées 1970 a connu quelques suc­cès – c’est à cette pé­riode que l’État se struc­ture et ins­talle ses in­fra­struc­tures bu­reau­cra­tiques et ad­mi­nis­tra­tives ; sur le plan éco­no­mique, les sec­teurs agroa­li­men­taires et in­dus­triels se dé­ve­loppent avec le sou­tien éta­tique –, les ré­sul­tats sont en­core loin du chan­ge­ment ra­di­cal an­non­cé dans le plan « Vi­sion 2030 ». Les plans pré­cé­dents ont échoué, no­tam­ment dans le do­maine fis­cal et de l’em­ploi. Au­cun des plans quin­quen­naux n’a re­mis en cause si­gni­fi­ca­ti­ve­ment le contrat so­cial qui fonde la mo­nar­chie saou­dienne et qui met la rente pé­tro­lière au centre du rap­port entre gou­ver­nants et gou­ver­nés. En 2011, pour en­di­guer les risques de conta­gion des ré­voltes arabes, le gou­ver­ne­ment saou­dien avait aug­men­té sa dé­pense pu­blique de 25 % par rap­port à 2010 (se­lon les don­nées de la Banque mon­diale).

Ain­si, mal­gré les pro­grès in­con­tes­tables dé­jà réa­li­sés par l’éco­no­mie saou­dienne, celle-ci souffre tou­jours de son ca­rac­tère ren­tier. Cette dé­pen­dance est clai­re­ment ap­pa­rente dans les fluc­tua­tions du taux de crois­sance an­nuel du PIB de­puis 1969. Alors que l’équi­libre bud­gé­taire res­tait ba­sé sur un prix du ba­ril à 105 dol­lars, le prix moyen passe de 96 dol­lars en 2014 à 49 dol­lars en 2015, af­fec­tant les per­for­mances éco­no­miques et fi­nan­cières du royaume. Après avoir at­teint 4,10 % en 2015, la crois­sance éco­no­mique saou­dienne se ré­duit, en 2016, à 1,74 % du PIB (4). Et l’ac­ti­vi­té éco­no­mique saou­dienne conti­nue de ra­len­tir du fait de la chute des prix pé­tro­liers, at­tei­gnant son plus bas ni­veau de­puis la ré­ces­sion de 2009. Les re­cettes pu­bliques ont di­mi­nué. En ré­ac­tion, le gou­ver­ne­ment com­mence par me­ner, en 2016, une po­li­tique de ri­gueur. Les sa­laires sont ge­lés et les pro­jets d’in­ves­tis­se­ments sus­pen­dus. La dette pu­blique aug­mente net­te­ment (pas­sant de 1,6 % du PIB en 2014 à 12,3 % du PIB (5)), mais reste sou­te­nable du fait des im­por­tantes ré­serves saou­diennes. Ce­pen­dant, l’in­fla­tion passe de 2,18 % en 2015 à 3,52 % en 2016 (6) et les ré­serves de change saou­diennes connaissent par ailleurs une baisse

Si la po­li­tique de di­ver­si­fi­ca­tion de l’éco­no­mie en­ga­gée de­puis les an­nées 1970 a connu quelques suc­cès , les ré­sul­tats sont en­core loin du chan­ge­ment ra­di­cal an­non­cé dans le plan « Vi­sion 2030 ».

si­gni­fi­ca­tive. Pour la pre­mière fois de son his­toire, en oc­tobre 2016, l’État saou­dien em­prunte sur les mar­chés fi­nan­ciers in­ter­na­tio­naux pour contre­ba­lan­cer cette baisse et sé­cu­ri­ser ses ré­serves.

L’am­bi­tion de la mo­nar­chie est, pre­miè­re­ment, d’aug­men­ter la part des in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers ain­si que la contri­bu­tion du sec­teur pri­vé au PIB. La me­sure phare dans ce do­maine est l’ou­ver­ture du ca­pi­tal de la com­pa­gnie pé­tro­lière na­tio­nale Aram­co.

En avril 2016, l’an­nonce du nou­veau plan « Vi­sion 2030 » mo­di­fie la po­li­tique éco­no­mique du royaume. Cette an­nonce a une ré­per­cus­sion di­recte sur le bud­get 2017 qui met fin à l’aus­té­ri­té et pré­voit des me­sures de sou­tien à la crois­sance.

« Vi­sion 2030 », vers le re­nou­veau de l’éco­no­mie saou­dienne ?

Compte te­nu des dif­fi­cul­tés per­sis­tantes, le plan « Vi­sion 2030 » est donc lan­cé en 2016, avec pour am­bi­tion une réelle ré­duc­tion de la dé­pen­dance du pays aux hy­dro­car­bures en por­tant la contri­bu­tion du sec­teur ma­nu­fac­tu­rier au PIB à 20 % en 2020, contre 10 % en 2012 et en en­ga­geant le pays sur la voie de la di­ver­si­fi­ca­tion dans sa consom­ma­tion éner­gé­tique. Le plan « Vi­sion 2030 » com­porte plu­sieurs vo­lets. Outre les vo­lets tou­ris­tique et cultu­rel, le vo­let prin­ci­pal du plan est d’ordre éco­no­mique. L’at­trac­ti­vi­té et la com­pé­ti­ti­vi­té du pays sont au centre du dis­po­si­tif. L’am­bi­tion de la mo­nar­chie est, pre­miè­re­ment, d’aug­men­ter la part des in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers ain­si que la contri­bu­tion du sec­teur pri­vé au PIB. La me­sure phare dans ce do­maine est l’ou­ver­ture du ca­pi­tal de la com­pa­gnie pé­tro­lière na­tio­nale Aram­co à hau­teur de 5 %. Les ac­tions res­tantes se­ront trans­fé­rées à un fonds d’in­ves­tis­se­ment pu­blic saou­dien. Par ailleurs, la mo­nar­chie pré­voit de ré­for­mer son sys­tème d’ac­cueil des ex­pa­triés arabes, qui ne se­ront plus sou­mis au par­rai­nage (7).

Deuxième piste pri­vi­lé­giée pour dy­na­mi­ser l’éco­no­mie : le sec­teur tou­ris­tique. Le tou­risme, en par­ti­cu­lier re­li­gieux, est l’une des prin­ci­pales in­dus­tries non pé­tro­lières du pays. Ac­cueillant sur son ter­ri­toire les lieux saints de La Mecque et de Mé­dine, l’Ara­bie saou­dite pos­sède en ce do­maine un net « avan­tage concur­ren­tiel ». Le but af­fi­ché par le plan est de mul­ti­plier par cinq le nombre de vi­si­teurs, en at­tei­gnant 30 mil­lions par an d’ici 2030. Cet ob­jec­tif est ados­sé à une stra­té­gie dé­jà à l’oeuvre, d’une part, pour aug­men­ter le nombre de pè­le­rins et, d’autre part, pour les en­cou­ra­ger à voya­ger dans tout le pays. Troi­siè­me­ment, le plan « Vi­sion 2030 » met le sec­teur pri­vé au centre de la stra­té­gie éco­no­mique. L’Ara­bie saou­dite pos­sède le plus grand mar­ché de consom­ma­tion du monde arabe, ali­men­té par une crois­sance dé­mo­gra­phique re­la­ti­ve­ment éle­vée. Il offre donc de sé­rieuses pos­si­bi­li­tés d’in­ves­tis­se­ment. Néan­moins, plu­tôt que d’en­cou­ra­ger la pro­duc­tion na­tio­nale pour l’ap­pro­vi­sion­ner, les biens d’im­por­ta­tion avaient jus­qu’à présent été pri­vi­lé­giés. Au­jourd’hui, le com­merce de dé­tail est l’une des prio­ri­tés du royaume et les in­ves­tis­se­ments pri­vés, no­tam­ment étran­gers, de­vront être di­ri­gés vers des sec­teurs non pé­tro­liers. En ma­tière éner­gé­tique, la mo­nar­chie mise éga­le­ment sur le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables : la part de celles-ci de­vra re­pré­sen­ter 10 % de la pro­duc­tion to­tale d’élec­tri­ci­té na­tio­nale à l’ho­ri­zon 2023. Pour ce faire, le gou­ver­ne­ment a en­ga­gé en 2017 un in­ves­tis­se­ment de plu­sieurs di­zaines de mil­liards de dol­lars dans le dé­ve­lop­pe­ment de ces éner­gies, prin­ci­pa­le­ment le so­laire et l’éo­lien. La mise en oeuvre du plan « Vi­sion 2030 » est ce­pen­dant confron­tée à quelques freins d’ordre struc­tu­rel : des ins­ti­tu­tions re­la­ti­ve­ment faibles, une bu­reau­cra­tie in­ef­fi­cace et l’in­adé­qua­tion du sys­tème édu­ca­tif aux be­soins du mar­ché du tra­vail, entre autres. Mal­gré le scep­ti­cisme de beau­coup d’ob­ser­va­teurs quant à la réus­site du plan « Vi­sion 2030 », cer­tains élé­ments per­mettent d’en­vi­sa­ger avec pru­dence la pos­si­bi­li­té d’at­teindre quelques-uns des ob­jec­tifs dé­fi­nis par la ré­forme. Le prix tou­jours bas du ba­ril de pé­trole pour­rait même en ac­cé­lé­rer sa mise en oeuvre. D’abord, en ma­tière d’édu­ca­tion, le pays est en me­sure d’aug­men­ter la qua­li­té de ses in­fra­struc­tures et de ren­for­cer ain­si ses pers­pec­tives de crois­sance à long terme. En­suite, dans le do­maine de l’em­ploi – l’un des dé­fis im­por­tants pour la mo­nar­chie –, la par­ti­ci­pa­tion de la main-d’oeuvre saou­dienne au sec­teur pri­vé, bien qu’en­core faible, est en constante aug­men­ta­tion. Elle est pas­sée de 11 % en 2011 à 16 % en 2016 (8). Sur ce mar­ché de l’em­ploi mar­qué par un sec­teur pri­vé com­po­sé pour une grande part d’ex­pa­triés tan­dis que les Saou­diens sont af­fec­tés au sec­teur pu­blic (plus de 3,2 mil­lions d’entre eux, contre 1,7 mil­lion dans le sec­teur pri­vé), la « saou­di­sa­tion » du sec­teur pri­vé im­plique un

Pho­to ci-contre : Le 26 sep­tembre 2017, le roi Sal­mane or­don­nait la fin de l’in­ter­dic­tion faite aux femmes de conduire. Le dé­cret royal, qui ne se­ra ef­fec­tif qu’à par­tir de juin 2018, met fin à une lutte de longue date me­née par di­verses as­so­cia­tions fé­mi­nistes et de dé­fense des droits de l’homme.

Cette évo­lu­tion s’ins­crit dans une vaste ré­forme so­cio-éco­no­mique vou­lue par le royaume afin d’an­ti­ci­per la fin de l’ex­ploi­ta­tion pé­tro­lière. Les dif­fi­cul­tés éco­no­miques du pays pour­raient pa­ra­doxa­le­ment fa­vo­ri­ser l’éman­ci­pa­tion des femmes saou­diennes, une main-d’oeuvre dis­po­nible, mais en­core in­ex­ploi­tée. La conces­sion de nou­veaux droits aux femmes par­ti­cipe de cette lo­gique. (© Shut­ter­stock/ Kdon­muang) chan­ge­ment des men­ta­li­tés ra­di­cal. Les Saou­diens doivent dé­sor­mais ac­cep­ter des em­plois moins bien ré­mu­né­rés, avec un temps de tra­vail sen­si­ble­ment plus long que dans le pu­blic. La crois­sance du nombre de femmes saou­diennes em­ployées dans le sec­teur pri­vé est par­ti­cu­liè­re­ment si­gni­fi­ca­tive, de 30 000 en 2005 à un peu moins de 500 000 en 2015. Les en­tre­prises opé­rant en Ara­bie saou­dite consi­dèrent gé­né­ra­le­ment le nombre crois­sant de femmes en re­cherche d’em­ploi comme une res­source na­tio­nale pré­cieuse à ex­ploi­ter. Le plan va dans ce sens, en pré­voyant d’aug­men­ter leur par­ti­ci­pa­tion sur le mar­ché du tra­vail de 22 % à 30 % de la po­pu­la­tion ac­tive (9).

Si, se­lon le plan « Vi­sion 2030 », ce ré­équi­li­brage du mar­ché du tra­vail en fa­veur du sec­teur pri­vé a no­tam­ment pour but d’abais­ser le taux de chô­mage de 11,6 % à 7 % de la po­pu­la­tion ac­tive, il ex­pose la po­pu­la­tion à plus de pré­ca­ri­té et aug­mente ain­si les risques de mé­con­ten­te­ment so­cial sus­cep­tibles de re­mettre en cause le ré­gime.

La re­fonte de la lé­gi­ti­mi­té po­li­tique, un élé­ment in­con­tour­nable

Au ni­veau po­li­tique, le plan « Vi­sion 2030 » pour­rait at­ti­ser l’op­po­si­tion des plus conser­va­teurs et cris­tal­li­ser l’op­po­si­tion sur le re­gistre re­li­gieux. La ré­forme peut être ap­pré­hen­dée comme une oc­ci­den­ta­li­sa­tion ex­ces­sive par la par­tie de la po­pu­la­tion qui a le plus à perdre des chan­ge­ments éco­no­miques an­non­cés.

En ef­fet, de­puis la créa­tion de l’État saou­dien contem­po­rain, la mo­nar­chie tire sa lé­gi­ti­mi­té d’une sé­rie de pactes entre les membres de la fa­mille Al Saoud, les élites com­mer­ciales, les chefs de tri­bus et les di­gni­taires re­li­gieux. Ces der­niers four­nissent à la mo­nar­chie une lé­gi­ti­ma­tion ren­due in­con­tes­table : ils jus­ti­fient par des ar­gu­ments re­li­gieux l’obli­ga­tion de l’obéis­sance au sou­ve­rain in­dis­pen­sable pour em­pê­cher la dis­corde. L’in­fluence des re­li­gieux s’ex­prime de ma­nière si­gni­fi­ca­tive dans les sys­tèmes ju­di­ciaire, édu­ca­tif et sur les ques­tions so­ciales et fa­mi­liales. L’État saou­dien exerce un contrôle ex­clu­sif sur les ri­chesses pé­tro­lières. La re­dis­tri­bu­tion de ces ri­chesses aux élites per­met au pou­voir de s’as­su­rer de leur loyau­té. Par ailleurs, la rente pé­tro­lière per­met éga­le­ment à la mo­nar­chie de conte­nir toute ten­ta­tive de sou­lè­ve­ment. Le contrôle exer­cé par l’État saou­dien sur les ri­chesses pé­tro­lières mas­sives et leurs avan­tages éco­no­miques consi­dé­rables (em­plois, in­fra­struc­tures, ser­vices pu­blics ) ont ain­si contri­bué à fa­çon­ner la na­ture de l’État mo­derne et ses re­la­tions avec ses ci­toyens. Les gou­ver­ne­ments sont en me­sure de ga­gner la loyau­té ou du moins l’as­sen­ti­ment po­li­tique de la po­pu­la­tion en ex­ploi­tant un mo­dèle d’éco­no­mie po­li­tique dans le­quel ils dis­tri­buent leurs ri­chesses aux po­pu­la­tions. Avec la baisse des prix du ba­ril du pé­trole, ce mo­dèle est mis à mal et les op­po­si­tions po­li­tiques jusque-là conte­nues s’ex­priment. Mais à par­tir de 2015, les me­sures d’aus­té­ri­té ont tou­ché les couches les plus ai­sées de la so­cié­té, plus que le grand pu­blic. En ef­fet, ce sont d’abord les bud­gets d’in­ves­tis­se­ment qui ont été ré­duits. Les dé­penses cou­rantes (trai­te­ment et sa­laires dans le sec­teur pu­blic) n’ont pas su­bi de coupes si­gni­fi­ca­tives — le roi Sal­mane a même dû re­non­cer à une dis­po­si­tion bud­gé­taire qui consis­tait à am­pu­ter le re­ve­nu des fonc­tion­naires d’une prime im­por­tante. De plus, en 2016, le roi Sal­mane élar­git le Con­seil des ou­lé­mas, l’ins­tance re­li­gieuse du pays, pour in­clure des re­li­gieux mo­dé­rés sus­cep­tibles de sou­te­nir la li­bé­ra­li­sa­tion so­ciale pro­gres­sive que laisse en­tre­voir la mise en oeuvre du plan « Vi­sion 2030 ». L’op­po­si­tion po­li­tique s’ex­prime tou­te­fois moins sur la ré­forme en­ga­gée que sur la stra­té­gie in­ter­na­tio­nale

La mise en oeuvre du plan « Vi­sion 2030 » est confron­tée à quelques freins d’ordre struc­tu­rel : des ins­ti­tu­tions re­la­ti­ve­ment faibles, une bu­reau­cra­tie in­ef­fi­cace et l’in­adé­qua­tion du sys­tème édu­ca­tif aux be­soins du mar­ché du tra­vail, entre autres.

me­née par le prince hé­ri­tier Mo­ham­med ben Sal­mane. Cette op­po­si­tion est du­re­ment ré­pri­mée.

En tout état de cause, si les Saou­diens dé­pendent de plus en plus du sec­teur pri­vé pour des em­plois à l’ave­nir, les in­éga­li­tés en ma­tière édu­ca­tive qui existent dé­jà risquent de se tra­duire en­core plus for­te­ment par des in­éga­li­tés éco­no­miques. Un tel chan­ge­ment éco­no­mique mas­sif est com­pa­rable aux chan­ge­ments struc­tu­rels à long terme ob­ser­vés dans les pays dé­ve­lop­pés qui se sont dés­in­dus­tria­li­sés après s’être ou­verts à la concur­rence in­ter­na­tio­nale, et où le chô­mage dans les an­ciennes zones in­dus­trielles est sou­vent de­ve­nu in­ter­gé­né­ra­tion­nel. Certes, l’Ara­bie saou­dite s’est dé­jà beau­coup ou­verte au com­merce in­ter­na­tio­nal, mais elle a su pro­té­ger ses res­sor­tis­sants des ef­fets de la concur­rence grâce à ses re­ve­nus pé­tro­liers et à la ca­pa­ci­té de four­nir des em­plois dans le sec­teur pu­blic. Ceux-ci ont fonc­tion­né comme l’équi­valent d’un fi­let de sé­cu­ri­té so­ciale. Si le sec­teur pu­blic ne joue plus ce rôle, on ne sait pas, compte te­nu de l’aus­té­ri­té ac­tuelle, quelles pres­ta­tions de sé­cu­ri­té so­ciale le rem­pla­ce­ront.

Pa­ral­lè­le­ment, la mise en oeuvre du plan « Vi­sion 2030 » pour­rait fa­vo­ri­ser une évo­lu­tion si­gni­fi­ca­tive en ma­tière de droits pour les femmes. Otages de la tra­di­tion et de la re­li­gion, main­te­nues sous la tu­telle des hommes, elles en­tament un lent pro­ces­sus d’éman­ci­pa­tion sym­bo­li­sé par la pos­si­bi­li­té d’étu­dier, de tra­vailler et dé­sor­mais de conduire. Ce pro­ces­sus d’éman­ci­pa­tion ac­com­pagne toutes les ré­formes po­li­tiques en­ga­gées dans le royaume. En 2015, le roi Ab­dul­lah ben Ab­du­la­ziz émet un dé­cret per­met­tant aux femmes de par­ti­ci­per au Con­seil de la Chou­ra et nomme trente femmes à cet ap­pa­reil consul­ta­tif. En 2015, pour la pre­mière fois de l’his­toire du pays, les femmes par­ti­cipent plei­ne­ment à l’élec­tion mu­ni­ci­pale. Elles peuvent vo­ter et être can­di­dates. Cette élec­tion est la deuxième or­ga­ni­sée dans le pays.

Sur le mar­ché du tra­vail, les femmes sont éga­le­ment de plus en plus vi­sibles. À par­tir de 2013, la mo­nar­chie crée des ci­tés in­dus­trielles ré­ser­vées aux femmes. À l’image du com­plexe in­dus­triel d’al-Hu­fuf, ces ci­tés ont pour ob­jec­tif de conci­lier la né­ces­si­té de re­cou­rir à la main-d’oeuvre fé­mi­nine, no­tam­ment dans le do­maine agroa­li­men­taire ou phar­ma­ceu­tique, avec l’in­ter­dic­tion de la mixi­té.

Les avan­cées en ma­tière de droits des femmes de­meurent mo­destes. Ce­pen­dant, elles sont si­gni­fi­ca­tives des ti­raille­ments qui tra­versent la so­cié­té saou­dienne, une so­cié­té qui de­meure for­te­ment tra­di­tion­na­liste bien que pro­je­tée sou­dai­ne­ment dans la mo­der­ni­té éco­no­mique grâce à la manne pé­tro­lière. En pro­po­sant de s’af­fran­chir de celle-ci, le plan « Vi­sion 2030 » re­place la pro­blé­ma­tique du ca­pi­tal hu­main au centre du mo­dèle éco­no­mique qu’il porte. Certes, le plan de ré­forme en­ga­gé ne pré­voit au­cun vo­let po­li­tique. Ce­pen­dant, en mo­di­fiant les re­la­tions éco­no­miques entre les ci­toyens et l’État, la « Vi­sion 2030 » peut éga­le­ment bou­le­ver­ser les struc­tures tra­di­tion­nelles de la so­cié­té saou­dienne.

Au ni­veau po­li­tique, le plan « Vi­sion 2030 » pour­rait at­ti­ser l’op­po­si­tion des plus conser­va­teurs et cris­tal­li­ser l’op­po­si­tion sur le re­gistre re­li­gieux. La ré­forme peut être ap­pré­hen­dée comme une oc­ci­den­ta­li­sa­tion ex­ces­sive.

Pho­to ci-des­sous : Des mu­sul­mans en pè­le­ri­nage à la Kaa­ba de La Mecque. Le tou­risme re­li­gieux consti­tue un en­jeu éco­no­mique ma­jeur pour le royaume saou­dien, avec 30 mil­lions de tou­ristes es­pé­rés en 2030, contre 8 mil­lions en 2016. Au-de­là, les au­to­ri­tés veulent aus­si aug­men­ter les dé­penses des mé­nages dans les loi­sirs, ré­vi­ser le sys­tème sco­laire, dé­ve­lop­per une in­dus­trie mi­li­taire na­tio­nale et ac­croitre le nombre de femmes ayant un em­ploi. (© Shut­ter­stock/ki­ra­zi­ku2u)

Pho­to ci-des­sus : L’am­bi­tieux plan « Vi­sion saou­dienne à l’ho­ri­zon 2030 » est fon­dé sur la vente en bourse de 5 % des parts du géant pé­tro­lier Aram­co. Le pro­duit de cette offre d’ac­tions est des­ti­né à ser­vir à la créa­tion du plus grand fonds sou­ve­rain dans le monde, d’une va­leur de 2000 mil­liards de dol­lars, dont les di­vi­dendes de­vront of­frir une al­ter­na­tive aux re­cettes pé­tro­lières, en chute libre en rai­son de l’ef­fon­dre­ment des cours du brut de­puis 2014. Sou­mis à une pres­sion bud­gé­taire ex­trême, le royaume a éga­le­ment an­non­cé des hausses de prix ain­si que l’in­tro­duc­tion de la TVA en 2018. (© Shut­ter­stock/3Ds­culp­tor)

Pho­to ci-contre : Tra­vailleurs étran­gers sur un chan­tier en Ara­bie saou­dite. L’Ara­bie saou­dite compte en­vi­ron un tiers d’étran­gers par­mi sa po­pu­la­tion. De­puis plu­sieurs mois, les ex­pul­sions de tra­vailleurs im­mi­grés se suc­cèdent. Il s’agit pour les au­to­ri­tés saou­diennes de ré­duire la part de ces tra­vailleurs pour fa­vo­ri­ser l’em­ploi des Saou­diens dans le royaume, où le taux de chô­mage at­teint 11,6 %. L’ins­tau­ra­tion d’une sur­taxe pou­vant at­teindre 50 % du sa­laire des tra­vailleurs étran­gers est éga­le­ment pré­vue pour le troi­sième tri­mestre 2017, dans le cadre des ré­formes éco­no­miques pro­je­tées par Mo­ham­med ben Sal­mane. (© Mo­paw Foun­da­tion)

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