La Tur­quie de Re­cep Tayyip Er­do­gan, un an après le coup d’État man­qué de juillet 2016

Diplomatie - - Sommaire - Jean Mar­cou

Rai­dis­sant le ré­gime en fa­veur du pré­sident et d’une idéo­lo­gie beau­coup plus confes­sion­nelle, le putsch ra­té contre Er­do­gan a mar­qué l’en­trée de la Tur­quie dans une phase qui l’éloigne po­li­ti­que­ment de ses tra­di­tion­nels al­liés oc­ci­den­taux, tan­dis qu’au Moyen-Orient, elle cherche en­core une stra­té­gie adap­tée aux nou­velles in­sta­bi­li­tés.

Àla mi-juillet 2017, la Tur­quie a cé­lé­bré en grande pompe, par une sé­rie de ma­ni­fes­ta­tions s’éta­lant sur près d’une se­maine, l’échec du coup d’État qui, un an au­pa­ra­vant, avait pa­ru faire va­cil­ler le gou­ver­ne­ment de l’AKP pen­dant quelques heures, et s’était sol­dé par près de 300 morts, dans les rues d’An­ka­ra et d’Is­tan­bul. « Il y a des mo­ments clés dans l’his­toire des États, qui dé­ter­minent leur ave­nir. Le 15 juillet est une telle date pour la na­tion et la ré­pu­blique turques. Dé­sor­mais rien ne se­ra plus comme avant », a dé­cla­ré Re­cep Tayyip Er­do­gan, de fa­çon si­gni­fi­ca­tive, dans le prin­ci­pal dis­cours de com­mé­mo­ra­tion qu’il a alors pro­non­cé. De­puis que l’AKP a pris le pou­voir en 2002, le putsch du 15 juillet 2016 consti­tue in­dis­cu­ta­ble­ment un tour­nant qui a consa­cré une ri­gi­di­fi­ca­tion po­li­tique, per­cep­tible dès 2011, lors des pre­mières ar­res­ta­tions sus­pectes de jour­na­listes, et par la suite en 2013-14, lors de la ré­pres­sion des évé­ne­ments de Ge­zi (1) et à la suite des me­sures d’épu­ra­tion spec­ta­cu­laires de la po­lice et de la jus­tice pro­vo­quées par la ré­vé­la­tion au grand jour du conflit du gou­ver­ne­ment avec le mou­ve­ment Gü­len. S’il est sûr que ce der­nier a, non seule­ment été im­pli­qué dans le coup d’État, mais qu’il y a joué un rôle mo­teur, beau­coup de zones d’ombre de­meurent sur le dé­rou­le­ment des opé­ra­tions et les ré­ac­tions

of­fi­cielles. Dans un rap­port pu­blié en juin 2017, le par­ti ké­ma­liste CHP ac­cuse les plus hautes sphères de l’État d’avoir été au cou­rant du com­plot et de n’avoir rien fait pour em­pê­cher son dé­clen­che­ment, évo­quant « un putsch sous contrôle », voire un « coup d’État ci­vil ». Der­nier ava­tar des que­relles in­tes­tines qui se­couaient la mou­vance au pou­voir de­puis plu­sieurs an­nées, le putsch a donc ou­vert la voie à une nou­velle phase, où l’état d’ur­gence et la lutte contre le « ter­ro­risme » (un terme flou qui dé­signe dé­sor­mais en Tur­quie les gü­le­nistes, les mou­ve­ments kurdes ou les or­ga­ni­sa­tions dji­ha­distes) lé­gi­ti­ment des at­teintes sans pré­cé­dent aux droits et li­ber­tés.

Des épu­ra­tions cu­mu­lées

De fait, le gou­ver­ne­ment s’est lan­cé dans des purges par­ti­cu­liè­re­ment sé­vères qui ont af­fec­té la plu­part des ins­ti­tu­tions pu­bliques (ar­mée, po­lice, jus­tice, sys­tème édu­ca­tif, haute fonc­tion pu­blique) ain­si que de nom­breux sec­teurs de la so­cié­té ci­vile (mi­lieu des af­faires, ins­ti­tu­tions spor­tives et cul­tu­relles, ONG, presse et mé­dias). En juillet 2017, le mi­nis­tère de la Jus­tice an­non­çait que 50 504 per­sonnes avaient été ar­rê­tées, parce que sus­pec­tées de lien avec le FETÖ (2). Au to­tal, il y au­rait eu plus de 120 000 li­cen­cie­ments ou sus­pen­sions dans les sec­teurs pu­blic et pri­vé, de­puis juillet 2016. Ja­mais la Tur­quie n’avait connu une telle épu­ra­tion, même au len­de­main des in­ter­ven­tions mi­li­taires de la se­conde moi­tié du XXe siècle (1960, 1971, 1980, 1997). Cette am­pleur s’ex­plique par le fait que la ré­pres­sion du putsch a croi­sé d’autres purges an­té­rieures et les a ac­crues. Les sanc­tions contre les uni­ver­si­taires, si­gna­taires de la pé­ti­tion de jan­vier 2016 (qui de­man­dait la re­prise du pro­ces­sus de paix avec les Kurdes), ont par exemple re­com­men­cé, et concer­né des cen­taines d’en­sei­gnants-cher­cheurs, no­tam­ment des per­son­na­li­tés en vue comme le consti­tu­tion­na­liste Ibra­him Ka­bo­glu. Pour leur part, les dé­pu­tés kurdes du HDP n’ont pas été épar­gnés. Une di­zaine d’entre eux (dont leurs co-lea­ders, Se­la­hat­tin De­mir­tas et Fi­gen Yük­sek­dag) ont été ar­rê­tés, grâce, entre autres, à une ré­forme consti­tu­tion­nelle adop­tée avant le coup d’État, pour sup­pri­mer le sys­tème des im­mu­ni­tés par­le­men­taires. Le gou­ver­ne­ment s’est éga­le­ment em­pres­sé de fer­mer le quo­ti­dien Özgür Gün­dem (proche de la for­ma­tion kurde par­le­men­taire HDP), et d’ar­rê­ter une ving­taine de ses jour­na­listes, dont la ro­man­cière As­li Er­do­gan, qui a pas­sé plu­sieurs mois en pri­son et n’a pu que pé­ni­ble­ment ré­cu­pé­rer son pas­se­port pour pou­voir sor­tir de Tur­quie. En­fin, le ré­gime a ré­glé ses comptes avec le quo­ti­dien ké­ma­liste Cum­hu­riyet (à l’ori­gine entre autres d’une en­quête qui avait mis au jour en 2014 des li­vrai­sons d’armes sus­pectes des ser­vices turcs de ren­sei­gne­ment à des re­belles sy­riens), en ar­rê­tant une di­zaine de ses con­tri­bu­teurs, tout en s’en pre­nant par ailleurs aux jour­na­listes dits « li­bé­raux », qui s’étaient mon­trés ou­verts à l’ex­pé­rience de l’AKP au pou­voir, à ses dé­buts, avant de se mettre à la cri­ti­quer ver­te­ment. De nom­breux édi­to­ria­listes de re­nom se re­trouvent ain­si der­rière les bar­reaux, comme Naz­li Ili­çak, Meh­met Al­tan ou son frère Ah­met, le fon­da­teur de Ta­raf, l’em­blé­ma­tique quo­ti­dien des an­nées « li­bé­rales » de l’AKP (3).

Ce « grand net­toyage » per­met de mar­gi­na­li­ser les gé­né­ra­tions an­té­rieures au pro­fit de nou­veaux cadres, plus do­ciles, et plus en phase avec la nou­velle idéo­lo­gie dé­ve­lop­pée par le ré­gime.

L’avè­ne­ment d’un nou­vel uni­vers cultu­rel

Ce phé­no­mène d’épu­ra­tion et de ré­pres­sion, qui sur­prend par son ca­rac­tère mé­tho­dique, met en dan­ger cer­tains sec­teurs d’ac­ti­vi­tés, qui (telles la po­lice, la jus­tice, l’ar­mée de l’air ou cer­taines spé­cia­li­tés uni­ver­si­taires) se re­trouvent sou­vent en pé­nu­rie d’ef­fec­tifs et de com­pé­tences. Mais ce « grand net­toyage » (pour re­prendre l’ex­pres­sion em­ployée par le Pre­mier mi­nistre Bi­na­li Yil­di­rim), que l’on peut ob­ser­ver d’ailleurs jus­qu’à l’in­té­rieur du par­ti au pou­voir, per­met aus­si de mar­gi­na­li­ser les gé­né­ra­tions an­té­rieures au pro­fit de nou­veaux cadres, plus do­ciles, et plus en phase avec la nou­velle idéo­lo­gie dé­ve­lop­pée par le ré­gime. Ce der­nier a d’abord en­tre­pris de ré­écrire le ro­man na­tio­nal. Les fêtes ré­pu­bli­caines sont ain­si né­gli­gées ou sys­té­ma­ti­que­ment concur­ren­cées par l’exal­ta­tion des hauts faits de l’Em­pire ot­to­man, voire de la pé­riode seld­jou­kide. Re­cep Tayyip Er­do­gan a ain­si com­mé­mo­ré, à nou­veau en 2017, avec faste, la prise de Cons­tan­ti­nople par Meh­met II Fa­tih et, pa­ral­lè­le­ment à la Fête de la vic­toire, qui cé­lèbre au mois d’aout le suc­cès de Mus­ta­fa Ke­mal lors de la guerre d’in­dé­pen­dance (1919-22), le pré­sident turc a ho­no­ré avec in­sis­tance, cette an­née, la ba­taille de Man­zi­kert qui, en 1071, a ou­vert les portes de l’Ana­to­lie aux Turcs seld­jou­kides du sul­tan Alp Ars­lan. L’avè­ne­ment de ce nou­vel uni­vers cultu­rel s’est tra­duit aus­si par une ré­vi­sion de la grille des pro­grammes de té­lé­vi­sion pour y sup­pri­mer des émis­sions consi­dé­rées comme im­mo­rales (la té­lé­réa­li­té de ren­contre et de sé­duc­tion,

Pho­to ci-contre : Le 15 juin 2017, des ma­ni­fes­tants dé­filent dans les rues d’Is­tan­bul pour pro­tes­ter contre la condam­na­tion à 25 ans de pri­son d’Enis Ber­be­ro­glu, dé­pu­té ké­ma­liste de l’op­po­si­tion ju­gé cou­pable d’avoir four­ni une vi­déo consi­dé­rée comme sen­sible au quo­ti­dien d’op­po­si­tion Cum­hu­riyet. Le plus vieux quo­ti­dien du pays a éga­le­ment été tou­ché par la vague de ré­pres­sion avec 19 jour­na­listes et em­ployés en­voyés de­vant la jus­tice en juillet der­nier pour « sou­tien au ter­ro­risme ». (© Shut­ter­stock/deeps­pace) no­tam­ment) et par une ré­forme des pro­grammes sco­laires, ex­pur­gés de la théo­rie de l’évo­lu­tion, alors même qu’on y ins­cri­vait l’étude de la no­tion de « dji­had ». Un pro­jet de loi a éga­le­ment en­tre­pris d’au­to­ri­ser les au­to­ri­tés re­li­gieuses ( müf­ti) à en­re­gis­trer des ma­riages ci­vils. Cer­taines col­lec­ti­vi­tés lo­cales s’es­sayent, en outre, à la sé­gré­ga­tion des sexes dans les trans­ports, telle la mu­ni­ci­pa­li­té de Ma­la­tya qui a mis en ser­vice, en sep­tembre 2017, un ser­vice de bus roses ré­ser­vés aux femmes. En­fin, on a pu ob­ser­ver de­puis le coup d’État l’aug­men­ta­tion de com­por­te­ments qui pa­raissent dé­cou­ler des mu­ta­tions pré­cé­dem­ment ob­ser­vées : agres­sion de femmes en rai­son de leur ha­bille­ment (shorts, jupes courtes, dé­bar­deurs...), dé­té­rio­ra­tion de sta­tues de Mus­ta­fa Ke­mal. Ces actes ne sont certes pas of­fi­ciel­le­ment cau­tion­nés par le ré­gime, mais on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser qu’ils sont ac­com­plis par des in­di­vi­dus qui consi­dèrent ef­fec­ti­ve­ment que « rien ne sau­rait plus être comme avant ».

Une pré­si­den­tia­li­sa­tion à confir­mer en 2019

Cette re­struc­tu­ra­tion de l’État et cette trans­for­ma­tion de la so­cié­té ont conduit éga­le­ment à des ré­formes ins­ti­tu­tion­nelles im­por­tantes. L’ar­mée a ain­si per­du les der­niers ves­tiges de son au­to­no­mie an­té­rieure, en étant pla­cée sous l’au­to­ri­té du mi­nis­tère de la Dé­fense. Et sur­tout, Re­cep Tayyip Er­do­gan a pu en­fin me­ner à bien la ré­forme de pré­si­den­tia­li­sa­tion au­to­ri­taire dont il rê­vait de­puis plu­sieurs an­nées. Il faut dire que son chan­ge­ment de po­li­tique kurde et les me­sures sé­cu­ri­taires qui l’ont ac­com­pa­gné ont per­mis au pré­sident turc d’ob­te­nir le sou­tien au Par­le­ment des na­tio­na­listes du MHP, pour faire adop­ter une ré­forme, qui a été ra­ti­fiée par un ré­fé­ren­dum, en avril 2017. Elle ac­croit les pou­voirs du chef de l’État, sup­prime le poste de Pre­mier mi­nistre et ré­duit l’in­dé­pen­dance de la jus­tice. L’ap­pli­ca­tion in­té­grale de la ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle dé­pend néan­moins d’une nou­velle vic­toire de l’AKP aux pro­chaines élec­tions lé­gis­la­tives et pré­si­den­tielle de 2019. Si ce scé­na­rio pa­rait pro­bable, il n’est pour­tant pas ac­quis. À la dif­fé­rence des ré­fé­ren­dums et des élec­tions qui s’étaient dé­rou­lées à une époque où le par­ti au pou­voir ap­pa­rais­sait en­core comme une for­ma­tion d’ou­ver­ture, sus­cep­tible de dé­ver­rouiller la dé­mo­cra­tie contrô­lée éta­blie par les mi­li­taires (2002-2010), l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2014 et le ré­fé­ren­dum de 2017 ont mon­tré que l’in­fluence de l’AKP n’était plus in­dé­fi­ni­ment ex­ten­sible. Cette si­tua­tion in­quiète Re­cep Tayyip Er­do­gan, qui a en­tre­pris d’ac­cé­lé­rer le re­nou­vel­le­ment des cadres et des pra­tiques de son par­ti.

En dé­pit de la ré­pres­sion et de l’in­ti­mi­da­tion dont elle est vic­time, l’op­po­si­tion po­li­tique et so­ciale a mon­tré qu’elle était ca­pable de se mo­bi­li­ser. À l’au­tomne 2017, mal­gré l’état d’ur­gence, les or­ga­ni­sa­tions de femmes ont contraint le gou­ver­ne­ment à re­ti­rer un pro­jet de loi qui pou­vait fa­vo­ri­ser les ma­riages de mi­neures. Quant au CHP, son lea­der, Ke­mal Ki­li­ç­da­ro­glu, a réus­si à ras­sem­bler des cen­taines de mil­liers de per­sonnes, en mar­chant pen­dant 25 jours (du 15 juin au 9 juillet 2017) entre An­ka­ra et Is­tan­bul, pour pro­tes­ter contre l’ar­res­ta­tion de l’un de ses dé­pu­tés, Enis Ber­be­ro­glu. Cette « marche pour la jus­tice » a été sui­vie par un « congrès de la jus­tice », qui s’est te­nu à Ça­nak­kale, à la fin du mois d’aout 2017. Dans la pers­pec­tive des pro­chaines élec­tions, cette ini­tia­tive a vou­lu ras­sem­bler, non seule­ment les mi­li­tants du par­ti ké­ma­liste, mais aus­si des ac­teurs ve­nus d’ho­ri­zons di­vers, pour pro­mou­voir la dé­fense de la dé­mo­cra­tie, de l’État de droit et de la « jus­tice », une va­leur qui a été, comme l’on sait, l’un des mots d’ordre fon­da­teurs de l’AKP. En der­nier lieu, l’ap­pa­ri­tion de nou­velles for­ma­tions po­li­tiques pour­rait peut-être per­tur­ber le jeu po­li­tique. Af­fai­bli par ses di­vi­sions in­ternes, le MHP, qui a sou­vent sou­te­nu l’AKP de­puis le coup d’État, pour­rait bien souf­frir de la concur­rence d’une for­ma­tion moins ra­di­cale, que l’une de ses dis­si­dentes, Me­ral Se­ner, a en­tre­pris de mettre sur pied, en vue des pro­chains ren­dez-vous élec­to­raux.

L’élec­tion pré­si­den­tielle de 2014 et le ré­fé­ren­dum de 2017 ont mon­tré que l’in­fluence de l’AKP n’était plus in­dé­fi­ni­ment ex­ten­sible. Cette si­tua­tion in­quiète Re­cep Tayyip Er­do­gan.

Une brouille du­rable avec Bruxelles et cer­taines ca­pi­tales eu­ro­péennes

Il n’est pas éton­nant que cette évo­lu­tion ait pu avoir des consé­quences sur les liens de la Tur­quie avec l’Union eu­ro­péenne (UE). Après une lente dé­gra­da­tion des li­ber­tés fon­da­men­tales, re­le­vée de­puis 2011 par les rap­ports an­nuels d’éva­lua­tion de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, qui ont confor­té l’idée qu’une adhé­sion avait peu de chances d’in­ter­ve­nir dans un proche ave­nir, la ré­pres­sion pos­té­rieure au coup d’État a fait bas­cu­ler les re­la­tions entre An­ka­ra et Bruxelles dans un état de ten­sion per­ma­nente et dans une rhé­to­rique qui n’hé­site plus à évo­quer une pos­sible rup­ture. Dans un pre­mier temps, le re­proche fait par le gou­ver­ne­ment turc aux di­ri­geants eu­ro­péens d’un manque d’em­pa­thie à l’égard d’un pays vic­time d’une ten­ta­tive de coup d’État est par­ve­nu à at­té­nuer la por­tée des cri­tiques ve­nues de Bruxelles. Mais, par la suite, la ré­pres­sion et les purges mas­sives ont ame­né les ins­tances eu­ro­péennes à faire état de leur in­quié­tude avec de plus en plus d’in­sis­tance. En avril 2017, l’As­sem­blée par­le­men­taire du Con­seil de l’Eu­rope a ain­si dé­ci­dé d’as­treindre de nou­veau la Tur­quie à un contrôle de ses en­ga­ge­ments en ma­tière de droits et de li­ber­tés ; une exi­gence qui avait pour­tant été le­vée de­puis 2004. Quant à l’UE, en juillet 2017, son Par­le­ment a de­man­dé la sus­pen­sion des né­go­cia­tions d’adhé­sion avec la Tur­quie, tan­dis que JeanC­laude Jun­cker, le pré­sident de la Com­mis­sion, fai­sait sa­voir que le ré­ta­blis­se­ment de la peine de mort, plu­sieurs fois évo­qué par Re­cep Tayyip Er­do­gan, met­trait un terme au pro­ces­sus de né­go­cia­tions (4).

Mais plus en­core qu’avec les ins­ti­tu­tions de Stras­bourg ou de Bruxelles, c’est avec cer­taines ca­pi­tales eu­ro­péennes que le tor­chon brule dé­sor­mais. Au mo­ment du ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel d’avril 2017, le sou­hait des di­ri­geants turcs de ve­nir faire cam­pagne dans les pays d’Eu­rope où existent d’im­por­tantes com­mu­nau­tés turques a pro­vo­qué des in­ci­dents di­plo­ma­tiques graves avec les Pays-Bas et l’Al­le­magne. Il faut dire qu’avec cette der­nière, les su­jets de dis­corde ne manquent pas. Après le coup d’État man­qué, Ber­lin a en ef­fet dé­ci­dé d’ac­cor­der l’asile po­li­tique à une qua­ran­taine de mi­li­taires turcs sta­tion­nés outre-Rhin, dans des ins­ti­tu­tions de l’OTAN. La Tur­quie, quant à elle, a re­fu­sé aux par­le­men­taires al­le­mands la pos­si­bi­li­té de rendre vi­site aux forces qu’ils ont ac­cep­té de dé­ployer sur des bases aé­riennes turques pour par­ti­ci­per à la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale an­ti-Daech. À ce conten­tieux mi­li­taire s’ajoute l’ar­res­ta­tion par les au­to­ri­tés turques de res­sor­tis­sants al­le­mands pour des mo­tifs po­li­tiques, en par­ti­cu­lier le cor­res­pon­dant de Die Welt, De­niz Yü­cel, ou le dé­fen­seur des droits de l’homme Pe­ter Steudt­ner. Si bien qu’en sep­tembre 2017, alors que la cam­pagne élec­to­rale pour le re­nou­vel­le­ment du Bun­des­tag bat­tait son plein, An­ge­la Mer­kel n’a pas hé­si­té à en­vi­sa­ger l’ar­rêt pur et simple des né­go­cia­tions avec la Tur­quie, si celle-ci ne chan­geait pas d’at­ti­tude.

Cette pro­po­si­tion a été di­ver­se­ment ac­cueillie dans les ca­pi­tales eu­ro­péennes. La France, par la voix de son pré­sident, a mis en garde contre une rup­ture du dia­logue avec la Tur­quie, en rap­pe­lant le rôle im­por­tant joué par celle-ci dans la ges­tion de la crise des ré­fu­giés et dans la lutte contre le ter­ro­risme. Quant au Pre­mier mi­nistre grec, Alexis Tsi­pras, il a es­ti­mé qu’ar­rê­ter le pro­ces­sus de né­go­cia­tions avec la Tur­quie se­rait « une er­reur stra­té­gique, qui ne pro­fi­te­rait qu’au pré­sident Er­do­gan » (5). Pour l’heure, plus que la can­di­da­ture en­li­sée de­puis plu­sieurs an­nées, c’est sur­tout la mise à jour de l’ac­cord d’union doua­nière (6) qui est af­fec­tée par cette si­tua­tion, alors que la den­si­té des liens éco­no­miques entre les deux par­te­naires n’a pas fai­bli. Pre­mier im­por­ta­teur en Tur­quie (36 %), l’UE est aus­si le pre­mier champ d’ex­por­ta­tion pour les en­tre­prises turques (46 %), et reste le pre­mier in­ves­tis­seur dans ce pays (70 %) (7).

Les in­cer­ti­tudes de la po­si­tion turque au Moyen-Orient

Les rap­ports de la Tur­quie avec les États-Unis tra­versent aus­si une mau­vaise passe. Pas plus que de l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma, les au­to­ri­tés turques ne sont par­ve­nues à ob­te­nir de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump l’ex­tra­di­tion de Fe­thul­lah Gü­len, qu’elles consi­dèrent comme le cer­veau du coup d’État de juillet 2016. D’autres af­faires pen­dantes de­vant la jus­tice amé­ri­caine en­ve­niment ac­tuel­le­ment les re­la­tions entre les deux pays : l’in­car­cé­ra­tion de Re­za Zar­rab (8), un homme d’af­faires proche de Re­cep Tayyip Er­do­gan, ou les pour­suites en­ga­gées contre des gardes du corps du pré­sident turc s’étant li­vrés à des vio­lences sur des op­po­sants, lors de la vi­site of­fi­cielle de ce der­nier aux États-Unis, en mai 2017 (9). Mais la prin­ci­pale pomme de dis­corde reste le sou­tien de Wa­shing­ton aux Kurdes sy­riens du PYD-YPG. Au grand dam d’An­ka­ra, qui les consi­dère comme membres d’une or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste liée au PKK, ils sont de­ve­nus le bras ar­mé de la coa­li­tion oc­ci­den­tale sur le ter­rain

La France a mis en garde contre une rup­ture du dia­logue avec la Tur­quie, en rap­pe­lant le rôle im­por­tant joué par celle-ci dans la ges­tion de la crise des ré­fu­giés et dans la lutte contre le ter­ro­risme.

pour por­ter le coup de grâce à Daech et re­con­qué­rir no­tam­ment Ra­q­qa, la ca­pi­tale du ca­li­fat dji­ha­diste au­to­pro­cla­mé, dans le Nord-Est de la Sy­rie. Le sou­tien amé­ri­cain au PYD-YPG a de sur­croit ob­te­nu l’aval ta­cite de la Rus­sie et du ré­gime de Da­mas (10).

Pa­ral­lè­le­ment, en Irak, la Tur­quie, qui avait pour­tant éta­bli un par­te­na­riat pri­vi­lé­gié avec le gou­ver­ne­ment ré­gio­nal kurde (GRK) de Massoud Bar­za­ni, est en­trée en conflit avec lui, suite à sa dé­ci­sion d’or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance, le 25 sep­tembre 2017. Ain­si, le gou­ver­ne­ment de l’AKP, qui s’était em­ployé à conte­nir, avec un cer­tain suc­cès, la pous­sée kurde dans la ré­gion, se re­trouve dé­sor­mais confron­té à une si­tua­tion dé­gra­dée dans ses dé­par­te­ments du Sud-Est, du fait de la re­prise de la gué­rilla, et à l’émer­gence de qua­si-États kurdes, sur ses fron­tières sy­rienne et ira­kienne.

Pour faire payer leurs in­fi­dé­li­tés à ses al­liés oc­ci­den­taux, par ailleurs, le gou­ver­ne­ment turc s’est tour­né avec de plus en plus d’in­sis­tance vers la Rus­sie, de­puis qu’il s’est ré­con­ci­lié avec elle au cours de l’été 2016, après plu­sieurs mois de brouille dus à la des­truc­tion d’un avion russe, sur la fron­tière tur­co-sy­rienne. Cette nou­velle donne a vu la Tur­quie an­non­cer qu’elle avait op­té pour le sys­tème russe de mis­siles de dé­fense S-400, qui est pour­tant in­com­pa­tible avec le sys­tème de l’OTAN. Elle a fa­vo­ri­sé aus­si, en jan­vier 2017, la mise sur pied de la confé­rence d’As­ta­na, une ini­tia­tive conjointe de la Rus­sie, de la Tur­quie et de l’Iran, pour re­cher­cher une so­lu­tion à la crise sy­rienne que la confé­rence de Ge­nève, réunie sous l’égide de l’ONU, ne par­vient pas à ré­soudre de­puis plu­sieurs an­nées. Per­çue comme une of­fen­sive eu­ra­sia­tique vi­sant à évin­cer les Oc­ci­den­taux du rè­gle­ment de cette crise, le pro­ces­sus d’As­ta­na n’a pour­tant pas tar­dé à mon­trer lui aus­si ses li­mites, du fait des dis­sen­sions exis­tant entre ses ga­rants russes, turcs et ira­niens. Il faut dire que les trois pays n’ont pas la même ap­proche du rè­gle­ment du conflit sy­rien, puisque Mos­cou et Té­hé­ran ap­portent leur ap­pui au ré­gime de Da­mas, tan­dis qu’An­ka­ra sou­tient ceux qui sont en ré­bel­lion contre lui.

Comme si ce­la ne suf­fi­sait pas, la crise qa­ta­rie, qui a écla­té pen­dant l’été 2017, a dis­ten­du les re­la­tions que la Tur­quie, qui en­tre­tient de longue date des rap­ports étroits avec Do­ha, construi­sait pa­tiem­ment avec l’Ara­bie saou­dite, de­puis deux ans, afin de re­trou­ver des points d’ap­pui dans la ré­gion. Certes, par contre­coup, cette tem­pête dans le Golfe tend à rap­pro­cher les Turcs de leurs voi­sins ira­niens, comme d’ailleurs le pro­jet d’in­dé­pen­dance du Kur­dis­tan ira­kien, qui in­quiète au­tant Té­hé­ran qu’An­ka­ra. Mais il ne faut pas ou­blier qu’an­té­rieu­re­ment, lors de la crise yé­mé­nite, le gou­ver­ne­ment turc a pris fait et cause pour l’Ara­bie saou­dite, al­lant même jus­qu’à dé­non­cer les risques que pré­sen­te­rait la mon­tée d’un « im­pé­ria­lisme per­san » dans la ré­gion (11). Ain­si, cette suc­ces­sion contra­dic­toire de gains tac­tiques et de brouilles po­ten­tielles est loin de consti­tuer pour la Tur­quie une stra­té­gie ré­gio­nale du­rable et d’of­frir une al­ter­na­tive co­hé­rente à son al­liance tra­di­tion­nelle avec les Oc­ci­den­taux. Ce contexte ex­plique pro­ba­ble­ment qu’en dé­pit de ten­sions très vives avec l’UE et avec l’OTAN, la Tur­quie ne puisse re­mettre en cause une orien­ta­tion qui re­monte à la guerre froide. Mais cette pos­ture res­semble de plus en plus à un choix par dé­faut.

Pour faire payer leurs in­fi­dé­li­tés à ses al­liés oc­ci­den­taux, le gou­ver­ne­ment turc s’est tour­né avec de plus en plus d’in­sis­tance vers la Rus­sie, de­puis qu’il s’est ré­con­ci­lié avec elle au cours de l’été 2016.

Pho­to ci-contre : Le pont Ya­vuz Sul­tan Se­lim, troi­sième pont du Bos­phore, inau­gu­ré en aout 2016 et bap­ti­sé du nom du pre­mier sul­tan-ca­life de l’Em­pire ot­to­man, qui a éten­du son em­pire jus­qu’au MoyenOrient lors d’un règne de huit ans, au cours du­quel il per­sé­cu­ta par ailleurs les alé­vis. Ré­gu­liè­re­ment ac­cu­sé de néo-ot­to­ma­nisme, le pré­sident turc mul­ti­plie les ré­fé­rences au pas­sé im­pé­rial. Sa dé­cla­ra­tion lors des cé­lé­bra­tions de l’an­ni­ver­saire de la conquête de Cons­tan­ti­nople par les Ot­to­mans en 1453 n’est pas pas­sée in­aper­çue : « D’ici 2023, nous fe­rons de l’hé­ri­tière de “l’homme ma­lade” [qua­li­fi­ca­tif don­né à l’Em­pire ot­to­man au XIXe siècle] d’il y a 100 ans l’une des dix plus grandes éco­no­mies mon­diales ». (© Vi­kiPIc­ture)

Pho­to ci-contre : Com­bat­tants des Uni­tés de pro­tec­tion du peuple (YPG), la branche ar­mée du par­ti po­li­tique kurde sy­rien, consi­dé­rée comme ter­ro­riste par la Tur­quie, mais ar­mée par les États-Unis pour ac­cé­lé­rer le com­bat contre Daech dans le Nord de la Sy­rie. Cette al­liance sus­cite la co­lère d’An­ka­ra, qui voit sur­tout les am­bi­tions duPKK, dé­si­reux de créer une en­ti­té kurde au­to­nome à la fron­tière entre le Nord de la Sy­rie et le Sud de la Tur­quie. (© Za­na Omer)

Pho­to ci-des­sus : Le 25 sep­tembre 2017, le Pre­mier mi­nistre du Kur­dis­tan ira­kien par­ti­cipe à un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance de la pro­vince. Alors que le« oui » l’a em­por­té par 92,74 % des vo­tants, la Tur­quie et l’Iran ont pré­sen­té un front com­mun der­rière Bag­dad, qui re­fuse tout dia­logue sur les consé­quences concrètes du scru­tin. (© Xin­hua/Kha­lid Da­wood)

Pho­to ci-des­sus : Le 29 sep­tembre 2017, le pré­sident turc re­çoit son ho­mo­logue russe à An­ka­ra. Cette vi­site sur­vient sur fond de ré­chauf­fe­ment des re­la­tions entre les deux pays de­puis la crise di­plo­ma­tique de 2016. Re­cep Tayyip Er­do­gan et Vla­di­mir Pou­tine s’em­ploient ces der­niers mois à ten­ter de mettre fin au conflit en Sy­rie, où leurs deux pays sou­tiennent pour­tant des camps op­po­sés. Cette nou­velle en­tente tur­co-russe, ren­for­cée par la bonne en­tente per­son­nelle entre les deux pré­si­dents, fait craindre un dé­ta­che­ment de la Tur­quie de son an­crage oc­ci­den­tal. (© Xin­hua/ Mus­ta­fa Kaya)

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