En Ma­cé­doine, une sor­tie de crise du­rable ?

Diplomatie - - Sommaire - Guillaume Ja­vou­rez

Après une longue in­sta­bi­li­té et l’ar­ri­vée au pou­voir de la so­cial­dé­mo­cra­tie grâce à un pro­gramme an­ti­cor­rup­tion contre la droite conser­va­trice, Skopje en­tame des ré­formes né­ces­saires à une cer­taine re­fonte de la vie po­li­tique et qui l’au­to­risent à re­gar­der de nou­veau vers l’Eu­rope. Re­tour sur trois ans de crise.

Ces der­nières an­nées, la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine s’est re­trou­vée à plu­sieurs re­prises sous les feux de l’ac­tua­li­té in­ter­na­tio­nale en re­la­tion avec dif­fé­rents évè­ne­ments. Si le pro­blème de la tris­te­ment fa­meuse « route des Bal­kans » l’a faite émer­ger du brou­ha­ha mé­dia­tique, en lien avec les ques­tions de mi­gra­tions in­ter­na­tio­nales, c’est sa si­tua­tion po­li­tique in­té­rieure trou­blée qui l’a ins­crite du­ra­ble­ment dans les man­chettes. Après la ré­vé­la­tion par le lea­der de l’op­po­si­tion de l’exis­tence d’un vaste ré­seau d’écoutes té­lé­pho­niques or­ga­ni­sé par la Sé­cu­ri­té in­té­rieure du pays, alors di­ri­gée par le cou­sin du Pre­mier mi­nistre de l’époque, s’est en­sui­vie la pu­bli­ca­tion des fa­meuses « bombes » par Zo­ran Zaev, lea­der du par­ti so­cial-dé­mo­crate d’op­po­si­tion (SDSM). Ces en­re­gis­tre­ments is­sus des écoutes or­ga­ni­sées ré­vé­lèrent une sé­rie de scan­dales au som­met de l’État ma­cé­do­nien, don­nant la preuve de la col­lu­sion long­temps dé­non­cée entre le VMRO-DPMNE au pou­voir et l’ap­pa­reil d’État. De l’uti­li­sa­tion de ses moyens à des fins d’en­ri­chis­se­ment per­son­nel par un groupe de res­pon­sables po­li­tiques bap­ti­sé « la fa­mille » en rai­son des liens unis­sant ses membres, à la ma­ni­pu­la­tion de pro­ces­sus élec­to­raux, en pas­sant par l’as­ser­vis­se­ment de la jus­tice et des prin­ci­paux mé­dias, elles met­taient en lu­mière l’exis­tence d’un sys­tème de contrôle to­tal des ins­ti­tu­tions des­ti­né à ser­vir les in­té­rêts du par­ti et de son chef. Ces « bombes », dis­til­lées par le SDSM, lui ont sur­tout per­mis d’or­ga­ni­ser son re­tour sur le de­vant de la scène et de se re­pla­cer au centre d’une contes­ta­tion crois­sante de­puis le dé­but de la dé­cen­nie 2010.

Une crise de longue du­rée

La crise po­li­tique tra­ver­sée par le pays s’ins­crit en ef­fet dans un temps plus long, comme en té­moigne la mul­ti­pli­ca­tion des élec­tions lé­gis­la­tives an­ti­ci­pées de­puis 2008. Alors que l’exer­cice du pou­voir par le gou­ver­ne­ment de Ni­ko­la Gruevs­ki, Pre­mier mi­nistre de­puis 2006, pre­nait une teinte au­to­ri­taire, la mul­ti­pli­ca­tion des me­sures à l’en­contre de toute forme d’op­po­si­tion a pro­gres­si­ve­ment en­trai­né la mon­tée de la grogne dans une par­tie de la po­pu­la­tion. Pour­tant, avant 2014, l’ex­pres­sion de ce mé­con­ten­te­ment ne se re­trou­vait en­core que très peu dans la rue – à l’ex­cep­tion no­table des ma­ni­fes­ta­tions consé­cu­tives à la mort sous les coups d’un po­li­cier du jeune Mar­tin Nes­kos­ki en juin 2011 et de celles de dé­cembre 2012 à la suite du vote contes­té du bud­get 2013, qui a vu les dé­pu­tés de l’op­po­si­tion ex­pul­sés de la séance.

C’est la vo­lon­té d’étendre le contrôle du gou­ver­ne­ment sur les uni­ver­si­tés qui en­trai­na, fin 2014, les pre­miers mou­ve­ments mas­sifs de re­ven­di­ca­tion s’ins­cri­vant dans la du­rée. Ini­tia­le­ment fo­ca­li­sés au­tour de l’op­po­si­tion à l’éva­lua­tion de l’en­sei­gne­ment (1) par des exa­mens conduits sous l’égide du mi­nis­tère de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur, ces ma­ni­fes­ta­tions et blo­cages des uni­ver­si­tés ont pro­gres­si­ve­ment pris une teinte plus gé­né­rale en cris­tal­li­sant la co­lère sourde d’une par­tie de la po­pu­la­tion du pays. Ils se sont néan­moins éteints pro­gres­si­ve­ment alors que le gou­ver­ne­ment concé­dait un re­trait de sa ré­forme de l’uni­ver­si­té. L’orage sem­blait pas­sé.

Du­rant toute cette pé­riode, l’op­po­si­tion n’est pas par­ve­nue à pro­fi­ter de la ran­coeur mon­tante pour se po­si­tion­ner en al­ter­na­tive au gou­ver­ne­ment de droite na­tio­na­liste du VMRODPMNE, mal­gré les pré­mices de contes­ta­tion de 2011 et 2012. Il au­ra fal­lu at­tendre 2013 pour que le lea­der his­to­rique du par­ti so­cial-dé­mo­crate, Bran­ko Cr­ven­kovs­ki, en quitte la di­rec­tion et laisse la place à une nou­velle gé­né­ra­tion de di­ri­geants. Fi­gure his­to­rique du par­ti et an­cien Pre­mier mi­nistre et pré­sident de la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine, il fai­sait fi­gure de re­pous­soir pour une par­tie de l’élec­to­rat mar­qué par les consé­quences so­cio-éco­no­miques de la tran­si­tion vers l’éco­no­mie de mar­ché qui ca­rac­té­ri­saient les an­nées 1990. Poin­té du doigt comme por­tant une im­por­tante part de res­pon­sa­bi­li­té dans l’ef­fon­dre­ment de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique du­rant cette pé­riode, il était éga­le­ment ac­cu­sé d’avoir per­mis de nom­breuses pri­va­ti­sa­tions sau­vages, sources d’en­ri­chis­se­ment per­son­nel d’an­ciens ap­pa­rat­chiks du ré­gime you­go­slave re­con­ver­tis en hommes d’af­faires, voire d’avoir lui-même pro­fi­té de celles-ci. Sa mise à l’écart et son rem­pla­ce­ment par Zo­ran Zaev en 2013 s’ins­cri­vaient donc dans un ob­jec­tif de res­tau­ra­tion de la cré­di­bi­li­té du par­ti en vue de le rendre à nou­veau au­dible au sein de la so­cié­té ma­cé­do­nienne. Et, si les dé­buts ont été dif­fi­ciles pour le SDSM, l’épi­sode des « bombes » l’a re­pla­cé au centre du jeu puisque c’est à sa suite qu’a été or­ga­ni­sée à Skopje, le 17 mai 2015, la pre­mière grande ma­ni­fes­ta­tion, fruit de la mo­bi­li­sa­tion d’une sé­rie d’ac­teurs de l’op­po­si­tion, SDSM en tête. Sui­vie de l’oc­cu­pa­tion du bou­le­vard si­tué de­vant le siège du gou­ver­ne­ment, cette ma­ni­fes­ta­tion avait pour ob­jec­tif de contraindre le gou­ver­ne­ment au dia­logue, mais éga­le­ment d’or­ga­ni­ser le re­tour du SDSM au sein d’un Par­le­ment qu’elle boy­cot­tait de­puis les élec­tions lé­gis­la­tives de 2014. Ob­jec­tif at­teint, avec la si­gna­ture des ac­cords de Pr­zi­no en oc­tobre 2015, pré­voyant no­tam­ment la no­mi­na­tion d’un pro­cu­reur spé­cial char­gé de faire la lu­mière sur les af­faires nées de l’écoute des en­re­gis­tre­ments, la pers­pec­tive d’une dé­mis­sion du Pre­mier mi­nistre Ni­ko­la Gruevs­ki (réa­li­sée en jan­vier 2016), ain­si que des me­sures vi­sant à amé­lio­rer les condi­tions d’or­ga­ni­sa­tion d’élec­tions lé­gis­la­tives, pré­vues pour avril 2016. Les évè­ne­ments qui sui­virent, et no­tam­ment l’épi­sode de la Sa­re­na Re­vo­lu­ci­ja (ré­vo­lu­tion des cou­leurs) ( 2), ont confir­mé cette po­si­tion nou­velle as­so­ciant le SDSM à une contes­ta­tion so­ciale née hors de ses bases.

Les élec­tions de dé­cembre 2016, des ré­sul­tats en de­mi-teinte pour l’apo­gée de la crise

Bien que les dé­lais ini­tia­le­ment pré­vus n’aient pu être te­nus en rai­son des ten­sions op­po­sant les par­tis po­li­tiques dans l’ap­pli­ca­tion des ac­cords de Pr­zi­no, ce qui a va­lu la si­gna­ture d’un Pr­zi­no 2 suite à la ré­vo­lu­tion des cou­leurs, les élec­tions ont fi­ni par se te­nir le 11 dé­cembre 2016 et ont don­né lieu à des ré­sul­tats contras­tés et une confu­sion ma­jeure alors que Zo­ran Zaev (SDSM) et Ni­ko­la Gruevs­ki (VMRO-DPMNE) pro­cla­maient tous deux leur vic­toire.

La crise po­li­tique tra­ver­sée par le pays s’ins­crit dans un temps plus long, comme en té­moigne la mul­ti­pli­ca­tion des élec­tions lé­gis­la­tives an­ti­ci­pées de­puis 2008.

D’une cer­taine fa­çon, ils avaient tous les deux de bonnes rai­sons de le faire. Pour Ni­ko­la Gruevs­ki, le VMRO-DPMNE res­tait le pre­mier par­ti de la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine avec 38,14 % des voix. Il était ar­ri­vé en tête éga­le­ment sur l’en­semble du ter­ri­toire en de­hors de la cir­cons­crip­tion à ma­jo­ri­té al­ba­naise du Nord-Est du pays et de l’une des deux cir­cons­crip­tions de la ca­pi­tale, Skopje. Cette « vic­toire » était néan­moins en de­mi-teinte, alors que le par­ti per­dait un grand nombre de voix et une di­zaine de dé­pu­tés, ce qui le pri­vait de sa ma­jo­ri­té ab­so­lue au Par­le­ment.

Quant au SDSM, bien qu’il ait am­bi­tion­né la vic­toire, ses 36,66 % des voix mar­quaient dé­jà une pro­gres­sion spec­ta­cu­laire par rap­port aux 25 % des élec­tions de 2014. Ils lui ont sur­tout per­mis d’ob­te­nir 49 dé­pu­tés au Par­le­ment, soit seule­ment deux de moins que le VMRO-DPMNE, et ont va­li­dé la stra­té­gie de Zo­ran Zaev et Rad­mi­la Se­ke­rins­ka, vice-pré­si­dente du par­ti. En­fin, au vu de ce que l’on pou­vait qua­li­fier de mau­vais ré­sul­tats du VMRO-DPMNE, ils pla­çaient le par­ti dans une po­si­tion où le pou­voir était ac­ces­sible.

Le rôle cru­cial de la mi­no­ri­té al­ba­naise

De leur cô­té, les par­tis al­ba­nais tra­di­tion­nels que sont le BDI (Union Dé­mo­cra­tique pour l’In­té­gra­tion) et le PDSH (Par­ti Dé­mo­cra­tique des Al­ba­nais) ont en­re­gis­tré une forte baisse du nombre de leurs élec­teurs et de leurs dé­pu­tés, pas­sant res­pec­ti­ve­ment de 19 à 10 et de 7 à 2. Ils ont éga­le­ment vu l’émer­gence d’autres ac­teurs cap­tant une par­tie des voix de cette mi­no­ri­té eth­nique avec l’ap­pa­ri­tion du

La di­vi­sion de la so­cié­té ma­cé­do­nienne telle qu’illus­trée par cette crise est pro­fon­dé­ment dif­fé­rente de la vi­sion trop sou­vent eth­ni­ci­sée qui do­mi­nait par le pas­sé, alors que des pro­ces­sus so­ciaux glo­baux, tels que la gen­tri­fi­ca­tion du centre de Skopje, sug­gé­raient dé­jà des fron­tières so­ciales en mou­ve­ment.

par­ti er­do­ga­niste BESA (5 dé­pu­tés), et de l’Al­liance des Al­ba­nais (2 dé­pu­tés).

In fine, le VMRO-DPMNE et le SDSM se re­trou­vaient tous deux en po­si­tion de com­po­ser une ma­jo­ri­té par­le­men­taire. Or le BDI, par­te­naire de coa­li­tion his­to­rique du VMRO-DPMNE au sein du gou­ver­ne­ment, a fi­ni par dé­ci­der de tour­ner le dos à son an­cien par­te­naire en re­fu­sant la coa­li­tion, re­non­çant au pas­sage au prin­cipe « vain­queur avec vain­queur » sur le­quel ils s’étaient mis d’ac­cord en 2007. Ils ont pré­fé­ré re­joindre d’autres par­tis al­ba­nais au sein de la plate-forme al­ba­naise ( Al­bans­ka Plat­for­ma) pour né­go­cier leur sou­tien au SDSM.

L’im­por­tance de la mi­no­ri­té al­ba­naise dans ces élec­tions n’est pas seule­ment liée aux ré­sul­tats élec­to­raux de ses par­tis, mais peut-être bien plus à la crois­sance d’un vote SDSM au sein de ce groupe, mo­ti­vé par une op­po­si­tion crois­sante au gou­ver­ne­ment du VMRO-DPMNE. Le par­ti so­cial-dé­mo­crate cher­chait en ef­fet à « déseth­ni­ci­ser » le vote et à re­ve­nir à une dif­fé­ren­cia­tion idéo­lo­gique et non eth­nique des par­tis. Mo­ti­vés par la do­mi­na­tion du VMRO-DPMNE chez les Ma­cé­do­niens (au sens eth­nique du terme), le SDSM avait no­tam­ment dé­ci­dé d’in­té­grer des membres de la com­mu­nau­té al­ba­naise im­pli­qués dans l’op­po­si­tion au ré­gime à des po­si­tions élec­tives de leur liste élec­to­rale. Leurs bons ré­sul­tats dans les cir­cons­crip­tions à ma­jo­ri­té al­ba­naise illus­trent la per­ti­nence de ce choix, confir­mé par les ré­sul­tats des élec­tions lé­gis­la­tives. Ils ont par ailleurs joué un rôle ma­jeur dans la dé­ci­sion du BDI de ne pas re­nou­ve­ler une coa­li­tion avec la droite na­tio­na­liste ma­cé­do­nienne, qui l’éloi­gnait de sa base élec­to­rale et ris­quait d’avoir des consé­quences dé­sas­treuses aux élec­tions lo­cales de 2017 (3). Fruit de ces confi­gu­ra­tions, le SDSM a ob­te­nu le sou­tien de plu­sieurs par­tis al­ba­nais en vue de la consti­tu­tion d’un gou­ver­ne­ment, non sans s’en­ga­ger sur des points clés por­tés par la plate-forme al­ba­naise (voir in­fra). Cette orien­ta­tion pro­vo­qua l’op­po­si­tion d’une par­tie de la po­pu­la­tion fa­vo­rable au VMRO-DPMNE et don­na au pré­sident Gjor­gi Iva­nov, is­su de ce même par­ti, un ar­gu­ment pour re­fu­ser de confier à Zo­ran Zaev le man­dat pour for­mer un gou­ver­ne­ment.

Ma­ni­fes­tant leur op­po­si­tion de fa­çon quo­ti­dienne lors de ras­sem­ble­ments or­ga­ni­sés par une « ini­tia­tive ci­toyenne » is­sue des rangs du VMRO-DPMNE, ces op­po­sants ac­cu­saient Zaev de nuire aux in­té­rêts su­pé­rieurs de la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine et des Ma­cé­do­niens en met­tant en pé­ril l’uni­té du pays. Leur mou­ve­ment a at­teint son pa­roxysme avec les épi­sodes du 27 avril 2017 : alors que le Par­le­ment, réuni en ses­sion plé­nière, or­ga­ni­sait un vote pour élire un nou­veau pré­sident de l’As­sem­blée, étape cru­ciale dans la consti­tu­tion d’un gou­ver­ne­ment par le SDSM, les ma­ni­fes­tants re­grou­pés de­vant le Par­le­ment en ont for­cé les portes de­vant une po­lice bien­veillante et op­por­tu­né­ment peu pré­sente, et avec la com­pli­ci­té de cer­tains dé­pu­tés du VMRO-DPNE. Les scènes de vio­lence qui ont sui­vi et les accu­sa­tions de ma­ni­pu­la­tion por­tées à l’en­contre de Ni­ko­la Gruevs­ki en lien avec le di­rec­teur de la Sé­cu­ri­té in­té­rieure, membre de son par­ti, ont fi­ni de leur ôter toute cré­di­bi­li­té et contraint le Pré­sident à ac­cep­ter de nom­mer Zo­ran Zaev Pre­mier mi­nistre.

L’UE et les USA, mé­dia­teurs de la crise

L’en­semble de ce pro­ces­sus a for­te­ment im­pli­qué di­vers ac­teurs de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale en fonc­tion de leurs in­té­rêts par­ti­cu­liers. Ain­si, si Ni­ko­la Gruevs­ki était à l’ori­gine per­çu par Eu­ro­péens et Amé­ri­cains comme un fac­teur de sta­bi­li­té dans le pays, sa dé­rive au­to­ri­taire et l’éloi­gne­ment pro­gres­sif du pays des che­mins de l’in­té­gra­tion eu­ro-at­lan­tique les ont conduits à lui re­ti­rer leur sou­tien. Et bien que leur dé­fiance en­vers une op­po­si­tion ju­gée peu sé­rieuse et mal pré­pa­rée per­du­rât, la ges­tion de la crise par le VMRO-DPMNE a fi­ni de les convaincre de lui re­ti­rer leur sou­tien. Certes, la Rus­sie a fait en­tendre une voix contra­dic­toire en mar­quant son sou­tien à Ni­ko­la Gruevs­ki. Mais ses in­té­rêts dans le pays n’étaient pas suf­fi­sants pour mo­ti­ver un en­ga­ge­ment su­pé­rieur. D’au­tant que les pays amis de la ré­gion, la Grèce et sur­tout la Ser­bie, en­tre­tiennent avec la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine des re­la­tions am­bigües, voire conflic­tuelles, avec les­quelles un en­ga­ge­ment mas­sif pour la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine au­rait été en contra­dic­tion.

Le sou­tien des USA et de l’UE s’est alors por­té presque par dé­faut sur le SDSM, qui ap­pa­rais­sait comme la seule al­ter­na­tive pos­sible. Il s’est ma­ni­fes­té au tra­vers de pres­sions exer­cées sur

L’im­por­tance de la mi­no­ri­té al­ba­naise n’est pas seule­ment liée aux ré­sul­tats élec­to­raux de ses par­tis, mais peut-être bien plus à la crois­sance d’un vote SDSM au sein de ce groupe, mo­ti­vé par une op­po­si­tion crois­sante au gou­ver­ne­ment du VMRO-DPMNE.

le gou­ver­ne­ment de Ni­ko­la Gruevs­ki pour ac­cep­ter de né­go­cier et de faire des conces­sions en vue d’une sor­tie de crise. La valse des ambassadeurs se suc­cé­dant aux sièges des par­tis po­li­tiques à Skopje ain­si que l’im­pli­ca­tion di­recte de l’Union eu­ro­péenne ont donc pous­sé les ac­teurs vers la table des né­go­cia­tions.

Mais ces pres­sions ont éga­le­ment ser­vi d’ar­gu­ment au VMRO-DPMNE, qui ac­cu­sait le SDSM d’être dan­ge­reux pour les in­té­rêts su­pé­rieurs du pays. Le dis­cours of­fen­sif de Ni­ko­la Gruevs­ki au soir des élec­tions du 16 dé­cembre 2016, dé­cla­rant de­vant la foule amas­sée sous les fe­nêtres de la com­mis­sion élec­to­rale qu’il ne se lais­se­rait pas vo­ler la vic­toire, dé­non­çait sans am­bages les in­ter­ven­tions étran­gères (4). Mais, à court d’op­tions pour s’y op­po­ser, il a dû se ré­si­gner à re­con­naitre le man­dat don­né à Zo­ran Zaev pour for­mer le gou­ver­ne­ment.

Quand l’Al­ba­nie s’im­plique

L’Al­ba­nie ap­pa­rait comme un autre ac­teur ma­jeur de la crise au ni­veau ré­gio­nal et ce, même si ses in­ter­ven­tions n’ont pas été nom­breuses. Le fait qu’Edi Ra­ma, Pre­mier mi­nistre du pays alors éga­le­ment en cam­pagne élec­to­rale (5), convoque à Ti­ra­na les prin­ci­paux par­tis al­ba­nais pour s’en­tre­te­nir avec eux et de­man­der leur union, a été in­ter­pré­té comme une in­gé­rence ma­jeure par la po­pu­la­tion ma­cé­do­nienne. La for­ma­tion à Ti­ra­na de cette « pla­te­forme al­ba­naise » avait en ef­fet abou­ti à la for­mu­la­tion de re­ven­di­ca­tions com­munes aux par­tis ain­si re­grou­pés, fonc­tion­nant comme condi­tions préa­lables à toute en­trée dans une coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale. Prin­ci­pale de ces re­ven­di­ca­tions, les par­tis al­ba­nais de­man­daient

à ce que l’al­ba­nais de­vienne une langue of­fi­cielle sur l’en­semble du ter­ri­toire et pas seule­ment dans les com­munes où les in­di­vi­dus se dé­cla­rant comme tels re­pré­sentent plus de 25 % de la po­pu­la­tion. Cette re­ven­di­ca­tion im­plique éga­le­ment que l’al­ba­nais de­vienne plei­ne­ment une langue of­fi­cielle au sein des ins­ti­tu­tions, où n’est re­con­nue pour l’ins­tant que la langue par­lée (et non écrite).

Une po­pu­la­tion di­vi­sée

Ces évè­ne­ments, qui ont pris fin avec la for­ma­tion par Zo­ran Zaev d’un gou­ver­ne­ment à la fin du mois de mai 2017, ont ré­vé­lé les frac­tures qui tra­versent la so­cié­té ma­cé­do­nienne. La po­li­ti­sa­tion à ou­trance de la vie quo­ti­dienne, consé­cu­tive à l’uti­li­sa­tion à ou­trance par le VMRO-DPNE de l’ac­cès à l’em­ploi pu­blic comme moyen de s’as­su­rer la fi­dé­li­té de ses élec­teurs, a pro­fon­dé­ment di­vi­sé la po­pu­la­tion. Dans un contexte éco­no­mique dif­fi­cile, mar­qué par un chô­mage of­fi­ciel­le­ment à 22,6 % (6), cette res­source était pour beau­coup une oc­ca­sion unique d’ac­cé­der à un em­ploi stable. Cette pra­tique, bien que pous­sée à l’ex­trême par le gou­ver­ne­ment de Gruevs­ki, est loin d’être nou­velle et se re­trouve éga­le­ment tant dans les pé­riodes pen­dant les­quelles le SDSM était au pou­voir qu’à l’époque you­go­slave, du­rant la­quelle l’adhé­sion au par­ti était un élé­ment clé de réus­site pro­fes­sion­nelle. Elle est à l’ori­gine de la grande ap­pré­hen­sion chez les mi­li­tants du VMRO-DPMNE, à l’heure du chan­ge­ment de pou­voir, et ex­plique en grande par­tie sa ca­pa­ci­té mo­bi­li­sa­trice alors qu’il pra­ti­quait par ailleurs le chan­tage au li­cen­cie­ment pour s’as­su­rer d’une pré­sence im­por­tante à ses mee­tings et autres ma­ni­fes­ta­tions. Elle ex­plique éga­le­ment l’hos­ti­li­té en­vers le SDSM de ces mi­li­tants ou simples em­ployés de la fonc­tion pu­blique em­bau­chés via une connais­sance au sein du par­ti : la lutte pour le po­li­tique de­vient dans ces condi­tions très concrè­te­ment une lutte pour la sur­vie au quo­ti­dien. Il se­rait pour­tant er­ro­né de voir dans l’adhé­sion au VMRO-DPMNE le seul ré­sul­tat d’un sys­tème de cor­rup­tion or­ga­ni­sé à grande échelle. Après le fias­co éco­no­mique du pas­sage à l’éco­no­mie

Si Ni­ko­la Gruevs­ki était à l’ori­gine per­çu par Eu­ro­péens et Amé­ri­cains comme un fac­teur de sta­bi­li­té dans le pays, sa dé­rive au­to­ri­taire et l’éloi­gne­ment pro­gres­sif du pays des che­mins de l’in­té­gra­tion eu­ro-at­lan­tique les ont conduits à lui re­ti­rer leur sou­tien.

de mar­ché ain­si que le conflit ar­mé ayant op­po­sé en 2001 les forces de sé­cu­ri­té ma­cé­do­niennes à des groupes ar­més al­ba­nais dans le sillage des évè­ne­ments du Ko­so­vo, le re­jet du SDSM est pro­fond chez des sym­pa­thi­sants de droite qui voient dans le VMRO la seule en­ti­té po­li­tique ca­pable de pro­té­ger leurs in­té­rêts et ceux de la na­tion. Cet élé­ment est un ou­bli ma­jeur de notre lec­ture oc­ci­den­tale de la ré­vo­lu­tion des cou­leurs, qui se contente d’y voir une op­po­si­tion entre, d’un cô­té, le peuple, et de l’autre, une caste au pou­voir ne te­nant ses par­ti­sans que par la cor­rup­tion. S’il s’agit d’une par­tie de la réa­li­té, les classes les plus po­pu­laires res­tent bien sou­vent fi­dèles au VMRO, alors que ses op­po­sants sont prin­ci­pa­le­ment is­sus de po­pu­la­tions ur­baines, ayant sou­vent sui­vi des études su­pé­rieures (hor­mis les po­pu­la­tions al­ba­naises en­ga­gées dans la contes­ta­tion, se­lon des mé­ca­nismes dé­jà dé­crits).

La di­vi­sion de la so­cié­té ma­cé­do­nienne telle qu’illus­trée par cette crise est pro­fon­dé­ment dif­fé­rente de la vi­sion trop sou­vent eth­ni­ci­sée qui do­mi­nait par le pas­sé, alors que des pro­ces­sus so­ciaux glo­baux, tels que la gen­tri­fi­ca­tion du centre de Skopje, sug­gé­raient dé­jà des fron­tières so­ciales en mou­ve­ment. La ten­ta­tive de Ni­ko­la Gruevs­ki d’eth­ni­ci­ser la crise n’a pas pris, en de­hors des cercles les plus fer­vents de ses par­ti­sans, la ran­coeur contre ce gou­ver­ne­ment agis­sant comme un ci­ment suf­fi­sam­ment puis­sant pour unir der­rière un même but des po­pu­la­tions vi­vant leur ap­par­te­nance à ce pays com­mun, la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine.

Une sta­bi­li­té du­rable ?

Du point de vue ré­gio­nal, l’ar­ri­vée au pou­voir du SDSM s’est ra­pi­de­ment tra­duite par des signes po­si­tifs d’apai­se­ment. L’ac­cord de bon voi­si­nage et de co­opé­ra­tion si­gné avec la Bul­ga­rie au dé­but du mois d’aout 2017

il­lustre le chan­ge­ment de ton ra­di­cal de la di­plo­ma­tie ma­cé­do­nienne. En se rap­pro­chant d’un voi­sin avec le­quel les conten­tieux his­to­riques et iden­ti­taires sont nom­breux (7), la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine sort d’une si­tua­tion pou­vant lui cau­ser des sou­cis dans son in­té­gra­tion eu­ro-at­lan­tique, comme elle en­voie un mes­sage fort à la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale et à ses voi­sins (8). Mal­gré son fort po­ten­tiel cli­vant, cette me­sure n’a pas dé­clen­ché d’op­po­si­tion fa­rouche de la part d’un VMRO se vou­lant por­teur d’une ver­sion for­te­ment na­tio­na­liste de l’his­toire ma­cé­do­nienne.

Sur le plan de la po­li­tique in­té­rieure, les ré­sul­tats sont pour­tant moins vi­sibles, mal­gré l’abro­ga­tion d’un cer­tain nombre de me­sures sym­bo­liques de la pé­riode pas­sée. Le sys­tème de contrôle des ins­ti­tu­tions ins­tau­ré par Ni­ko­la Gruevs­ki et ses proches gêne consi­dé­ra­ble­ment ce nou­veau gou­ver­ne­ment au­quel l’ad­mi­nis­tra­tion n’obéit qu’en par­tie. Le « plan 3-6-9 » an­non­cé au dé­but du mois de juillet 2017 (9) ap­pa­rait comme dif­fi­cile à mettre en oeuvre. Pré­sen­té comme une feuille de route des­ti­née à re­lan­cer l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne du pays via la réa­li­sa­tion ra­pide de ré­formes per­met­tant un fonc­tion­ne­ment dé­mo­cra­tique du Par­le­ment et la ré­no­va­tion du sys­tème ju­di­ciaire, hau­te­ment cor­rom­pu, sa mise en oeuvre souffre des obs­truc­tions des membres de l’an­cienne ma­jo­ri­té, tant au Par­le­ment qu’au sein du sys­tème ju­di­ciaire. Les nom­breuses passes d’armes entre ma­jo­ri­té et op­po­si­tion au Par­le­ment ain­si qu’entre pro­cu­reur spé­cial et juges nom­més par l’an­cien gou­ver­ne­ment, illus­trent ces pe­san­teurs qui freinent l’agen­da fixé par le gou­ver­ne­ment.

Les ré­sul­tats des élec­tions lo­cales du 15 oc­tobre 2017 laissent ce­pen­dant en­vi­sa­ger une si­tua­tion se sta­bi­li­sant dans la du­rée après la dé­bâcle du VMRO-DPMNE, qui perd la ma­jo­ri­té des mu­ni­ci­pa­li­tés du pays (et nombre de ses bas­tions), par­mi les­quelles celle de Skopje. Du point de vue des ci­toyens, les digues semblent avoir rom­pu et les choix du gou­ver­ne­ment sortent ren­for­cés d’élec­tions lo­cales cru­ciales pour la vie des par­tis po­li­tiques alors que le VMRO perd de sa su­perbe. Il fau­dra néan­moins at­tendre le se­cond tour pour confir­mer ces dy­na­miques et scru­ter les ré­ac­tions d’un Ni­ko­la Gruevs­ki qui ne semble pas en­core prêt à quit­ter la scène, bien que les ap­pels au re­nou­vel­le­ment is­sus de sa for­ma­tion se mul­ti­plient. Après cette vic­toire, les choix du Pre­mier mi­nistre semblent va­li­dés et un cer­tain re­nou­veau dé­mo­cra­tique se pro­file. Il fau­dra néan­moins que le gou­ver­ne­ment fasse ses preuves en par­ve­nant tout d’abord à faire fonc­tion­ner les ins­ti­tu­tions et l’ad­mi­nis­tra­tion pour avan­cer dans la mise en oeuvre de son pro­gramme, mais sur­tout à évi­ter les si­rènes d’un usage par­ti­san de l’em­ploi pu­blic bien an­cré dans la culture po­li­tique du pays.

Du point de vue ré­gio­nal, l’ar­ri­vée au pou­voir du SDSM s’est ra­pi­de­ment tra­duite par des signes po­si­tifs d’apai­se­ment.

Pho­to ci-contre : Ni­ko­la Gruevs­ki, Pre­mier mi­nistre de la Ma­cé­doine d’aout 2006 à jan­vier2016 et pré­sident du par­ti con­ser­va­teur VMRO-DPMNE. Il est dé­sor­mais sous la me­nace, avec les autres élus de son par­ti ma­jo­ri­taire, des en­quêtes ju­di­ciaires d’un pro­cu­reur spé­cial (dont la no­mi­na­tion a été ob­te­nue par l’Union eu­ro­péenne), dé­si­gné pour faire toute la lu­mière sur les dif­fé­rents scan­dales de cor­rup­tion et d’abus de pou­voir dans les plus hautes sphères du pou­voir, qui ont plon­gé la Ma­cé­doine dans une grave crise po­li­tique. (© Eu­ro­pean People’s Par­ty)

Pho­to ci-contre : Mai 2015, ma­ni­fes­ta­tion de­vant le siège du gou­ver­ne­ment pour de­man­der la dé­mis­sion du Pre­mier mi­nistreNi­ko­la Gruevs­ki. Dé­but 2015, Zo­ran Zaev, alors chef de l’op­po­si­tion so­cial-dé­mo­crate (SDSM), ren­dait pu­bliques des écoutes illé­gales qui au­raient été di­li­gen­tées par le Pre­mier mi­nistre Ni­ko­la Gruevs­ki et au­raient concer­né des mil­liers de per­sonnes – res­pon­sables po­li­tiques, jour­na­listes, re­li­gieux, re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile… Au prin­temps 2015, ces ré­vé­la­tions avaient pous­sé des di­zaines de mil­liers de per­sonnes dans la rue et creu­sé le fos­sé entre le pou­voir et l’op­po­si­tion. (© Mite Ku­zevs­ki)

Pho­to ci-contre : Mar­ché de Te­to­vo, ville du Nord-Ouest de la Ma­cé­doine, qui se ca­rac­té­rise par une forte ma­jo­ri­té al­ba­naise. Cette ville, qui ac­cueille les sièges de plu­sieurs par­tis po­li­tiques al­ba­nais ain­si que le siège de l’Uni­ver­si­té de l’Eu­rope du Sud-Est (éta­blis­se­ment pri­vé dont les cours sont en al­ba­nais), est consi­dé­rée comme la ca­pi­tale non of­fi­cielle des Al­ba­nais de Ma­cé­doine. (© Ebs Els)

Pho­to ci-contre : Le 2 mars 2017, la chef de la di­plo­ma­tie eu­ro­péenne, Fe­de­ri­ca Mo­ghe­ri­ni, est re­çue à Skopje par le pré­sident ma­cé­do­nien, Gjorge Iva­nov, dans le cadre d’une vi­site ayant pour but de trou­ver une so­lu­tion à la crise po­li­tique. Le pré­sident con­ser­va­teur Iva­nov a dans un pre­mier temps re­fu­sé l’ar­ri­vée au pou­voir d’une coa­li­tion com­pre­nant des re­pré­sen­tants de la mi­no­ri­té al­ba­naise, au nom de l’uni­té na­tio­nale ma­cé­do­nienne.Sous la pres­sion eu­ro­péenne et in­ter­na­tio­nale, il a dû se ré­soudre à la mise en place d’un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion com­po­sé de 25 mi­nistres, dont sept is­sus de la mi­no­ri­té al­ba­naise. (© Eu­ro­pean Ex­ter­nal Ac­tion Ser­vice)

Pho­to ci-des­sus : Le 12 juin 2017, le Pre­mier mi­nistre Zo­ran Zaev ren­contre le Se­cré­taire gé­né­ral de l’OTAN, en vi­site dans le pays. La prio­ri­té af­fi­chée du nou­veau gou­ver­ne­ment est de dé­blo­quer les re­la­tions avec l’Oc­ci­dent et de re­lan­cer le pro­ces­sus d’in­té­gra­tion à l’Union eu­ro­péenne et à l’OTAN. Il a éga­le­ment pro­mis de re­nouer les re­la­tions avec la Grèce et la Bul­ga­rie. (© NA­TO)

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