Géo­po­li­tique et « ty­ran­nie du faible »

Diplomatie - - Sommaire - Phi­lippe Pons

Tan­dis que les États-Unis semblent tou­jours in­ca­pables de per­ce­voir les mo­ti­va­tions de la Co­rée du Nord et la com­plexi­té d’un ré­gime fon­dé sur un na­tio­na­lisme fa­rouche, la dic­ta­ture de Pyon­gyang pour­suit sa stra­té­gie de « sur­vie » et réus­sit, pour le mo­ment, à te­nir ses ad­ver­saires en res­pect.

L’éla­bo­ra­tion d’une stra­té­gie né­ces­site de connaitre l’ad­ver­saire. Il ne semble pas que cet im­pé­ra­tif ait ja­mais gui­dé les États-Unis dans leur po­li­tique à l’égard de la Ré­pu­blique po­pu­laire dé­mo­cra­tique de Co­rée (RPDC). La Co­rée du Nord est pour­tant leur plus vieil en­ne­mi, com­bat­tu au cours d’une guerre meur­trière (1950-1953). Mais il reste par­mi ceux qu’ils connaissent le moins. Non par manque d’in­for­ma­tions sur les ar­canes du pou­voir ou les avan­cées ba­lis­tiques et nu­cléaires (quoique Wa­shing­ton semble sou­vent sur­pris des pro­grès ac­com­plis), mais en rai­son d’une ca­rence plus grave : une igno­rance de l’his­toire du ré­gime, de son en­ra­ci­ne­ment dans l’hu­mus so­cio­cul­tu­rel lo­cal et du na­tio­na­lisme fa­rouche qu’il mo­bi­lise. Au­tant de fac­teurs qui échappent aux cal­culs de stra­tèges cou­pés du ter­rain et uni­que­ment pré­oc­cu­pés de non-pro­li­fé­ra­tion. La crise ou­verte par le sixième es­sai nu­cléaire puis les tirs de mis­siles ca­pables d’at­teindre Guam qui sont pas­sés au-des­sus du Ja­pon en sep­tembre et les vi­tu­pé­ra­tions de Do­nald Trump est ré­vé­la­trice de l’im­passe à la­quelle ont conduit er­reurs de ju­ge­ment et igno­rance du contexte. Dans une dé­cla­ra­tion dif­fu­sée par l’agence de presse KCNA le 16 sep­tembre, le di­ri­geant Kim Jong-un a rap­pe­lé que l’ob­jec­tif fi­nal de son pays est de par­ve­nir à un « équi­libre des forces avec les États-Unis » afin qu’« ils ne puissent plus en­vi­sa­ger une op­tion mi­li­taire ». Cet ob­jec­tif n’est pas nou­veau. Mais Wa­shing­ton et ses al­liés ont feint au cours des deux der­nières dé­cen­nies de l’igno­rer. Les condam­na­tions, le ren­for­ce­ment des sanc­tions et le doigt poin­té sur la Chine – ju­gée res­pon­sable de l’in­ef­fi­ca­ci­té de celles-ci – sont une stra­té­gie par dé­faut en ce qu’elle cherche à es­qui­ver une triple réa­li­té : la RPDC est dé­sor­mais

une puis­sance nu­cléaire [voir l’ar­ticle de B. Tou­cas p. 51] – ou, à tout le moins, proche de l’être ; les États-Unis et leurs al­liés sont dans l’in­ca­pa­ci­té d’en­tra­ver sa pro­gres­sion et en­core moins de ren­ver­ser la si­tua­tion ; et la Chine a d’autres prio­ri­tés que Wa­shing­ton dans la pé­nin­sule Co­réenne : elle vote les sanc­tions tout en dé­cla­rant ou­ver­te­ment qu’à elles seules, elles sont in­suf­fi­santes pour sor­tir de l’im­passe.

L’a-stra­té­gie amé­ri­caine vis-à-vis de la RPDC

« Une stra­té­gie in­co­hé­rente » : c’est ain­si que le New York Times qua­li­fia, le 7 sep­tembre, la ges­tion du pro­blème co­réen par Do­nald Trump. Au-de­là des vi­tu­pé­ra­tions bel­li­queuses, le pré­sident amé­ri­cain ne fait, en réa­li­té, que suivre la po­li­tique me­née par les États-Unis de­puis que George W. Bush a fait vo­ler en éclat en 2002 l’ac­cord de Ge­nève (1994) ge­lant sous

La RPDC est dé­sor­mais une puis­sance nu­cléaire, les États-Unis et leurs al­liés sont dans l’in­ca­pa­ci­té d’en­tra­ver sa pro­gres­sion et en­core moins de ren­ver­ser la si­tua­tion ; et la Chine a d’autres prio­ri­tés que Wa­shing­ton dans la pé­nin­sule Co­réenne.

la sur­veillance de l’Agence in­ter­na­tio­nale pour l’éner­gie ato­mique (AIEA) le pro­gramme nu­cléaire nord-co­réen. De­puis, Wa­shing­ton passe des né­go­cia­tions aux sanc­tions, des me­naces aux ten­ta­tives de faire ren­ver­ser le ré­gime. Sans suc­cès. Bé­vues, er­reurs de ju­ge­ment et re­fus de prendre en compte les mo­ti­va­tions de l’ad­ver­saire : l’im­passe était pré­vi­sible. À chaque es­sai nu­cléaire ou ba­lis­tique au fil des an­nées, la RPDC place un peu plus haut la barre à l’ou­ver­ture d’une né­go­cia­tion. Et en dé­pit de la dis­pa­ri­té des forces en pré­sence, les op­tions des États-Unis et de leurs al­liés se ré­duisent d’au­tant. La RPDC tient en res­pect ses ad­ver­saires – et même son « al­lié » chi­nois [lire l’ar­ticle de T. Clé­ment p. 59] –, es­ti­mant que le temps joue en sa fa­veur : elle est en passe de de­ve­nir une nou­velle puis­sance nu­cléaire et Wa­shing­ton prend fi­na­le­ment au sé­rieux ses me­naces.

À la suite de la guerre de Co­rée, la RPDC a été per­çue à Wa­shing­ton comme un élé­ment de l’équi­libre des forces sur la ligne de front de l’an­ta­go­nisme Est-Ouest. Puis, à par­tir des an­nées 1990, lors­qu’il s’est avé­ré qu’elle s’était lan­cée dans la fa­bri­ca­tion d’armes nu­cléaires, elle de­vint une me­nace. Et ce fut la pre­mière crise nu­cléaire en 1994 : Wa­shing­ton fut à deux doigts d’in­ter­ve­nir mi­li­tai­re­ment, mais grâce à l’an­cien pré­sident Jim­my Car­ter – qui se ren­dit à Pyon­gyang pour y ren­con­trer Kim Il-sung –, un ac­cord fut trou­vé in ex­tre­mis (ac­cord de Ge­nève). Par la suite, la per­cep­tion du ré­gime à Wa­shing­ton a os­cil­lé entre in­cré­du­li­té sur ses ca­pa­ci­tés, dé­ri­sion et « cer­ti­tude » qu’il ne pou­vait que tom­ber. Après l’éphé­mère éclair­cie de la fin du man­dat de Bill Clin­ton en 2000, lorsque Pyon­gyang et Wa­shing­ton furent sur le point de pas­ser un ac­cord glo­bal qu’au­rait scel­lé la vi­site du pré­sident amé­ri­cain à Pyon­gyang (à la­quelle ce­lui-ci re­non­ça pour ne pas lier les mains de son suc­ces­seur), l’ef­fon­dre­ment du ré­gime est pas­sé sous l’ad­mi­nis­tra­tion Bush du re­gistre du voeu pieux à l’ob­jec­tif stra­té­gique. Il n’a pas eu lieu. Mais en oc­cul­tant par son sim­plisme (dia­bo­li­sa­tion du ré­gime) la com­plexi­té de la si­tua­tion, cette cer­ti­tude-écran de l’ef­fon­dre­ment a hy­po­thé­qué les né­go­cia­tions à Six (Chine, deux Co­rées, États-Unis, Ja­pon et Rus­sie) me­nées de­puis 2003 sous l’égide de Pé­kin et sus­pen­dues de­puis 2009. Elles furent sui­vies par la « pa­tience stra­té­gique » de Ba­rack Oba­ma : un at­ten­tisme mi­sant sur l’ef­fet de sanc­tions et des pres­sions qui s’est avé­ré aus­si im­pro­duc­tif.

Trois non-op­tions de sor­tie de crise

Les États-Unis et leurs al­liés ont trois op­tions. In­ter­ve­nir mi­li­tai­re­ment : ce qui re­vien­drait à prendre le risque d’une contre-at­taque sur Séoul, pla­cée sous le feu de l’ar­tille­rie nord­co­réenne, et d’une vo­lée de mis­siles sur les bases amé­ri­caines en Co­rée du Sud et au Ja­pon, voire d’une es­ca­lade. En d’autres termes, des di­zaines de mil­liers de morts. Une frappe amé­ri­caine sur la cen­trale de Yong­byon avait été en­vi­sa­gée par Wa­shing­ton en 1994, mais au­jourd’hui les sites d’en­tre­po­sage des armes sont dis­per­sés et plus dif­fi­ciles à lo­ca­li­ser ain­si que les rampes de lan­ce­ment des mis­siles. Deuxième op­tion : sanc­tion­ner et cher­cher à étran­gler le ré­gime. Une tac­tique qui a fait ses preuves d’in­ef­fi­ca­ci­té dans le pas­sé. Troi­sième op­tion : né­go­cier.

Né­go­cier ? Mais quoi ? La RPDC mar­tèle qu’elle ne re­non­ce­ra pas à sa force de dis­sua­sion et que celle-ci n’est pas né­go­ciable alors que, pour l’ins­tant, Wa­shing­ton fait du re­non­ce­ment à l’arme nu­cléaire une condi­tion préa­lable à des pour­par­lers. Ce qui pa­rait en­core né­go­ciable, c’est la ges­tion au mieux de l’exis­tence d’une RPDC nu­cléaire dans le cadre de pour­par­lers entre les prin­ci­paux ac­teurs ré­gio­naux (Chine, deux Co­rées, États-Unis, Ja­pon et Rus­sie) re­met­tant à plat l’ordre de la guerre froide en Asie orien­tale – dont la sta­bi­li­sa­tion de la pé­nin­sule Co­réenne, en at­tente de­puis l’ar­mis­tice de 1953 d’un trai­té

de paix. Ce ré­équi­li­brage des forces au­ra une onde de choc : af­fai­blir un peu plus le Trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire, in­ci­ter d’autres pays à ne pas se confor­mer aux ré­so­lu­tions des Na­tions Unies, ac­croitre la ten­ta­tion de la Co­rée du Sud et du Ja­pon de se do­ter de l’arme ato­mique et com­pro­mettre l’ac­cord avec l’Iran.

De la ré­si­lience nord-co­réenne

Com­ment en est-on ar­ri­vé à l’im­passe ac­tuelle ? En sou­ses­ti­mant un fac­teur : la ré­si­lience de la RPDC aux coups de bou­toir de l’his­toire. Le ré­gime a sur­vé­cu à une guerre meur­trière ; à l’ef­fon­dre­ment de l’URSS (en évi­tant le sort de ses ho­mo­logues eu­ro­péens) ; à la mort du Père fon­da­teur, Kim Il-sung (1912-1994) ; et à une dra­ma­tique fa­mine (600 000 à un mil­lion de morts sur 25 mil­lions d’ha­bi­tants (1)). De­puis son pre­mier es­sai nu­cléaire (2006), il fait face à des sanc­tions in­ter­na­tio­nales ren­for­cées.

À qui a-t-on af­faire ? Au « der­nier ré­gime sta­li­nien » ? À un ana­chro­nique « stig­mate de la guerre froide » ? To­ta­li­taire, op­pres­sif, bru­tal, re­tors, le ré­gime nord-co­réen sus­cite des rap­pro­che­ments sim­pli­fi­ca­teurs. S’il n’avait été que « sta­li­nien », il au­rait été em­por­té par l’ef­fon­dre­ment de l’URSS. Le qua­li­fi­ca­tif n’est pas faux en soi, mais ré­duc­teur, en évin­çant les ca­rac­té­ris­tiques d’un ré­gime an­cré dans l’hu­mus so­cio­cul­tu­rel lo­cal. En dé­pit des em­prunts aux mo­dèles so­vié­tiques ou maoïste, le sys­tème de pou­voir des Kim est une construc­tion dans la­quelle les ar­chaïsmes de l’hé­ri­tage néo­con­fu­céen (pa­triar­cat, pié­té fi­liale, loyau­té en échange de la bien­veillance du puis­sant, confor­misme ri­gide…) viennent ren­for­cer, en leur don­nant un ver­nis lo­cal, des pra­tiques dic­ta­to­riales com­munes aux ré­gimes to­ta­li­taires mo­dernes. Une re­cette de do­mi­na­tion d’une re­dou­table ef­fi­ca­ci­té.

« Stig­mate de la guerre froide »

La RPDC a en­tre­te­nu des re­la­tions de pays frères avec l’URSS et la Chine, mais elle n’a ja­mais été le sa­tel­lite ni de l’une ni de l’autre. Elle est au­jourd’hui à la con­fluence de trois conflits : une guerre ci­vile entre Co­réens, le conflit Est-Ouest et, dé­sor­mais, l’an­ta­go­nisme entre les exi­gences du trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion et le « droit » re­ven­di­qué par Pyon­gyang à se dé­fendre en se do­tant d’une force de dis­sua­sion. Les ori­gines de la guerre, dé­clen­chée le 25 juin 1950 par le fran­chis­se­ment de la ligne de dé­mar­ca­tion sur le 38e pa­ral­lèle par les troupes du Nord, sont à cher­cher en amont de cet évè­ne­ment, a mon­tré l’his­to­rien Bruce Cu­mings, al­lant à l’en­contre de la doxa du conflit pi­lo­té par Sta­line (qui certes fi­nit par don­ner son aval à l’of­fen­sive pré­pa­rée par Kim Il-sung (2)). Cette guerre fut d’abord une guerre ci­vile sur la­quelle se gref­fa l’an­ta­go­nisme Est-Ouest. Pré­sen­té

Ce qui pa­rait en­core né­go­ciable, c’est la ges­tion au mieux de l’exis­tence d’une RPDC nu­cléaire dans le cadre de pour­par­lers entre les prin­ci­paux ac­teurs ré­gio­naux (Chine, deux Co­rées, États-Unis, Ja­pon et Rus­sie) re­met­tant à plat l’ordre de la guerre froide en Asie orien­tale.

par Pyon­gyang comme une agres­sion amé­ri­caine, le conflit, dont la mé­moire est in­las­sa­ble­ment en­tre­te­nue, main­tient la po­pu­la­tion dans une men­ta­li­té d’as­sié­gé per­ma­nent et « jus­ti­fie » une mo­bi­li­sa­tion constante pour « dé­fendre la pa­trie ». Ce na­tio­na­lisme fervent, dans le­quel se mêlent l’hu­mi­lia­tion de l’his­toire (co­lo­ni­sa­tion et di­vi­sion du pays), les souf­frances de la guerre et le res­sen­ti d’une me­nace ex­té­rieure, est un fac­teur dé­ter­mi­nant et sou­vent né­gli­gé dans les cal­culs stra­té­giques [voir l’ar­ticle de P. Mau­rus p. 44]. Au­cune ar­mée étran­gère ne se­rait per­çue comme une force li­bé­ra­trice en RPDC.

Le ré­gime nord-co­réen est né de la gué­rilla contre les Ja­po­nais me­née par Kim Il-sung en Mand­chou­rie dans les an­nées 1930-40. À la suite de la guerre de Co­rée et de l’éli­mi­na­tion de ses ad­ver­saires (en par­ti­cu­lier des fac­tions pro­so­vié­tique et pro­chi­noise au sein du par­ti du tra­vail), ce­lui-ci a ré­gné sans par­tage. Avec le clan des par­ti­sans, dont les des­cen­dants consti­tuent au­jourd’hui le coeur de l’élite, il a mis en place un « État gué­rilla » (se­lon l’his­to­rien ja­po­nais Ha­ru­ki Wa­da). Non seule­ment

La RPDC est à la con­fluence de trois conflits : une guerre ci­vile entre Co­réens, le conflit Est-Ouest et, dé­sor­mais, l’an­ta­go­nisme entre les exi­gences du trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion et le « droit » re­ven­di­qué par Pyon­gyang à se dé­fendre en se do­tant d’une force de dis­sua­sion.

parce que le ré­gime se veut l’hé­ri­tier di­rect de la lutte contre le co­lo­ni­sa­teur, mais aus­si parce qu’il se conduit comme une uni­té de gué­rilla. Bas­tion as­sié­gé, la RPDC mène une po­li­tique « au bord du gouffre » faite d’avan­cées et de re­plis (non sans re­cours au ter­ro­risme d’État : at­ten­tat contre le gou­ver­ne­ment sud­co­réen à Ran­goon en 1983 puis contre un ap­pa­reil de Ko­rean Air en 1987). Plus qu’une ana­chro­nique sur­vi­vance de la guerre froide, la RPDC est un État de l’ère post­co­lo­niale qui dé­fend sa sou­ve­rai­ne­té au prix du bien-être (si­non de la sur­vie) de sa po­pu­la­tion. La ge­nèse du na­tio­na­lisme qui l’anime est à cher­cher dans le pa­trio­tisme ra­di­cal, eth­nique, né du temps de la co­lo­ni­sa­tion ja­po­naise qui fit de la Na­tion, pen­sée en tant qu’eth­nie ( min­jok), le su­jet du grand ré­cit na­tio­nal. Ce na­tio­na­lisme reste au­jourd’hui une puis­sante force de ral­lie­ment der­rière le ré­gime.

Doc­trine juche : au­to­no­mie = sur­vie

Mo­dé­ré du temps de l’oc­cu­pa­tion so­vié­tique, le na­tio­na­lisme de­vien­dra, à par­tir du mi­lieu des an­nées 1950, le dogme na­tio­nal avec la doc­trine juche (in­dé­pen­dance, au­to­no­mie) – terme cou­rant en co­réen, qui n’est en rien une in­ven­tion de Kim Il-sung. Celle-ci ne tar­da pas à sup­plan­ter le marxisme-lé­ni­nisme dans l’idéo­lo­gie du ré­gime : ins­tau­rant un idéa­lisme vo­lon­ta­riste, elle a sub­sti­tué la Na­tion au pro­lé­ta­riat.

Kim Il-sung uti­li­sa le na­tio­na­lisme pour se dé­bar­ras­ser de ses ad­ver­saires de l’in­té­rieur, mais aus­si pour ré­sis­ter à la dé­sta­li­ni­sa­tion et pour me­ner un sa­vant jeu de bas­cule entre Mos­cou et Pé­kin, qui se dis­pu­taient la su­pré­ma­tie sur le monde com­mu­niste. Cette ca­pa­ci­té à jouer des an­ta­go­nismes entre ses men­tors, bap­ti­sée « ty­ran­nie du faible » par l’his­to­rien Charles Arm­strong (3), a per­mis à la RPDC de conser­ver une marge d’in­dé­pen­dance qui lui per­mit d’adhé­rer (en 1975) au Mou­ve­ment des non ali­gnés. Par la suite, l’ef­fon­dre­ment de l’URSS et les trans­for­ma­tions de la Chine, conju­gués à la nou­velle donne ré­gio­nale (re­con­nais­sance de Séoul par Mos­cou et par Pé­kin), ont fait prendre conscience à la RPDC de sa vul­né­ra­bi­li­té, ren­for­çant chez ses di­ri­geants la vo­lon­té de se do­ter d’une force de dis­sua­sion comme ga­ran­tie de sur­vie du ré­gime.

En 1994, sous la me­nace d’une frappe amé­ri­caine, la RPDC sem­blait dis­po­sée à né­go­cier son pro­gramme nu­cléaire. Elle si­gna alors l’ac­cord-cadre avec les États-Unis par le­quel elle ge­lait son pro­gramme nu­cléaire sous la sur­veillance de l’Agence in­ter­na­tio­nale pour l’éner­gie ato­mique (AIEA) – sans le dé­man­te­ler –, en échange d’une nor­ma­li­sa­tion des re­la­tions avec les ÉtatsU­nis, de la si­gna­ture d’un trai­té de paix, de la le­vée des sanc­tions da­tant de la guerre de Co­rée et de la four­ni­ture de deux cen­trales nu­cléaires à eau lé­gère (com­por­tant moins de risques

Plus qu’une ana­chro­nique sur­vi­vance de la guerre froide, la RPDC est un État de l’ère post­co­lo­niale qui dé­fend sa sou­ve­rai­ne­té au prix du bien-être (si­non de la sur­vie) de sa po­pu­la­tion.

de dé­tour­ne­ment de l’éner­gie pro­duite à des fins mi­li­taires). Le pro­gramme nu­cléaire fut ef­fec­ti­ve­ment ge­lé, mais les autres dis­po­si­tions de l’ac­cord ne furent pas res­pec­tées, en par­ti­cu­lier la nor­ma­li­sa­tion des re­la­tions avec Wa­shing­ton et la si­gna­ture d’un trai­té de paix.

Pré­tex­tant en 2002 un pro­gramme clan­des­tin d’en­ri­chis­se­ment de l’ura­nium, George W. Bush fit vo­ler en éclat cet ac­cord (Pyon­gyang se pro­cu­rait des équi­pe­ments, mais le pro­gramme était loin d’être opé­ra­tion­nel). Comme pour les armes de des­truc­tion mas­sive en Irak, l’ad­mi­nis­tra­tion Bush avait men­ti (4). Ce pro­gramme se­ra opé­ra­tion­nel en 2010, soit huit ans après que Wa­shing­ton en a bran­di la me­nace comme im­mi­nente.

Le com­pro­mis in­trou­vable

En 2017, la donne a dia­mé­tra­le­ment chan­gé : Pyon­gyang a fait de sa force de dis­sua­sion un fac­teur iden­ti­taire, ins­crit dans sa Consti­tu­tion de­puis 2013 et n’en­tend pas en faire un élé­ment de mar­chan­dage et en­core moins y re­non­cer. Pla­cés dans l’« Axe du mal » par George W. Bush, échau­dés par le sort ré­ser­vé à l’Irak et à la Ly­bie, les di­ri­geants nord-co­réens ont per­du tout es­poir en des né­go­cia­tions en po­si­tion de fai­blesse. Sor­tie du trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion en 2003, la RPDC a fran­chi mé­tho­di­que­ment les étapes pour de­ve­nir une puis­sance nu­cléaire cré­dible et éta­blir ain­si un rap­port de force avec les États-Unis. La Chine, la Co­rée du Sud, les États-Unis, le Ja­pon et la Rus­sie sont op­po­sés à l’ap­pa­ri­tion d’une nou­velle puis­sance nu­cléaire, mais ils ont des in­té­rêts divergents ren­dant dif­fi­cile une po­li­tique concer­tée. Seul, le Ja­pon se range sans res­tric­tion sous la ban­nière amé­ri­caine. La Co­rée du Sud est prise entre le mar­teau et l’en­clume : le pré­sident Moon Jae-in est fa­vo­rable à une re­prise du dia­logue avec Pyon­gyang, mais contraint par l’al­liance avec les États-Unis à faire preuve de fer­me­té [voir l’ar­ticle d’A. Bon­daz p. 55]. La Chine conti­nue à me­ner son propre jeu. Elle vote les sanc­tions du Con­seil de sé­cu­ri­té, les ap­plique avec mo­dé­ra­tion et reste sur ses po­si­tions : la crise nord-co­réenne est d’abord une ques­tion entre Pyon­gyang et Wa­shing­ton et doit être ré­glée par des né­go­cia­tions entre les deux par­ties. Pé­kin a in­di­rec­te­ment mis une li­mite au « feu et à la fu­reur » pro­mis par Do­nald Trump : se­lon le Glo­bal Times, qui re­flète la ligne du par­ti com­mu­niste chi­nois, si la RPDC at­taque les États-Unis, la Chine res­te­ra neutre ; si c’est le contraire, elle in­ter­vien­dra. Le pré­sident Moon Jae-in, pour sa part, a dé­cla­ré qu’il n’y au­rait pas de se­conde guerre de Co­rée sans l’aval de Séoul. La Rus­sie, qui re­vient dans le jeu ex­trême-orien­tal, est sur la même ligne que la Chine : la ques­tion nord-co­réenne est em­bar­ras­sante, mais elle consti­tue aus­si une carte dans la ri­va­li­té par­ta­gée de Mos­cou et de Pé­kin avec Wa­shing­ton.

Quant à la RPDC, elle pour­suit la stra­té­gie qui est la sienne de­puis la fin de la guerre de Co­rée : avan­cer sur la brèche (5), en jouant cette fois des ri­va­li­tés entre les deux prin­ci­paux pro­ta­go­nistes dans la ré­gion : la Chine (qui ne veut pas ris­quer d’avoir les Amé­ri­cains à sa fron­tière en cas d’ef­fon­dre­ment du ré­gime et d’une réuni­fi­ca­tion sous la hou­lette de la Co­rée du Sud) et les États-Unis. Une nou­velle fois, la « ty­ran­nie du faible »… Un ef­fon­dre­ment du ré­gime (im­plo­sion, in­ter­ven­tion ex­té­rieure) est pos­sible. Est-il sou­hai­table ? Outre le risque pour la Co­rée du Sud, pla­cée sous le feu de l’ar­tille­rie nord-co­réenne en cas de frappe amé­ri­caine, un ef­fon­dre­ment du ré­gime pré­ci­pi­te­rait le pays dans le chaos. Dans quelle main tom­be­rait alors l’arme ato­mique ? Il n’y a pas de so­lu­tion sa­tis­fai­sante au pro­blème co­réen – autre qu’un com­pro­mis. Et en at­ten­dant, les risques de dé­ra­page s’ac­croissent.

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