À l’uni­ver­si­té de Pyon­gyang

Diplomatie - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Na­tha­lie Ver­ge­ron, le 2 oc­tobre 2017

Vous en­sei­gnez ré­gu­liè­re­ment à l’Uni­ver­si­té pour la Science et la Tech­no­lo­gie de Pyon­gyang (USTP, ou PUST en an­glais), pre­mier éta­blis­se­ment d’études su­pé­rieures nord-co­réen fi­nan­cé par des fonds pri­vés et étran­gers. Com­ment cette uni­ver­si­té hors-norme pour la RPDC a-t-elle pu voir le jour ? Théo Clé­ment * : Elle a été créée par Kim Chin-kyung, un Sud­Co­réen par­ti vivre aux États-Unis dans les an­nées 1970 et ayant ob­te­nu la na­tio­na­li­té amé­ri­caine, pro­fon­dé­ment croyant et por­té par un ar­dent na­tio­na­lisme co­réen. Après avoir fi­nan­cé une uni­ver­si­té à Yan­bian (dans la « pe­tite Co­rée » chi­noise) dans les an­nées 1990, il a com­men­cé à éta­blir des re­la­tions avec des or­ga­ni­sa­tions of­fi­cielles ou of­fi­cieuses en Co­rée du Nord – no­tam­ment via des ré­seaux re­li­gieux sou­ter­rains (chré­tiens évan­gé­liques) –, où il me­nait par ailleurs de nom­breuses mis­sions hu­ma­ni­taires. Ce­la a conduit à son em­pri­son­ne­ment en RPDC pour ac­ti­vi­tés sub­ver­sives. Il a été condam­né à mort, mais fi­na­le­ment gra­cié du jour au len­de­main puis ex­pul­sé. Plus tard, les Nord-Co­réens l’ont re­con­tac­té pour lui de­man­der d’ou­vrir une uni­ver­si­té sur fonds pri­vés, dans la me­sure où il avait l’ex­pé­rience et les ré­seaux pour le faire. Kim Chin-kyung a lan­cé le pro­jet à l’oc­ca­sion d’une ren­contre avec Kim Jong-il en 2001, mais il a fal­lu at­tendre presque dix ans pour avoir les au­to­ri­sa­tions, trou­ver les fonds, construire les lo­caux et que l’uni­ver­si­té puisse ou­vrir ses portes…

Com­ment de­vient-on en­sei­gnant étran­ger dans cette uni­ver­si­té ?

Le staff com­pre­nait, avant les li­mi­ta­tions amé­ri­caines sur les voyages en Co­rée du Nord, en­vi­ron 80 en­sei­gnants étran­gers, dont plus de la moi­tié étaient amé­ri­cains, le reste étant consti­tué d’en­sei­gnants lo­caux. Pour ma part, c’est un pro­fes­seur amé­ri­cain d’ori­gine co­réenne, membre du co­mi­té scien­ti­fique de l’USTP, qui m’a pro­po­sé en 2014 de ve­nir y don­ner des cours, à la suite d’une confé­rence sur les zones éco­no­miques spé­ciales (ZES) en RPDC que j’avais don­née à Bos­ton. J’ai im­mé­dia­te­ment ac­cep­té, sans pen­ser un seul ins­tant que ce­la se fe­rait… Six mois plus tard, j’étais à Pyon­gyang !

Au to­tal, j’y ai fait quatre sé­jours dans ce cadre : deux fois pour y as­su­rer des mo­dules de cours de plu­sieurs se­maines et deux fois pour y don­ner des confé­rences, le tout en an­glais. D’ailleurs, on n’a pas le droit de par­ler co­réen à l’USTP, non seule­ment parce que le cur­sus y est an­glo­phone, mais aus­si pour évi­ter de créer une cer­taine proxi­mi­té entre étu­diants et pro­fes­seurs. Une grande par­tie des pro­fes­seurs étran­gers étant de langue na­tale co­réenne, je pense que cette obli­ga­tion lin­guis­tique sert aus­si à main­te­nir une bar­rière entre les Nord-Co­réens (étu­diants ou pro­fes­seurs) et les autres. C’est un sé­jour exi­geant, à bien des égards, car il faut sa­voir que les Nord-Co­réens ne ré­mu­nèrent pas les pro­fes­seurs étran­gers. En plus de se rendre dans un pays où les condi­tions ne sont pas fa­ciles en termes de li­ber­tés aca­dé­mique et de mou­ve­ment, il faut donc trou­ver du temps et des fi­nan­ce­ments.

Qui sont les étu­diants de cette uni­ver­si­té ? Sur quels cri­tères sont-ils sé­lec­tion­nés ?

L’USTP ac­cueille en­vi­ron 400 étu­diants (ma­jo­ri­tai­re­ment mas­cu­lins, les filles n’y étant ac­cep­tées que de­puis 2015), tous is­sus d’une cer­taine élite nord-co­réenne (in­tel­lec­tuelle sans au­cun

doute, po­li­tique et éco­no­mique cer­tai­ne­ment) et des­ti­nés à des postes à res­pon­sa­bi­li­tés. Mais ils sont éga­le­ment sou­mis à un concours d’en­trée, no­tam­ment pour éva­luer leur ni­veau d’an­glais, qui doit être ex­cellent. Les seuls étu­diants de la fa­cul­té dont le ni­veau d’an­glais est moins bon sont ceux, un peu plus âgés, qui viennent de fi­nir leur ser­vice mi­li­taire, ac­cep­tés mal­gré tout au vu de leur pro­fil pro­met­teur. La plu­part des ins­crits viennent de la ville de Pyon­gyang. D’autres ve­naient de Ham­hung, Won­san, Pyong­song… très peu des villes plus au nord.

Vous don­nez des cours sur les in­ves­tis­se­ments di­rects à l’étran­ger et les ZES. Com­ment ces jeunes que l’on ima­gine avoir vé­cu en vase clos ap­pré­hendent-ils ces su­jets ?

En fait, ils n’ont pas tel­le­ment vé­cu en vase clos. Ils ont une très bonne idée de com­ment fonc­tionnent une éco­no­mie ca­pi­ta­liste et les in­ves­tis­se­ments di­rects à l’étran­ger. Mais ce­la ne si­gni­fie pas for­cé­ment qu’ils sont convain­cus de la per­ti­nence d’un dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ba­sé sur ces prin­cipes. Par ailleurs, le su­jet des ZES in­té­resse les étu­diants nord-co­réens plus que tout le reste, car il est di­rec­te­ment ap­pli­cable à leur éco­no­mie. Pa­ra­doxa­le­ment ce­pen­dant, ils connaissent beau­coup mieux le cas chi­nois que leur propre pays. Gé­né­ra­le­ment, quand je leur de­man­dais com­bien de ZES existent en RPDC, ils par­ve­naient pé­ni­ble­ment à m’en ci­ter une… alors qu’en vé­ri­té, il y en a 26 !

Com­ment cette fu­ture élite voit-elle son pays et son ave­nir dans ce pays ?

Ces étu­diants sont de toute fa­çon pro­mis à des car­rières po­li­tiques, éco­no­miques ou uni­ver­si­taires pres­ti­gieuses et sont donc ac­quis au ré­gime. Les fils et filles de l’élite po­li­tique, éco­no­mique et, sur­tout, in­tel­lec­tuelle sont des étu­diants ex­trê­me­ment na­tio­na­listes, qui adorent par­ler de po­li­tique avec les étran­gers, sur un ton sou­vent un peu pa­ter­na­liste… C’est as­sez dif­fi­cile à com­prendre vu de l’Oc­ci­dent, mais lors­qu’on leur parle de la si­tua­tion po­li­tique dans notre pays, ils ont ten­dance à nous re­gar­der avec condes­cen­dance en es­ti­mant que ce qui se passe chez nous est ter­rible, et que chez eux, ce­la va beau­coup mieux parce que l’amour éter­nel du Grand Lea­der fait qu’au­cun pro­blème, au­cune sanc­tion, au­cune ten­ta­tive d’étran­gle­ment ne les at­teint… Pour eux, ils vivent dans le meilleur sys­tème du monde. C’est un dis­cours évi­dem­ment ali­men­té par le sys­tème po­li­tique dans le­quel ils vivent, mais au fur et à me­sure d’in­ter­ac­tions et de dis­cus­sions in­for­melles, on se rend compte que l’at­ta­che­ment à la fois na­tio­na­liste et po­li­tique est in­du­bi­table, du moins en ce qui concerne cette ca­té­go­rie très par­ti­cu­lière de la po­pu­la­tion.

Et que pensent-ils de l’ou­ver­ture éco­no­mique (re­la­tive) de la RPDC ?

Mes cours m’ont vrai­ment per­mis d’ob­ser­ver com­ment ils se si­tuaient vis-à-vis de ces ques­tions. Ce­la ne les éton­nait pas du tout de com­prendre qu’il y avait dé­jà des ré­formes éco­no­miques en cours. Ils voient la RPDC comme un pays où les choses évo­luent et non comme une en­ti­té fi­gée. Par­mi les étu­diants, cer­tains ve­naient de villes qui sont dé­jà des ZES et étaient ap­pe­lés à y re­tour­ner après leurs études, à des postes stra­té­giques pour le dé­ve­lop­pe­ment du pays. Que ce soit comme di­plo­mates, comme tra­ders, ou comme hommes po­li­tiques, ils veulent par­ti­ci­per à la construc­tion éco­no­mique de leur pays. En tout état de cause, ils n’en­vi­sagent pas leur car­rière in­di­vi­duelle sé­pa­ré­ment de la des­ti­née plus large de leur pays. Mais il est in­té­res­sant de no­ter qu’il existe des pers­pec­tives in­di­vi­duelles, plus ou moins conscientes, qui sur­vivent, bien que por­tées par un mou­ve­ment col­lec­tif.

Quelle est la vi­sion de l’étran­ger/du monde de ces fu­turs dé­ci­deurs ?

Il y a chez eux un at­trait pour l’étran­ger, no­tam­ment pour les uni­ver­si­tés oc­ci­den­tales, même si par­fois il m’a sem­blé que ce sen­ti­ment était dif­fi­cile à as­su­mer en pu­blic. Pour tout ce qui concerne les dif­fé­rends in­ter­na­tio­naux, en par­ti­cu­lier avec les États-Unis, les étu­diants s’alignent sys­té­ma­ti­que­ment sur le dis­cours of­fi­ciel, de ma­nière qua­si mé­ca­nique. Ce­pen­dant, ils font très at­ten­tion à gar­der une cour­toi­sie di­plo­ma­tique quand ils s’adressent à des étran­gers, et à bien faire la dis­tinc­tion entre, no­tam­ment, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain et les Amé­ri­cains. Chez les Eu­ro­péens, ils cherchent à son­der quelle est leur po­si­tion vis-à-vis des États-Unis et de la Co­rée. Beau­coup d’étu­diants me par­laient aus­si du gé­né­ral de Gaulle et de la po­si­tion in­dé­pen­dan­tiste de la France. Les étu­diants nord-co­réens sont d’ailleurs tous fas­ci­nés par la France, dont ils connaissent sur le bout des doigts les grands ro­mans du XIXe siècle.

Que re­te­nez-vous de vos pas­sages à l’UTSP ?

Des pro­fes­seurs nord-co­réens, je re­tiens l’éton­nante com­pré­hen­sion des éco­no­mies ca­pi­ta­listes. Par exemple, j’ai as­sis­té à un ex­po­sé de fi­nance com­por­te­men­tale ap­puyé sur de nom­breuses mo­dé­li­sa­tions ma­thé­ma­tiques très com­plexes, qui met­taient en lu­mière le ni­veau de dé­tails au­quel ils sont par­ve­nus dans leur com­pré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment d’une bourse fi­nan­cière, sans qu’il en existe en RPDC.

Quant aux étu­diants, ils ont une ca­pa­ci­té de tra­vail im­pres­sion­nante, et sur­tout un sens de l’ou­ver­ture que je n’au­rais pas ima­gi­né avant d’y al­ler, loin de l’image de « ro­bots » que l’on pour­rait avoir d’eux en Oc­ci­dent. Je re­viens à chaque fois confir­mé dans l’idée que l’in­ter­ac­tion, uni­ver­si­taire ou autre, avec les Nord-Co­réens est bé­né­fique pour tous à bien des ni­veaux.

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