Ré­flexions sur les po­li­tiques com­pas­sion­nelles en temps de ca­tas­trophes au re­gard de l’his­toire

Diplomatie - - Sommaire - Par Tho­mas Lab­bé, Leib­niz-Ins­ti­tut für Ges­chichte und Kul­tur des öst­li­chen Eu­ro­pa (GWZO), Leip­zig (Al­le­magne) - Mai­son des Sciences de l‘Homme de Di­jon (USR CNRS-uB 3516).

Les ca­tas­trophes na­tu­relles et la dé­tresse qu’elles en­gendrent consti­tuent un lieu obli­gé de l’exer­cice du pou­voir dans les so­cié­tés oc­ci­den­tales contem­po­raines. L’his­toire montre que ce­la n’a pas tou­jours été le cas et que l’ac­tion hu­ma­ni­taire éta­tique est avant tout le fruit d’une ré­vo­lu­tion éthique.

Le 14 fé­vrier der­nier, alors que des inon­da­tions sub­mergent une par­tie du ter­ri­toire fran­çais, le pré­sident de la Ré­pu­blique mo­di­fie son em­ploi du temps en rai­son des évé­ne­ments et rend vi­site aux vic­times à Ville­neuve-Saint-Georges, l’un des lieux les plus tou­chés par l’inon­da­tion de la Seine et ra­pi­de­ment de­ve­nu un épi­centre mé­dia­tique de l’évé­ne­ment. Son at­ti­tude trouve sa place dans un ri­tuel po­li­tique qui veut qu’en cas de crise ma­jeure, le ou les plus hauts re­pré­sen­tants de l’État se rendent, se­lon l’ex­pres­sion consa­crée, « au che­vet » des vic­times. On a en­core en mé­moire l’image de Lio­nel Jos­pin vi­si­tant Ab­be­ville en avril 2001, chaus­sé de ses bottes en ca­ou­tchouc, sui­vi de près par plu­sieurs mi­nistres, et la Pre­mière dame de l’époque. Plus loin de nous, Na­po­léon III, pro­fi­tant des nou­velles pos­si­bi­li­tés de cir­cu­la­tion of­fertes par le che­min de fer, se ren­dit dans la basse val­lée du Rhône et la val­lée de la Loire lors des inon­da­tions de 1856, et Mac Ma­hon, le pré­sident élu en 1873, se dé­pla­ça en per­sonne en 1875 dans le Sud-Ouest, lors des évé­ne­ments im­mor­ta­li­sés par Émile Zo­la dans sa nou­velle in­ti­tu­lée L’inon­da­tion.

L’émer­gence de l’obli­ga­tion d’agir

À pre­mière vue, ces dif­fé­rents chefs d’État adoptent une at­ti­tude ré­ga­lienne que l’on juge na­tu­relle, en fai­sant sim­ple­ment preuve d’em­pa­thie en­vers les vic­times de ca­tas­trophes. Pour­tant, l’his­toire montre que cette at­ti­tude est le fruit d’une construc­tion po­li­tique dont les ra­cines sont in­cer­taines. Les spé­cia­listes consi­dèrent le voyage de Na­po­léon III comme le pre­mier exemple de dé­pla­ce­ment des au­to­ri­tés sur les lieux d’une ca­tas­trophe. Et l’on es­time en gé­né­ral que c’est dans la se­conde moi­tié du XVIIIe siècle seule­ment que l’aide d’ur­gence aux vic­times, l’en­voi de sub­ven­tions, l’or­ga­ni­sa­tion à l’échelle na­tio­nale de vagues de cha­ri­té pu­blique, bref l’en­trée en jeu des au­to­ri­tés cen­trales dans la prise en charge du mal­heur col­lec­tif, se dé­ve­loppent en Eu­rope. Le trem­ble­ment de terre ac­com­pa­gné d’un tsu­na­mi qui ra­va­gea la ville de Lis­bonne en no­vembre 1755 est l’un des pre­miers évé­ne­ments de ce type au cours du­quel on voit se dé­ployer une so­li­da­ri­té de la part des gou­ver­ne­ments eu­ro­péens pour ve­nir en aide aux si­nis­trés. Le roi d’Es­pagne en­voya alors vivres et argent en di­rec­tion du Por­tu­gal, le roi d’An­gle­terre dé­blo­qua 25 000 livres et fit en­voyer des pro­vi­sions, tan­dis que la ville de Ham­bourg, qui comp­tait beau­coup de res­sor­tis­sants à Lis­bonne, af­fré­ta plu­sieurs ba­teaux char­gés de biens. Si ce­la peut pa­raître nor­mal en 2018, tout ce­la est in­édit à cette échelle en 1755 et l’on as­siste en fait à l’émer­gence d’un ri­tuel po­li­tique et di­plo­ma­tique pro­mis à un long ave­nir. Les po­li­to­logues et les an­thro­po­logues qui se sont in­té­res­sés à l’exer­cice du pou­voir en si­tua­tion de ca­tas­trophes ont mon­tré que cette obli­ga­tion, main­te­nant lé­gale, d’agir pour as­su­rer la sé­cu­ri­té de la po­pu­la­tion, re­vêt plu­sieurs jus­ti­fi­ca­tions dans la so­cié­té mo­derne. Elle est ana­ly­sée par cer­tains comme la contre­par­tie du pri­vi­lège ac­cor­dé à ceux qui dé­tiennent le pou­voir (1). Le lien étroit éta­bli entre l’oc­troi de lé­gi­ti­mi­té et la dé­fense contre les dan­gers que l’on juge ex­ternes à la so­cié­té oblige ain­si les re­pré­sen­tants de l’État à don­ner la preuve de leur ca­pa­ci­té à exer­cer le pou­voir sur le désordre. La maî­trise de la na­ture en crise est une preuve de bon gou­ver­ne­ment et on op­pose fa­ci­le­ment la ca­pa­ci­té « pro­mé­théenne » de la so­cié­té mo­derne à faire face à l’aléa, avec la pas­si­vi­té dont de­vaient faire preuve les so­cié­tés an­ciennes, moins bien équi­pées et moins bien si­tuées sur la ligne du Pro­grès. Les his­to­riens ont mon­tré que les choses ne sont pas aus­si simples et que les so­cié­tés pré­mo­dernes en Eu­rope ont aus­si dé­ve­lop­pé des cultures du risque na­tu­rel. Il n’em­pêche, les phé­no­mènes na­tu­rels sont de­ve­nus des ob­jets po­li­tiques sen­sibles – et même dé­sor­mais ul­tra­sen­sibles – seule­ment à une époque ré­cente. À tel point qu’en cas de man­que­ment, un phé­no­mène na­tu­rel dont les consé­quences sont mal gé­rées peut faire va­ciller un gou­ver­ne­ment. L’ad­mi­nis­tra­tion de George W. Bush a par exemple su­bi de fortes cri­tiques après le pas­sage de l’ou­ra­gan Ka­tri­na en 2005 pour avoir at­ten­du seule­ment 48 heures avant de don­ner les pre­miers signes d’in­té­rêt. Le pré­sident amé­ri­cain a même dû se dé­pla­cer deux fois à La Nou­velle-Or­léans en moins d’une se­maine après les faits pour faire ou­blier le manque d’im­mé­dia­te­té de sa ré­ac­tion et pour ras­su­rer l’opi­nion amé­ri­caine sur la ca­pa­ci­té du gou­ver­ne­ment à as­su­rer la sé­cu­ri­té in­té­rieure. En France, on se sou­vient qu’en 2003, la ca­ni­cule a va­lu son évic­tion au mi­nistre de la San­té, dont l’ad­mi­nis­tra­tion a été aus­si gra­ve­ment re­mise en cause pour son manque de ré­ac­ti­vi­té sur le ter­rain, pour ses er­reurs de pré­pa­ra­tion et pour avoir sous-es­ti­mé le dan­ger réel. En une telle si­tua­tion, le gou­ver­ne­ment était som­mé d’agir et d’as­su­rer la pro­tec­tion de cha­cun, et sur­tout des per­sonnes les plus fra­gi­li­sées qui ont su­bi de plein fouet les cha­leurs ca­ni­cu­laires. Mais au fond, ce n’est pas tant l’ef­fi­ca­ci­té réelle du pou­voir qu’in­ter­roge la ca­tas­trophe, dont l’éten­due des dé­gâts, tant ma­té­riel­le­ment que fi­nan­ciè­re­ment, peut dé­pas­ser de très loin les ca­pa­ci­tés d’as­su­rer ob­jec­ti­ve­ment la sé­cu­ri­té col­lec­tive. Der­rière l’es­pé­rance de ré­sul­tats et de maî­trise, c’est plu­tôt la ca­pa­ci­té à faire une dé­mons­tra­tion de pou­voir qui est at­ten­due des au­to­ri­tés, une dé­mons­tra­tion de son en­ga­ge­ment pour la sé­cu­ri­té des in­di­vi­dus. Avant tout, on at­tend d’elles qu’elles agissent et qu’elles s’in­carnent mo­men­ta­né­ment dans l’ac­tion de se­cours, en re­con­nais­sant par ce geste sym­bo­lique la gra­vi­té de la si­tua­tion. En somme, face à cer­taines si­tua­tions dont l’en­jeu s’im­pose na­tu­rel­le­ment à la col­lec­ti­vi­té, le pou­voir se doit d’être là où l’on veut qu’il soit. Dans le cas des ca­tas­trophes, cette gra­vi­té s’im­pose d’elle-même en ce qu’elle met en jeu une ques­tion de sur­vie col­lec­tive. Par ce biais, les ca­tas­trophes na­tu­relles consti­tuent à l’évi­dence à notre époque l’un des champs spé­ci­fiques à tra­vers les­quels le pou­voir se ré­vèle, s’af­firme, mais aus­si est ques­tion­né.

On es­time en gé­né­ral que c’est dans la se­conde moi­tié du XVIIIe siècle seule­ment que l’aide d’ur­gence aux vic­times, l’en­voi de sub­ven­tions, l’or­ga­ni­sa­tion à l’échelle na­tio­nale de vagues de cha­ri­té pu­blique, bref l’en­trée en jeu des au­to­ri­tés cen­trales dans la prise en charge du mal­heur col­lec­tif, se dé­ve­loppent en Eu­rope.

L’avè­ne­ment de la rai­son hu­ma­ni­taire

La nou­veau­té, ce n’est pas que le pou­voir se dé­voile sym­bo­li­que­ment en cer­taines oc­ca­sions. Ce­la ren­voie à une forme ar­chaïque de la po­li­tique qui s’est tou­jours ex­pri­mée de dif­fé­rentes fa­çons dans l’his­toire. La nou­veau­té, c’est le fait que les ca­tas­trophes na­tu­relles soient de­ve­nues l’un des ter­rains spé­ci­fiques sur les­quels le pou­voir doit agir sym­bo­li­que­ment. Or c’est à la fa­veur d’une trans­for­ma­tion de l’in­té­gra­tion so­ciale de la com­pas­sion et de l’em­pa­thie pour les vic­times au cours de l’his­toire qu’elles sont de­ve­nues un tel en­jeu so­cial. Des an­thro­po­logues ont mon­tré que l’in­jonc­tion mo­rale, à la fois po­li­tique et éthique, à com­pa­tir au mal­heur des autres n’est en fait pas quelque chose qui va de soi, et que de cette in­jonc­tion dé­pend jus­te­ment l’idée de faire de l’hu­ma­ni­taire un prin­cipe de ges­tion. En réa­li­té, les po­li­tiques de ca­tas­trophes contem­po­raines illus­trent l’une des formes les plus pures du prin­cipe de bio­pou­voir, c’est-à-dire cette forme de gou­ver­ne­men­ta­li­té spé­ci­fique à la mo­der­ni­té dé­fi­nie par le phi­lo­sophe Mi­chel Fou­cault comme le fait que la vie, la di­men­sion bio­lo­gique de l’être hu­main, soit de­ve­nue la cible et l’en­jeu es­sen­tiel des dis­po­si­tifs de gou­ver­ne­ment. La re­con­nais­sance so­ciale et po­li­tique de la vie comme « sou­ve­rain bien » se­lon l’ex­pres­sion d’Han­nah Arendt est as­su­ré­ment à l’ori­gine de ce que l’on ap­pelle de nos jours les po­li­tiques com­pas­sion­nelles, qui re­posent sur un sen­ti­ment em­pa­thique non né­go­ciable vis-à-vis de toutes les vic­times et de leur souf­france. Ce­la pré­sup­pose que l’em­pa­thie res­sen­tie pour ces der­nières soit consi­dé­rée comme un sen­ti­ment bon a prio­ri, qu’il s’agit d’un sen­ti­ment mo­ral dont la va­leur ne peut être dis­cu­tée et qui s’im­pose à soi de l’ex­té­rieur. Cette re­con­nais­sance mo­rale d’une lé­gi­ti­mi­té de fait à la souf­france des vic­times consti­tue un as­pect de la mo­der­ni­té dont la construc­tion his­to­rique a été mise en lu­mière par les an­thro­po­logues Di­dier Fas­sin et Ri­chard Recht­man (2). Elle ca­rac­té­rise en fait une éco­no­mie mo­rale en construc­tion de­puis le XIXe siècle seule­ment, la­quelle s’ex­prime ac­tuel­le­ment en une éthique de sens com­mun, la « rai­son hu­ma­ni­taire ». La com­pas­sion au­to­ma­tique en­vers la souf­france des vic­times de toutes sortes et sa trans­for­ma­tion en en­jeu so­cial ne consti­tuent pas un sen­ti­ment a-his­to­rique im­ma­nent à la na­ture hu­maine. Elle est un ima­gi­naire de notre temps, fon­dée sur un cer­tain ré­fé­ren­tiel de sen­ti­ments, et a conduit à un im­por­tant chan­ge­ment du re­gard en ce qui concerne la place des vic­times dans la sphère so­ciale. Mo­teur de l’ac­tion po­li­tique, cette rai­son hu­ma­ni­taire per­met de com­prendre la place prise par la com­pas­sion dans l’art de gou­ver­ner les ca­tas­trophes, ain­si que l’orien­ta­tion des dis­po­si­tifs de gou­ver­ne­ments en di­rec­tion des vic­times, dont le sou­tien et la sé­cu­ri­té consti­tuent les pre­mières tâches à ac­com­plir. La place cen­trale oc­cu­pée par celles-ci dans le dis­cours et dans les actes ne re­flète pas seule­ment les consé­quences ob­jec­tives des crises. La fi­gure de la vic­time agit en fait dans notre forme mo­derne de sen­si­bi­li­té pour qua­li­fier et hié­rar­chi­ser la gra­vi­té des évé­ne­ments et, in fine, pour leur don­ner un sens. Par consé­quent, le pou­voir agit sur ce qui fait sens et il est lo­gique de voir les au­to­ri­tés se dé­pla­cer sur les lieux du drame, c’est-à-dire là où sont les vic­times, de les voir prendre en charge leur sur­vie dans le temps de l’ur­gence, d’as­su­rer leur in­dem­ni­sa­tion par les dé­crets de ca­tas­trophes na­tu­relles, ou d’en com­mé­mo­rer of­fi­ciel­le­ment le sou­ve­nir.

Éthique bi­blique mé­dié­vale vs cha­ri­té contem­po­raine

Pour com­prendre et per­ce­voir la construc­tion d’un tel état d’es­prit, face au­quel il est dif­fi­cile de froi­de­ment se dis­tan­cier puis­qu’il fait ap­pel à des sen­ti­ments éthiques hau­te­ment

La nou­veau­té, ce n’est pas que le pou­voir se dé­voile sym­bo­li­que­ment en cer­taines oc­ca­sions. La nou­veau­té, c’est le fait que les ca­tas­trophes na­tu­relles soient de­ve­nues l’un des ter­rains spé­ci­fiques sur les­quels le pou­voir doit agir sym­bo­li­que­ment.

va­lo­ri­sés, fai­sons un dé­tour par l’his­toire. Le 18 oc­tobre 1356, un trem­ble­ment de terre d’une rare vio­lence, le plus violent res­sen­ti au nord des Alpes dans le der­nier mil­lé­naire, dé­truit une bonne par­tie de la ville de Bâle et de ses en­vi­rons, en fai­sant as­su­ré­ment de nom­breuses vic­times. Com­bien ? Que sont-elles de­ve­nues ? Qui a pris en charge cette crise hu­ma­ni­taire ? Na­tu­rel­le­ment, l’his­to­rien avi­sé se met à la re­cherche d’in­for­ma­tions à ce su­jet dans les ar­chives. La re­cherche d’un chiffre exact ou au moins ap­proxi­ma­tif concer­nant le nombre des vic­times fait en ef­fet par­tie des élé­ments ab­so­lu­ment né­ces­saires à l’heure ac­tuelle pour com­prendre ce genre d’évé­ne­ment. Qu’une ca­tas­trophe survienne dans le monde, et les pre­mières in­for­ma­tions qui nous par­vien­dront au­ront sys­té­ma­ti­que­ment trait à l’éla­bo­ra­tion d’un bi­lan, d’abord pro­vi­soire, puis de­ve­nant au fil des jours of­fi­ciel. Au bi­lan, s’ajou­te­ront les in­for­ma­tions re­la­tives aux me­sures de sau­ve­tages et de se­cours, gou­ver­ne­men­tales et non gou­ver­ne­men­tales. Alors, qu’en est-il à Bâle en 1356 ? Force est de consta­ter qu’au XIVe siècle, on ne dit rien ou presque rien sur les vic­times. La plu­part des contem­po­rains qui ont pris la peine de re­la­ter la sur­ve­nue de l’évé­ne­ment dans les chro­niques de l’époque n’ont pas ju­gé utile, aus­si éton­nant que ce­la puisse pa­raître, de s’at­tar­der sur cet as­pect des choses. Au mieux, quelques-uns ont ra­pi­de­ment in­di­qué que « beau­coup de gens » sont morts sous les dé­combres, ce qui nous confirme que l’évé­ne­ment a bien été meur­trier, mais sans four­nir plus de dé­tails et sur­tout sans que ce­la ne semble les avoir par­ti­cu­liè­re­ment émus. On sur­vole l’in­for­ma­tion, comme si celle-ci se trou­vait ran­gée au ni­veau de l’anec­do­tique. Et les au­to­ri­tés ? Ne par­lons même pas de dé­pla­ce­ments de princes, de rois ou de l’em­pe­reur « au che­vet » des vic­times, pra­tique par­fai­te­ment in­con­nue de la di­plo­ma­tie mé­dié­vale. Pas un ré­cit n’en fait men­tion, et ce­la est vrai pour d’autres ca­tas­trophes. Ain­si, quand, le 4 dé­cembre 1456, c’est la ville de Naples et la Cam­pa­nie qui se trouvent dé­vas­tées par un séisme ayant pro­vo­qué la mort de près de 12 000 per­sonnes (3), le roi Al­phonse d’Ara­gon, alors qu’il se trouve avec sa cour à une cen­taine de ki­lo­mètres de l’épi­centre, re­çoit la nou­velle de la des­truc­tion de sa ca­pi­tale sans pour­tant mo­di­fier ses ac­ti­vi­tés jus­qu’au 23 fé­vrier sui­vant, date à la­quelle il se rend pour la pre­mière fois à Naples après la ca­tas­trophe. Le trem­ble­ment de terre n’a ab­so­lu­ment pas été trai­té comme un évé­ne­ment po­li­tique par son ad­mi­nis­tra­tion qui a même re­fu­sé un bon nombre de de­mandes d’in­dem­ni­sa­tion pro­duites par les sur­vi­vants. À Bâle, c’est la même chose en 1356. Les au­to­ri­tés mu­ni­ci­pales ne semblent pas s’être in­ves­ties dans la ges­tion de la crise, en tous les cas pas à la hau­teur de ce que l’on ima­gi­ne­rait, et les ob­ser­va­teurs ne s’in­té­ressent pas à mettre en va­leur ou à sou­li­gner ce type d’ac­tion. En­core une fois, la po­li­tique est ab­sente de la crise. La dif­fé­rence avec notre époque se si­tue au ni­veau éthique. La pers­pec­tive bi­blique qui struc­ture le fon­de­ment de la pen­sée mé­dié­vale in­vite en ef­fet les hommes de cette époque à cher­cher les signes de Dieu dans la na­ture. Ils croient en ce que l’on ap­pelle une théo­lo­gie ré­tri­bu­tive, c’est-à-dire au fait que les ca­tas­trophes, même gui­dées par des phé­no­mènes na­tu­rels dont ils sont en me­sure de com­prendre les mé­ca­nismes, ar­rivent pour sanc­tion­ner les pé­chés d’une com­mu­nau­té. Dans une telle pers­pec­tive, la per­cep­tion d’une in­no­cence des vic­times, dont la souf­france de­vrait par consé­quent être prise en charge, ne peut pas exis­ter ou reste, pour le moins, mo­ra­le­ment am­bigüe : au Moyen Âge, la ca­tas­trophe n’est pas per­çue comme un ter­rible coup du sort, mais comme une marque d’in­fa­mie pour ceux qui la su­bissent, le mo­dèle de ré­flexion étant ce­lui du dé­luge bi­blique par le­quel Dieu a pu­ni une hu­ma­ni­té pé­che­resse. Comment cette éthique s’ex­prime-t-elle so­cia­le­ment ? En no­vembre 1333, une inon­da­tion d’am­pleur sé­cu­laire sub­merge la ville de Flo­rence, fai­sant plu­sieurs cen­taines de morts. Ap­pre­nant la nou­velle, le 2 dé­cembre le roi de Naples Ro­bert d’An­jou en­voie une lettre au gou­ver­ne­ment de Flo­rence, cette fois-ci une lettre à ca­rac­tère clai­re­ment di­plo­ma­tique en­voyée par un grand du monde aux res­pon­sables de la ci­té alors la plus puis­sante de tout l’Oc­ci­dent, no­tam­ment du point de vue fi­nan­cier. Cette lettre est très im­por­tante pour com­prendre l’éthique mé­dié­vale et l’en­jeu po­li­tique des ca­tas­trophes à cette époque. Le roi in­dique en ef­fet rem­plir son de­voir de cha­ri­té en en­voyant ce texte. Pour­tant, son mes­sage n’a rien à voir avec la so­li­da­ri­té telle que nous l’en­ten­dons à pré­sent. Il n’y est pas fait men­tion d’une pro­messe d’aide ma­té­rielle ou d’ac­tion à ve­nir, ni même d’un mot de con­so­la­tion et d’em­pa­thie en­vers les vic­times. C’est tout le contraire même. La lettre contient ces mots : « À rai­son de la vé­ri­té que notre condi­tion royale nous im­pose de conser­ver, nous ne pou­vons nous per­mettre d’agir comme un ami flat­teur et dis­cu­ter la jus­tice de Dieu, en vous di­sant que vous êtes in­no­cents. » (4) On ne peut être plus clair : il in­verse les ca­té­go­ries. Les vic­times sont les cou­pables, et il

Au Moyen Âge, la ca­tas­trophe n’est pas per­çue comme un ter­rible coup du sort, mais comme une marque d’in­fa­mie pour ceux qui la su­bissent, le mo­dèle de ré­flexion étant ce­lui du dé­luge bi­blique par le­quel Dieu a pu­ni une hu­ma­ni­té pé­che­resse.

est alors ques­tion pour elles – c’est le sens de toute la lettre – de com­prendre leurs fautes et d’en­du­rer leur mal­heur avec pa­tience, comme Job en­du­ra les tri­bu­la­tions par les­quelles Dieu mit sa foi à l’épreuve. Par­tant d’une telle éthique, et sans que ce­la ne consti­tue la marque d’une quel­conque in­sen­si­bi­li­té de sa part, ce n’est donc pas la crise hu­ma­ni­taire tra­ver­sée par les Flo­ren­tins qui consti­tue l’ob­jet d’in­quié­tude de Ro­bert d’An­jou. Le roi écrit en ef­fet avoir ap­pris la nou­velle avec une grande « com­pas­sion d’âme », ce qui laisse peu de doute sur son émoi. Ce­pen­dant, il faut es­sayer de com­prendre le sens de cette ex­pres­sion. Ce­la si­gni­fie que, dans la pers­pec­tive qui est la sienne, celle de la théo­lo­gie ré­tri­bu­tive, c’est le sa­lut spi­ri­tuel de la ci­té qui est l’ob­jet de toutes les in­quié­tudes et de sa sol­li­ci­tude de sou­ve­rain. Puis­qu’ils sont à ses yeux res­pon­sables de leurs dif­fi­cul­tés, son rôle po­li­tique n’est pas d’ai­der à as­su­rer la sé­cu­ri­té et la pro­tec­tion ma­té­rielle des Flo­ren­tins, mais de les alar­mer sur la si­tua­tion. L’ur­gence, et c’est comme ce­la que se dé­fi­nit l’ur­gence fai­sant suite aux ca­tas­trophes na­tu­relles au Moyen Âge, est au ré­ta­blis­se­ment d’un équi­libre spi­ri­tuel et non d’un équi­libre so­cial.

Le tour­nant com­pas­sion­nel du XVIe siècle

C’est à par­tir du XVIe siècle seule­ment que les ré­cits de ca­tas­trophes na­tu­relles com­mencent à in­té­grer sys­té­ma­ti­que­ment, comme un élé­ment de lan­gage ré­cur­rent et né­ces­saire à la com­pré­hen­sion des choses, la ques­tion des vic­times. Si l’on en per­çoit les pré­misses dès la fin du XVe siècle, ce sont bien les ob­ser­va­teurs du XVIe siècle qui in­ventent et im­posent la no­tion de bi­lan, ain­si que la mise en scène des au­to­ri­tés dans la prise en charge des vic­times. En fait, les ré­cits du XVIe siècle nous plongent dans un ima­gi­naire bien dif­fé­rent de ce­lui des siècles pré­cé­dents. L’au­teur qui dé­crit en 1570 l’inon­da­tion sur­ve­nue à Lyon le 2 dé­cembre de la même an­née in­siste ain­si sur la si­tua­tion hu­ma­ni­taire des si­nis­trés dans la ville et dans les cam­pagnes alen­tour, dé­cri­vant leurs pertes, le nombre de morts, in­sis­tant sur quelques des­tins per­son­nels pour in­car­ner le drame dans une réa­li­té tan­gible, tra­gique et émou­vante pour les lec­teurs. Sur­tout, il in­siste lon­gue­ment sur l’at­ti­tude du gou­ver­neur de la ville, af­fai­ré, les pieds dans l’eau, avec tous ses gen­tils­hommes à la res­cousse des vic­times et de leurs biens em­por­tés par les flots. Au XVIe siècle, la ca­tas­trophe na­tu­relle de­vient un ob­jet po­li­tique à tra­vers le­quel le pou­voir se doit d’agir, de se mon­trer, afin de prou­ver sa « ma­gna­ni­mi­té » et son « hu­ma­ni­té ». Les termes sont neufs, ain­si d’ailleurs que ce­lui de « dé­sastre » qui ap­pa­raît dans la langue fran­çaise à la même époque.

Un tour­nant est pris. Si elles ne s’ap­pliquent pas en­core vrai­ment sur le ter­rain, les po­li­tiques de type com­pas­sion­nel com­mencent à être théo­ri­sées par quelques sa­vants qui vont cher­cher dans l’An­ti­qui­té des mo­dèles d’ac­tion, no­tam­ment ce­lui de l’em­pe­reur Ti­bère qui, en 17 après J.-C., avait en­voyé des sub­sides et des re­pré­sen­tants de l’État ro­main en Asie mi­neure, en proie à une vio­lente crise sis­mique. En 1589, Gio­van­ni Bo­te­ro, dans son trai­té po­li­tique in­ti­tu­lé De la rai­son d’État, qui au­ra une grande por­tée au siècle sui­vant, dé­fi­nit ain­si les de­voirs du bon prince au mi­roir de l’An­ti­qui­té et élève au rang d’obli­ga­tion mo­rale le fait de ve­nir au se­cours des vic­times de ca­tas­trophes na­tu­relles. La dé­mons­tra­tion d’une com­pas­sion pu­blique, ex­pres­sion émo­tion­nelle qui s’adapte à une évo­lu­tion des sen­si­bi­li­tés, de­vient même pour lui une arme po­li­tique qui per­met au sou­ve­rain, en re­tour, « de sus­ci­ter l’amour dans le coeur des su­jets » (5). Il se po­si­tionne ain­si face à Ma­chia­vel, qui en­seigne que le Prince doit se faire craindre pour gou­ver­ner, et son texte consti­tue l’un des tout pre­miers exemples théo­riques de ré­flexion sur la po­li­tique com­pas­sion­nelle. Les siècles sui­vants pour­sui­vront dans la même di­rec­tion.

La com­pas­sion au­to­ma­tique en­vers la souf­france des vic­times de toutes sortes et sa trans­for­ma­tion en en­jeu so­cial ne consti­tuent pas un sen­ti­ment a-his­to­rique im­ma­nent à la na­ture hu­maine. Elle est un ima­gi­naire de notre temps, fon­dée sur un cer­tain ré­fé­ren­tiel de sen­ti­ments.

Ci-des­sus : Ta­bleau d’Hip­po­lyte La­zerges (1817-1887) re­pré­sen­tant Na­po­léon III ren­dant vi­site aux si­nis­trés des inon­da­tions de Lyon en 1856. À par­tir du XVIe siècle, on va de plus en plus at­tendre du prince qu’il com­pa­tisse et ré­agisse à la ca­tas­trophe en pre­nant en charge les po­pu­la­tions. Mais c’est à par­tir du XVIIIe siècle que les pre­mières formes de ré­gu­la­tion éta­tique com­mencent à se dé­ve­lop­per. (© DR)

Ci-des­sous : Gra­vure re­pré­sen­tant le trem­ble­ment de terre de Lis­bonne en 1755. Au coeur du XVIIIe siècle, l’Eu­rope a connu une sé­rie de séismes dé­vas­ta­teurs. Par­mi ces évè­ne­ments ma­jeurs (Si­cile en 1693, Bor­deaux en1759, ou en­core Ca­labre en 1783), ce­lui de Lis­bonne en 1755 reste l’un des plus em­blé­ma­tiques, au­tant par la gra­vi­té des consé­quences, que par la ges­tion de l’évé­ne­ment par les au­to­ri­tés de l’époque. (© Jan Ko­zak Col­lec­tion)

Pho­to ci-contre : Le 12 juillet 1909, des ha­bi­tants de Ca­tane net­toient les dé­combres d’une mai­son après un trem­ble­ment de terre. Le 11 jan­vier 1693, la ville fut dé­jà tou­chée par un im­por­tant séisme de ma­gni­tude 7,4, consi­dé­ré comme le plus puis­sant dans l’his­toire ita­lienne. Après la ca­tas­trophe, le vice-roi de Si­cile à Ma­drid nom­ma deux vi­caires généraux et dé­pê­cha trois généraux afin d’or­ga­ni­ser au plus vite les se­cours dans les zones les plus tou­chées. (© Li­bra­ry of Con­gress)

Pho­to ci-contre : Le 31 août 2005, la pho­to­gra­phie du pré­sident amé­ri­cain George W. Bush re­fu­sant d’at­ter­rir en Loui­siane et dé­cou­vrant les consé­quences de l’ou­ra­gan Ka­tri­na de­puis le hu­blot d’Air Force One se­ra consi­dé­rée comme une énorme er­reur de com­mu­ni­ca­tion. Alors en va­cances, le Pré­sident avait mis plu­sieurs jours à ré­agir face à l’une des ca­tas­trophes na­tu­relles les plus graves de l’his­toire mo­derne des États-Unis (1800 morts). (© AFP/Jim Wat­son)

Pho­to ci-contre : Sta­tue re­pré­sen­tant Gio­van­ni Bo­te­ro, pen­seur po­li­tique ita­lien au­teur de De la rai­son d’État, le tout pre­mier trai­té consa­cré à ce su­jet, dans le­quel il élève au rang d’obli­ga­tion mo­rale le fait de ve­nir au se­cours des vic­times de ca­tas­trophes na­tu­relles. (© Shut­ter­stock/Clau­dio Gio­van­ni Co­lom­bo)

Ci-des­sus : Il­lus­tra­tion de Karl Jaus­lin (1842-1904) re­pré­sen­tant le trem­ble­ment de terre de Bâle, le 18 oc­tobre 1356.

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