Si­tua­tions de post-conflit : comment évi­ter que ces « zones grises » fa­vo­risent les trans­ferts d’armes ?

comment évi­ter que ces « zones grises » fa­vo­risent les trans­ferts d’armes ?

Diplomatie - - Sommaire - En­tre­tien avec Ca­ty Clé­ment, cher­cheure as­so­ciée au Ge­ne­va Centre for Se­cu­ri­ty Po­li­cy (GCSP) à Ge­nève, an­cienne membre du Groupe d’ex­perts du Conseil de Sé­cu­ri­té des Na­tions Unies por­tant sur l’em­bar­go sur les armes en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go.

De­puis une ving­taine d’an­nées, le « DDR » (désar­me­ment, dé­mo­bi­li­sa­tion et ré­in­té­gra­tion) fait par­tie in­té­grante des ef­forts de conso­li­da­tion de la paix après un conflit. Pou­vez­vous ex­pli­quer comment s’or­ga­nise le désar­me­ment en post-conflit ? Que de­viennent les armes ain­si col­lec­tées ? Ca­ty Clé­ment : Un ac­cord de paix pré­voit en ef­fet, gé­né­ra­le­ment, un pro­ces­sus de DDR. Il existe un pro­ces­sus de DDR stan­dard en trois temps dans le­quel les com­bat­tants sont désar­més, quittent leur groupe ar­mé et sont do­tés de com­pé­tences vi­sant à les ré­in­té­grer dans la vie ci­vile, tel que dé­crit dans le mo­dule pu­blié par les Na­tions Unies (1). Sui­vant la si­tua­tion po­li­tique du pays, on trouve plu­sieurs va­riantes. Par­fois, le désar­me­ment va concer­ner la to­ta­li­té des com­bat­tants d’un pays, avant que ne soient ré­ar­més ceux qui vont être in­té­grés dans l’ar­mée – mais ce sys­tème-là est en prin­cipe ap­pli­qué dans de pe­tits pays où il est pos­sible de faire in­ter­ve­nir une force ex­té­rieure (par exemple, les Na­tions Unies) pour as­su­rer la sé­cu­ri­té des po­pu­la­tions dans l’in­ter­valle entre le désar­me­ment gé­né­ral et le re­cru­te­ment des nou­velles forces ar­mées. Plus sou­vent, le DDR va de pair avec un pro­ces­sus simultané de ré­forme du sec­teur de la sé­cu­ri­té (RSS), comme ce fut le cas en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go (RDC) après la pre­mière guerre mon­diale afri­caine (ou deuxième guerre du Con­go, conflit dans le­quel ont été im­pli­qués neuf pays afri­cains et une tren­taine de groupes ar­mées dans la ré­gion des Grands Lacs, de 1998 à 2003). Ain­si, les com­bat­tants avaient le choix : res­ter dans l’ar­mée, ou bien re­tour­ner à la vie ci­vile. Dans ce der­nier cas, ils dé­ci­daient de rendre leurs armes et re­ce­vaient en échange un « pa­quet » de dé­mo­bi­li­sa­tion (sou­vent des biens de pre­mière né­ces­si­té), puis une aide à la ré­in­ser­tion sur le mar­ché du tra­vail.

En théo­rie, les armes sont alors sto­ckées et doivent être dé­truites… En théo­rie. Mais le pro­ces­sus de désar­me­ment n’est pas sans connaître de pro­blèmes. Pour pou­voir bé­né­fi­cier du DDR, le com­bat­tant doit pou­voir four­nir une arme. On part donc du pos­tu­lat que les armes ap­par­tiennent aux com­bat­tants et que cha­cun en pos­sède une. Or par­fois, le com­bat­tant ne pos­sède pas d’arme en propre. C’est le chef de la mi­lice qui en

est le pro­prié­taire et re­fuse de don­ner un ma­té­riel dans le­quel il a in­ves­ti. D’autres fois, la per­sonne as­so­ciée au groupe ar­mé la louait ou avait un rôle non com­bat­tant (tra­vaillant pour la lo­gis­tique, l’ad­mi­nis­tra­tif, le fi­nan­ce­ment, etc.).

Les pro­ces­sus de « désar­me­ment » n’en­traî­ne­raient donc pas sys­té­ma­ti­que­ment une baisse du nombre d’armes en cir­cu­la­tion… Comment ex­pli­quer ce pa­ra­doxe ? Ef­fec­ti­ve­ment. Je di­rais qu’il y a trois grandes sé­ries de fac­teurs ex­pli­ca­tifs.

Le pre­mier vo­let est tech­nique, lié spé­ci­fi­que­ment aux armes et à leur cir­cu­la­tion. Tout d’abord, les armes sont ré­cu­pé­rées plu­tôt que dé­truites, no­tam­ment parce que l’ar­mée of­fi­cielle du pays n’en a elle-même pas as­sez et sou­haite donc ré­cu­pé­rer celles qui ont été col­lec­tées. On trouve de plus en plus sou­vent à proxi­mi­té des zones de conflit des pro­duc­tions d’armes et de mu­ni­tions lo­cales peu chères. En outre, il y a une mul­ti­pli­ca­tion des pays pro­duc­teurs d’armes émer­gents (dans cette ca­té­go­rie, le SI­PRI classe par exemple le Bré­sil, la Tur­quie, l’Inde, la Co­rée du Sud…). Et quoi qu’il en soit, les armes durent long­temps : j’ai vu des armes des an­nées 1950 tou­jours en ser­vice ! En­fin, dans les pre­miers pro­ces­sus DDR, on ap­pli­quait le prin­cipe « cash for guns », c’est-à-dire que l’on don­nait de l’argent en échange de l’arme, sou­vent de mau­vaise fac­ture… argent qui pou­vait ser­vir à ra­che­ter d’autres armes ! Le deuxième vo­let a trait aux ques­tions éco­no­miques. Pour que les gens se ré­in­sèrent, il faut qu’ils aient des al­ter­na­tives éco­no­miques. Or le plus sou­vent, lors­qu’un pays sort d’un conflit, les po­pu­la­tions sont beau­coup plus pauvres qu’avant. Donc si l’on veut que les com­bat­tants ar­rêtent de prendre les armes, il faut aus­si qu’ils trouvent une al­ter­na­tive pour vivre. Ce­la ne se fait pas en six mois. Il y a un dé­ca­lage entre le pro­ces­sus de ré­in­té­gra­tion et la re­lance éco­no­mique d’un pays post-conflit, qui prend des an­nées. Dans l’in­ter­valle, le com­bat­tant doit pou­voir sub­ve­nir à ses be­soins. Et s’il n’y par­vient pas, il risque de re­prendre les armes. Il y a une ré­flexion à me­ner là-des­sus (nous y re­vien­drons). Le troi­sième vo­let est quant à lui po­li­tique. La ré­ponse in­ter­na­tio­nale dans les pays post-conflit est de li­bé­ra­li­ser la po­li­tique ; sou­vent, des élec­tions se­ront or­ga­ni­sées. Mais, sou­vent, les per­son­na­li­tés po­li­tiques qui émergent sont d’an­ciens chefs de ré­bel­lions ou de groupes ar­més. Ce sont des gens pour les­quels le contrôle d’un groupe de com­bat­tants ar­més était un atout de né­go­cia­tion. Ar­ri­vés à la tête de l’État, ils ont donc ten­dance à per­pé­tuer leur mode de gou­ver­nance en met­tant sur pied des « sé­cu­ri­to­cra­ties », c’est-à-dire des ré­gimes où les ins­ti­tu­tions sé­cu­ri­taires contrôlent di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment la sphère po­li­tique, voire le sec­teur éco­no­mique. Une étude sur les ré­sul­tats des in­ter­ven­tions de pea­ce­ma­king des Na­tions Unies dans les an­nées 2000 (2) a ain­si mon­tré que sur une pé­riode de dix ans, dans 72 % des si­tua­tions post-conflit, ont émer­gé des sys­tèmes non pas dé­mo­cra­tiques, mais au­to­ri­taires, dans les­quels le rôle de l’ar­mée est beau­coup plus large que dans nos dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales. Il se rap­proche plu­tôt du mo­dèle d’« ar­mée dé­ve­lop­pe­men­tale », par­ti­ci­pant éco­no­mi­que­ment au re­dres­se­ment du pays, tel que l’on peut le trou­ver dans cer­tains pays d’Asie, du Moyen-Orient et en Afrique. Dans ce type d’État, même si l’on es­saie d’ob­te­nir la trans­pa­rence des comptes na­tio­naux, le se­cret-dé­fense sur le com­merce des armes est sou­vent le der­nier bas­tion, qui ali­mente les caisses noires de sys­tèmes po­li­tiques par­fois cor­rom­pus. Sur ce mar­ché peu trans­pa­rent, d’autres tran­sac­tions fi­nan­cières dou­teuses per­mettent d’ache­ter des armes qui vont ai­der au main­tien d’un ré­gime sou­vent néo-pa­tri­mo­nial (ndlr, c’est-à-dire dans le­quel les dif­fé­rents sec­teurs de l’État sont mis au ser­vice de l’en­ri­chis­se­ment du di­ri­geant et/ou du groupe di­ri­geant le pays). C’est ain­si que le mar­ché des armes fi­nit par se dé­ve­lop­per dans des zones qui sont cen­sé­ment en si­tua­tion de sor­tie de conflit.

Comment les pro­ces­sus DDR s’in­tègrent-ils à une stra­té­gie plus glo­bale de contrôle des armes ?

Il faut bien com­prendre que ce sont les pays concer­nés qui dé­cident de leur pro­ces­sus DDR, sou­vent dans le cadre d’un ac­cord entre pays, et non la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui gè­re­rait l’uti­li­sa­tion des armes dans un pays en ver­tu d’un « mas­ter plan ». Le pays doit s’ap­pro­prier le pro­ces­sus, même si cette lo­gique at­teint ra­pi­de­ment ses li­mites dans la me­sure où un fi­nan­ce­ment in­ter­na­tio­nal est sou­vent né­ces­saire dans le cadre d’un pro­ces­sus DDR.

Pour ce qui est d’une stra­té­gie plus glo­bale, au ni­veau in­ter­na­tio­nal, un ou­tillage ins­ti­tu­tion­nel adap­té fait dé­faut. L’en­re­gis­tre­ment des armes dans une base de don­nées au ni­veau

On peut se de­man­der dans quelle me­sure il est réa­liste de ten­ter de désar­mer, et s’il ne se­rait pas plus ju­di­cieux de dé­ve­lop­per des mé­ca­nismes de contrôle de l’uti­li­sa­tion des armes.

in­ter­na­tio­nal est très dif­fi­cile à réa­li­ser, car, pour bon nombre d’États, l’achat et la vente des armes fait par­tie du « se­cret-dé­fense ». Au­jourd’hui, le tra­çage des armes reste très com­plexe, d’au­tant plus que les guerres se font sou­vent avec de grandes quan­ti­tés d’armes à très bas coût, qui peuvent être dé­vas­ta­trices, comme du­rant la pre­mière guerre mon­diale afri­caine. Une AK-47 (ka­lach­ni­kov) coû­tait 50-60 dol­lars. Les pe­tites gre­nades va­laient 50 cen­times, soit moins cher qu’une bière dans cer­tains pays des Grands Lacs. Plus ré­cem­ment, on sait que les stocks li­byens ont inon­dé tous les pays du Sahel après la chute de Kadha­fi. Ces armes peuvent être ven­dues, re­ven­dues, et trans­fé­rées avec les com­bat­tants… Comment en suivre la piste ?

En­suite, dans le cas idéal où les pays en conflit font l’ob­jet d’un em­bar­go sur les armes de la part des Na­tions Unies, les ou­tils de res­tric­tion des flux fi­nan­ciers manquent. En ma­tière de blan­chi­ment d’argent, le Groupe d’ac­tion fi­nan­cière (GA­FI), ins­tau­ré par le G7 en 1989, a émis des règles aux­quelles la ma­jo­ri­té des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières mon­diales se plient, bien qu’il ne s’agisse pas de textes ju­ri­di­que­ment contrai­gnants. Par la suite, ce sys­tème de « lignes de con­duite » a été élar­gi au fi­nan­ce­ment de la pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire et du ter­ro­risme. En re­vanche, mal­gré l’ap­pel à la « bonne di­li­gence » (3) des opé­ra­teurs éco­no­miques, il ne s’ap­plique tou­jours pas pour les trans­ferts fi­nan­ciers liés aux res­sources na­tu­relles per­met­tant l’achat d’armes dans des pays en guerre où ont lieu des abus mas­sifs à l’égard des po­pu­la­tions (« mi­né­raux de sang »). Même dans le cas d’un em­bar­go sur les armes pro­non­cé par les Na­tions Unies, les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières peuvent faire va­loir que rien ne les oblige à blo­quer les trans­ferts tant que les opé­ra­teurs fi­nan­ciers ne sont pas ex­pres­sé­ment lis­tés par les Na­tions Unies.

En post-conflit, on passe en quelque sorte de la ques­tion « qui arme qui ? » à la ques­tion « qui désarme qui ? », tout aus­si dé­ter­mi­nante pour l’is­sue de la crise. Quels ont été les dif­fé­rents cas de fi­gure au cours du pro­ces­sus de DDR in­ter­ve­nu dans les Grands Lacs à la suite de la deuxième guerre du Con­go ?

S’il y a un vain­queur, c’est sou­vent lui qui dé­cide, comme pour le Rwan­da. S’il y a un ac­cord de paix, les dif­fé­rentes par­ties vont de­voir s’en­tendre. Les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales et les bi­la­té­raux peuvent don­ner leur ex­per­tise éga­le­ment, ce qui n’est pas sans po­ser de pro­blèmes. Vous pou­vez avoir des ex­perts in­ter­na­tio­naux de dif­fé­rents pays avec des idéo­lo­gies mi­li­ta­ro-sé­cu­ri­taires très dif­fé­rentes, avec des concep­tions di­ver­gentes de la ges­tion des armes et du rôle des com­bat­tants/forces ar­mées. Il n’y a pas une idéo­lo­gie unique de ce que pour­rait être un pays post-conflit en ma­tière sé­cu­ri­taire et de ges­tion des armes. Alors que l’Est de la RDC n’est tou­jours pas pa­ci­fié vingt ans après, quelles sont les prin­ci­pales le­çons du pro­gramme de DDR des Grands Lacs – le plus vaste pro­gramme ré­gio­nal ja­mais mis en oeuvre ?

Se­lon moi, le Mul­ti-Coun­try De­mo­bi­li­za­tion and Rein­te­gra­tion Pro­gram (MDRP), ain­si qu’il est nom­mé, a per­mis de faire émer­ger un cer­tain nombre de ques­tions que l’on doit se po­ser et aux­quelles il convient d’ap­por­ter des ré­ponses spé­ci­fiques, car nous nous heur­tons de­puis des an­nées aux mêmes dif­fi­cul­tés.

Au ni­veau na­tio­nal, on peut se de­man­der dans quelle me­sure il est réa­liste de ten­ter de désar­mer, et s’il ne se­rait pas plus ju­di­cieux de dé­ve­lop­per des mé­ca­nismes de contrôle de l’uti­li­sa­tion des armes. Dans le do­maine des ou­tils de contrôle in­ter­na­tio­naux, j’en ai dé­jà par­lé, on peut se de­man­der si le GA­FI ne de­vrait pas ajou­ter une re­com­man­da­tion spé­ciale sur les flux fi­nan­ciers vi­sant l’achat ou le trans­fert d’armes et de mi­né­raux liés à des vio­la­tions mas­sives des droits de l’homme. On peut aus­si se de­man­der comment bâ­tir réel­le­ment un re­gistre mon­dial des armes mal­gré le « se­cret-dé­fense » qui lui est sou­vent op­po­sé.

Une autre ques­tion pour­rait être : Comment em­pê­cher la cir­cu­la­tion des armes entre les pays ? Les pays en conflit dans une zone sont ra­re­ment les seuls à être dans cette si­tua­tion. On parle ain­si de « com­plexe sé­cu­ri­taire » quand ce sont des ré­gions en­tières qui connaissent des si­tua­tions par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles : l’in­sta­bi­li­té du voi­sin vous dé­sta­bi­lise aus­si, comme ce fut le cas dans la ré­gion du fleuve Ma­no, entre Li­bé­ria, Sier­ra Leone et Côte d’Ivoire au mi­lieu des an­nées 2000. Cer­tains pas­saient d’un pays à l’autre, soit pour évi­ter les conflits, soit pour pro­fi­ter de plu­sieurs pro­ces­sus de dé­mo­bi­li­sa­tion. Bien que, pour évi­ter la ré­pé­ti­tion de ce phé­no­mène, la ré­gion des Grands Lacs ait fait l’ob­jet d’un vaste pro­gramme ré­gio­nal, si­mul­ta­né­ment dans sept pays, on a pu consta­ter sur le ter­rain que les armes res­taient en cir­cu­la­tion.

Sou­vent, les per­son­na­li­tés po­li­tiques qui émergent sont d’an­ciens chefs de ré­bel­lions ou de groupes ar­més.

Une ré­flexion de­vrait cer­tai­ne­ment aus­si être me­née sur le mo­dèle un peu « stan­dard » que l’on uti­lise, consis­tant à faire une ré­forme de la sé­cu­ri­té en pa­ral­lèle du pro­ces­sus de DDR. La ré­in­té­gra­tion des an­ciens com­bat­tants fonc­tionne pour le mo­ment sur un mo­dèle très oc­ci­den­tal : soit on est dans l’ar­mée, soit on est ci­vil. Or, dans beau­coup de pays qui ont été en conflit, nous l’avons vu, les ac­teurs po­li­tiques étaient pré­cé­dem­ment des ac­teurs mi­li­taires ou sé­cu­ri­taires, dont une ma­jo­ri­té a été for­mée par des mo­dèles non oc­ci­den­taux. Au Con­go par exemple, le chef de l’État, Jo­seph Ka­bi­la, qui au­rait été for­mé en Chine, sem­blait fa­vo­ri­ser une ar­mée « dé­ve­lop­pe­men­tale » ins­pi­rée du mo­dèle asia­tique, qui in­ter­vien­drait pour les tra­vaux des champs, la re­cons­truc­tion d’in­fra­struc­tures, etc. Ce mo­dèle offre l’avan­tage d’uti­li­ser des hommes jeunes à des fins ci­viles, plu­tôt que de les re­lâ­cher dans la na­ture après une ré­in­ser­tion sou­vent as­sez courte. Le désa­van­tage, c’est le risque que l’ar­mée ne de­vienne un État dans l’État. Je ne dis pas qu’il faille choi­sir un mo­dèle plu­tôt que l’autre, mais un hy­bride. Or, pour le mo­ment, il n’y a au­cune ré­flexion au ni­veau in­ter­na­tio­nal sur des al­ter­na­tives au DDR ac­tuel, qui a pour­tant mon­tré ses li­mites. Et ce, alors même que le plus grand contri­bu­teur en termes de troupes aux opé­ra­tions de paix par­mi les membres per­ma­nents du Conseil de Sé­cu­ri­té est un pays non oc­ci­den­tal : la Chine.

En­fin, il convient de s’in­ter­ro­ger sur la re­con­ver­sion que l’on peut of­frir aux com­bat­tants et re­cher­cher comment elle peut être ef­fi­cace en évi­tant les ef­fets pervers comme dans le cas du sys­tème « cash for guns ». Dans ce do­maine, il fau­drait éga­le­ment abor­der les pro­blèmes spé­ci­fiques po­sés par les femmes et les en­fants. La part des moins de 25 ans est très im­por­tante dans beau­coup de pays afri­cains en conflit, par­fois les trois quarts de la po­pu­la­tion. Par consé­quent, les com­bat­tants sont en grande par­tie des ado­les­cents qui ne sont pas al­lés à l’école et n’ont au­cune for­ma­tion. Il est d’au­tant plus dif­fi­cile de trou­ver des moyens de ré­in­ser­tion pour ce type de pu­blic. Sans so­lu­tion de sub­sis­tance, les jeunes se re­cyclent d’un groupe ar­mé à un autre. C’est pour­quoi il est urgent de me­ner une ré­flexion sur le DDR.

De ce fait, la fai­blesse prin­ci­pale de ces pro­grammes ne ré­side-t-elle pas dans leur dif­fi­cile fi­nan­ce­ment, quand les in­té­rêts éco­no­miques sont tels que des opé­ra­teurs mi­niers s’al­lient avec des mi­lices (no­tam­ment en leur four­nis­sant des armes) pour s’as­su­rer l’ac­cès aux ri­chesses lo­cales ?

Je vous re­joins sur le fait que la ques­tion du fi­nan­ce­ment de ces pro­grammes doit aus­si être po­sée, bien évi­dem­ment. Un pro­ces­sus de désar­me­ment coûte très cher à mettre en oeuvre. Dans la réa­li­té, soit le pays a les moyens de le fi­nan­cer seul, soit des dis­cus­sions vont être lan­cées avec des do­na­teurs (Banque mon­diale, pays do­na­teurs…). Dans la ré­gion des Grands Lacs, les sommes né­ces­saires étaient telles qu’au­cun do­na­teur seul n’au­rait pu gé­né­rer les fonds re­quis. Les fonds ve­naient donc à la fois de do­na­teurs bi­la­té­raux et mul­ti­la­té­raux…

Ce­pen­dant, il faut évi­ter de stig­ma­ti­ser les opé­ra­teurs mi­niers en gé­né­ral ; cer­tains sont plus re­com­man­dables que d’autres. Et dans beau­coup de pays post-conflit, ils sont vrai­ment la clé du dé­ve­lop­pe­ment. Donc, la der­nière chose que l’on sou­haite, c’est que ces opé­ra­teurs s’en aillent. Mais il faut cer­tai­ne­ment ré­flé­chir à la fa­çon de les en­cou­ra­ger à adop­ter un meilleur com­por­te­ment. Or, jus­te­ment, toute une sé­rie de me­sures a été mise en oeuvre, no­tam­ment au tra­vers des Na­tions Unies, pour im­po­ser la tra­ça­bi­li­té des mi­ne­rais (« bonne di­li­gence ») et ain­si pou­voir vé­ri­fier que leur pro­duc­tion n’a au­cun lien avec des groupes ar­més. Ce­la ne peut fonc­tion­ner que si c’est ins­tau­ré à l’échelle glo­bale. Si l’on exige cette tra­ça­bi­li­té dans cer­taines zones et pas dans d’autres, ce­la va pé­na­li­ser da­van­tage les pre­mières, car les en­tre­prises vont avoir ten­dance à évi­ter les pays où la me­sure est en vi­gueur, qui gé­nère pour elles un sur­coût.

Pour ce qui concerne la four­ni­ture d’armes dans le cas que vous évo­quez, on en re­vient tou­jours à la ques­tion, es­sen­tielle pour moi, de la mise en place d’un cadre per­met­tant d’em­pê­cher le fi­nan­ce­ment des trans­ferts d’armes via les bé­né­fices du com­merce des res­sources na­tu­relles liés à des abus mas­sifs à l’égard de la po­pu­la­tion en cas d’em­bar­go de l’ONU, au tra­vers du GA­FI.

Un pro­ces­sus de désar­me­ment coûte très cher à mettre en oeuvre et si per­sonne ne vient le fi­nan­cer, l’ef­fort est vain.

Pho­to ci-des­sus : Le 14 mars 2018, un ins­truc­teur de l’ar­mée ré­gu­lière cen­tra­fri­caine forme d’an­ciens mi­li­ciens dé­mo­bi­li­sés de groupes ar­més. Lan­cé of­fi­ciel­le­ment à Ban­gui en août 2018, le pro­jet pi­lote du pro­gramme DDR (désar­me­ment, dé­mo­bi­li­sa­tion et ré­in­té­gra­tion) vise à ré­in­sé­rer les ex-com­bat­tants dans la vie ci­vile et mi­li­taire. Le pro­ces­sus de DDR fait dé­sor­mais par­tie in­té­grante des ef­forts de conso­li­da­tion de la paix après un conflit et oc­cupe une large place dans les man­dats confiés aux opé­ra­tions de main­tien de la paix au cours des vingt der­nières an­nées. (© AFP/Florent Vergnes)

Pho­to ci-des­sus : Le 20 no­vembre 2013 est or­ga­ni­sée à Go­ma, au NordKi­vu (RDC), une cé­ré­mo­nie pour mar­quer la des­truc­tion d’un stock de 926 armes et de 38 801 mu­ni­tions col­lec­tées au­près des dif­fé­rents groupes ar­més de la ré­gion. (© Syl­vain Liech­ti)

Pho­to ci-contre : Le 28 no­vembre 2006, dans le Nord-Ouest de la RDC, des mi­li­ciens de la Force de ré­sis­tance pa­trio­tique de l’Itu­ri (FR­PI) par­ti­cipent à un exer­cice de DDR avec des Casques bleus de la MO­NUC. (© UN/ Mar­tine Per­ret)

Pho­to ci-contre : Le 10 juin 2009, un stock d’AK-47 ap­par­te­nant à l’Ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion du Sou­dan est brû­lé par les Casques bleus de la MI­NUS (Mis­sion des Na­tions Unies au Sou­dan) dans le cadre d’un pro­ces­sus de DDR. (© UN/ Tim McKul­ka)

Pour al­ler plus loinCa­ty Clé­ment, Th­ree Di­men­sio­nal Chess:The po­li­tics of DRC’s De­mo­bi­li­za­tion Pro­gramme, Ge­nève, dis­po­nible sur de­mande : https://www. aca­de­mia.edu/9625004/ The_Po­li­tics_of_ De­mo­bi­li­za­tion

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