Le Su­ri­name, un État aty­pique d’Amé­rique du Sud entre Ama­zo­nie, Ca­raïbes… et France

En butte à de nom­breux pro­blèmes fron­ta­liers, po­li­tiques et éco­no­miques, le Su­ri­name cherche à di­ver­si­fier ses par­te­naires ré­gio­naux, et compte pour ce­la sur ses ori­gines mul­tiples et une si­tua­tion d’in­ter­face en­core peu ex­ploi­tée.

Diplomatie - - Sommaire - Par Sté­phane Gran­ger, doc­teur en géo­gra­phie (Uni­ver­si­té de Pa­ris 3), cher­cheur as­so­cié à l’Ob­ser­va­toire Hom­mesMi­lieux Oya­pock (CNRS, Cayenne).

Plus pe­tit État d’Amé­rique du Sud (163 821 km2), si­tué sur la côte sep­ten­trio­nale du conti­nent, le Su­ri­name, qui par­tage avec la Guyane la deuxième plus grande fron­tière ter­restre de France (520 km), est un État en­core mal connu, iso­lé entre Ama­zo­nie et Ca­raïbes.

Un pe­tit État aty­pique et iso­lé en Amé­rique du Sud

Si son mi­lieu na­tu­rel équa­to­rial, à la bio­di­ver­si­té re­mar­quable, le rat­tache au monde ama­zo­nien par la pré­sence de la grande fo­rêt cou­vrant plus de 90 % de sa sur­face mal­gré les dé­boi­se­ments ré­cents im­pu­tés à un or­paillage fré­quem­ment illé­gal, son his­toire et ses ori­gines en font un État peut-être plus ca­raïbe que sud-amé­ri­cain par les ca­rac­té­ris­tiques de sa co­lo­ni­sa­tion et de son peu­ple­ment. An­cienne co­lo­nie néer­lan­daise in­dé­pen­dante de­puis 1975, le Su­ri­name a su­bi du XVIIe au XIXe siècle le sys­tème des plan­ta­tions es­cla­va­gistes dé­non­cé par Vol­taire dans Can­dide et qui fait qu’une grande par­tie de ses 566 756 ha­bi­tants est afro-des­cen­dante. Le pays com­prend éga­le­ment, outre une po­pu­la­tion au­toch­tone, des com­mu­nau­tés ori­gi­naires d’Inde, de Chine et, du fait du co­lo­ni­sa­teur com­mun, d’In­do­né­sie, le rat­ta­chant da­van­tage cultu­rel­le­ment au monde ca­ri­béen, qui a connu une his­toire et des peu­ple­ments re­la­ti­ve­ment si­mi­laires.

Mais cette di­ver­si­té eth­nique et re­li­gieuse comme une in­dé­pen­dance tar­dive ont en­tra­vé le dé­ve­lop­pe­ment d’une co­hé­sion na­tio­nale, dont la re­la­tive ab­sence a été la source d’une grande pé­riode d’in­sta­bi­li­té pour le jeune État : cinq ans après une in­dé­pen­dance pour­tant bien né­go­ciée sur­ve­nait un coup

d’État mi­li­taire « pro­gres­siste » à l’ins­ti­ga­tion de jeunes of­fi­ciers de l’ar­mée en 1980, di­ri­gés par le lieu­te­nant-co­lo­nel De­si­ré (dit De­si) Bou­terse. Les an­nées de troubles qui s’en­sui­virent don­nèrent lieu à des me­naces d’in­ter­ven­tions mi­li­taires de la part des États-Unis et du Bré­sil, pré­oc­cu­pés par l’orien­ta­tion tiers-mon­diste et « non ali­gnée » du jeune État et son rap­pro­che­ment avec Cu­ba, la Gre­nade et la Li­bye du co­lo­nel Kadha­fi dans ce qu’ils consi­dé­raient comme leur zone d’in­fluence. En 1986 écla­tait une guerre ci­vile à ca­rac­tère eth­nique, op­po­sant des Noirs mar­rons ou Bu­shi­nenge de l’Est du pays, or­ga­ni­sés en Jungle Com­man­dos di­ri­gés par Ron­nie Bruns­wijk, an­cien al­lié de Bou­terse, à l’ar­mée is­sue de la ma­jo­ri­té créole (1) du lit­to­ral. Un mas­sacre com­mis par l’ar­mée su­ri­na­mienne dans l’Est du pays en 1986 pro­vo­qua la fuite d’en­vi­ron 10 000 Bu­shi­nenge vers la Guyane, im­pli­quant la France dans ce conflit en ap­pa­rence loin­tain. C’est d’ailleurs à Kou­rou, en Guyane, que furent si­gnés les ac­cords de paix de 1989. Mais la guerre ne ces­sa réel­le­ment qu’avec le re­tour de la démocratie en 1991, contrai­gnant Bou­terse à la dé­mis­sion l’an­née sui­vante. Ce­lui-ci re­vint pour­tant dé­mo­cra­ti­que­ment au pou­voir comme pré­sident de la Ré­pu­blique en 2010, élu sur un pro­gramme so­cial par le Par­le­ment à la suite de la vic­toire aux élec­tions lé­gis­la­tives de la coa­li­tion qu’il di­ri­geait, et d’ailleurs sou­te­nue à ce mo­ment par son an­cien en­ne­mi Ron­nie Bruns­wijk. Condam­né par un tri­bu­nal néer­lan­dais à onze ans de pri­son en 1999 pour tra­fic de drogue, il fait l’ob­jet d’un man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal et ne peut sor­tir du pays, ce qui n’a pas em­pê­ché sa ré­élec­tion en 2015. En outre, bien qu’il soit en fonc­tion, De­si Bou­terse ré­pond ac­tuel­le­ment de­vant la jus­tice su­ri­na­mienne de la mort de 15 op­po­sants et jour­na­listes, qui au­raient été as­sas­si­nés sur son ordre en 1982. In­cul­pé avant son élec­tion et al­lé­guant de son im­mu­ni­té en tant que pré­sident de la Ré­pu­blique, il at­tend le ju­ge­ment im­mi­nent de la Cour mar­tiale qui risque de le condam­ner à 20 ans de pri­son, sans plus cher­cher ce­pen­dant à en­tra­ver la jus­tice.

Mais la dé­ci­sion de cette cour, ayant pas­sé outre une loi d’am­nis­tie vo­tée par le Par­le­ment, car le pro­cès était dé­jà en cours, pro­voque une crise consti­tu­tion­nelle, qui vient s’ajou­ter à une grave crise éco­no­mique. Celle-ci est due no­tam­ment à une baisse des cours des ma­tières pre­mières (or, bauxite, pé­trole) dont le Su­ri­name est for­te­ment dé­pen­dant (80 % des ex­por­ta­tions, 30 % du PIB) (2), alors que l’in­sé­cu­ri­té chro­nique et les tra­fics en tous genres nuisent à l’éco­no­mie lé­gale, et no­tam­ment au tou­risme, qui est l’autre grand sec­teur d’ac­ti­vi­té. En dé­pit de pé­riodes de crois­sance ponc­tuelles, ces dif­fi­cul­tés éco­no­miques re­montent à la fin de l’aide de l’an­cienne mé­tro­pole néer­lan­daise après le coup d’État, qui contri­buait pour en­vi­ron 10 % du PIB et avait per­mis au Su­ri­name de jouir d’une re­la­tive pros­pé­ri­té pen­dant les pre­mières an­nées de son in­dé­pen­dance mal­gré le dé­part d’une grande par­tie de sa main-d’oeuvre qua­li­fiée pour les Pays-Bas. Dé­sor­mais, sa po­pu­la­tion ne se trouve plus qu’au 97e rang (sur 188) pour l’in­di­ca­teur de dé­ve­lop­pe­ment hu­main (IDH, 2015) (4).

Aus­si, de­puis 2015, les ma­ni­fes­ta­tions se mul­ti­plient contre la ré­ces­sion, l’in­fla­tion et les me­sures éco­no­miques du gou­ver­ne­ment sou­vent de­man­dées par le FMI, comme la hausse des prix de l’éner­gie, de l’eau et de l’élec­tri­ci­té. Les ar­res­ta­tions qui s’en­suivent choquent d’au­tant plus que Bou­terse avait joué sur son image d’homme du peuple com­pre­nant ses pré­oc­cu­pa­tions. En outre, le FMI a sus­pen­du tem­po­rai­re­ment son aide en 2016, al­lé­guant une mau­vaise gou­ver­nance de la part de l’État su­ri­na­mien, sui­vi en 2017 par les banques com­mer­ciales du pays. De fait, alors que l’éco­no­mie in­for­melle est éva­luée à 30 % du PIB, di­verses sources (5) es­timent la part des tra­fics et du blan­chi­ment d’argent entre 14 % et 30 %, d’où une ré­pu­ta­tion bien éta­blie de « nar­co-État » cor­rom­pu dé­non­cé par plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales.

Cet iso­le­ment, tant po­li­tique que lin­guis­tique (le néer­lan­dais dans la ré­gion n’est par­lé que dans quelques îles des An­tilles tou­jours dé­pen­dantes des Pays-Bas), est en outre ren­for­cé par un iso­le­ment géo­gra­phique is­su des ri­va­li­tés co­lo­niales et des dif­fi­cul­tés d’ac­cès à l’in­té­rieur par ailleurs très peu peu­plé : prin­ci­pal maillon d’une in­fra­struc­ture rou­tière li­mi­tée et fré­quem­ment non as­phal­tée, une route lit­to­rale le tra­verse et le re­lie à ses deux voi­sins, le Guya­na et la Guyane fran­çaise, mais in­com­plè­te­ment, car l’ab­sence de ponts im­pose l’usage de bacs ou de ca­nots pour tra­ver­ser la fron­tière, alors que celle qui la double plus au sud de­puis Pa­ra­ma­ri­bo n’est pas pro­lon­gée du cô­té guya­nien. En­fin, in­té­gré de­puis 1995 au mar­ché com­mun des Ca­raïbes, le CA­RI­COM, ses re­la­tions avec les États concer­nés sont as­sez faibles du fait de pro­duc­tions plus concur­ren­tielles que com­plé­men­taires. Sans comp­ter les dif­fé­rends fron­ta­liers qu’il connaît en­core avec ses deux voi­sins

Si son mi­lieu na­tu­rel équa­to­rial le rat­tache au monde ama­zo­nien, son his­toire et ses ori­gines en font un État peut-être plus ca­raïbe que sud-amé­ri­cain par les ca­rac­té­ris­tiques de sa co­lo­ni­sa­tion et de son peu­ple­ment.

im­mé­diats pré­cé­dem­ment men­tion­nés, qui en­travent une in­té­gra­tion ré­gio­nale pour­tant né­ces­saire.

Des pro­blèmes fron­ta­liers ré­cur­rents

En ef­fet, seuls ter­ri­toires non ibé­riques du sous-conti­nent su­da­mé­ri­cain, les « Trois Guyanes » (fran­çaise, néer­lan­daise de­ve­nue Su­ri­name en 1975 et bri­tan­nique de­ve­nue Guya­na en 1966) ont connu de­puis la co­lo­ni­sa­tion eu­ro­péenne au XVIIe siècle de nom­breux conflits et in­va­sions qui font que leurs fron­tières ac­tuelles sont tou­jours l’ob­jet de contes­ta­tions, d’au­tant plus qu’elles concernent des zones par­ti­cu­liè­re­ment riches en res­sources na­tu­relles. En outre, les fron­tières entre les dif­fé­rents États du pla­teau des Guyanes (Vé­né­zué­la-Guya­na, Guya­naSu­ri­name, Su­ri­name-Guyane et Guyane-Bré­sil), obéis­sant à des lo­giques co­lo­niales, ont été sys­té­ma­ti­que­ment fixées sur des fleuves au nom de la théo­rie bien eu­ro­péenne des fron­tières « na­tu­relles », alors que ces fleuves, orien­tés se­lon un axe sud­nord, consti­tuent au contraire des voies de com­mu­ni­ca­tion pour les peuples au­toch­tones et bu­shi­nenge, les li­mites de leur peu­ple­ment étant per­pen­di­cu­laires, sur un axe ouest-est.

Alors que l’éco­no­mie in­for­melle est éva­luée à 30 % du PIB, di­verses sources es­timent la part des tra­fics et du blan­chi­ment d’argent entre 14 % et 30 %, d’où une ré­pu­ta­tion bien éta­blie de « nar­coÉ­tat » cor­rom­pu dé­non­cé par plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales.

Con­quise par les Pays-Bas en 1613, la Guyane néer­lan­daise se dé­ve­lop­pa sur­tout après l’ex­pul­sion des Hol­lan­dais du Bré­sil en 1654. Mais les ri­va­li­tés avec la France et prin­ci­pa­le­ment l’An­gle­terre la firent oc­cu­per par cette der­nière de 1796 à 1816, qui en conser­va la par­tie sud-ouest, si bien qu’une par­tie de l’ac­tuelle fron­tière sur le fleuve Co­ren­tyne fait tou­jours l’ob­jet d’une contes­ta­tion avec la Ré­pu­blique du Guya­na, hé­ri­tière de la Guyane bri­tan­nique. De­puis les an­nées 1990, le Su­ri­name in­tègre cette ré­gion re­ven­di­quée, d’en­vi­ron 6000 km2, peu­plée d’en­vi­ron 5000 per­sonnes et riche en res­sources na­tu­relles, dans ses cartes of­fi­cielles, ce qui conti­nue de pro­vo­quer des ten­sions avec le voi­sin guya­nien alors même que ces deux États ap­par­tiennent à des or­ga­nismes com­muns comme le CA­RI­COM dé­jà évo­qué, l’As­so­cia­tion des États de la Ca­raïbe (AEC), mais aus­si l’Or­ga­ni­sa­tion du trai­té de co­opé­ra­tion ama­zo­nien (OT­CA). Ce li­tige n’est ac­tuel­le­ment tou­jours pas ré­so­lu, con­trai­re­ment à ce­lui concer­nant leur fron­tière ma­ri­time, dé­li­mi­tant deux ZEE par­ti­cu­liè­re­ment riches en res­sources ha­lieu­tiques et sur­tout pé­tro­lières, pour le­quel le Guya­na a ob­te­nu gain de cause de­vant le tri­bu­nal in­ter­na­tio­nal de La Haye en 2007. Aus­si, mal­gré leur ap­par­te­nance à des or­ga­ni­sa­tions ré­gio­nales com­munes, leurs re­la­tions res­tent-elles en­core as­sez froides, comme l’a mon­tré en 2017 un li­tige sur l’ex­ploi­ta­tion du bac trans­fron­ta­lier sur le fleuve Co­ren­tyne.

À l’autre bout du pays, le conflit avec la France concerne là en­core un af­fluent d’un fleuve fron­ta­lier et une li­mite d’eaux territoriales. Mal­gré une is­sue fa­vo­rable aux Pays-Bas en 1891 lors d’un pre­mier li­tige ar­bi­tré par le tsar de Rus­sie, ceux-ci ren­ché­ris­saient en ré­cla­mant comme fron­tière à la France un nou­veau col­lec­teur plus à leur avan­tage, au sud, dans une zone riche en or. Le Su­ri­name hé­ri­tait de la re­ven­di­ca­tion à son in­dé­pen­dance, et la ré­gion contes­tée, d’en­vi­ron 3000 km2 mais dé­pour­vue de peu­ple­ment, bien qu’elle fasse of­fi­ciel­le­ment par­tie de la Guyane fran­çaise, fi­gure comme su­ri­na­mienne sur les cartes de ce pays. Le pro­blème n’est tou­jours pas ré­glé à l’heure ac­tuelle, même s’il semble que le pré­sident Bou­terse soit prêt à lâ­cher du lest en échange d’un sou­tien et d’une aide fi­nan­cière de la France, qui lui offre éga­le­ment une fron­tière eu­ro­péenne à tra­vers la Guyane.

Aus­si, l’autre li­tige, concer­nant les li­mites des eaux territoriales fran­çaises et su­ri­na­miennes de­puis l’es­tuaire du Ma­ro­ni, fac­teur de fric­tion du fait des fré­quents ar­rai­son­ne­ments de na­vires de pêche su­ri­na­miens par la Ma­rine na­tio­nale dans la zone contes­tée, fut-il ré­glé sans contre­par­ties of­fi­cielles en no­vembre 2017. Mais en­tre­temps, le Su­ri­name avait ob­te­nu plu­sieurs aides fi­nan­cières de l’Agence fran­çaise de dé­ve­lop­pe­ment (AFD), qui l’a ins­crit dans ses zones de so­li­da­ri­té prio­ri­taire, et avait si­gné plu­sieurs ac­cords de co­opé­ra­tion ré­gio­nale avec la Guyane, no­tam­ment dans le cadre de la po­li­tique com­mu­nau­taire eu­ro­péenne de co­opé­ra­tion trans­fron­ta­lière. Le pré­sident Bou­terse pro­pose même la construc­tion d’un pont bi­na­tio­nal sur le Ma­ro­ni, à l’ins­tar de ce­lui, ré­cem­ment inau­gu­ré, re­liant la Guyane au Bré­sil. L’ac­cord de no­vembre 2017 per­met éga­le­ment aux gen­darmes fran­çais et su­ri­na­miens

de s’ac­com­pa­gner mu­tuel­le­ment, en uni­forme et ar­més, sur une dis­tance de deux ki­lo­mètres de part et d’autre de la fron­tière. Ces conces­sions sur sa sou­ve­rai­ne­té, réelle ou re­ven­di­quée, dans des zones riches en res­sources na­tu­relles, ont en­té­ri­né une nou­velle rup­ture avec Ron­nie Bruns­wijk, l’homme fort de la ré­gion, et semblent mon­trer les bonnes dis­po­si­tions du pré­sident su­ri­na­mien à l’égard de la France.

Mais la fron­tière du Ma­ro­ni, ré­gion trans­fron­ta­lière in­for­melle par les nom­breux échanges illi­cites qui s’y pra­tiquent entre Su­ri­name et Guyane, est éga­le­ment un lieu de pas­sage pour l’im­mi­gra­tion haï­tienne vers la Guyane. En ef­fet, le fleuve Ma­ro­ni, sé­pa­rant deux ter­ri­toires aux ni­veaux de vie très dif­fé­rents mal­gré le sous-équi­pe­ment chro­nique de la Guyane, est re­la­ti­ve­ment fa­cile à fran­chir en pi­rogue à mo­teur. Le Su­ri­name est ain­si une voie de pas­sage vers la Guyane pour les can­di­dats haï­tiens à l’émi­gra­tion, d’au­tant plus que le Su­ri­name et Haï­ti, tous deux membres du CA­RI­COM, ont un temps sup­pri­mé l’obli­ga­tion mu­tuelle du vi­sa pour se rendre dans l’autre pays. Aus­si, nom­breux ont été les Haï­tiens (et les Do­mi­ni­cains), après avoir dé­bar­qué lé­ga­le­ment à l’aé­ro­port de Pa­ra­ma­ri­bo, à s’être ren­dus par la route vers la Guyane, où ils de­vaient néan­moins contour­ner les bar­rages et contrôles de la Gen­dar­me­rie et de la Po­lice aux fron­tières. De­puis 2015 et l’ou­ra­gan Mat­thew, la Guyane fait ain­si face à une nou­velle vague mi­gra­toire ve­nue d’Haï­ti, et 4000 à 5000 Haï­tiens y se­raient par­ve­nus par ce biais. Re­con­nais­sant sa res­pon­sa­bi­li­té du fait que les nom­breux al­lers de Port-auP­rince vers Pa­ra­ma­ri­bo s’ac­com­pa­gnaient de peu de re­tours, le gou­ver­ne­ment su­ri­na­mien a ac­cep­té en 2016 de ré­ta­blir l’obli­ga­tion du vi­sa pour les res­sor­tis­sants haï­tiens, consa­crant sous la pres­sion de la France une nou­velle en­torse à sa sou­ve­rai­ne­té tout en rom­pant avec une des règles en vi­gueur au sein du CA­RI­COM entre États membres. De fait, le Su­ri­name par­tage avec la France une des rares fron­tières ter­restres entre un État en dé­ve­lop­pe­ment et un État dé­ve­lop­pé, car la Guyane, si elle est avec Mayotte la plus pauvre ré­gion fran­çaise, connaît néan­moins comme par­tie in­té­grante de la France des re­dis­tri­bu­tions na­tio­nales et eu­ro­péennes qui lui as­surent le plus haut ni­veau de vie de cette par­tie des Ca­raïbes et de l’Amé­rique du Sud. Or elles la rendent par­ti­cu­liè­re­ment at­trac­tive, tant pour les Haï­tiens que pour les Su­ri­na­miens tout proches, les­quels y consti­tuent les deux prin­ci­pales com­mu­nau­tés étran­gères. Cette si­tua­tion de plaque tour­nante de l’im­mi­gra­tion ca­raïbe vers la Guyane montre comment le Su­ri­name se si­tue à l’in­ter­face des mondes ama­zo­nien et ca­ri­béen, mais une in­ter­face qui pa­raît, pour le mo­ment, sur­tout ex­ploi­tée par les ré­seaux in­for­mels et illi­cites.

Une in­ter­face en voie d’in­té­gra­tion ?

De fait, tout comme le Guya­na et la Guyane fran­çaise, le Su­ri­name, cou­pé du reste de l’Amé­rique du Sud par la fo­rêt ama­zo­nienne et le peu de liens et d’af­fi­ni­tés avec des pays ibé­ro-amé­ri­cains tôt éman­ci­pés, a da­van­tage re­gar­dé vers le monde ca­raïbe dont il avait consti­tué à l’époque co­lo­niale, avec ses deux voi­sins aux ca­rac­té­ris­tiques si­mi­laires, une ex­ten­sion conti­nen­tale, des­ti­née entre autres à pro­té­ger les îles su­crières tout en four­nis­sant des den­rées co­lo­niales aux mé­tro­poles eu­ro­péennes.

Aus­si, membre des pays ACP adhé­ra-t-il en­suite à l’AEC, or­ga­ni­sa­tion consul­ta­tive en­glo­bant éga­le­ment la Ca­raïbe conti­nen­tale (Amé­rique cen­trale et Nord de l’Amé­rique du Sud) à sa créa­tion en 1994, puis, en 1995, au mar­ché com­mun de la Ca­raïbe, le CA­RI­COM. Il cé­dait ain­si à un tro­pisme ca­ri­béen dé­jà très an­cien, mais qui lui ap­por­tait peu du fait de la fai­blesse éco­no­mique et de l’ab­sence de com­plé­men­ta­ri­té de cette ré­gion éga­le­ment spé­cia­li­sée dans les ex­por­ta­tions vers l’Eu­rope et l’Amé­rique du Nord. De ce fait, le CA­RI­COM prend ac­tuel­le­ment très au sé­rieux la me­nace d’un « Su­rexit », la sor­tie d’un Su­ri­name échan­geant re­la­ti­ve­ment peu avec lui et sem­blant dé­si­reux d’as­su­mer da­van­tage son ap­par­te­nance sud-amé­ri­caine.

Le Su­ri­name connaît un iso­le­ment conti­nen­tal que le grand voi­sin bré­si­lien fut le pre­mier à bri­ser, en dé­pit d’une fron­tière com­mune to­ta­le­ment « morte » par l’ab­sence de peu­ple­ment et de voies de com­mu­ni­ca­tion. Pré­oc­cu­pé par les convoi­tises

Seuls ter­ri­toires non ibé­riques du sous-conti­nent su­da­mé­ri­cain, les « Trois Guyanes » ont connu de­puis la co­lo­ni­sa­tion eu­ro­péenne au XVIIe siècle de nom­breux conflits et in­va­sions qui font que leurs fron­tières ac­tuelles sont tou­jours l’ob­jet de contes­ta­tions, d’au­tant plus qu’elles concernent des zones par­ti­cu­liè­re­ment riches en res­sources na­tu­relles.

étran­gères sur l’Ama­zo­nie, la junte mi­li­taire bré­si­lienne si­gnait en 1978 le Trai­té de co­opé­ra­tion ama­zo­nienne avec les sept autres États concer­nés par l’éco­sys­tème ama­zo­nien, dont le Su­ri­name. Concré­ti­sé par une or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion sié­geant à Bra­si­lia en 2000, ce trai­té in­té­grait pour la pre­mière fois le Guya­na et le Su­ri­name à une po­li­tique ré­gio­nale sud-amé­ri­caine, à l’ini­tia­tive du Bré­sil, qui voyait dans ces pe­tits États à sa porte un moyen d’af­fir­mer sa puis­sance ré­gio­nale. Mais c’est aus­si pour contre­car­rer une orien­ta­tion po­li­tique de plus en plus an­tioc­ci­den­tale que le Bré­sil ten­tait à par­tir de 1983 de ren­for­cer son in­fluence sur le Su­ri­name, par la si­gna­ture de plu­sieurs ac­cords de co­opé­ra­tion éco­no­mique et mi­li­taire en­core en vi­gueur. La fin de la guerre froide et le ren­for­ce­ment de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique qui s’en­sui­vit per­mirent une ac­cé­lé­ra­tion des in­té­gra­tions ré­gio­nales, no­tam­ment à tra­vers la cons­ti­tu­tion de mar­chés com­muns pour li­bé­ra­li­ser le com­merce in­ter­na­tio­nal. Si le Su­ri­name, qui n’était pas en­core membre du CA­RI­COM, ne fut pas convié à in­té­grer le MER­CO­SUR (7), mar­ché com­mun sud-amé­ri­cain, il in­té­gra en re­vanche, avec le Guya­na, l’UNA­SUR (Union des na­tions sud-amé­ri­caines), or­ga­ni­sa­tion de consul­ta­tion po­li­tique consti­tuée de l’en­semble des États sou­ve­rains de l’Amé­rique du Sud, et dont il ac­cueillit le som­met en 2013. Le Su­ri­name fut par consé­quent in­té­gré dans le grand pro­jet ré­gio­nal IIR­SA (8) d’amé­lio­ra­tion des liai­sons rou­tières et flu­viales des­ti­née à fa­vo­ri­ser les com­mu­ni­ca­tions et les in­ter­con­nexions dans le sous-conti­nent, à tra­vers un axe « arc Nord » vers la Ca­raïbe pré­voyant une mo­der­ni­sa­tion du port de Pa­ra­ma­ri­bo et du ré­seau rou­tier, comme la liai­son Pa­na­mé­ri­caine Nord le connec­tant aux États voi­sins. D’autre part, la Banque in­ter­amé­ri­caine de dé­ve­lop­pe­ment (BID) fi­nance plu­sieurs in­fra­struc­tures de com­mu­ni­ca­tion, no­tam­ment des ponts et le gou­dron­nage de pistes. Ain­si semble en­fin re­con­nue, mal­gré la len­teur de la concré­ti­sa­tion du pro­jet, la si­tua­tion d’in­ter­face du Su­ri­name, entre Ama­zo­nie et Ca­raïbes.

Cette si­tua­tion géo­gra­phique prend d’au­tant plus d’in­té­rêt que, dé­si­reux de di­mi­nuer le poids de la do­mi­na­tion états-unienne dans la ré­gion, moins né­ces­saire de­puis la fin du dan­ger com­mu­niste, l’en­semble des États d’Amé­rique la­tine et des Ca­raïbes créaient en 2010 la Com­mu­nau­té d’États la­ti­noa­mé­ri­cains et ca­raïbes (CE­LAC), or­ga­ni­sa­tion de consul­ta­tion po­li­tique au sein de la­quelle le Su­ri­name oc­cupe géo­gra­phi­que­ment une po­si­tion cen­trale. Mal­gré ces in­té­gra­tions sou­vent d’ailleurs peu sui­vies d’ef­fets, le Su­ri­name souffre d’un cer­tain iso­le­ment sur la scène in­ter­na­tio­nale du fait de sa faible no­to­rié­té (9) et de la per­son­na­li­té sul­fu­reuse de son chef de l’État, alors même qu’il es­saie d’at­ti­rer les in­ves­tis­se­ments étran­gers né­ces­saires à son dé­ve­lop­pe­ment. Aus­si, après un rap­pro­che­ment amor­cé avec le Guya­na, y com­pris par la cons­ti­tu­tion de joint-ven­tures, cher­che­tà ti­rer par­ti tant de son voi­si­nage avec la France que des ori­gines des di­verses com­mu­nau­tés qui consti­tuent sa po­pu­la­tion.

À sa fron­tière orien­tale, la Guyane fran­çaise est éga­le­ment à la re­cherche d’une meilleure in­té­gra­tion conti­nen­tale, en­cou­ra­gée par la po­li­tique de co­opé­ra­tion trans­fron­ta­lière de l’Union eu­ro­péenne (pro­grammes In­ter­reg). Aus­si le Su­ri­name in­té­gra-t-il, avec la Guyane et trois États ama­zo­niens du Bré­sil (10), le Pro­gramme Opé­ra­tion­nel Ama­zo­nie lan­cé par l’Union eu­ro­péenne en 2008, qui at­tri­bue des sub­ven­tions com­mu­nau­taires à des pro­jets d’in­té­gra­tions fron­ta­lières avec cette col­lec­ti­vi­té fran­çaise d’outre-mer. Si les réa­li­sa­tions concrètes sont en­core peu nom­breuses, elles s’ajoutent ce­pen­dant aux fi­nan­ce­ments de l’AFD, qui ont per­mis par exemple la re­cons­truc­tion de la route de Pa­ra­ma­ri­bo à la fron­tière orien­tale après la guerre ci­vile, et le fi­nan­ce­ment d’un hô­pi­tal à Al­bi­na, sur cette même fron­tière.

D’autre part vit au Su­ri­name une im­por­tante com­mu­nau­té chi­noise, à l’ins­tar des autres États et ter­ri­toires de la Ca­raïbe. C’est pour­quoi il re­tient l’at­ten­tion de la Chine, qui a com­pris l’in­té­rêt de la si­tua­tion d’in­ter­face de cet État riche en res­sources na­tu­relles, où les si­no­des­cen­dants consti­tuent au­tant de re­lais.

La Chine est de­ve­nue le prin­ci­pal four­nis­seur d’aide au dé­ve­lop­pe­ment et l’un des prin­ci­paux in­ves­tis­seurs, aus­si bien dans le com­merce que dans l’agri­cul­ture d’ex­por­ta­tion et la pêche (riz, pal­miers à huile, cre­vettes).

La Chine en est de­ve­nue le prin­ci­pal four­nis­seur d’aide au dé­ve­lop­pe­ment et l’un des prin­ci­paux in­ves­tis­seurs, aus­si bien dans le com­merce que dans l’agri­cul­ture d’ex­por­ta­tion et la pêche (riz, pal­miers à huile, cre­vettes), ou en­core le fi­nan­ce­ment de lo­ge­ments so­ciaux et d’in­fra­struc­tures de com­mu­ni­ca­tion.

Plus sur­pre­nant peut-être dans cette ré­gion du monde, le Su­ri­name, qui compte une as­sez forte po­pu­la­tion mu­sul­mane ori­gi­naire d’Inde et d’In­do­né­sie (Ja­va), a adhé­ré en 1998 à la Confé­rence is­la­mique mon­diale, qui lui donne ac­cès aux fi­nan­ce­ments de la Banque is­la­mique de dé­ve­lop­pe­ment. Celle-ci se­rait ain­si prête à fi­nan­cer, après un dé­sis­te­ment chi­nois, un pro­jet de pont entre le Su­ri­name et le Guya­na. En­fin, sur le plan di­plo­ma­tique, le Su­ri­name es­saie de tis­ser ou de s’in­té­grer à un ré­seau d’al­liances plus po­li­tiques, voire idéo­lo­giques. Dé­jà membre du Mou­ve­ment des non-ali­gnés à son in­dé­pen­dance, le Su­ri­name a ré­cem­ment in­té­gré comme in­vi­té spé­cial l’Al­liance bo­li­va­rienne pour les Amé­riques (AL­BA), or­ga­ni­sa­tion po­li­tique et com­mer­ciale créée en 2004 à l’ini­tia­tive du pré­sident vé­né­zué­lien Hu­go Cha­vez pour contre­car­rer le pro­jet de mar­ché com­mun à l’échelle conti­nen­tale des ÉtatsU­nis, et consti­tuée d’États plu­tôt hos­tiles à la po­li­tique de Wa­shing­ton comme Cu­ba, le Vé­né­zué­la, la Bo­li­vie ou l’Équa­teur. Il est in­té­res­sant de sou­li­gner que le Guya­na, qui bé­né­fi­cie d’ailleurs d’un cer­tain sou­tien bré­si­lien, se re­trouve ain­si en­ser­ré entre le Vé­né­zué­la et le Su­ri­name, c’est-à-dire entre les deux États voi­sins ayant des re­ven­di­ca­tions territoriales à son égard et dé­sor­mais al­liés.

Tou­jours dans cette op­tique, des ac­cords mi­li­taires et di­plo­ma­tiques ont été si­gnés fin 2017 avec la Rus­sie, qui n’avait pas en­core d’am­bas­sade à Pa­ra­ma­ri­bo et qui a éga­le­ment jus­ti­fié ce rap­pro­che­ment par la si­tua­tion du Su­ri­name entre CA­RI­COM et Amé­rique du Sud, alors qu’elle ne cache plus ses am­bi­tions dans ces ré­gions qui furent long­temps l’ar­rière-cour des ÉtatsU­nis. Là en­core, le Su­ri­name, du fait de sa si­tua­tion géo­gra­phique, peut ser­vir de re­lais pour l’in­fluence d’États en­core peu pré­sents dans le monde la­ti­no-amé­ri­cain et dé­si­reux de s’en rap­pro­cher.

Cette si­tua­tion de plaque tour­nante de l’im­mi­gra­tion ca­raïbe vers la Guyane montre comment le Su­ri­name se si­tue à l’in­ter­face des mondes ama­zo­nien et ca­ri­béen, mais une in­ter­face qui pa­raît, pour le mo­ment, sur­tout ex­ploi­tée par les ré­seaux in­for­mels et illi­cites.

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