Au­tour de la crise entre le Qa­tar et l’Ara­bie saou­dite, grandes ma­noeuvres sur la mer Rouge

Diplomatie - - Sommaire - Marc La­vergne

Un an après le dé­but de la crise di­plo­ma­tique avec l’Ara­bie et ses al­liés, et mal­gré leurs ul­ti­ma­tums, le Qa­tar a dé­ve­lop­pé une sé­rie d’al­liances avec d’autres ac­teurs ré­gio­naux ré­tifs aux am­bi­tions de Riyad, dans une contre-of­fen­sive qui élar­git les en­jeux à toute la zone en­vi­ron­nant la pé­nin­sule Ara­bique.

La crise di­plo­ma­tique créée par le blo­cus du Qa­tar à l’ini­tia­tive de l’Ara­bie saou­dite et de ses al­liés de­puis le 5 juin 2017 s’est en­li­sée : les me­sures d’em­bar­go di­plo­ma­tique et de blo­cus éco­no­mique n’ont pas conduit le Qa­tar à ré­si­pis­cence, bien au contraire…

Une opé­ra­tion concer­tée avec les États-Unis

Le dé­fi lan­cé au Qa­tar par le prince hé­ri­tier Mo­ha­med ben Sal­mane (MBS) d’Ara­bie a sans doute été dé­ci­dé lors de la vi­site que Do­nald Trump avait ef­fec­tuée à Riyad deux se­maines plus tôt. Le but re­cher­ché était de ré­ta­blir la su­pré­ma­tie me­na­cée de l’Ara­bie saou­dite sur le monde arabe et mu­sul­man et de res­tau­rer le par­te­na­riat stra­té­gique des États-Unis avec l’Ara­bie saou­dite (1).

À la suite des ac­cords de Ge­nève sur le contrôle du pro­gramme nu­cléaire ira­nien, l’Iran, plus peu­plé, à la maind’oeuvre mieux for­mée, à la gou­ver­nance moins opaque que le royaume saou­dien, of­frait dé­sor­mais plus d’at­trait aux mi­lieux d’af­faires oc­ci­den­taux. La coa­li­tion réunie en 2015 pour écra­ser la ré­bel­lion hou­thiste au Yé­men de­vait mon­trer que le royaume wah­ha­bite gar­dait la ca­pa­ci­té de pro­té­ger les in­té­rêts de l’Oc­ci­dent dans la pé­nin­sule Ara­bique, et pou­vait mo­bi­li­ser nombre d’amis et d’obli­gés au sein du monde ara­bo-mu­sul­man. Il s’agis­sait aus­si de rap­pe­ler

la pré­émi­nence saou­dienne aux par­te­naires mi­neurs au sein du Conseil de co­opé­ra­tion du Golfe (CCG). Mais l’in­ca­pa­ci­té de Riyad à vaincre la ré­bel­lion au Yé­men je­tait un doute per­sis­tant sur l’ave­nir du Royaume, et de la mo­nar­chie qui avait don­né son nom à un pays gé­ré comme une pro­prié­té pri­vée. L’élec­tion de Do­nald Trump a donc été pour MBS une di­vine sur­prise : le nou­veau pré­sident a im­mé­dia­te­ment confirmé le re­tour à la po­si­tion amé­ri­caine tra­di­tion­nelle dans la ré­gion. Par­mi les pré­textes in­vo­qués pour mettre fin au rôle de tru­blion ré­gio­nal joué par le Qa­tar de­puis une ving­taine d’an­nées fi­gure en pre­mière ligne son sou­tien aux « mou­ve­ments ter­ro­ristes is­la­mistes », Frères mu­sul­mans, Al-Qaï­da et Daech confon­dus. Or ces sou­tiens ne sont que les ins­tru­ments d’une po­li­tique d’in­fluence qui a son pen­dant en Ara­bie saou­dite et ne re­flètent en rien une po­si­tion idéo­lo­gique en fa­veur de l’is­lam po­li­tique. Quant à la man­sué­tude de l’émi­rat à l’égard de l’Iran, elle n’est que l’ex­pres­sion d’une po­li­tique réa­liste fon­dée sur une his­toire et des in­té­rêts com­muns, en par­ti­cu­lier le gi­se­ment ga­zier off­shore du North Dome, par­ta­gé entre les deux pays, et d’une po­li­tique d’équi­libre entre ses deux puis­sants voi­sins.

Da­vid contre Go­liath ? Une asy­mé­trie trom­peuse

Pour ses ins­ti­ga­teurs, la red­di­tion du Qa­tar ne de­vait être qu’une for­ma­li­té : soit l’émir se sou­met­trait, soit il se dé­met­trait. Que pe­sait le Qa­tar avec ses 20 000 km2 et ses 250 000 ci­toyens, contre des Saou­diens cent fois plus nom­breux sur un ter­ri­toire cent fois plus vaste ? Voi­là une ving­taine d’an­nées, un am­bas­sa­deur de France à Do­ha me confiait : « Vous sa­vez, ici, c’est la ville d’Auxerre ! » Certes, ce­la était vrai pour la taille de sa po­pu­la­tion (80 000 ha­bi­tants à l’époque), et les 29 membres, hommes et femmes, du pre­mier conseil mu­ni­ci­pal (cou­vrant tout l’émi­rat) fai­saient pen­ser à un conseil de fa­mille. De quoi in­car­ner une sorte de démocratie di­recte, même si la di­ver­si­té d’ori­gines, de castes, de tri­bus, de rites des ci­toyens de ce pe­tit État, dont 80 % de la po­pu­la­tion ré­side dans la ca­pi­tale, ré­vèle de réels cli­vages éco­no­miques, po­li­tiques et so­ciaux (2).

Outre la ri­chesse ap­por­tée par les res­sources ga­zières, la mé­fiance à l’égard de l’Ara­bie consti­tue un élé­ment im­por­tant de co­hé­sion. De­puis le XVIIIe siècle au moins, les ten­ta­tives des tri­bus bé­douines du Ne­jd (pla­teau cen­tral d’Ara­bie saou­dite) de s’ap­pro­prier ce bal­con sur le Golfe n’ont pas man­qué. Et sans la « pro­tec­tion » bri­tan­nique im­po­sée au dé­but du XIXe siècle, toute la rive sud du Golfe se­rait pas­sée sous la tu­telle de ces pré­di­ca­teurs guer­riers wah­ha­bites. D’ailleurs, la dy­nas­tie qa­ta­rienne des Al-Tha­ni est non seule­ment elle-même is­sue du Ne­jd, mais elle est plus éle­vée dans la hié­rar­chie tri­bale que celle des Al-Saoud. Ces choses-là comptent, dans le rap­port de force ac­tuel, et dans la per­cep­tion qu’en ont ses spec­ta­teurs, du Ko­weït à Oman.

La lé­gi­ti­mi­té du pou­voir qa­ta­rien n’est donc pas contes­tée, même si sa trans­mis­sion ne s’est ja­mais faite sans heurts de­puis l’in­dé­pen­dance ; ce pou­voir obéit à une ligne qui n’a pas va­rié dans la con­duite des af­faires du pays et il est ser­vi par un per­son­nel ex­pé­ri­men­té et com­pé­tent. L’ob­jec­tif est d’as­su­rer la pé­ren­ni­té de cet émi­rat qui fut long­temps le pa­rent pauvre au sein du CCG et a une conscience ai­guë de sa vul­né­ra­bi­li­té. La dis­po­ni­bi­li­té de res­sources fi­nan­cières illi­mi­tées a sans nul doute beau­coup fait pour per­mettre au pou­voir de te­nir face à un em­bar­go qui, compte te­nu de la confi­gu­ra­tion du ter­ri­toire, fait fi­gure de blo­cus (3). Mais cette ré­sis­tance doit aus­si beau­coup au sou­tien ta­cite de deux des six membres du CCG, le Ko­weït et Oman, qui ont pro­cla­mé leur neu­tra­li­té.

Le Ko­weït, aî­né des émi­rats du Golfe, est tou­jours res­pec­té de ses pairs pour son – re­la­tif – avant-gar­disme po­li­tique et so­cial, pour la sage ges­tion de ses co­los­sales res­sources, pour son en­ga­ge­ment an­cien en fa­veur de la cause arabe et pa­les­ti­nienne, pour l’ha­bile ges­tion de son en­com­brant en­tou­rage, entre Iran, Irak et Ara­bie saou­dite, ain­si que pour la co­exis­tence pa­ci­fique qui y règne entre sun­nites et chiites. Il s’est pro­po­sé pour jouer, comme de tra­di­tion entre les tri­bus bé­douines aux prises pour un pâ­tu­rage ou un point d’eau, un rôle d’hon­nête en­tre­met­teur. En vain… mais on s’est sans doute ré­joui au fond du Golfe de la le­çon don­née par le Qa­tar à la morgue saou­dienne.

Quant à Oman, lui aus­si fac­teur ap­pré­cié de sa­gesse et d’apai­se­ment dans la ré­gion, son re­fus de re­joindre la coa­li­tion an­tiQa­tar n’a pas sur­pris. Mais son rôle a été dé­ter­mi­nant pour per­mettre le main­tien d’une ou­ver­ture du Qa­tar sur le monde ex­té­rieur. Ko­weït-Ci­ty comme Mas­cate ont fait preuve de cou­rage et d’in­tel­li­gence po­li­tiques, com­pre­nant que, der­rière Do­ha, c’étaient toutes les ca­pi­tales du Golfe qui étaient vi­sées par la ten­ta­tive de re­prise en main saou­dienne.

L’en­ga­ge­ment sans ré­serve des Émi­rats arabes unis aux cô­tés de l’Ara­bie saou­dite ré­vèle quant à lui l’am­pleur des chan­ge­ments sur­ve­nus de­puis la crise de 2008 dans la ba­lance des forces entre Du­baï et Abou Dha­bi au sein de la fé­dé­ra­tion. Les liens his­to­riques, hu­mains et éco­no­miques étroits entre

Ko­weït-Ci­ty comme Mas­cate ont fait preuve de cou­rage et d’in­tel­li­gence po­li­tiques, com­pre­nant que, der­rière Do­ha, c’étaient toutes les ca­pi­tales du Golfe qui étaient vi­sées par la ten­ta­tive de re­prise en main saou­dienne.

Du­baï et Do­ha n’ont été d’au­cun poids dans la dé­ci­sion de Mo­ham­med ben Zayed Al-Na­hyan (MBZ, prince hé­ri­tier d’Abou Dha­bi) de sou­te­nir la dé­ci­sion saou­dienne. L’en­tente entre ce der­nier et le prince hé­ri­tier d’Ara­bie est si étroite qu’Abou Dha­bi est de­ve­nu le mo­dèle vers le­quel MBS veut conduire son pays. Du­baï n’est donc plus en me­sure de faire en­tendre sa voix pour dé­fendre ses in­té­rêts liés au com­merce avec l’Iran, et qui l’ont tou­jours conduit par le pas­sé à adop­ter une at­ti­tude plus conci­liante que ses par­te­naires au sein des ÉAU ou du CCG.

Der­rière le duel, la mul­ti­pli­ca­tion des ac­teurs et des en­jeux

Cette crise a ra­pi­de­ment im­pli­qué bon nombre d’ac­teurs som­més de part et d’autre de prendre par­ti ou in­té­res­sés à sou­te­nir un cham­pion. À l’Ara­bie et aux ÉAU se sont joints l’Égypte et Bah­reïn, qui a perdu toute au­to­no­mie de­puis l’in­ter­ven­tion saou­dienne pour sau­ver la mo­nar­chie lors du prin­temps de Ma­na­ma en 2011. Ce « qua­tuor » a re­çu le sou­tien d’une ving­taine de pays afro-asia­tiques, dont la fi­dé­li­té s’est ef­fi­lo­chée au fil des mois, beau­coup de ces États ayant éga­le­ment re­çu des do­na­tions ou des in­ves­tis­se­ments qa­ta­riens.

Le sou­tien au Qa­tar de la Tur­quie et de l’Iran est d’une autre en­ver­gure : ces deux pays y ont vu une oc­ca­sion d’élar­gir leur champ d’in­ter­ven­tion et d’ac­qué­rir une nou­velle sta­ture sur la scène in­ter­na­tio­nale. L’al­liance ap­pa­rem­ment contre na­ture du Qa­tar, pays arabe, d’obé­dience of­fi­cielle wah­ha­bite, avec la Tur­quie, hé­ri­tière de l’Em­pire ot­to­man qui était au XIXe siècle en­core le su­ze­rain (de rite ha­né­fite) des ri­vages du Golfe, et avec les hé­ri­tiers ira­niens de l’Em­pire perse sa­fa­vide qui em­bras­sa le chiisme n’est pas que de cir­cons­tance. Le cheikh Has­san, col­lec­tion­neur et vice-pré­sident de Qa­tar Mu­seums (4), me rap­pe­lait na­guère, en me fai­sant vi­si­ter ses col­lec­tions pri­vées, que le Qa­tar se voyait, grâce à sa for­tune, in­ves­ti comme l’hé­ri­tier de l’Em­pire ab­bas­side qui avait don­né au monde arabe son rôle de pas­seur entre les ci­vi­li­sa­tions. Et le mu­sée d’art is­la­mique de Do­ha en té­moigne au­jourd’hui, qui compte dans ses col­lec­tions bien plus d’ar­te­facts de l’Inde des Mo­ghols, de la Perse ou d’Asie cen­trale que d’oeuvres « arabes ». Ain­si donc l’ar­mée turque, membre de l’OTAN, mais qui a sou­te­nu l’État is­la­mique et tous les mou­ve­ments ter­ro­ristes ac­tifs dans la ré­gion, voi­sine-t-elle avec l’ar­mée amé­ri­caine, qui bom­barde de­puis la base d’Al-Udeid les villes d’Irak contrô­lées par l’État is­la­mique, tan­dis que l’Iran des mol­lahs sou­tient le Qa­tar, qui a hé­ber­gé et sou­te­nu les mou­ve­ments qui, des Frères mu­sul­mans à l’État is­la­mique, s’op­posent aux mi­lices chiites et au Hez­bol­lah. On le voit, la di­men­sion eth­no­re­li­gieuse ne compte que dans la me­sure où elle par­ti­cipe à la quête de puis­sance et de re­con­nais­sance sur l’échi­quier ré­gio­nal. C’est de l’autre cô­té de la Pé­nin­sule, sur la mer Rouge, que l’on peut cher­cher les clés des com­por­te­ments op­por­tu­nistes de ces nou­veaux ac­teurs qui se dé­ploient au-de­là de leurs aires clas­siques d’in­ter­ven­tion.

Du Golfe à la mer Rouge, la boîte de Pan­dore ?

Re­flet des pré­oc­cu­pa­tions liées à la re­cherche de re­lais de crois­sance après la fin des hy­dro­car­bures ? Quête du contrôle des rives d’une mer libre qui voit pas­ser les deux tiers du com­merce ma­ri­time mon­dial ? La mer Rouge est, sur toute sa lon­gueur et sur ses deux rives, l’ob­jet d’une course ef­fré­née à la prise de gages par les puis­sances qui s’af­frontent au­jourd’hui dans le Golfe (5).

Le Yé­men à l’en­can

La des­cente aux en­fers du Yé­men de­puis le prin­temps arabe en 2011 et l’évic­tion du pré­sident Ali Ab­dal­lah Sa­leh a été mar­quée par l’en­trée en jeu pro­gres­sive d’ac­teurs lo­caux et de leurs sou­tiens ex­té­rieurs, qui ont plon­gé le pays dans une guerre ci­vile de­ve­nue in­ex­tri­cable. Si le conflit trouve ses ori­gines dans des fac­teurs in­ternes, comme la frus­tra­tion née du dé­clin po­li­tique et éco­no­mique des mon­ta­gnards du pays pro­fond, au pro­fit des ri­ve­rains des côtes, l’Ara­bie saou­dite a vou­lu y voir une me­nace ira­nienne sur son flanc sud, et le prince MBS l’a en­traî­née de­puis 2015 dans une guerre dé­vas­ta­trice et rui­neuse. Tan­dis que l’Ara­bie saou­dite et une coa­li­tion hé­té­ro­clite sou­te­nue par les pays oc­ci­den­taux tentent en vain de dé­lo­ger les re­belles hou­thistes de la ca­pi­tale, Sa­naa, leurs al­liés émi­riens pour­suivent un ob­jec­tif dif­fé­rent : prendre le contrôle du­rable de la fa­çade ma­ri­time de l’Ha­dra­maout, condi­tion d’un ac­cès au grand large. Le golfe Per­sique est en ef­fet une mer fer­mée et vul­né­rable, tan­dis que l’ave­nir du com­merce mon­dial se joue sur les rives des océans et dans les ports en eau pro­fonde. Ses forces ar­mées se sont donc em­pa­rées des ports de Mu­kal­la, re­pris à Al-Qaï­da, puis d’Aden,

L’en­ga­ge­ment sans ré­serve des Émi­rats arabes unis aux cô­tés de l’Ara­bie saou­dite ré­vèle l’am­pleur des chan­ge­ments sur­ve­nus de­puis la crise de 2008 dans la ba­lance des forces entre Du­baï et Abou Dha­bi au sein de la fé­dé­ra­tion.

siège du gou­ver­ne­ment « lé­gal » du pré­sident en exil à Riyad, Abd Rab­bo Man­sour Ha­di.

Abou Dha­bi a même oc­cu­pé l’île yé­mé­nite de So­co­tra, au large du golfe d’Aden : l’oc­cu­pa­tion de l’an­cienne base mi­li­taire so­vié­tique s’est muée en une im­plan­ta­tion du­rable, avec la mise en oeuvre de pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment tou­ris­tique de luxe et d’in­fra­struc­tures qui me­nacent l’en­vi­ron­ne­ment de cette île pré­ser­vée (6). En fi­li­grane trans­pa­raît donc la vo­lon­té des Émi­rats de rendre au Yé­men du Sud l’in­dé­pen­dance per­due en 1990 et à nou­veau re­ven­di­quée en vain lors de la guerre de 1994. Cette am­bi­tion émi­rienne de main­mise sur le lit­to­ral du golfe d’Aden ne peut que contra­rier les pro­jets saou­diens et porte en elle le germe de conflits fu­turs entre les deux al­liés d’au­jourd’hui.

Oman étran­glé ?

Une vic­time col­la­té­rale de ces grandes ma­noeuvres se­rait le sul­ta­nat d’Oman. Ce­lui-ci a comme sou­ci constant le main­tien de la sta­bi­li­té ré­gio­nale, et la pré­ser­va­tion de son in­dé­pen­dance. Mais son en­cer­cle­ment par les Émi­rats se­rait une me­nace di­recte contre ses in­té­rêts éco­no­miques : la mon­tée en puis­sance ac­tuelle du port en eau pro­fonde de Sa­la­lah, au Dho­far, conçu comme un hub de trans­bor­de­ment des car­gai­sons des­ti­nées au Golfe, mais aus­si à tous les ports de la côte afri­caine, su­bi­rait la concur­rence d’Aden, d’ores et dé­jà gé­ré par Du­bai Port World (DP World) (7). Pris entre les in­té­rêts concur­rents de ses voi­sins, Oman ris­que­rait alors de se dé­chi­rer se­lon des lignes de frac­ture in­ternes à la so­cié­té oma­naise, de­ve­nue plus per­méable que na­guère aux in­fluences ex­té­rieures.

Jeu de go en mer Rouge

Mais c’est sur­tout vers la mer Rouge que l’at­ten­tion se porte : les ini­tia­tives des puis­sances ri­ve­raines et ré­gio­nales ré­vèlent un jeu de go gran­deur na­ture, où chaque joueur avance ses pions éco­no­miques et stra­té­giques sans tou­jours se sou­cier de coor­di­na­tion ou d’al­liances, dans une vé­ri­table course contre la montre.

Le ver­rouillage du dé­troit de Bab el-Man­deb

Le port de Dji­bou­ti abrite dé­sor­mais, outre la base aé­ro­na­vale fran­çaise, le Com­bi­ned Joint Task Force - Horn of Afri­ca (CJTF-HOA) de l’AFRI­COM amé­ri­cain ins­tal­lé au camp Le­mon­nier, d’où sont pi­lo­tées toutes les in­ter­ven­tions mi­li­taires se­crètes ou dis­crètes des États-Unis sur le conti­nent afri­cain ; l’oe­cu­mé­nisme de cette plate-forme se tra­duit éga­le­ment par une pré­sence mi­li­taire chi­noise, ja­po­naise et saou­dienne. Le port de com­merce est quant à lui gé­ré par DP World (8), qui traite ain­si l’es­sen­tiel du com­merce ex­té­rieur de l’Éthio­pie, en plein boom éco­no­mique, mais en­cla­vée.

DP World as­sure en même temps la re­mise en état du port de Ber­be­ra, an­cienne base na­vale so­vié­tique, si­tuée au So­ma­li­land voi­sin et qui consti­tue une voie d’ac­cès al­ter­na­tive aux hauts pla­teaux éthio­piens. Le fait que ce pays ne soit pas re­con­nu par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale n’est pas consi­dé­ré par les ÉAU comme un obs­tacle à une co­opé­ra­tion mi­li­taire, ce qui exas­père Mo­ga­dis­cio (9).

L’ar­mée émi­rienne a éga­le­ment créé de toutes pièces une base aé­ro­na­vale d’en­ver­gure à As­sab, en Éry­thrée, pour­tant en état de guerre lar­vée avec l’Éthio­pie de­puis le conflit fron­ta­lier meur­trier de 1998-2000 (10). Ce dis­po­si­tif mi­li­taire et com­mer­cial des Émi­rats n’est que le pro­lon­ge­ment de sa ligne de points d’ap­pui tis­sée de So­co­tra au Ha­dra­maout.

L’Iran doit (en­core ?) se conten­ter de sa base na­vale de Djask à l’en­trée du dé­troit d’Or­muz et de son port com­mer­cial

La di­men­sion eth­no­re­li­gieuse ne compte que dans la me­sure où elle par­ti­cipe à la quête de puis­sance et de re­con­nais­sance sur l’échi­quier ré­gio­nal.

de Cha­ba­har, dé­ve­lop­pé en co­opé­ra­tion avec l’Inde pour des­ser­vir l’Af­gha­nis­tan. Il est donc han­di­ca­pé dans son sou­tien par voie ma­ri­time aux re­belles hou­thistes du Yé­men, sou­mis à un blo­cus ma­ri­time in­ter­na­tio­nal.

La Tur­quie, en re­vanche, deuxième ar­mée de l’OTAN et tou­jours can­di­date à l’en­trée dans l’Union eu­ro­péenne, cherche à ren­for­cer sa pré­sence éco­no­mique en Afrique. Elle s’en­gage dans la re­con­quête des points d’ap­pui his­to­riques de l’Em­pire ot­to­man et dans la cons­ti­tu­tion d’un « front du re­fus » de la su­pré­ma­tie oc­ci­den­tale dans la ré­gion.

C’est ain­si qu’a été an­non­cée en fé­vrier 2018 la ces­sion à la Tur­quie du port sou­da­nais de Soua­kin, ap­pe­lé à de­ve­nir une base na­vale de pre­mière im­por­tance face au Hed­jaz et aux Lieux Saints conquis par Ibn Séoud sur les Ot­to­mans entre 1924 et 1926. Le fi­nan­ce­ment des tra­vaux de res­tau­ra­tion du port et de construc­tion de la base mi­li­taire se­ra as­su­ré par le Qa­tar, pour un mon­tant es­ti­mé à plus de 4 mil­liards de dol­lars ! Cette im­plan­ta­tion de la Tur­quie, épau­lée par le Qa­tar, en terre afri­caine, a plu­sieurs im­pli­ca­tions. Elle concré­tise une al­liance an­cienne entre le Sou­dan et le Qa­tar qui, dès les an­nées 1990, vi­sait à prendre en étau l’Ara­bie saou­dite, lorsque Ous­sa­ma ben La­den avait éta­bli sa base à To­kar, sur les rives sou­da­naises de la mer Rouge. Elle marque aus­si le sou­tien ap­por­té au Sou­dan dans sa confron­ta­tion avec l’Égypte. Soua­kin a éga­le­ment été, du­rant des siècles, le point de pas­sage vers La Mecque pour les pè­le­rins du Sahel ; elle pour­rait au­jourd’hui, en re­tour, de­ve­nir la porte d’en­trée de la Tur­quie vers ces mar­chés, où le Qa­tar, à tra­vers son fonds sou­ve­rain, a des in­té­rêts im­por­tants. Les vi­sées turques ne s’ar­rêtent pas là, puisque le pays en­tre­tient éga­le­ment des forces ar­mées au Punt­land et à Mo­ga­dis­cio et que la vi­site de Re­cep Tayyip Er­do­gan en Afrique au mois de fé­vrier 2018 a été l’oc­ca­sion de rap­pe­ler son dé­sir d’être un par­te­naire du dé­ve­lop­pe­ment sur tout le lit­to­ral de l’océan In­dien (11).

Entre golfes de Suez et d’Aqa­ba, un co­dé­ve­lop­pe­ment très po­li­tique

À l’en­trée nord de la mer Rouge se joue un autre scé­na­rio, qui n’est ce­pen­dant pas, lui non plus, sans rap­port avec la crise du Golfe. En ef­fet, le pro­jet de dou­ble­ment du ca­nal de Suez an­non­cé par le ma­ré­chal Sis­si, avec en pers­pec­tive l’éta­blis­se­ment de zones franches in­dus­trielles et com­mer­ciales sur ses rives, a été sui­vi en 2017 de l’an­nonce du pro­jet NEOM par le prince MBS. Ce pro­jet gi­gan­tesque consiste es­sen­tiel­le­ment à dé­ve­lop­per l’at­trac­ti­vi­té tou­ris­tique du ri­vage saou­dien de la mer Rouge en créant une zone ex­tra-ter­ri­to­riale d’un coût de 500 mil­liards de dol­lars, loin des centres éco­no­miques et des concen­tra­tions ur­baines de l’Ara­bie. Vo­let im­por­tant de son plan « Vi­sion 2030 », sans contours pré­cis, l’an­nonce de ce pro­jet avait de toute évi­dence pour but d’ob­te­nir une as­su­ran­ce­vie pour la mo­nar­chie et pour le prince hé­ri­tier de la part des mar­chés in­ter­na­tio­naux des ca­pi­taux. Elle a été com­plé­tée par la ces­sion par l’Égypte des îles Sa­na­fir et Ti­ran à l’Ara­bie saou­dite, puis par l’an­nonce par le ma­ré­chal Sis­si de son propre pro­jet de mise en va­leur du Sud du Si­naï.

On peut voir dans ces an­nonces vi­sant des ré­gions ex­cen­trées de cha­cun des pays par­te­naires une pré­oc­cu­pa­tion stra­té­gique : la concré­ti­sa­tion sur le ter­rain de l’as­so­cia­tion de quatre pays – l’Ara­bie et l’Égypte, re­jointes par Is­raël et la Jor­da­nie – proches de l’en­trée mé­ri­dio­nale du ca­nal de Suez, unis par une crainte com­mune de l’Iran. Ces pays par­tagent la même vo­lon­té de « ré­gler » la ques­tion pa­les­ti­nienne, d’éli­mi­ner le Ha­mas et le Hez­bol­lah, de re­prendre la main en Sy­rie et en Irak, et, par-des­sus tout, de mettre un terme au ré­gime des mol­lahs et à toute op­po­si­tion à leur tu­to­rat sur le sol de la Pé­nin­sule et de l’en­semble du Moyen-Orient. Reste à vé­ri­fier si les dé­cla­ra­tions em­pha­tiques et la di­plo­ma­tie du car­net de chèques peuvent pal­lier la fai­blesse des res­sources hu­maines, les dis­sen­sions mas­quées entre les agen­das na­tio­naux et la ver­sa­ti­li­té pos­sible des sou­tiens ex­té­rieurs, sans comp­ter les ré­sis­tances à l’ordre im­po­sé des groupes re­belles, qui jouissent d’un cer­tain sou­tien au­près des peuples de la ré­gion.

Pho­to ci-des­sus : Vue aé­rienne de Do­ha, ca­pi­tale du Qa­tar. Si l’émi­rat est sous le coup d’un blo­cus ter­restre de­puis bien­tôt un an, les quo­ti­diens saou­diens se font ac­tuel­le­ment l’écho d’une idée consis­tant à trans­for­mer la pres­qu’île du Qa­tar en une île, en creu­sant un ca­nal tout le long des 60 km de la fron­tière ara­bo-qa­ta­rienne pour dé­ta­cher le Qa­tar de la terre ferme saou­dienne. (© Shut­ter­stock/Ivan Kur­my­shov)

Pho­to ci-contre : Té­hé­ran a im­mé­dia­te­ment ap­por­té son sou­tien au Qa­tar dans la crise qui l’op­po­sait à l’Ara­bie saou­dite et à ses al­liés. Ce­pen­dant, « il existe tou­jours entre [le Qa­tar] et l’Iran un grand nombre de désac­cords en ma­tière de po­li­tique étran­gère », se­lon la dé­cla­ra­tion du mi­nistre qa­ta­rien desAf­faires étran­gères en fé­vrier der­nier. (© Pre­sident.ir)

Pho­to ci-des­sus : Le 15 no­vembre 2017, le pré­sident turc, Re­cep Tayyip Er­do­gan, est re­çu à Do­ha par l’émir du Qa­tar, Ta­mim ben Ha­mad Al-Tha­ni. Lors de cette vi­site, la Tur­quie a ré­af­fir­mé son sou­tien mi­li­taire au Qa­tar, pays dans le­quel elle dis­pose de­puis 2016 d’une base mi­li­taire per­ma­nente qui de­vrait ac­cueillir à terme 3000 sol­dats. (© AFP/Ya­sin Bul­bul/Turkish Pre­si­den­tial Press)

Pho­to ci-contre : Le 21 mai 2017,Do­nald Trump ren­contre l’émir du Qa­tar à Riyad. Le pré­sident amé­ri­cain avait dans un pre­mier temps sem­blé prendre fait et cause pour Riyad, ac­cu­sant le Qa­tar de sou­te­nir le ter­ro­risme. Mais il a en­suite chan­gé de ton et a fi­na­le­ment en­tre­pris de ten­ter de les rap­pro­cher. Le Qa­tar abrite la base d’AlU­deid, la plus grande base aé­rienne amé­ri­caine dans la ré­gion. Le 10 avril 2018, en pleine vi­site de l’émir du Qa­tar à la Mai­son-Blanche, l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine a don­né son feu vert à la vente de mis­siles gui­dés au Qa­tar pour un mon­tant de 300 mil­lions de dol­lars. (© White House/Shea­lah Crai­ghead)

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