Trans­ferts sur le théâtre ira­ko-sy­rien : ce que nous ap­prennent les armes de l’État is­la­mique

ce que nous ap­prennent les armes de l’État is­la­mique

Diplomatie - - Sommaire - Avec Da­mien Splee­ters, res­pon­sable opé­ra­tion­nel pour la zone Irak/Sy­rie pour l’or­ga­ni­sa­tion Conflict Ar­ma­ment Re­search (CAR).

Sept ans après le dé­but de la guerre en Sy­rie, re­belles et forces gou­ver­ne­men­tales s’af­frontent tou­jours, dans un conflit qui a dé­jà fait plus de 350 000 morts. Du cô­té du ré­gime de Da­mas, le par­te­naire his­to­rique russe reste, sans sur­prise, le prin­ci­pal pour­voyeur d’ar­me­ments, no­tam­ment au titre de contrats si­gnés avant le dé­but de la crise (entre 2007 et 2011). De nou­veaux contrats ont-ils été si­gnés du­rant le conflit entre les deux pays ?

D. Splee­ters : Je ne sau­rais vous dire si de nou­veaux contrats ont été si­gnés. Mais ce que je peux af­fir­mer, c’est qu’avec Conflict Ar­ma­ment Re­search, l’or­ga­ni­sa­tion à la­quelle j’ap­par­tiens et qui re­cense, iden­ti­fie et trace les armes dans les zones de conflit, nous avons re­trou­vé sur le ter­rain, aux mains des com­bat­tants de Daech, des mu­ni­tions ve­nant de Rus­sie qui ont été fa­bri­quées après 2010. Celles-ci pour­raient être is­sues des stocks de l’ar­mée sy­rienne – c’est l’une des hy­po­thèses sur leur pro­ve­nance –, et donc de li­vrai­sons pos­té­rieures à 2010 ef­fec­tuées par la Rus­sie au gou­ver­ne­ment sy­rien. Le tra­vail d’en­quête que nous me­nons sur le ter­rain nous per­met d’étu­dier trois types de trans­ferts d’armes à des­ti­na­tion de groupes non éta­tiques comme Daech : le pre­mier concerne les armes lé­gères et de pe­tit ca­libre comme les fu­sils d’as­saut, le se­cond, les mu­ni­tions et le troi­sième, tous les com­po­sants po­ten­tiels d’en­gins ex­plo­sifs im­pro­vi­sés (EEI). Les types d’armes lé­gères et de pe­tit ca­libre que l’on re­trouve aux mains des com­bat­tants de Daech en Sy­rie sont as­sez an­ciens ; ils re­montent aux an­nées 1960-1970-1980. En re­vanche, on re­trouve com­mu­né­ment des mu­ni­tions pro­duites après 2010 et 50 % de ces mu­ni­tions ré­centes ont été fa­bri­quées en Rus­sie, et beau­coup d’autres en Chine. En d’autres termes, le fait que la Rus­sie ou la Chine livrent des mu­ni­tions pour ra­fraî­chir les stocks de l’ar­mée sy­rienne a un im­pact di­rect sur les com­bats dans la me­sure où cer­taines de ces li­vrai­sons sont en­suite cap­tu­rées et réuti­li­sées par le groupe État is­la­mique.

De « l’autre cô­té », les États-Unis sont le seul État à re­con­naître of­fi­ciel­le­ment avoir four­ni des armes aux groupes in­sur­gés. Que sait-on de ces li­vrai­sons ?

En fait d’armes, il s’agit sur­tout de mu­ni­tions. Nous avons re­trou­vé aux mains de Daech beau­coup de mu­ni­tions an­ti­chars

de fa­bri­ca­tion ré­cente, ache­tées en Eu­rope de l’Est, puis très ra­pi­de­ment re­dis­tri­buées dans la ré­gion, à des dis­tri­bu­teurs en Tur­quie ou en Jor­da­nie, qui en­suite les ont trans­mises à des groupes ar­més re­belles sy­riens. Et de là, l’EI a pu les ré­cu­pé­rer. Nous avons re­trou­vé par exemple un mis­sile an­ti­char fa­bri­qué en Bul­ga­rie mi-dé­cembre 2015, ven­du à l’ori­gine aux États-Unis, et uti­li­sé par l’EI contre les forces ira­kiennes et

Les États-Unis ont ache­té des armes en Eu­rope of­fi­ciel­le­ment pour eux-mêmes et les ont en­suite dé­tour­nées. Ils ont si­gné un cer­ti­fi­cat d’uti­li­sa­tion fi­nale. Mais ils ont in fine chan­gé la des­ti­na­tion fi­nale pour les dé­tour­ner vers des groupes non éta­tiques en Sy­rie, vio­lant si­non la lettre, au moins l’es­prit du cer­ti­fi­cat.

de la coa­li­tion pen­dant la ba­taille de Ra­ma­di (qui a per­mis la re­prise de la ville par l’ar­mée ira­kienne, entre dé­cembre 2015 et jan­vier-fé­vrier 2016). Donc, moins de deux mois après son ex­por­ta­tion of­fi­cielle, l’ar­te­fact était uti­li­sé par Daech, au­quel il était ar­ri­vé via sans doute un groupe ar­mé re­belle sy­rien que nous avons pu iden­ti­fier. On le voit, le dé­tour­ne­ment et le che­mi­ne­ment de la Sy­rie vers l’Irak ont été ex­trê­me­ment ra­pides. Or, plus c’est ra­pide, moins il y a d’in­ter­mé­diaires dans la chaîne. Et ce n’est pas un cas iso­lé ! Les cas que nous avons pu do­cu­men­ter pen­dant nos trois ans d’en­quête sur le ter­rain (entre juillet 2014 et no­vembre 2017) montrent une cer­taine ré­gu­la­ri­té.

Pou­vez-vous da­van­tage pré­ci­ser le rôle des États-Unis dans ce type de trans­ferts ?

Les États-Unis ont ache­té des armes en Eu­rope of­fi­ciel­le­ment pour eux-mêmes et les ont en­suite dé­tour­nées. Ils ont si­gné un cer­ti­fi­cat d’uti­li­sa­tion fi­nale (CUF), un do­cu­ment qui ga­ran­tit en prin­cipe dans les ventes d’armes entre gou­ver­ne­ments que l’ache­teur se­ra le seul à uti­li­ser les armes im­por­tées et qu’elles ne se­ront pas trans­fé­rées ou ré­ex­por­tées. Mais ils ont in fine chan­gé la des­ti­na­tion fi­nale pour les dé­tour­ner vers des groupes non éta­tiques en Sy­rie, vio­lant si­non la lettre, au moins l’es­prit du cer­ti­fi­cat. Nous avons éga­le­ment re­trou­vé des ma­té­riels eu­ro­péens ache­tés par l’Ara­bie saou­dite et dont le CUF n’a pas été res­pec­té. De la même ma­nière, Wa­shing­ton et Riyad ont vio­lé l’es­prit du trai­té in­ter­na­tio­nal sur le com­merce des armes, dont ils sont si­gna­taires… mais qu’ils n’ont pas en­core ra­ti­fié.

Or, les ex­por­ta­teurs ap­par­te­nant à des pays membres de l’Union eu­ro­péenne (UE) sont sou­mis à une ré­gle­men­ta­tion eu­ro­péenne. La po­si­tion com­mune du 8 dé­cembre 2008 sur le com­merce des armes in­vite en ef­fet les États à es­ti­mer le risque de dé­tour­ne­ment de la part de l’im­por­ta­teur avant de dé­li­vrer une li­cence d’ex­por­ta­tion (ar­ticle 2, cri­tère nu­mé­ro 7). Si l’on a la preuve que cet im­por­ta­teur a réa­li­sé des dé­tour­ne­ments par le pas­sé, le risque est plei­ne­ment avé­ré. C’est pour­quoi il est in­té­res­sant d’ob­ser­ver quelles consé­quences di­plo­ma­tiques et com­mer­ciales les ré­sul­tats de cette en­quête vont avoir. Les États ex­por­ta­teurs eu­ro­péens vont-ils en­quê­ter sur ces pro­blèmes, po­ser des ques­tions aux im­por­ta­teurs ou re­voir leur po­li­tique d’ex­por­ta­tion… ? Le pro­blème, c’est que les États-Unis et l’Ara­bie saou­dite sont les deux pre­miers clients des ex­por­ta­tions d’armes eu­ro­péennes.

Compte te­nu des en­jeux éco­no­miques, pen­sez-vous que vos dé­cou­vertes pour­ront avoir un im­pact ?

Je l’es­père. Notre tra­vail, c’est d’aler­ter les au­to­ri­tés, de leur si­gna­ler qu’elles ont un pro­blème dans leur chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, que leur client ne res­pecte pas les clauses du contrat. En­suite, c’est aux gou­ver­ne­ments de prendre des dé­ci­sions en toute connais­sance de cause. Et c’est là que notre tra­vail est es­sen­tiel, parce que par le pas­sé, les États n’avaient pas cette connais­sance des faits. Les seules sources d’in­for­ma­tion étaient les jour­naux ou bien les in­for­ma­tions di­plo­ma­tiques mais qui res­taient sou­vent li­mi­tées. Notre ini­tia­tive, qui est sou­te­nue par l’UE, a pro­duit un ré­sul­tat qui peut être uti­li­sé pour amé­lio­rer le com­merce res­pon­sable des armes.

Comment tra­vaillez-vous avec Conflict Ar­ma­ment Re­search (CAR) ?

Nous sommes une pe­tite or­ga­ni­sa­tion d’une ving­taine de per­sonnes, ac­tive dans plus de vingt pays, sur­tout en Afrique et au Moyen-Orient. Nous avons trois uni­tés : une uni­té d’ana­lyse, qui traite les don­nées col­lec­tées sur le ter­rain ; une uni­té de tra­çage, qui re­cherche l’ori­gine des ar­te­facts ; et une uni­té de ter­rain, qui tra­vaille sur place avec les groupes en conflit pour avoir ac­cès au ma­té­riel qui est ré­col­té (mu­ni­tions, armes, com­po­sants d’EEI). En Irak, mon équipe a par exemple beau­coup tra­vaillé avec le Na­tio­nal Se­cu­ri­ty Ad­vi­sor’s Of­fice

(Bu­reau de la sé­cu­ri­té na­tio­nale) et avec le ren­sei­gne­ment mi­li­taire ira­kien. Nous sommes gé­né­ra­le­ment quatre sur place, deux per­son­nels in­ter­na­tio­naux et deux lo­caux, pour pho­to­gra­phier les ma­té­riels, ré­cu­pé­rer des don­nées contex­tuelles (quand et comment les ob­jets ont été ré­col­tés, à quel en­droit, etc.). C’est la pre­mière étape. Nous com­men­çons en quelque sorte par la fin, là où l’arme a été vue pour la der­nière fois. Et nous es­sayons en­suite de re­cons­truire le puzzle de son che­mi­ne­ment de­puis sa fa­bri­ca­tion, de sa­voir là où elle de­vait al­ler en prin­cipe, sur le mar­ché li­cite, puis de dé­ter­mi­ner où et comment le dé­tour­ne­ment s’est pas­sé. Toutes ces don­nées sont ras­sem­blées dans une base nom­mée « iT­race », qui compte dé­sor­mais plus de 50 000 ob­jets ve­nant de par­tout dans le monde. Elle nous per­met de trou­ver d’éven­tuelles cor­ré­la­tions entre dif­fé­rents ob­jets, dif­fé­rents conflits…

Dans le cas des armes dont dis­pose l’État is­la­mique, avez-vous pu re­cons­ti­tuer l’en­tiè­re­té des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ?

Glo­ba­le­ment, la conclu­sion que nous ti­rons des trois der­nières an­nées d’en­quête, c’est que toutes les tierces par­ties qui sou­tiennent les groupes en armes en Irak et en Sy­rie – États-Unis, Ara­bie saou­dite, mais aus­si Rus­sie, Chine, Iran et d’autres – nour­rissent, in fine, la ma­chine de guerre de Daech.

Pour l’ins­tant, on ignore en­core la na­ture exacte du dé­tour­ne­ment. On sait qu’il y a une connexion entre cer­tains groupes ar­més et Daech. Mais on ne sait pas si le dé­tour­ne­ment est vo­lon­taire ou in­vo­lon­taire, s’il se fait en amont (par les dis­tri­bu­teurs ré­gio­naux qui dis­tri­buent les armes à cer­tains groupes ar­més sy­riens ou à des in­di­vi­dus ou en­ti­tés liés à Daech) ou en aval (lorsque cer­tains groupes ar­més sy­riens se battent contre Daech et perdent des armes que Daech ré­cu­père ; ou en­core par conni­vences entre cer­tains groupes ar­més sy­riens et Daech). Ce­la reste dif­fi­cile à éta­blir avec cer­ti­tude pour la to­ta­li­té de leurs ma­té­riels.

Dans cer­tains cas, ce­la est pos­sible. Par exemple, dans la ré­gion d’Abou Ka­mal, à la fron­tière entre la Sy­rie et l’Irak, le groupe Nou­velle ar­mée sy­rienne, fi­nan­cé et en­traî­né par les États-Unis, a été bat­tu par l’EI. On sait que l’EI a ré­cu­pé­ré des armes, il existe même des vi­déos. En outre, des armes qui ont été ré­cu­pé­rées à ce mo­ment-là et des armes uti­li­sées en­suite par Daech en Irak ont le même nu­mé­ro de lot. Là, on peut af­fir­mer qu’il y a eu ré­cu­pé­ra­tion. Mais il existe peut-être d’autres cas dif­fé­rents de dé­tour­ne­ments, et nous ai­me­rions pou­voir les étu­dier.

Dans le do­maine des com­po­sants d’EEI – do­maine im­por­tant, car ce type d’armes est uti­li­sé mas­si­ve­ment dans ce conflit –, on sait que cer­taines fi­gures am­bigües ba­sées en Sy­rie tra­vaillent avec dif­fé­rentes en­ti­tés, avec Daech mais aus­si avec cer­tains groupes re­belles, pour fa­ci­li­ter l’ache­mi­ne­ment de pré­cur­seurs chi­miques d’EEI vers l’Irak. Et nous avons pu do­cu­men­ter toute la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Ce sont des pré­cur­seurs qui ont été fa­bri­qués en France. Une en­tre­prise fran­çaise a ven­du d’im­por­tantes quan­ti­tés de pré­cur­seur chi­mique à un dis­tri­bu­teur turc. Ce dis­tri­bu­teur, par le biais d’un in­ter­mé­diaire turc char­gé du paie­ment, les a ven­dues à deux so­cié­tés soeurs sy­riennes ba­sées à Alep, toutes

La conclu­sion que nous ti­rons des trois der­nières an­nées d’en­quête, c’est que toutes les tierces par­ties qui sou­tiennent les groupes en armes en Irak et en Sy­rie – États-Unis, Ara­bie saou­dite, mais aus­si Rus­sie, Chine, Iran et d’autres – nour­rissent, in fine, la ma­chine de guerre de Daech.

les deux connec­tées à l’in­di­vi­du am­bi­gu que j’évo­quais plus haut. Le pré­cur­seur a ain­si été en­voyé vers la Sy­rie, puis de la Sy­rie vers l’Irak où on l’a re­trou­vé no­tam­ment à Tall Afar, à Mos­soul… Le pré­cur­seur en ques­tion se nomme sor­bi­tol. C’est en réa­li­té une sorte de faux sucre, qui entre dans la com­po­si­tion de che­wing-gums, de gâ­teaux… Ce n’est donc pas une sub­stance contrô­lée. Et ce n’est pas très connu, mais elle est aus­si uti­li­sée pour faire du pro­per­gol, un pro­duit qui sert de pro­pul­seur pour les fu­sées, ain­si que pour des armes fa­bri­quées par l’EI. Le fa­bri­cant, qui a – et c’est tout à son cré­dit – col­la­bo­ré avec nous de­puis 2016 et le dé­but de notre en­quête sur ce pré­cur­seur pré­cis, a en­suite dé­ci­dé de lui-même d’ar­rê­ter d’en vendre aux en­ti­tés iden­ti­fiées comme dou­teuses. On peut au pas­sage no­ter deux choses : pre­miè­re­ment, le fa­bri­cant igno­rait que cette sub­stance pou­vait être uti­li­sée à cette fin, ce qui est as­sez in­quié­tant dans la me­sure où il n’a pas non plus été contac­té par les au­to­ri­tés pour l’en in­for­mer ; deuxiè­me­ment, la ré­ac­ti­vi­té du sec­teur pri­vé dans ce do­maine est beau­coup plus im­por­tante que celle du sec­teur pu­blic. Il faut com­prendre qu’il est très dif­fi­cile pour un fa­bri­cant de contrô­ler ce qui se passe une fois que le pro­duit est ven­du au dis­tri­bu­teur, de sa­voir à qui il va être ven­du, qui va être l’uti­li­sa­teur fi­nal. C’est au ni­veau du dis­tri­bu­teur que le pro­blème in­ter­vient. Et dans ce cas pré­cis, les in­ten­tions du dis­tri­bu­teur n’ont sans doute pas été très trans­pa­rentes. Il est pos­sible que, ne sa­chant pas à quoi al­lait ser­vir le pro­duit, il ait pré­fé­ré conclure une vente im­por­tante plu­tôt que de rap­por­ter une tran­saction sus­pecte aux au­to­ri­tés.

La Tur­quie semble avoir joué un rôle as­sez am­bi­gu dans la zone, où elle au­rait beau­coup fer­mé les yeux sur cer­tains tra­fics d’armes en di­rec­tion des groupes ar­més non kurdes. Qu’en est-il ?

On a re­trou­vé très peu d’armes de fa­bri­ca­tion turque aux mains de l’EI. En re­vanche, on a re­trou­vé énor­mé­ment de pré­cur­seurs chi­miques d’EEI qui ont été re­tra­cés jus­qu’en Tur­quie – des pro­duits ven­dus uni­que­ment sur le mar­ché do­mes­tique turc. Ici, il y a cer­tai­ne­ment un pro­blème, même si les den­rées qui ont été dé­tour­nées pour faire des EEI n’ont a prio­ri pas à être contrô­lées. Mais, compte te­nu des quan­ti­tés et de la fa­çon dont les choses ont été dé­tour­nées, on peut es­ti­mer qu’il au­rait été très dif­fi­cile de ne pas le voir. Plus pré­ci­sé­ment, quatre pré­cur­seurs chi­miques ont été re­trou­vés : de la pâte d’alu­mi­nium, du sor­bi­tol, du ni­trate de po­tas­sium et du ni­trate d’am­mo­nium. Les quan­ti­tés de ces quatre sub­stances pas­sant la fron­tière entre la Tur­quie et la Sy­rie ont crû de fa­çon ex­po­nen­tielle entre 2014 et 2015. En 2015, on a presque 100 fois plus de ventes d’alu­mi­nium que l’an­née pré­cé­dente. Ces in­for­ma­tions sont vi­sibles dans les re­gistres des Na­tions Unies sur les ex­por­ta­tions. Nous es­ti­mons que les com­pa­gnies, les dis­tri­bu­teurs qui ont ven­du ces pré­cur­seurs au­raient dû se po­ser des ques­tions… Mais aus­si les au­to­ri­tés turques, d’au­tant plus que nous les avons aver­ties. Mais nous n’avons pas eu de ré­ponse et nous n’avons pas re­çu beau­coup d’aide de la part de l’État turc pour tra­cer ces susb­tances.

Ce­la étant, il faut no­ter qu’en 2015, après une at­taque at­tri­buée au PKK, les au­to­ri­tés turques ont ar­rê­té la vente et la dis­tri­bu­tion na­tio­nale d’un cer­tain type d’en­grais. Et à par­tir de la mi-2015, elles ont aus­si in­ter­dit l’ex­por­ta­tion de la pâte d’alu­mi­num vers la Sy­rie. Or, nous n’avons pas re­trou­vé de lots de pré­cur­seurs ven­dus après ces dates. Tout ce que nous avons re­trou­vé pro­vient de lots ache­tés avant. Ce­la montre qu’un gou­ver­ne­ment peut ain­si avoir un im­pact sur la ca­pa­ci­té d’un groupe ter­ro­riste à fa­bri­quer des bombes.

Com­mence-t-on à re­trou­ver sur d’autres théâtres d’af­fron­te­ment ou dans les mains d’or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles des armes li­vrées en Irak et en Sy­rie au cours de la der­nière dé­cen­nie ? Des fi­lières sont-elles dé­jà struc­tu­rées ? Quels en sont les ac­teurs ?

Nous sommes à même d’en­quê­ter sur ce­la et nous avons ef­fec­ti­ve­ment do­cu­men­té cer­tains liens entre des armes qui ont été re­prises en Sy­rie et uti­li­sées plus tard dans des théâtres conflic­tuels en Afrique – en Afrique de l’Ouest en par­ti­cu­lier. Le lien marche d’ailleurs dans les deux sens : des armes tra­cées en Afrique ont éga­le­ment été re­trou­vées sur le théâtre sy­ro-ira­kien. C’est no­tam­ment le cas d’armes d’ori­gine sou­da­naise. Ce­la peut être lié à un cer­tain chan­ge­ment di­plo­ma­tique du Sou­dan, que l’on re­trouve en­ga­gé au Yé­men au cô­té de l’Ara­bie saou­dite. Et l’on sup­pose qu’en Sy­rie, Khar­toum a en­voyé de l’aide ma­té­rielle à cer­tains groupes ar­més. En re­vanche, en ce qui concerne la mi­gra­tion des EEI, nous n’avons rien trou­vé pour le mo­ment… Peut-être est-ce parce que ce type de sa­voir-faire est vrai­ment in­hé­rent à cer­tains mar­chés lo­caux et ré­gio­naux : les en­gins sont faits à par­tir de den­rées spé­ci­fiques, de cer­tains types d’en­grais ou pré­cur­seurs chi­miques que l’on ne trouve pas dans les autres zones de conflits. Mais bien en­ten­du, il faut conti­nuer de sur­veiller ce­la, car dans l’ab­so­lu, la fa­bri­ca­tion, les tech­niques, les tac­tiques et les pro­cé­dures liées aux EEI peuvent être co­piées.

Peut-on voir une spé­ci­fi­ci­té de cette zone ira­ko-sy­rienne en termes d’armes re­trou­vées, de cir­cuits uti­li­sés par rap­port à d’autres théâtres ?

Oui, ab­so­lu­ment. La zone ira­ko-sy­rienne a un pro­fil vrai­ment spé­ci­fique si l’on exa­mine les nu­mé­ros de lots et de sé­ries, ou les types d’armes que l’on y re­trouve, aus­si bien pour les armes ve­nant d’autres théâtres que pour celles fa­bri­quées par l’EI. C’est éga­le­ment vrai pour les EEI. Ce­la vient du fait que l’EI, qui fa­brique ses armes presque comme un État, suit des pro­cé­dures très pré­cises de fa­bri­ca­tion, que l’on peut re­con­naître fa­ci­le­ment, et que l’on n’a pas re­trou­vées ailleurs pour le mo­ment.

Compte te­nu des don­nées concer­nant l’ar­me­ment de l’EI que vous avez pu re­cueillir au cours de votre en­quête, a-t-il en­core une forte ca­pa­ci­té de nuire, alors que l’or­ga­ni­sa­tion est glo­ba­le­ment en re­cul sur le ter­rain ira­ko-sy­rien ?

Bien que l’EI ait été glo­ba­le­ment et mi­li­tai­re­ment dé­fait, il a pen­dant des an­nées été plus fort qu’il n’au­rait dû l’être, avec un ap­pro­vi­sion­ne­ment im­por­tant en armes et com­po­sants d’EEI qui n’au­rait pas dû être si im­por­tant. Par ailleurs, les stocks en mu­ni­tions an­ti­chars que l’EI a pu consti­tuer au cours des an­nées vont conti­nuer à être une me­nace. Et les connais­sances ac­quises en ma­tière de fa­bri­ca­tion d’armes ne sont pas per­dues ; si le groupe par­vient à se re­cons­ti­tuer mi­li­tai­re­ment et à ac­qué­rir de nou­velles bases d’opé­ra­tions, elles se­ront sans au­cun doute uti­li­sées.

On a re­trou­vé énor­mé­ment de pré­cur­seurs chi­miques d’EEI qui ont été re­tra­cés jus­qu’en Tur­quie.

Pho­to ci-des­sus : Stock de mines aban­don­nées par les com­bat­tants de l’État is­la­mique (EI) dans une rue de Ra­q­qa, an­cienne ca­pi­tale du groupe ter­ro­riste, li­bé­rée en oc­tobre 2017. En trois ans et de­mi, l’EI a su mettre en oeuvre une vé­ri­table in­dus­trie d’ar­me­ment avec des usines ou de pe­tites ma­nu­fac­tures fa­bri­quant bombes, obus, mor­tiers ou vé­hi­cules pié­gés grâce à des ma­tières pre­mières im­por­tées de l’étran­ger, en par­ti­cu­lier de Tur­quie. (© AFP/De­lil Sou­lei­man)

Pho­to ci-des­sus : Vi­déo de pro­pa­gande mon­trant un com­bat­tant de Jaysh al-Nasr uti­li­sant un lance-ro­quettes sur le front sy­rien en 2016. Fa­bri­qué en Bul­ga­rie, ce lan­ce­ro­quettes fai­sait par­tie d’un stock ex­por­té aux États-Unis le 12 dé­cembre 2015. Si la de­mande de li­cence pré­cise que les États-Unis se­raient l’uti­li­sa­teur fi­nal du pro­duit, ce der­nier a été ra­pi­de­ment dé­tour­né puis­qu’il a été re­trou­vé en Irak, à Ra­ma­di, le 9 fé­vrier 2016.(© Jaysh al-Nasr/CAR)

Pho­to ci-des­sous : Boîtes de mu­ni­tions serbes ini­tia­le­ment four­nies à la force mul­ti­na­tio­nale con­duite par les États-Unis en Irak en dé­cembre 2004 et re­trou­vées sur le ter­rain à Ko­bane, en Sy­rie, en fé­vrier 2015. (© CAR)

Pho­to ci-contre : Cache de l’État is­la­mique au sud de Mos­soul, en Irak, où les forces ira­kiennes ont re­trou­vé, en oc­tobre 2016, un to­tal de 183 fu­sils d’as­saut chi­nois. Le nu­mé­ro de sé­rie de ces armes in­dique qu’elles ont été pro­duites en 2007 et 2008. Un à trois sa­chets d’am­phé­ta­mines des­ti­nés aux com­bat­tants, afin d’amé­lio­rer leurs per­for­mances, étaient fixés à cha­cune d’elles. (© CAR)

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