Quel ave­nir mo­né­taire pour les pays afri­cains de la Zone franc ?

Diplomatie - - Sommaire - Par Kia­ri Li­manTin­gui­ri, éco­no­miste du dé­ve­lop­pe­ment, an­cien uni­ver­si­taire et ex-fonc­tion­naire de l’ONU, et Za­cha­rie Li­man-Tin­gui­ri, ana­lyste fi­nan­cier.

Par­mi les dif­fé­rents scé­na­rios pos­sibles pour sor­tir du franc CFA, ce­lui de la dol­la­ri­sa­tion semble le plus ef­fi­cient pour la ma­jo­ri­té des pays de la Zone, même si les éco­no­mies les plus fortes pour­raient aus­si ti­rer leur épingle du jeu dans le cadre d’un re­tour aux mon­naies na­tio­nales.

II y a quelques bonnes rai­sons de ne plus se sa­tis­faire du sta­tu quo mo­né­taire dans les pays afri­cains de la Zone franc (PAZF). Tout d’abord, la mon­naie com­mune n’a ser­vi ni l’in­té­gra­tion com­mer­ciale des pays membres, ni tou­jours leur crois­sance éco­no­mique, et nulle part une di­ver­si­fi­ca­tion de leurs ex­por­ta­tions, au­tant de fac­teurs im­por­tants pour leur dé­ve­lop­pe­ment. Le com­merce entre les pays de l’Union éco­no­mique et mo­né­taire ouest-afri­caine (UE­MOA) re­pré­sente en­vi­ron 15 % (1) de leur com­merce to­tal, ce­lui entre les membres de la Com­mu­nau­té éco­no­mique et mo­né­taire d’Afrique cen­trale (CE­MAC) s’est conti­nuel­le­ment ef­fon­dré de­puis 2001 pour s’éta­blir à moins de 2 % (2) de­puis 2015. Tous les PAZF ont un faible dé­ve­lop­pe­ment hu­main, se­lon la clas­si­fi­ca­tion du Pro­gramme des Na­tions Unies pour le Dé­ve­lop­pe­ment (PNUD), à l’ex­cep­tion de la Gui­née équa­to­riale, du Ga­bon et du Con­go qui sont des cas d’école de « crois­sance sans dé­ve­lop­pe­ment ». En­suite, les banques cen­trales ont pour­sui­vi des ob­jec­tifs qui ne sont pas bons pour la crois­sance. Elles pra­tiquent des taux de cou­ver­ture de l’émis­sion par les ré­serves de change (rap­port entre

avoirs ex­té­rieurs et en­ga­ge­ments à vue) de l’ordre de 75 %, et dé­pas­sant sou­vent 90 % pour la BEAC, bien au-de­là des 20 % re­quis par l’ac­cord avec le Tré­sor fran­çais. Lé­ga­le­ment in­dé­pen­dantes des États membres, sans l’être réel­le­ment du Tré­sor fran­çais, au­cune des deux banques n’est sou­cieuse de crois­sance éco­no­mique.

Les pays membres sont à des ni­veaux très dif­fé­rents les uns des autres en termes de re­ve­nus (le PIB par ha­bi­tant du Ni­ger est in­fé­rieur au tiers de ce­lui de la Côte d’Ivoire, ce­lui de la Gui­née équa­to­riale est plus de 16 fois ce­lui du Tchad en 2013), et ont di­ver­gé à beau­coup d’égards de­puis leur in­dé­pen­dance. En réa­li­té, les éco­no­mies na­tio­nales sont ex­po­sées fré­quem­ment à des chocs exo­gènes dif­fé­rents par leur na­ture et par leur am­pleur. La mon­naie com­mune, et le taux de change fixe avec l’eu­ro, privent chaque pays de la pos­si­bi­li­té d’une ré­ponse ap­pro­priée et pro­por­tion­née à son propre choc. II faut en ef­fet un consen­sus de tous pour ré­ajus­ter la pa­ri­té entre le CFA et l’eu­ro (ce qui ne s’est pro­duit qu’en 1994). Cette iner­tie a un coût dif­fé­rent pour chaque pays et presque cha­cun des pays de la Zone en a fait l’ex­pé­rience à un mo­ment ou à un autre. C’est ain­si que, par exemple, le Ni­ger a payé un prix fort en termes de com­pé­ti­ti­vi­té de ses ex­por­ta­tions et de bien-être de ses po­pu­la­tions, parce qu’il ne pou­vait pas dé­va­luer seul, face à la dé­pré­cia­tion conti­nue du nai­ra ni­gé­rian entre 1980 et 1987. Et la der­nière ré­ces­sion du Ni­gé­ria (2015-2016) a « plom­bé » la conjonc­ture du Ni­ger et du Bé­nin, mais n’a af­fec­té ni le Sé­né­gal, ni la Côte d’Ivoire. Dans la CE­MAC, la vul­né­ra­bi­li­té conco­mi­tante à tout choc ex­té­rieur, en rai­son de l’ex­trême dé­pen­dance vis-à-vis des ex­por­ta­tions de pé­trole – qui re­pré­sentent plus de 90 % des ex­por­ta­tions dans trois des six pays (Con­go Braz­za­ville, Gui­née équa­to­riale et Tchad) et près de 60 % au Ga­bon et 30 % au Ca­me­roun, prin­ci­pale éco­no­mie de la com­mu­nau­té – rend ri­gou­reu­se­ment su­per­fé­ta­toire le fait d’avoir une mon­naie com­mune. C’est bien ce qu’il­lustre la dé­gra­da­tion des fon­da­men­taux de toutes les éco­no­mies de cette com­mu­nau­té de­puis l’ef­fon­dre­ment du prix du pé­trole de 2014-2016.

Les op­tions les plus dé­bat­tues

La plu­part des scé­na­rios en­vi­sa­gés pour sor­tir du CFA sup­posent un ave­nir mo­né­taire com­mun aux membres de de la Zone, soit par « un CFA sans compte d’opé­ra­tions », soit par in­té­gra­tion à une mon­naie de la Com­mu­nau­té éco­no­mique des États de l’Afrique de l’Ouest (CE­DEAO), l’eco, pour les pays membres de l’UE­MOA.

La pro­po­si­tion la plus éla­bo­rée à ce jour pour ré­for­mer le CFA est celle qui main­tient une banque cen­trale in­dé­pen­dante avec le man­dat de gé­rer les ré­serves et un taux de change flot­tant.

Le CFA sans la France

La pro­po­si­tion la plus éla­bo­rée à ce jour pour ré­for­mer le CFA est celle qui main­tient une banque cen­trale in­dé­pen­dante avec le man­dat de gé­rer les ré­serves et un taux de change flot­tant. Cette pro­po­si­tion dé­pend elle-même de quatre condi­tions pour per­mettre une po­li­tique mo­né­taire su­pé­rieure à celle des banques cen­trales ac­tuelles :

• La cré­di­bi­li­té de la banque cen­trale. L’ap­ti­tude d’une ins­ti­tu­tion in­dé­pen­dante à prendre des dé­ci­sions sans in­ter­fé­rence des au­to­ri­tés po­li­tiques d’un pays est dé­ter­mi­née par la ma­tu­ri­té de son sys­tème ins­ti­tu­tion­nel et le res­pect de l’État de droit. À l’ex­cep­tion du Sé­né­gal, les pays de la Zone sont tous des États fra­giles, qui n’ont pas la lé­gi­ti­mi­té, l’au­to­ri­té ou les ca­pa­ci­tés d’un État sou­ve­rain nor­mal. Leurs ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques sont faibles et in­stables. La créa­tion d’une banque cen­trale in­dé­pen­dante dans ce contexte la ren­drait vul­né­rable à la cap­ture de ses ins­tru­ments à des fins po­li­tiques. Le contexte po­li­tique de la Zone grè­ve­rait la cré­di­bi­li­té de la banque cen­trale dès le dé­part. Sans cré­di­bi­li­té re­con­nue, au­cune banque cen­trale ne peut mettre en oeuvre une bonne po­li­tique mo­né­taire, et celle-ci se­rait condam­née à du­pli­quer les er­reurs qui ont en­traî­né l’Ar­gen­tine, l’In­do­né­sie ou le Mexique dans de sé­rieuses crises fi­nan­cières et éco­no­miques.

• Les struc­tures des éco­no­mies de la Zone. Au­cune des deux unions éco­no­miques ne consti­tue une zone mo­né­taire op­ti­male. Une ana­lyse de la syn­chro­ni­ci­té de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique de l’UE­MOA (me­sure du ni­veau de cor­ré­la­tion de la conjec­ture éco­no­mique entre pays de la Zone) trouve que la zone UE­MOA est dix fois moins syn­chro­nique que l’Union eu­ro­péenne (3). Ce manque de syn­chro­nisme re­flète en grande par­tie l’hé­té­ro­gé­néi­té du ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment et de la com­po­si­tion de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique des États membres. Dans un tel contexte, la po­li­tique mo­né­taire d’une banque cen­trale unique au­rait des consé­quences pro­cy­cliques né­fastes pour les pays avec les plus faibles parts du PIB de la Zone. J. Sti­glitz (4) montre ain­si que la non-op­ti­ma­li­té de la Zone eu­ro et la pré­pon­dé­rance des be­soins de l’éco­no­mie al­le­mande ont en­traî­né des po­li­tiques mo­né­taires pro­cy­cliques qui ont trans­for­mé des chocs éco­no­miques tran­si­toires en crises pro­fondes pour des États tels que la Grèce.

• Les mar­chés de ca­pi­taux. Dans le cadre d’un taux de change flot­tant, la po­li­tique mo­né­taire se conduit par l’ajus­te­ment des taux d’in­té­rêt en fonc­tion de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique pour mi­ni­mi­ser les écarts de per­for­mance par rap­port à l’ob­jec­tif dé­cla­ré. Le mé­ca­nisme de trans­mis­sion d’une telle po­li­tique mo­né­taire dé­pend de mar­chés de ca­pi­taux développés (avec un in­ven­taire d’obli­ga­tions gou­ver­ne­men­tales et de nom­breux ac­teurs dont les coûts d’em­prunt af­fectent les dé­ci­sions de consom­ma­tion des mé­nages). La faible ban­ca­ri­sa­tion des pays et les mar­chés de ca­pi­taux peu pro­fonds de la ré­gion ren­draient ce mé­ca­nisme de trans­mis­sion in­uti­li­sable, car l’ac­ti­vi­té éco­no­mique est for­te­ment in­élas­tique au taux d’in­té­rêt. Les pays de l’UE­MOA ont les mar­chés de ca­pi­taux par­mi les moins per­for­mants au monde (5).

• La gou­ver­nance de la banque cen­trale. Pour per­mettre le fonc­tion­ne­ment de la banque cen­trale in­dé­pen­dante, il fau­drait un mé­ca­nisme de dé­ci­sion qui as­sure un com­pro­mis entre les in­té­rêts des dif­fé­rents États ac­tion­naires de la banque. Dans le contexte ac­tuel, la pré­pon­dé­rance de la Côte d’Ivoire dans l’UE­MOA (40 % du PIB de l’Union) ren­drait nulle la pos­si­bi­li­té pour les autres pays de voir leurs be­soins éco­no­miques in­fluen­cer la po­li­tique mo­né­taire com­mune. Abid­jan de­vien­drait le Ber­lin de l’UE­MOA, et Ma­la­bo peut-être ce­lui de la CE­MAC (la Gui­née équa­to­riale étant la prin­ci­pale pour­voyeuse de ré­serves de change).

Une mon­naie de la CE­DEAO

II y a ac­tuel­le­ment huit mon­naies qui cir­culent dans les quinze États membres de la CE­DEAO. Le franc CFA, dans les huit pays de l’UE­MOA, au­quel s’ajoutent le da­las­si (Gam­bie), le dol­lar (Li­bé­ria), le leone (Sier­ra Leone), le franc gui­néen (Gui­née Co­na­kry), l’es­cu­do (Cap-Vert), le ce­di (Gha­na) et bien sûr, le nai­ra (Ni­gé­ria). À l’ex­cep­tion du Cap-Vert, dont la mon­naie est rat­ta­chée à l’eu­ro, tous les pays non CFA sont membres de la zone mo­né­taire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO). Ini­tia­le­ment conçu pour être réa­li­sé en deux étapes – les pays de la ZMAO se re­grou­pant en une seule mon­naie avant de re­joindre dans une mon­naie unique ceux de l’UE­MOA –, le pro­jet d’in­té­gra­tion mo­né­taire de la CE­DEAO ac­tuel­le­ment sur la table est ce­lui de la créa­tion d’une mon­naie unique avec une par­ti­ci­pa­tion gra­duelle des pays au fur et à me­sure qu’ils rem­plissent les cri­tères de conver­gence. Le sys­tème re­te­nu pour la ges­tion des ré­serves de change est dé­cen­tra­li­sé, la Banque cen­trale de la CE­DEAO, in­dé­pen­dante, gé­rant la frac­tion né­ces­saire à ses in­ter­ven­tions, chaque banque cen­trale na­tio­nale conser­vant le reste pour ses tran­sac­tions ex­té­rieures, un peu sur le mo­dèle de la BCE. Après plu­sieurs re­ports, le ca­len­drier re­te­nu par les chefs d’État pour le lan­ce­ment de l’eco, mon­naie unique de la CE­DEAO, éta­blit une date bu­toir à 2020. Cette échéance pour­rait être à nou­veau re­tar­dée en rai­son des hé­si­ta­tions du Ni­gé­ria no­tam­ment. Sur le fond, même les plus ar­dents dé­fen­seurs de l’in­té­gra­tion mo­né­taire ouest-afri­caine re­con­naissent qu’en rai­son de la per­sis­tance des di­ver­gences struc­tu­relles, le vé­ri­table avan­tage de l’eco est une meilleure ré­sis­tance aux chocs mo­né­taires d’ori­gine ex­té­rieure, et non une meilleure trans­mis­sion de la po­li­tique mo­né­taire au ni­veau na­tio­nal (6) dans chaque pays. Il ne faut donc rien en at­tendre ou presque en termes de crois­sance et de lutte contre le chô­mage et la pau­vre­té. Cer­tains nour­rissent l’es­poir qu’une fois l’eco créé, la conver­gence sui­vra, comme si la per­sis­tance et même l’ac­cen­tua­tion des di­ver­gences au sein de la Zone franc, après trois quarts de siècle de mon­naie com­mune, ne li­vrait au­cun enseignement utile. L’ins­tau­ra­tion de l’eco po­se­ra les mêmes pro­blèmes de po­li­tique éco­no­mique et d’éco­no­mie po­li­tique à la CE­DEAO que le franc CFA po­sait à l’échelle de l’UE­MOA ou de la CE­MAC.

Les scé­na­rios non ex­plo­rés

La ques­tion de sa­voir s’il n’est pas pré­fé­rable pour cha­cun des pays d’avoir sa propre stra­té­gie mo­né­taire n’a pas été soi­gneu­se­ment et pu­bli­que­ment éva­luée. La banque cen­trale, lors­qu’elle est com­mune à plu­sieurs pays et qu’elle est in­dé­pen­dante, peut dif­fi­ci­le­ment pour­suivre des ob­jec­tifs autres que la lutte contre l’in­fla­tion.

La pré­pon­dé­rance de la Côte d’Ivoire dans l’UE­MOA (40 % du PIB de l’Union) ren­drait nulle la pos­si­bi­li­té pour les autres pays de voir leurs be­soins éco­no­miques in­fluen­cer la po­li­tique mo­né­taire com­mune. Abid­jan de­vien­drait le Ber­lin de l’UE­MOA, et Ma­la­bo peut-être ce­lui de la CE­MAC.

Une mon­naie na­tio­nale pour chaque pays

Cette op­tion ré­ta­bli­rait la pleine sou­ve­rai­ne­té mo­né­taire de chaque État. Tou­te­fois, même sou­ve­raine, la po­li­tique mo­né­taire est un art qui a quelques règles contrai­gnantes. Mil­ton Fried­man et ses apôtres mo­né­ta­ristes ont éta­bli les prin­cipes de ges­tion mo­né­taire per­met­tant d’évi­ter les deux consé­quences les plus no­cives d’une po­li­tique mo­né­taire mal adap­tée : l’in­fla­tion et le chô­mage. Ti­rant les le­çons d’ex­pé­riences his­to­riques exem­plaires, ils dé­gagent deux prin­cipes de gou­ver­nance : l’in­dé­pen­dance des au­to­ri­tés mo­né­taires pour gé­rer la mon­naie d’une part, la né­ces­si­té d’équi­libre entre des ob­jec­tifs par­fois mu­tuel­le­ment ex­clu­sifs – no­tam­ment la sta­bi­li­té des prix, le plein em­ploi et, plus ré­cem­ment, l’ob­jec­tif de sta­bi­li­té du sys­tème fi­nan­cier – d’autre part. Paul Krug­man a mon­tré en­suite qu’il est im­pos­sible de sa­tis­faire trois des exi­gences de la po­li­tique mo­né­taire contem­po­raine en même temps, et dif­fi­cile et ris­qué de ci­bler deux de ces ob­jec­tifs. En ef­fet, la po­li­tique mo­né­taire peut ser­vir à :

• as­su­rer la sta­bi­li­té des prix et le plein em­ploi par le contrôle des taux d’in­té­rêts no­mi­naux (7),

• fixer le taux de change de la de­vise avec une pa­ri­té fixe par rap­port à une mon­naie (ou un pa­nier de mon­naie de ré­serves),

• per­mettre la libre cir­cu­la­tion de la mon­naie sans contrôle de ca­pi­taux. C’est la fa­meuse « tri­ni­té im­pos­sible ». Ain­si, pour contrô­ler le taux d’in­té­rêt sur les mar­chés de ca­pi­taux, un pays doit ac­cep­ter que son taux de change fluc­tue en fonc­tion du taux d’in­té­rêt re­la­tif et de son dif­fé­ren­tiel d’in­fla­tion par rap­port au reste du monde (8). Es­sayer de main­te­nir un taux de change fixe et un taux d’in­té­rêt op­ti­mal pour sou­te­nir la crois­sance en­traî­ne­ra des ré­al­lo­ca­tions de ca­pi­taux (à la re­cherche du meilleur ren­de­ment ajus­té au risque), ce qui contra­rie­ra la dé­fense d’un taux de change fixe. À l’in­té­rieur de ces li­mites, un pays même pe­tit et do­té de res­sources li­mi­tées peut créer et gé­rer sa propre mon­naie. C’est ce qu’a fait la Mau­ri­ta­nie en 1973, mon­trant ain­si que sor­tir du CFA pour une mon­naie na­tio­nale n’est pas né­ces­sai­re­ment une aven­ture sans len­de­main. L’ou­guiya s’est dé­pré­ciée de 300 % par rap­port au CFA de­puis 1973, mais l’éco­no­mie mau­ri­ta­nienne a crû en moyenne de 5,5 % entre 2003 et 2015 et la part des plus pauvres a re­cu­lé de moi­tié (de 32,8 à 15,6 %) (9). C’est faute d’avoir ob­ser­vé les prin­cipes de bonne ges­tion mo­né­taire que le Ma­li, par­ti du CFA en 1962, a dû y re­ve­nir en 1984, avec un taux de dé­pré­cia­tion du franc ma­lien de 50 %. II est clair ce­pen­dant que tous les pays de la Zone ne sont pas lo­gés à la même en­seigne face à l’op­tion de créer une mon­naie na­tio­nale. La Côte d’Ivoire n’au­ra pas plus de dif­fi­cul­té que le Gha­na voi­sin, qui a sa mon­naie de­puis son in­dé­pen­dance, et le Sé­né­gal a l’avan­tage de dis­po­ser d’un État dé­mo­cra­tique fonc­tion­nel, ce qui est un atout consi­dé­rable.

Une dol­la­ri­sa­tion of­fi­cielle

Pour conser­ver les avan­tages de la conver­ti­bi­li­té et évi­ter le risque in­fla­tion­niste de la ten­ta­tion d’un ex­cès de fi­nan­ce­ment mo­né­taire, la dol­la­ri­sa­tion est une op­tion pré­fé­rable au simple ra­pa­trie­ment de la ges­tion des ré­serves de change. Compte te­nu du fait que les condi­tions idéales d’une banque cen­trale in­dé­pen­dante avec un taux de change flot­tant ne sont pas réunies, cette so­lu­tion qui au­rait pu être sou­sop­ti­male dans des condi­tions idéales est su­pé­rieure dans le contexte réel des PAZF au sta­tu quo ante et à la pro­po­si­tion d’une Zone franc sans la France.

L’ins­tau­ra­tion de l’eco po­se­ra les mêmes pro­blèmes de po­li­tique éco­no­mique et d’éco­no­mie po­li­tique à la CE­DEAO que le franc CFA po­sait à l’échelle de l’UE­MOA ou de la CE­MAC.

Elle est aus­si pré­fé­rable à l’eco de la CE­DEAO. Le prin­ci­pal coût de la dol­la­ri­sa­tion, l’ab­di­ca­tion d’une po­li­tique mo­né­taire au­to­nome, est plus que com­pen­sé par quatre ca­té­go­ries de bé­né­fices.

Pre­miè­re­ment, la dol­la­ri­sa­tion per­met aux États dol­la­ri­sés une sta­bi­li­té mo­né­taire qui réunit les condi­tions ma­croé­co­no­miques pour la crois­sance et le dé­ve­lop­pe­ment, mais ils n’ont pas de po­li­tique mo­né­taire in­dé­pen­dante parce qu’ils uti­lisent le dol­lar amé­ri­cain. En pra­tique, ce­la per­met à ces pays d’avoir une in­fla­tion faible (bé­né­fice équi­valent à ce­lui de l’ar­ran­ge­ment ac­tuel avec le CFA), des taux d’in­té­rêt no­mi­naux et réels faibles (in­fé­rieurs à ceux de la zone ac­tuelle), et des asy­mé­tries de termes de l’échange faibles parce que le gros des im­por­ta­tions et des ex­por­ta­tions se soldent en dol­lars amé­ri­cains. Par exemple, Pa­na­ma a les taux d’in­té­rêt les plus faibles et les plus stables de toute l’Amé­rique la­tine. Cette sta­bi­li­té per­met l’em­prunt en dol­lars amé­ri­cains à Pa­na­ma avec des ma­tu­ri­tés de 20 à 30 ans (10) – in­croyable pour des pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment (11).

Deuxiè­me­ment, l’usage du dol­lar amé­ri­cain aug­mente la dis­po­ni­bi­li­té de ca­pi­taux. Du jour au len­de­main, toute la zone éco­no­mique peut em­prun­ter en dol­lars – la mon­naie la plus abon­dante dans le monde. L’ac­cès à une masse de ca­pi­tal qua­si illi­mi­tée, contraint seule­ment par la sol­va­bi­li­té des em­prun­teurs (nous ver­rons plus tard que la dol­la­ri­sa­tion aide à un meilleur fonc­tion­ne­ment des mar­chés de cré­dit), a des bé­né­fices pour le dé­ve­lop­pe­ment. Ce­la si­gni­fie que : a) Les im­por­ta­teurs ne sont plus ra­tion­nés en de­vises étran­gères. Ce ra­tion­ne­ment est un gou­lot d’étran­gle­ment pour l’ac­ti­vi­té éco­no­mique de beau­coup de pays émer­gents comme la Tu­ni­sie, l’Égypte, l’In­do­né­sie, ou l’Ar­gen­tine parce que les en­tre­prises ex­por­ta­trices ne peuvent pas im­por­ter les équi­pe­ments et fac­teurs de pro­duc­tion dont ils ont be­soin, même quand ils sont en me­sure de les ré­gler en cash. b) L’ac­cès au dol­lar amé­ri­cain di­mi­nue les taux d’in­té­rêt no­mi­naux et réels (12). Ce­la a été le cas de la Bo­li­vie, du Bré­sil, du Pé­rou qui ont tous vu leur taux d’in­té­rêt di­mi­nuer de plu­sieurs pour­cents, et l’offre d’ins­tru­ment de cré­dit aug­men­ter en par­ti­cu­lier par rap­port à la ma­tu­ri­té des ins­tru­ments of­ferts par le mar­ché. Tous ces pays ont connu une ac­cé­lé­ra­tion de leur taux de crois­sance éco­no­mique après une dol­la­ri­sa­tion of­fi­cielle. c) L’in­ves­tis­se­ment di­rect étran­ger de­vient plus fa­cile, ce qui peut ap­por­ter une source exo­gène de fi­nan­ce­ment pour l’in­fra­struc­ture dont dé­pendent for­te­ment des pays pauvres avec une forte crois­sance dé­mo­gra­phique. Dol­la­ri­ser, c’est per­mettre l’ap­port de ca­pi­tal man­quant aux pays pauvres, ce que les éco­no­mistes Har­rod et Do­mar avaient en­tre­vu comme so­lu­tion pour com­bler le gouffre dans les an­nées 1940, en pos­tu­lant qu’un ap­port de ca­pi­tal dans les pays pauvres leur per­met­trait de rat­tra­per leur re­tard de crois­sance parce qu’ils ont un ren­de­ment su­pé­rieur du ca­pi­tal.

Troi­siè­me­ment, l’usage du dol­lar di­mi­nue les coûts de tran­saction du com­merce in­ter­na­tio­nal. Se­lon Fran­kel et Rose (13), les pays qui par­tagent la même de­vise, in­dé­pen­dam­ment de la dis­tance qui les sé­pare, mul­ti­plient par trois leur vo­lume d’échanges ré­ci­proques. Cette aug­men­ta­tion du vo­lume des échanges com­mer­ciaux se fait en plus, et non au dé­tri­ment, des échanges com­mer­ciaux qui existent avec les pays qui ne par­tagent pas la même de­vise. Leurs ré­sul­tats em­pi­riques montrent que le par­tage d’une même de­vise aug­mente le ni­veau de re­ve­nu par 33 % sur une pé­riode de 20 ans en fai­sant aug­men­ter la crois­sance. Plus en­core, ces ré­sul­tats sug­gèrent une chaîne de cau­sa­li­té. Sa­chant que le dol­lar est la de­vise la plus uti­li­sée dans le monde, et qu’elle sert de mon­naie d’échange entre pays qui ne par­tagent pas la même mon­naie, dol­la­ri­ser la Zone CFA au­rait des consé­quences ma­jeures sur la crois­sance éco­no­mique et le ni­veau de vie des pays concer­nés. Qua­triè­me­ment, la dol­la­ri­sa­tion fa­ci­lite l’en­trée de banques étran­gères dans le mar­ché do­mes­tique, parce que l’usage du dol­lar amé­ri­cain rend la struc­ture des coûts des opé­ra­tions ban­caires ren­table (en di­mi­nuant le risque de dé­va­lua­tion et en évi­tant la du­pli­ca­tion des frais de ges­tion due à une autre mon­naie). La com­pé­ti­tion que ces ac­teurs op­posent aux banques do­mes­tiques fa­vo­rise une amé­lio­ra­tion des stan­dards d’oc­troi de cré­dit (moins de prêt « connec­tés » (14), et plus de prêts à des ac­teurs au­pa­ra­vant né­gli­gés). En plus d’une amé­lio­ra­tion de la qua­li­té des cré­dits, les ac­teurs étran­gers fa­vo­risent le dé­ve­lop­pe­ment des mar­chés fi­nan­ciers et la ban­ca­ri­sa­tion de l’éco­no­mie (15). La pos­si­bi­li­té pour des banques étran­gères d’of­frir des ser­vices à Pa­na­ma ex­plique le rôle cen­tral que la place fi­nan­cière de Pa­na­ma joue dans la ré­gion avec les re­ve­nus du sec­teur qui contri­buent pour 80 % du PIB. Plus en­core, l’usage du dol­lar amé­ri­cain fa­vo­rise la ban­ca­ri­sa­tion du

Tous les pays de la Zone ne sont pas lo­gés à la même en­seigne face à l’op­tion de créer une mon­naie na­tio­nale. La Côte d’Ivoire n’au­ra pas plus de dif­fi­cul­té que le Gha­na voi­sin, qui a sa mon­naie de­puis son in­dé­pen­dance, et le Sé­né­gal a l’avan­tage de dis­po­ser d’un État dé­mo­cra­tique fonc­tion­nel.

sys­tème en fa­ci­li­tant le dé­ve­lop­pe­ment de mé­thodes de paie­ment élec­tro­nique. Les pays dol­la­ri­sés né­ces­sitent une base mo­né­taire plus faible pro­por­tion­nel­le­ment à leur PIB.

En­fin, la dol­la­ri­sa­tion sup­prime la res­pon­sa­bi­li­té de ges­tion mo­né­taire de la banque cen­trale qui peut se concen­trer sur la ré­gu­la­tion ma­cro-pru­den­tielle es­sen­tielle à des mar­chés de cré­dit fonc­tion­nels. En ef­fet, dol­la­ri­ser ne se­rait pas ef­fi­cace en l’ab­sence d’un tis­su de ré­gu­la­tion qui per­mette aux mar­chés de cré­dits un bon fonc­tion­ne­ment (bonne ges­tion de risque, mi­ti­ga­tion ef­fi­cace de la fraude, in­for­ma­tion sur les em­prun­teurs fa­cile d’ac­cès…). Compte te­nu du fait que le dol­lar est la mon­naie la plus uti­li­sée dans le monde et que les taux d’in­té­rêt des prêts en dol­lar (sans risque de change) ont his­to­ri­que­ment été plus bas que ceux de toute autre de­vise de pays émer­gents, ce­la re­vient à don­ner à des pays né­ces­si­tant des ca­pi­taux un ac­cès à une source qua­si in­fi­nie de li­qui­di­té avec comme seule li­mite la sol­va­bi­li­té des em­prun­teurs, et non l’offre de li­qui­di­té. His­to­ri­que­ment, le rôle de la banque cen­trale fut ce­lui de créan­cier de der­nier re­cours pour évi­ter des pa­niques ban­caires, et as­su­rer que les en­tre­prises ont le cré­dit né­ces­saire pour fonc­tion­ner. Dans une zone dol­la­ri­sée, la banque cen­trale perd la ca­pa­ci­té d’émettre des li­qui­di­tés pour sau­ver des banques in­sol­vables (ce­pen­dant, cette fonc­tion peut être as­su­rée par des lignes de cré­dits en dol­lar ga­ran­ties par une caisse d’as­su­rance des dé­pôts). En contre­par­tie de ne plus pou­voir émettre des ré­serves, la banque cen­trale peut se concen­trer sur la créa­tion des condi­tions pour que les banques d’af­faires prêtent le maxi­mum qu’il soit prudent de faire, ré­ha­bi­li­tant ain­si le fi­nan­ce­ment de l’éco­no­mie par les banques et la prise de risque, qui sont l’es­sence même de l’ac­ti­vi­té ban­quière et qui font cruel­le­ment dé­faut dans l’UE­MOA. La dol­la­ri­sa­tion offre beau­coup d’avan­tages, mais com­porte aus­si des risques dont deux doivent être pris en compte. Pre­miè­re­ment, une éco­no­mie dol­la­ri­sée de­vient for­te­ment sen­sible aux chan­ge­ments de la po­li­tique mo­né­taire des États-Unis. Ain­si, une ap­pré­cia­tion des taux d’in­té­rêts amé­ri­cains aug­mente les coûts d’em­prunt dans la zone dol­la­ri­sée, et un ren­ché­ris­se­ment du dol­lar amé­ri­cain rend les biens et ser­vices pro­duits dans un pays dol­la­ri­sé plus chers. L’ar­ri­mage au dol­lar ren­drait donc les pays usa­gers du CFA plus sen­sibles à la conjec­ture amé­ri­caine qu’ils ne le sont ac­tuel­le­ment. Nous pen­sons que ce risque est ac­cep­table dans la me­sure où les risques as­so­ciés à la ges­tion ma­croé­co­no­mique des États-Unis sont re­la­ti­ve­ment faibles, et moins im­por­tants que les coûts ac­tuels du taux de change fixe du CFA par rap­port à l’eu­ro, qui taxe la com­pé­ti­ti­vi­té des pays afri­cains quand le cours de l’eu­ro fluc­tue par rap­port à ce­lui du dol­lar amé­ri­cain. Deuxiè­me­ment, une dol­la­ri­sa­tion of­fi­cieuse, où les agents éco­no­miques uti­lisent le dol­lar amé­ri­cain de fac­to, sans l’aval des au­to­ri­tés na­tio­nales ou la co­opé­ra­tion du Tré­sor amé­ri­cain, peut étouf­fer l’ac­ti­vi­té à cause de la pé­nu­rie de dol­lars que cette forme de dol­la­ri­sa­tion en­traîne. Sans une quan­ti­té suf­fi­sante de de­vises pour ré­pondre aux be­soins réels de l’éco­no­mie, beau­coup de tran­sac­tions font dé­faut, faute de mon­naie. Dans le cas de dol­la­ri­sa­tion of­fi­cielle, il n’y a pas de pé­nu­rie de dol­lars parce que toute la masse mo­né­taire des pays dol­la­ri­sés est trans­for­mée en dol­lars amé­ri­cains.

En conclu­sion, iI n’est pas pos­sible d’an­ti­ci­per ce que se­ra la si­tua­tion mo­né­taire de la ré­gion en 2020. II semble ce­pen­dant pro­bable que, même si les chefs d’État de la CE­DEAO dé­ci­daient de s’en­ga­ger im­mé­dia­te­ment dans l’eco, ce ne se­rait au mieux qu’une so­lu­tion tran­si­toire, au pire une fuite en avant. Le dé­bat mo­né­taire dans la ré­gion se pour­sui­vra.

La dol­la­ri­sa­tion per­met aux États dol­la­ri­sés une sta­bi­li­té mo­né­taire qui réunit les condi­tions ma­croé­co­no­miques pour la crois­sance et le dé­ve­lop­pe­ment, mais ils n’ont pas de po­li­tique mo­né­taire in­dé­pen­dante parce qu’ils uti­lisent le dol­lar amé­ri­cain.

Pho­to ci-des­sus : Le 24 oc­tobre 2017, le pré­sident du Ni­ger pro­nonce un dis­cours à l’oc­ca­sion d’un som­met des chefs d’État membres de la CE­DEAO à Nia­mey, au cours du­quel les quinze États membres ont ré­af­fir­mé leur vo­lon­té de mettre en place d’ici 2020 une mon­naie unique dont il est ques­tion de­puis trente ans. Le Ni­gé­ria, poids lourd de la zone, a ce­pen­dant ex­pri­mé sa ré­ti­cence et a ap­pe­lé à une avan­cée pru­dente. (© AFP/ Bou­rei­ma Ha­ma)

Pho­to ci-contre : Pla­te­forme pé­tro­lière auGa­bon. Avec cinq pro­duc­teurs de pé­trole (Con­go Braz­za­ville, Gui­née équa­to­riale, Tchad, Ga­bon, Ca­me­roun) sur sixÉtats membres (hor­mis la Cen­tra­frique), la Com­mu­nau­té éco­no­mique et mo­né­taire de l’Afrique cen­trale (CE­MAC) re­pré­sente la com­mu­nau­té ré­gio­nale la plus dé­pen­dante de l’or noir du conti­nent afri­cain. La baisse dras­tique du cours du ba­ril les a par consé­quent tou­chés de plein fouet et a pe­sé no­tam­ment et sen­si­ble­ment sur leurs ré­serves de changes. (DR)

Pho­to ci-contre : Billet mau­ri­ta­nien. En 1973, la Mau­ri­ta­nie a fait le choix de se dé­ta­cher du franc CFA. (© Shut­ter­stock/ppart)

Pho­to ci-contre : Une dol­la­ri­sa­tion de la zone, pro­ces­sus se­lon le­quel un État ac­cepte le dol­lar amé­ri­cain comme étant la seule et unique mon­naie lé­gale uti­li­sable dans toutes les tran­sac­tions et opé­ra­tions mo­né­taires à l’in­té­rieur de son ter­ri­toire na­tio­nal, est sou­vent évo­quée comme al­ter­na­tive au franc CFA. En jan­vier 2000, aux prises avec une grave crise éco­no­mique, l’Équa­teur dé­ci­dait d’adop­ter le dol­lar des États-Unis en tant que mon­naie ayant cours lé­gal dans le pays, aban­don­nant ain­si le sucre, la mon­naie na­tio­nale. (© Shut­ter­stock/cor­laf­fra)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.