– Kir­kouk, ter­ri­toire stra­té­gique du Nord de l’Irak

Ci­té mul­ti­com­mu­nau­taire si­tuée entre Mos­soul, Er­bil, Sou­lei­ma­niye et Ti­krit, sym­bole pour les Kurdes, Kir­kouk est au centre des convoi­tises du Nord-Est de l’Irak. C’est là que convergent les dif­fé­rents ac­teurs lo­caux cher­chant à as­seoir leur au­to­ri­té sur

Diplomatie - - Sommaire - J. Thé­ron

Àla fin de la Pre­mière Guerre mon­diale, le vi­layet de Mos­soul, com­pre­nant Kir­kouk, fut dé­ta­ché de l’Em­pire ot­to­man contre la vo­lon­té de la jeune Ré­pu­blique turque. Les Kurdes, pour qui la ville fait par­tie de leur ter­ri­toire, s’étaient vus pro­mettre un État, mais il n’in­cluait pas Kir­kouk et n’a pas vu le jour. Les ch­ré­tiens as­sy­ro-chal­déens avaient éga­le­ment re­ven­di­qué un État l’in­cluant. En­fin, les Turk­mènes – is­sus de dif­fé­rentes mi­gra­tions seld­jou­kides ou ot­to­manes et sub­di­vi­sés entre sun­nites et chiites – étaient fa­vo­rables au rat­ta­che­ment à la Tur­quie, mais ac­ce­ptèrent le trans­fert de la ré­gion à l’Irak à condi­tion que leur spé­ci­fi­ci­té soit re­con­nue. En 1926, Kir­kouk et sa ré­gion furent donc at­tri­bués juridiquement par la So­cié­té des Na­tions (SDN) au royaume ira­kien, sous man­dat bri­tan­nique (1920-1932) et di­ri­gé par Fay­çal Ier (1921-1933), mo­narque arabe sun­nite. Pour faire ad­mettre ce­la à son voi­sin, l’Irak consen­tit à re­ver­ser 10 % de royal­ties pé­tro­lières à la Tur­quie.

Troubles post­in­dé­pen­dance

Après l’in­dé­pen­dance, en 1932, Kir­kouk ne fut pas épar­gnée. La com­mu­nau­té juive quit­ta la ville en 19501951, mar­quée par le po­grom de Bag­dad en 1941 et la pre­mière guerre is­raé­loa­rabe (1948-1949). Puis, à la suite du coup d’État du gé­né­ral Ab­dul Ka­rim Qa­sim, en 1958, ce sont les Turk­mènes de Kir­kouk qui su­birent un mas­sacre. Deux ans plus tard, les Kurdes se ré­vol­tèrent pour ob­te­nir leur au­to­no­mie. Et c’est le sta­tut de Kir­kouk qui fut à l’ori­gine de l’ef­fon­dre­ment d’une ten­ta­tive d’ac­cord entre les Kurdes et Bag­dad, en 1974. Le ré­gime de Sad­dam Hus­sein (1979-2003) lan­ça une po­li­tique d’ara­bi­sa­tion vi­sant Kurdes, As­sy­riens et Turk­mènes. La guerre IranI­rak (1980-1988) a en­suite don­né lieu à une fu­neste

ins­tru­men­ta­li­sa­tion des deux grands mou­ve­ments kurdes an­ta­go­niques : le Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan (PDK) et l’Union pa­trio­tique du Kur­dis­tan (UPK). Kir­kouk a alors été vic­time de l’« An­fal », po­li­tique d’éra­di­ca­tion des Kurdes lan­cée en 1988 par Bag­dad. Pro­fi­tant de la guerre du Golfe de 1991, ils ont ten­té de prendre la ville, mais n’ont pas pu la te­nir et une nou­velle po­li­tique d’ara­bi­sa­tion a été im­po­sée. À la suite de l’in­ter­ven­tion amé­ri­ca­no-bri­tan­nique de 2003, la loi ad­mi­nis­tra­tive tran­si­tion­nelle puis la Consti­tu­tion ira­kienne de 2005 ont men­tion­né le re­cours à un ré­fé­ren­dum sur la gou­ver­nance des « ter­ri­toires dis­pu­tés », dont Kir­kouk, avant fin 2007, à l’is­sue d’une pé­riode dite de « nor­ma­li­sa­tion », de­vant per­mettre aux Kurdes de re­ve­nir. Mais le ré­fé­ren­dum a été re­pous­sé par le Pre­mier mi­nistre chiite Nou­ri al-Ma­li­ki (20062014), avec le blanc-seing de Té­hé­ran, An­ka­ra et Wa­shing­ton. La guerre ci­vile ira­kienne fi­nis­sant, les troubles ont tou­te­fois per­du­ré à Kir­kouk jus­qu’à l’émer­gence de l’or­ga­ni­sa­tion de l’État is­la­mique (EI ou Daech) en 2014. Les forces kurdes ont alors pris le contrôle de la ville à la suite de la re­traite des forces ira­kiennes et l’ont te­nue, ap­puyées par la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale. Les Kurdes ont de­man­dé des né­go­cia­tions à Bag­dad, qui a re­pous­sé l’échéance. Un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance d’un Kur­dis­tan qui in­clu­rait Kir­kouk a donc été or­ga­ni­sé, mais a été re­je­té par le gou­ver­ne­ment qui a re­pris la ville par la force en oc­tobre 2017, ap­puyé par l’Iran et la Tur­quie, ceux-ci crai­gnant que ce­la ne ren­force les mou­ve­ments kurdes chez eux. Mais le re­tour de l’au­to­ri­té de Bag­dad n’a été que re­la­tif.

Re­tour au sta­tu quo ?

Ar­ri­vées avec l’ar­mée ira­kienne, les mi­lices chiites pro-ira­niennes en ont pro­fi­té pour s’im­plan­ter à Kir­kouk. Ma­jo­ri­tai­re­ment arabes, elles ont mo­bi­li­sé des élé­ments turk­mènes chiites afin de se faire ac­cep­ter par cette com­mu­nau­té im­por­tante. Mais leur pré­sence sape de fac­to l’au­to­ri­té of­fi­cielle.

C’est dans ce cli­mat dé­lé­tère que l’EI, re­ve­nu à la clan­des­ti­ni­té, pro­cède à de nom­breuses at­taques dans la ré­gion et em­pêche toute sta­bi­li­sa­tion. Avec la pro­vince de Diya­la, celle de Kir­kouk est de­ve­nue son ter­rain d’ac­tion pri­vi­lé­gié, ce qui fait per­du­rer les opé­ra­tions mi­li­taires. Et les forces de sé­cu­ri­té ira­kiennes n’ont eu d’autre choix que de co­opé­rer avec les pesh­mer­ga kurdes, ap­pe­lés en ren­fort contre Daech, car les forces an­ti­ter­ro­ristes et la Neu­vième di­vi­sion ont été dé­pê­chées dans le Sud du pays, à Bas­so­ra, en rai­son des émeutes so­ciales qui s’y dé­roulent en juillet-août 2018.

Par ailleurs, un nou­veau groupe est ap­pa­ru dans la ré­gion, les White Flags, consti­tué de mi­li­ciens kurdes in­dé­pen­dants et d’an­ciens de l’EI, ten­tant de faire no­tam­ment de la con­tre­bande de pé­trole. Ils évo­luent dans les monts Ham­rin et dans d’autres zones au­tour de Kir­kouk. Bag­dad re­proche aux Kurdes de ne rien faire contre eux. La pré­sence des mi­lices chiites fait craindre aux Kurdes, dont les lea­ders sont contes­tés après la perte de la ville, qu’un nou­veau mou­ve­ment d’ara­bi­sa­tion soit à l’oeuvre. Quant à la Tur­quie, elle avait certes sou­te­nu la re­prise de Kir­kouk par Bag­dad, mais pas au prix d’un ali­gne­ment pro-ira­nien.

En l’ab­sence de sta­bi­li­sa­tion réelle, de concer­ta­tion in­clu­sive ou d’au­to­dé­ter­mi­na­tion, les rap­ports de force lo­caux et ré­gio­naux pé­ren­nisent ain­si l’in­sta­bi­li­té de Kir­kouk, ré­gion hau­te­ment stra­té­gique et sym­bole mul­ti­com­mu­nau­taire de l’Irak.

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