– ANA­LYSE Après les élec­tions an­ti­ci­pées du 24 juin 2018, la Tur­quie entre dans une nou­velle ère po­li­tique

Diplomatie - - Sommaire - Jean Mar­cou

Le 9 juillet 2018, à An­ka­ra, la cé­ré­mo­nie de pres­ta­tion de serment, qui a consa­cré la ré­élec­tion de Re­cep Tayyip Er­do­gan à la pré­si­dence turque, mar­quait aus­si un vé­ri­table chan­ge­ment de ré­gime, dont les en­jeux ne sont pas que po­li­tiques, mais aus­si et sur­tout éco­no­miques et in­ter­na­tio­naux.

On di­sait Re­cep Tayyip Er­do­gan fa­ti­gué après plus de quinze ans d’exer­cice du pou­voir. On pen­sait aus­si que ce ren­dez-vous élec­to­ral in­édit, qui voyait se te­nir le même jour des élec­tions pré­si­den­tielle et lé­gis­la­tives, pou­vait ré­ser­ver des sur­prises. On re­dou­tait en­fin que des fraudes ne viennent en­ta­cher les scru­tins. Pour­tant, au soir du 24 juin 2018, le lea­der de l’AKP a rem­por­té une nou­velle vic­toire, la trei­zième lors d’une consul­ta­tion na­tio­nale de­puis 2002, sans que la conco­mi­tance des deux scru­tins ne par­vienne à dé­ré­gler l’or­don­nan­ce­ment d’un scé­na­rio sa­vam­ment or­ches­tré de­puis plu­sieurs mois. L’OSCE et le Conseil de l’Eu­rope ont tou­te­fois es­ti­mé que la cam­pagne élec­to­rale n’avait pas été équi­table, no­tam­ment parce que « [les mé­dias], dont l’au­dio­vi­suel pu­blic, n’ont pas of­fert des in­for­ma­tions équi­li­brées sur les dif­fé­rents can­di­dats » (1). Des ir­ré­gu­la­ri­tés im­por­tantes ont éga­le­ment été re­le­vées, le jour du scru­tin, mais il ne semble pas qu’elles soient sus­cep­tibles de re­mettre en cause la cré­di­bi­li­té des ré­sul­tats.

Re­cep Tayyip Er­do­gan l’em­porte, l’AKP marque le pas

Avec 52,5 % des suf­frages ex­pri­més, le pré­sident sor­tant de­vance lar­ge­ment son prin­ci­pal concur­rent Mu­har­rem Ince, le can­di­dat du par­ti ké­ma­liste CHP, cré­di­té de 30,6 %. Pa­ral­lè­le­ment, « l’Al­liance po­pu­laire » ( Cum­hur Itit­ta­ki), une coa­li­tion ras­sem­blant l’AKP et le par­ti na­tio­na­liste MHP, ob­tient 53,6 % des voix et 344 sièges au Par­le­ment (sur 600), tan­dis que « l’Al­liance de la Na­tion » ( Millet Itit­ta­ki), un re­grou­pe­ment d’une par­tie de l’op­po­si­tion réunis­sant le CHP, le Bon Par­ti ( Iyi par­ti) et deux for­ma­tions mar­gi­nales (les is­la­mistes du Par­ti de la Fé­li­ci­té et le Par­ti dé­mo­crate), n’at­teint que 33,9 %, et ne pour­ra comp­ter que sur 189 sièges dans l’hé­mi­cycle. Pour leur part, les Kurdes du HDP ont créé la sur­prise dans les deux scru­tins, leur

L’al­liance d’Er­do­gan avec l’ex­trême droite, dé­jà né­ces­saire lors du ré­fé­ren­dum de 2017 pour faire adop­ter la ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle pré­si­den­tia­li­sant la Tur­quie, a cette fois per­mis de faire face aux consé­quences im­pré­vi­sibles que pou­vait avoir l’éro­sion du par­ti au pou­voir.

can­di­dat, Se­la­hat­tin De­mir­tas, ter­mi­nant en troi­sième po­si­tion à la pré­si­den­tielle avec 8,4 %, et leur par­ti pas­sant, lors des élec­tions lé­gis­la­tives, le seuil de 10 % exi­gé au ni­veau na­tio­nal pour avoir une re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire, de sorte qu’avec 11,7 %, cette for­ma­tion au­ra dé­sor­mais 67 dé­pu­tés au Par­le­ment. La pre­mière le­çon qui peut être ti­rée de ce scru­tin est que la vic­toire de l’AKP est au­tant tac­tique qu’élec­to­rale, car elle n’au­rait pu être ob­te­nue sans le sou­tien du MHP. En 2014, en ef­fet, Re­cep Tayyip Er­do­gan, qui ne re­pré­sen­tait que son par­ti à la pré­si­den­tielle, avait at­teint 51,4 %. En 2018, il par­vient à peine à am­pli­fier ce score, alors même qu’il dis­po­sait de l’ap­pui des na­tio­na­listes, cré­di­tés au de­meu­rant de 11,1 % aux lé­gis­la­tives, où l’AKP n’a réa­li­sé que 42,5 % (contre 49,5 % en no­vembre 2015). L’al­liance d’Er­do­gan avec l’ex­trême droite, dé­jà né­ces­saire lors du ré­fé­ren­dum de 2017 pour faire adop­ter la ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle pré­si­den­tia­li­sant la Tur­quie, a cette fois per­mis de faire face aux consé­quences im­pré­vi­sibles que pou­vait avoir l’éro­sion du par­ti au pou­voir, ré­vé­lée par les élec­tions lé­gis­la­tives de juin 2015, à l’oc­ca­sion des­quelles l’AKP avait per­du sa ma­jo­ri­té ab­so­lue au Par­le­ment, et ne l’avait re­trou­vée qu’en no­vembre, grâce à des élec­tions an­ti­ci­pées. Il y a donc là une des clés de lec­ture des der­nières élec­tions an­ti­ci­pées. Conscient de la me­nace, le Pré­sident s’est al­lié, dès le mois de jan­vier 2018, avec le MHP, avant de ré­for­mer la loi élec­to­rale (pour per­mettre à des al­liances de se pré­sen­ter aux lé­gis­la­tives), puis d’ac­cep­ter de pro­vo­quer des élec­tions pré­si­den­tielle et lé­gis­la­tives ré­cla­mées ini­tia­le­ment par le lea­der na­tio­na­liste Dev­let Bah­çe­li, au mois d’avril. Seul écueil pour le Pré­sident dans ce dis­po­si­tif : avec 295 dé­pu­tés, l’AKP n’au­ra pas la ma­jo­ri­té ab­so­lue au sein du Par­le­ment, et dé­pen­dra donc dans cer­tains cas des voix d’appoint du MHP. Il est vrai tou­te­fois que dans un ré­gime pré­si­den­tiel, où l’exé­cu­tif n’est pas res­pon­sable de­vant le Par­le­ment, cette ca­rence n’au­ra qu’une por­tée li­mi­tée.

Ré­si­lience du MHP et du HDP, nou­vel échec des par­tis d’op­po­si­tion tra­di­tion­nels

Les deux autres en­sei­gne­ments ma­jeurs de ces élec­tions concernent l’ex­trême droite et les Kurdes.

Après la créa­tion du Bon Par­ti par Me­ral Ak­se­ner, on avait cru le MHP de Dev­let Bah­çe­li mo­ri­bond, car pro­mis à une mar­gi­na­li­sa­tion cer­taine du fait de son al­liance avec l’AKP. Ce dé­clin an­non­cé sem­blait de­voir lais­ser le champ libre au dé­ve­lop­pe­ment d’un na­tio­na­lisme de centre droit plus mo­dé­ré, par­te­naire ac­cep­table pour le CHP, au sein de l’op­po­si­tion. Force est de consta­ter que c’est le scé­na­rio in­verse qui est sur­ve­nu. Au par­le­ment, le MHP a réus­si à pré­ser­ver son in­fluence élec­to­rale en aug­men­tant même son nombre de sièges, tan­dis que le Bon Par­ti pei­nait à fran­chir le seuil lui per­met­tant d’avoir une re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire, et que Me­ral Ak­se­ner, un temps pré­sen­tée comme l’étoile mon­tante de la po­li­tique turque, ter­mi­nait qua­trième de la pré­si­den­tielle avec 7,2 %. Cette ré­si­lience du MHP in­dique que l’élec­to­rat na­tio­na­liste, sé­duit pro­ba­ble­ment par la po­li­tique kurde ré­pres­sive d’Er­do­gan, à l’in­té­rieur (fin du pro­ces­sus de paix) comme à l’ex­té­rieur des fron­tières (in­ter­ven­tion mi­li­taire à Afrine contre les YPG), a pré­fé­ré une con­ver­gence avec le par­ti au pou­voir à une al­liance in­cer­taine avec le CHP. Mais le bon score du par­ti na­tio­na­liste tient aus­si pro­ba­ble­ment au fait qu’il a réus­si à cap­ter une par­tie si­gni­fi­ca­tive des élec­teurs qui se sont dé­tour­nés de l’AKP (2). En vo­tant pour le MHP au sein de « L’Al­liance po­pu­laire », ces der­niers ont eu la fa­cul­té d’ex­pri­mer leur mé­con­ten­te­ment à l’égard du par­ti au pou­voir, sans pour au­tant bas­cu­ler dans l’op­po­si­tion.

Le der­nier constat des ré­sul­tats du 24 juin concerne le bon score du par­ti kurde. Dans un cli­mat par­ti­cu­liè­re­ment dé­fa­vo­rable et alors même que le gou­ver­ne­ment pa­riait sur sa mar­gi­na­li­sa­tion, le HDP a confir­mé la réa­li­té de son an­crage po­li­tique dans le pays, pré­ser­vant son in­fluence élec­to­rale dans le Su­dEst, voire dans de nom­breuses mé­tro­poles, ren­for­çant son groupe au Par­le­ment, et adres­sant un nou­veau pied de nez au ré­gime en pla­çant son can­di­dat à la pré­si­den­tielle à la troi­sième place, comme lors de la pré­si­den­tielle pré­cé­dente. Ce ré­sul­tat montre que l’AKP, mal­gré sa ges­tion ré­so­lu­ment sé­cu­ri­taire de la ques­tion kurde, ne par­vient pas à se dé­faire de ce phé­no­mène po­li­tique kurde qui per­dure donc dans son propre sys­tème, en dé­pit de l’aban­don du pro­ces­sus de paix de­puis 2015. Po­li­ti­que­ment, la Tur­quie est ain­si di­vi­sée en trois blocs. Le pre­mier d’entre eux (50 à 55 %) ras­semble les po­pu­la­tions néour­baines et ru­rales qui conti­nuent à faire confiance à l’AKP pour amé­lio­rer leur ni­veau de vie dans le res­pect des va­leurs tra­di­tion­nelles, en fer­mant les yeux sur la mon­tée de l’au­to­ri­ta­risme. Le se­cond bloc (30 à 35 %) ex­prime les in­quié­tudes des élites et des sec­teurs les plus sé­cu­la­ri­sés de la so­cié­té, en ce qui concerne no­tam­ment les at­teintes aux li­ber­tés pu­bliques et le de­ve­nir de la dé­mo­cra­tie. Le troi­sième bloc (10 à 15 %), qui in­carne d’abord le fait po­li­tique kurde (et 60 % de l’élec­to­rat kurde), a réus­si aus­si à sé­duire, no­tam­ment dans les grandes villes, un élec­to­rat turc de gauche, dé­çu par l’op­po­si­tion tra­di­tion­nelle. Cette der­nière est d’ailleurs plus que ja­mais en crise à l’is­sue de sa dé­faite (3). Le Bon Par­ti a an­non­cé qu’il quit­tait « l’Al­liance de la Na­tion », en ex­pli­quant que cette struc­ture n’avait été que tem­po­raire. Quant au CHP, il est ac­tuel­le­ment confron­té à des conflits in­té­rieurs ma­jeurs, Mu­har­rem Ince ayant ap­pe­lé son pré­sident Ke­mal Ki­li­ç­da­ro­glu à dé­mis­sion­ner pour fa­vo­ri­ser un re­nou­veau du par­ti.

Une nou­velle ère po­li­tique an­non­cée

Moins fa­cile qu’il n’y pa­raît à pre­mière vue, le suc­cès élec­to­ral de Re­cep Tayyip Er­do­gan ouvre néan­moins une nou­velle ère po­li­tique en Tur­quie ; une sorte de « Se­conde Ré­pu­blique », es­time même un édi­to­ria­liste Cette mu­ta­tion se tra­duit d’abord par une ac­cé­lé­ra­tion des trans­for­ma­tions po­li­tiques aux­quelles on a as­sis­té, au cours des deux der­nières an­nées. En re­pre­nant le lea­der­ship du par­ti et en ac­crois­sant sa pres­sion sur le pou­voir ju­di­ciaire, le Reis avait com­men­cé à ap­pli­quer la ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle adop­tée par ré­fé­ren­dum en 2017, il passe dé­sor­mais à la mise en oeuvre du noyau dur de cette ré­forme, en en­trant dans la pré­si­den­tia­li­sa­tion ul­time du sys­tème. La dis­pa­ri­tion du Pre­mier mi­nistre (une fonc­tion qui exis­tait de­puis l’Em­pire ot­to­man) et d’un gou­ver­ne­ment res­pon­sable de­vant le Par­le­ment en­traîne en ef­fet un re­ma­nie­ment pro­fond de la fonc­tion exé­cu­tive, qui place le chef de l’État au centre des ins­ti­tu­tions po­li­tiques et de l’ap­pa­reil d’État. Es­quis­sé de­puis l’an pas­sé avec le rat­ta­che­ment à la pré­si­dence d’ins­tances qui dé­pen­daient tra­di­tion­nel­le­ment du chef de gou­ver­ne­ment (di­rec­tion des af­faires re­li­gieuses, ser­vices de ren­sei­gne­ment, se­cré­ta­riat des in­dus­tries de l’ar­me­ment…), le pro­ces­sus a été sys­té­ma­ti­sé avec une re­struc­tu­ra­tion des ad­mi­nis­tra­tions cen­trales et une ré­duc­tion du nombre des mi­nis­tères à seize, qui a fait dis­pa­raître no­tam­ment le mi­nis­tère des Af­faires eu­ro­péennes. Au len­de­main des élec­tions, l’exé­cu­tif a pris d’im­por­tants dé­crets qui or­ga­nisent cette pré­si­den­tia­li­sa­tion du sys­tème. Ce­la a per­mis de sor­tir de l’état d’ur­gence pro­ro­gé à sept re­prises de­puis l’échec de la ten­ta­tive de coup d’État de juillet 2016, non sans que l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique ait été do­mes­ti­quée par ces ré­agen­ce­ments et une sé­rie de purges sans pré­cé­dent, qui ont concer­né au moins 150 000 per­sonnes. Dans le sillage de sa cé­ré­mo­nie d’in­tro­ni­sa­tion du 9 juillet (5), Er­do­gan a pu ain­si dé­voi­ler la liste des mi­nistres qui vont consti­tuer à ses cô­tés l’ar­ma­ture du nou­vel exé­cu­tif pré­si­den­tiel : Mevlüt Ça­vu­so­glu, Abdül­ha­mit Gül et sur­tout Sü­ley­man Soy­lu sont si­gni­fi­ca­ti­ve­ment main­te­nus aux Af­faires étran­gères, à la Jus­tice et à l’In­té­rieur, tan­dis que Be­rat Al­bay­rak, le gendre du Pré­sident, de­vient mi­nistre des Fi­nances et que l’ex-chef d’état-ma­jor Hu­lu­si Akar, res­té fi­dèle à Er­do­gan lors du coup d’État de 2016, ob­tient le mi­nis­tère de la Dé­fense. Un dé­cret a d’ailleurs si­mul­ta­né­ment confir­mé la mise de l’ar­mée sous la tu­telle de ce mi­nis­tère. Il est pro­bable que des re­ma­nie­ments af­fec­te­ront aus­si le par­ti lui-même, qu’Er­do­gan n’a ces­sé d’épu­rer de­puis qu’il a été élu à la pré­si­dence en 2014 (6). La re­fon­da­tion de l’État de­vrait être sui­vie par une pour­suite de la re­prise en main de l’ad­mi­nis­tra­tion des villes, no­tam­ment des

L’AKP, mal­gré sa ges­tion ré­so­lu­ment sé­cu­ri­taire de la ques­tion kurde, ne par­vient pas à se dé­faire de ce phé­no­mène po­li­tique kurde qui per­dure dans son propre sys­tème, en dé­pit de l’aban­don du pro­ces­sus de paix de­puis 2015.

mé­tro­poles, com­men­cée à l’au­tomne der­nier avec la dé­mis­sion for­cée des maires d’An­ka­ra et d’Is­tan­bul. Au len­de­main des élec­tions du 24 juin, Re­cep Tayyip Er­do­gan a d’ailleurs re­gret­té que l’AKP ait en­re­gis­tré un score de 7 points in­fé­rieur à son score des lé­gis­la­tives de 2015. Dé­jà en cam­pagne pour les pro­chaines élec­tions lo­cales qui doivent se te­nir en mars 2019, il a ap­pe­lé les cadres de son par­ti à re­trou­ver la confiance du pu­blic et an­non­cé de nou­velles ré­formes in­ternes.

La fin du pa­ra­digme de la tran­si­tion dé­mo­cra­tique en Tur­quie

Ces trans­for­ma­tions po­li­tiques de­vraient par ailleurs s’ac­com­pa­gner d’un chan­ge­ment de dé­cor, avec la pour­suite des grands tra­vaux des­ti­nés à don­ner corps aux rêves de gran­deur du ré­gime. La grande mos­quée de Çam­li­ca, construite au som­met de l’une des plus hautes col­lines d’Is­tan­bul sur le mo­dèle de celle de Sul­ta­nah­met, et le nou­vel aé­ro­port d’Is­tan­bul, qui am­bi­tionne de de­ve­nir l’un des plus grands hubs aé­riens du monde, de­vraient en­trer en ser­vice avant la fin de l’an­née 2018. Alors même que la Tur­quie n’est ja­mais par­ve­nue à or­ga­ni­ser un grand évé­ne­ment spor­tif in­ter­na­tio­nal, Re­cep Tayyip Er­do­gan se voit dé­jà ac­cueillir les cham­pion­nats d’Eu­rope de foot­ball en 2024 ou les Jeux olym­piques d’hi­ver en 2026. Tou­te­fois, cette po­li­tique de pres­tige, qui a do­pé ar­ti­fi­ciel­le­ment la crois­sance, pour­rait être re­mise en cause par la dé­gra­da­tion de la si­tua­tion éco­no­mique, qui se­ra aus­si l’un des dé­fis ma­jeurs de la nou­velle ère qui s’ouvre. Alors que l’in­fla­tion a fran­chi la barre sym­bo­lique de 15 % en juin 2018 et que la livre turque a per­du près de 65 % de sa va­leur de­puis 2014, le ré­ta­blis­se­ment d’une dis­ci­pline fi­nan­cière, im­pli­quant le main­tien de taux d’in­té­rêt éle­vés et la ré­duc­tion du dé­fi­cit bud­gé­taire, risque de conduire le nou­vel exé­cu­tif à re­con­si­dé­rer un cer­tain nombre de grands pro­jets, tels que le dou­ble­ment du Bos­phore par le creu­se­ment d’un ca­nal ou la pour­suite du pro­gramme nu­cléaire ci­vil (7).

Il reste à faire le bi­lan de ce qui consti­tue une ré­orien­ta­tion com­plète du pro­jet po­li­tique de l’AKP. En 2002, lors de son ar­ri­vée au pou­voir, cette for­ma­tion is­sue de la mou­vance is­la­miste avait pa­ru sous­crire au pa­ra­digme de la tran­si­tion dé­mo­cra­tique, en s’at­ta­chant à ap­pro­fon­dir l’État de droit et à pé­ren­ni­ser un par­le­men­ta­risme ré­gu­liè­re­ment in­ter­rom­pu par des in­ter­ven­tions mi­li­taires. Au tour­nant de la dé­cen­nie 2010, l’en­li­se­ment de la can­di­da­ture de la Tur­quie à l’Union eu­ro­péenne (UE) a vu ce pays s’éloi­gner pro­gres­si­ve­ment de ces ob­jec­tifs ver­tueux, en por­tant des at­teintes de plus en plus graves aux li­ber­tés, et en s’en­ga­geant dans une pré­si­den­tia­li­sa­tion ré­so­lue du sys­tème.

Dix ans après les chan­ge­ments po­li­tiques consé­cu­tifs à la fin du monde bi­po­laire, ob­ser­vant des ré­gimes en tran­si­tion qui, sans avoir bas­cu­lé dans la dic­ta­ture, af­fi­chaient des dé­fi­ciences ma­jeures en ma­tière de dé­mo­cra­tie, Tho­mas Ca­ro­thers les voyait en­trer dans une zone grise (8). Or, pour la Tur­quie d’Er­do­gan, l’échec du pro­ces­sus de tran­si­tion semble être moins le ré­sul­tat de né­gli­gences ou d’in­ca­pa­ci­tés en­dé­miques à pro­mou­voir une dé­mo­cra­tie plus ac­com­plie, que ce­lui d’une réelle vo­lon­té po­li­tique des di­ri­geants turcs de se dé­mar­quer de leurs pro­jets ini­tiaux ins­pi­rés par les stan­dards oc­ci­den­taux. De­puis le coup d’État de 2016, le pré­sident turc a plu­sieurs fois dé­fié les va­leurs eu­ro­péennes, en­vi­sa­geant un ré­ta­blis­se­ment de la peine de mort ou re­gret­tant que son pays, pour se confor­mer aux exi­gences de Bruxelles, ait ac­cep­té de sup­pri­mer de son code cri­mi­nel la pé­na­li­sa­tion de l’adul­tère. Dans le même temps, sai­sis­sant toutes les op­por­tu­ni­tés (crise des ré­fu­giés, actes xé­no­phobes contre des im­mi­grés mu­sul­mans, in­ter­dic­tion aux di­ri­geants de l’AKP de faire cam­pagne dans cer­tains pays de l’UE), il n’a ces­sé de mettre les di­ri­geants eu­ro­péens de­vant leurs contra­dic­tions, tout en dé­non­çant l’usure de leurs ins­ti­tu­tions et l’es­souf­fle­ment du pro­jet de construc­tion eu­ro­péenne. Cette pos­ture s’est ins­crite de sur­croît dans un contexte por­teur qui a vu les suc­cès dans plu­sieurs États oc­ci­den­taux de di­ri­geants ou de phé­no­mènes po­pu­listes à l’égard des­quels le chef de l’État turc n’a, le plus sou­vent, pas ca­ché sa sym­pa­thie, es­ti­mant qu’un peu comme en Tur­quie, ils re­flé­taient la re­vanche du peuple sur des élites.

La pour­suite pro­bable de l’ac­ti­visme di­plo­ma­tique et mi­li­taire amor­cé de­puis 2016

Dans la me­sure où ses ac­cents na­tio­na­listes ont contri­bué à la vic­toire élec­to­rale du 24 juin, la po­li­tique étran­gère sui­vie par Re­cep Tayyip Er­do­gan, de­puis 2016, après l’échec de « la po­li­tique du zé­ro pro­blème avec nos voi­sins », est ap­pe­lée à se pour­suivre. Au ni­veau ré­gio­nal, en par­ti­cu­lier dans le conflit sy­rien, elle re­pose sur une con­ver­gence de cir­cons­tance avec la Rus­sie et l’Iran, au tra­vers du pro­ces­sus d’As­ta­na, inau­gu­ré en jan­vier 2017. À l’is­sue de deux in­ter­ven­tions mi­li­taires (« Bou­clier de l’Eu­phrate » en 2016 et « Ra­meau d’oli­vier » en 2018), cette tac­tique a por­té un coup d’ar­rêt à la mon­tée en force des mi­lices kurdes YPG et abou­ti à la consti­tu­tion d’une vé­ri­table aire turque dans le Nord de la Sy­rie, sur la rive oc­ci­den­tale de l’Eu­phrate. Cette in­fluence est ap­pe­lée à s’étendre à la zone de Man­bij, à la suite d’un ac­cord in­ter­ve­nu en juin 2018 avec Wa­shing­ton, qui pré­voit la mise de ce ter­ri­toire sous tu­telle tur­co-amé­ri­caine et le re­trait des YPG. Pa­ral­lè­le­ment, des troupes turques sont en­trées en Irak du Nord avec l’ob­jec­tif

(am­bi­tieux) de dé­lo­ger le PKK de ses bases ar­rières. Cet ac­ti­visme di­plo­ma­tique et mi­li­taire d’An­ka­ra sur sa fron­tière mé­ri­dio­nale in­dis­pose ses par­te­naires ré­gio­naux russe et ira­nien, comme d’ailleurs les ac­teurs ira­kiens di­rec­te­ment concer­nés (gou­ver­ne­ment fé­dé­ral de Bag­dad, gou­ver­ne­ment ré­gio­nal kurde d’Er­bil), qui to­lèrent cette pré­sence turque, plus qu’ils ne la sou­tiennent. Il reste que cet axe ré­gio­nal for­mé avec Mos­cou et Té­hé­ran est par­ve­nu à mar­gi­na­li­ser les pays arabes sun­nites con­ser­va­teurs et les Oc­ci­den­taux dans le rè­gle­ment des crises sy­rienne et ira­kienne.

En ef­fet les rap­ports tur­co-arabes, qui avaient vé­cu des mo­ments idyl­liques avant et au mo­ment des prin­temps arabes, sont re­de­ve­nus par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles, hy­po­thé­qués, de­puis 2013, par le gel du­rable des re­la­tions tur­co-égyp­tiennes, et vic­times, de­puis 2016, de l’em­bar­go dé­cré­té par l’Ara­bie saou­dite et ses al­liés contre le Qa­tar, où la Tur­quie dis­pose d’une base mi­li­taire.

Quoi qu’il en soit, la re­prise du dia­logue avec Riyad est com­pro­mise par l’état mo­rose des re­la­tions tur­co-amé­ri­caines, même si l’ac­cord sur Man­bij a stop­pé la spi­rale d’une dé­té­rio­ra­tion nour­rie d’abord par le sou­tien de Wa­shing­ton aux YPG. Tou­te­fois, outre les af­faires ju­di­ciaires tou­jours pen­dantes dans les deux pays (entre autres : ex­tra­di­tion de Fe­thul­lah Gü­len, dé­ten­tion en Tur­quie du pas­teur amé­ri­cain An­drew Brun­son et aux États-Unis de l’an­cien di­ri­geant d’une banque pu­blique turque…), un cer­tain nombre de dos­siers dé­li­cats res­tent éga­le­ment en sus­pens. Wa­shing­ton, no­tam­ment, n’a pas ap­pré­cié qu’An­ka­ra se dote de rampes de mis­siles de dé­fense russes S-400 et pour­rait blo­quer (ou tout au moins re­tar­der) l’ac­qui­si­tion par l’ar­mée turque du nou­vel avion fur­tif F-35 (9).

Alors même que le pro­ces­sus d’adhé­sion à l’UE est en­li­sé de­puis plu­sieurs an­nées et que la pré­si­dence tour­nante de l’or­ga­ni­sa­tion vient d’échoir à un pays (l’Au­triche) qui est par­ti­cu­liè­re­ment hos­tile à la can­di­da­ture de la Tur­quie, à court terme, c’est la ques­tion des mi­gra­tions qui risque d’être l’ob­jet cen­tral des re­la­tions entre An­ka­ra et Bruxelles. En juin 2018, à l’in­vi­ta­tion de l’Al­le­magne, l’UE a dé­ci­dé de ver­ser à An­ka­ra la deuxième tranche de cré­dits de 3 mil­liards d’eu­ros des­ti­nés à sou­te­nir l’ac­cueil des ré­fu­giés sy­riens. Mais il n’est pas sûr que la pour­suite de la mise en oeuvre du « pacte mi­gra­toire » tur­co-eu­ro­péen abou­tisse à la le­vée des vi­sas pour les ci­toyens turcs qui se rendent dans l’es­pace Schen­gen. Tra­ver­sant une si­tua­tion éco­no­mique dé­li­cate, la Tur­quie pour­ra tou­te­fois dif­fi­ci­le­ment se payer le luxe de nou­velles brouilles avec les Eu­ro­péens, ces der­niers res­tant de loin les pre­miers in­ves­tis­seurs dans ce pays et lui per­met­tant éga­le­ment d’ac­cé­der à un mar­ché es­sen­tiel pour ses ex­por­ta­tions.

Nul doute qu’An­ka­ra pour­sui­vra ses ef­forts pour di­ver­si­fier ses dé­bou­chés éco­no­miques et son po­si­tion­ne­ment stra­té­gique, no­tam­ment en Chine, dans le Sud-Est asia­tique, en Amé­rique la­tine et sur­tout en Afrique, où elle dis­pose d’atouts cer­tains, et où Re­cep Tayyip Er­do­gan se rend dé­sor­mais en tour­née chaque an­née. Il reste qu’alors que la crise sy­rienne n’est pas ré­glée, que le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien semble se ra­vi­ver et que se pro­filent les ef­fets dom­ma­geables d’un nou­vel em­bar­go amé­ri­cain sur l’Iran, c’est sans doute en­core dans le Vieux Monde, en Eu­rope orien­tale et au Moyen-Orient que la Tur­quie de­vra re­le­ver ses pro­chains dé­fis les plus im­por­tants pour sa sé­cu­ri­té et son dé­ve­lop­pe­ment.

L’axe ré­gio­nal for­mé avec Mos­cou et Té­hé­ran est par­ve­nu à mar­gi­na­li­ser les pays arabes sun­nites con­ser­va­teurs et les Oc­ci­den­taux dans le rè­gle­ment des crises sy­rienne et ira­kienne.

Par Jean Mar­cou, ti­tu­laire de la Chaire Mé­di­ter­ra­néeMoyen-Orient à Sciences Po Gre­noble.

Pho­to ci-des­sus : Af­fiche de cam­pagne de Mu­har­rem Ince, can­di­dat du CHP et prin­ci­pal concur­rent de Re­cep Tayyip Er­do­gan lors du scru­tin pré­si­den­tiel du 24 juin 2018. Le pro­gramme de cette fi­gure de centre gauche et laïque, qui sou­hai­tait un rap­pro­che­ment avec l’Union eu­ro­péenne et le ré­ta­blis­se­ment de l’État de droit, n’a convain­cu que 30,6% des vo­tants. (© Shut­ter­stock/ is­tan­bul­pho­tos)

Pho­to ci-des­sus : Dev­let Bah­çe­li, lea­der du Par­ti d’ac­tion na­tio­na­liste (MHP) de­puis le 6 juillet 1997, lors d’un mee­ting à Kars (Tur­quie), en2010, fai­sant le signe ca­rac­té­ris­tique des « Loups gris », branche pa­ra­mi­li­taire ul­tra­na­tio­na­liste et néo-fas­ciste du MHP qui bé­né­fi­cie de mul­tiples ra­mi­fi­ca­tions sou­ter­raines dans les ser­vices se­crets, l’ar­mée, la po­lice. Te­nant d’une idéo­lo­gie na­tio­na­liste et d’une iden­ti­té is­la­mique sun­nite, xé­no­phobe et hos­tile en­vers les autres confes­sions et mi­no­ri­tés pré­sentes sur le ter­ri­toire turc, le MHP, nou­vel al­lié po­li­tique de l’AKP, risque de pous­ser ce der­nier un peu plus vers l’ex­tré­misme et l’au­to­ri­ta­risme. (© Shut­ter­stock/ym­pho­tos)

Pho­to ci-des­sus : Sym­bole des mé­ga­chan­tiers d’in­fra­struc­tures lan­cés par le « Reis » de­puis son ar­ri­vée au pou­voir, il y a quinze ans, la grande mos­quée de Çam­li­ca, à Is­tan­bul, se­ra la plus grande d’Asie mi­neure. Au-de­là des me­sures de re­lance key­né­sienne dont elle fait par­tie, avec le nou­vel aé­ro­port d’Is­tan­bul qui doit ou­vrir en oc­tobre pro­chain, cette ré­plique de la cé­lèbre Mos­quée bleue bâ­tie au XVIIe siècle a aus­si pour fonc­tion po­li­tique de flat­ter l’élec­to­rat na­tio­na­liste de l’AKP et de re­flé­ter la gran­deur de la nou­velle fonc­tion pré­si­den­tielle ren­for­cée. (© Shut­ter­stock/ deeps­pace)

Pho­to ci-des­sus : Au ma­tin du 18 mars 2018, les forces turques et l’Ar­mée sy­rienne libre ont re­pris la ville d’Afrine, ob­jec­tif de l’opé­ra­tion « Ra­meau d’oli­vier », lan­cée contre les forces kurdes des YPG deux mois plus tôt. À la suite de l’ac­cord in­ter­ve­nu avec les États-Unis en juin 2018, la Tur­quie de­vrait prendre le contrôle d’une zone du Nord de la Sy­rie s’éten­dant jus­qu’à Man­bij. La feuille de route en­core im­pré­cise pour­rait être re­mise en cause par la mon­tée des ten­sions entre An­ka­ra et Wa­shing­ton. Alors que des di­zaines de mil­liers de Kurdes ont fui la zone sous contrôle turc, des ONG dé­noncent les exac­tions des mi­lices pro­turques contre les Kurdes d’Afrine. (© Shut­ter­stock/ans­wer5)

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