– ANA­LYSE Les Pach­touns, un peuple di­vi­sé au na­tio­na­lisme en berne

Diplomatie - - Sommaire - Alain Lam­balle

Comme les Kurdes, les Pach­touns consti­tuent un peuple écar­te­lé entre plu­sieurs pays – en l’oc­cur­rence, le Pa­kis­tan et l’Af­gha­nis­tan. En pleine trans­for­ma­tion, ac­trice et vic­time des évè­ne­ments qui la dé­chirent, la com­mu­nau­té pach­toune joue­ra un rôle im­por­tant dans l’évo­lu­tion de la ré­gion af­gha­no-pa­kis­ta­naise.

Les Pach­touns re­tiennent peu l’at­ten­tion des mé­dias oc­ci­den­taux. Ceux-ci men­tionnent plu­tôt les ta­li­bans, ces ter­ro­ristes qui agissent au Pa­kis­tan et en Af­gha­nis­tan et contre les­quels des uni­tés de l’ar­mée fran­çaise ont lut­té pen­dant quelques an­nées à l’est de Ka­boul. S’il est vrai que les ta­li­bans re­crutent es­sen­tiel­le­ment dans les mi­lieux pach­touns, tous les Pach­touns ne sont pas des ta­li­bans. Il faut évi­ter la confu­sion.

Qui sont les Pach­touns ?

Les Pach­touns ne sont pas ori­gi­naires des ré­gions où ils ha­bitent au­jourd’hui. Ils s’y sont im­plan­tés il y a des mil­liers d’an­nées, ve­nant on ne sait d’où, peut-être d’Asie cen­trale. Ce sont des In­do-Eu­ro­péens ; leur langue, le pach­to, ap­par­tient à la fa­mille in­do-ira­nienne. Ils ont été is­la­mi­sés dès le Xe siècle par des guer­riers de langue turque, eux-mêmes conver­tis par des Arabes. À la fin du XVIIIe siècle, ils ont connu leur pé­riode de gloire en créant un em­pire éphé­mère qui s’éten­dait de la mer d’Ara­bie au Ca­che­mire. Les Si­khs s’em­pa­rèrent en­suite de la par­tie orien­tale de la sphère pach­toune. Et les Bri­tan­niques, ve­nant du sud et de l’est, les en dé­lo­gèrent. Leur gou­ver­nance res­ta lâche car ils durent faire face à des ré­bel­lions qua­si per­ma­nentes.

Les trois guerres an­glo-af­ghanes (1838-1842, 1878-1880 et 1919) ont per­mis aux Bri­tan­niques de plus ou moins contrô­ler l’Af­gha­nis­tan mais sans l’ad­mi­nis­trer. Maîtres de l’Inde, ils ont im­po­sé en 1893 aux Af­ghans une fron­tière, ap­pe­lée ligne Du­rand, du nom du né­go­cia­teur co­lo­nial ; ar­ti­fi­cielle, elle cou­pait en deux des tri­bus et même des vil­lages.

Les Pach­touns forment une com­mu­nau­té d’en­vi­ron 55 mil­lions de per­sonnes. C’est au Pa­kis­tan qu’ils sont les plus nom­breux, presque 35 mil­lions, ain­si ré­par­tis : 28 mil­lions dans la pro­vince

du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa, au moins 3 mil­lions dans le Nord du Ba­lout­chis­tan et sans doute 3 mil­lions à Ka­ra­chi, la plus grande ville pach­toune du monde de­vant Ka­boul et Pe­sha­war. En Af­gha­nis­tan, les Pach­touns, au nombre ap­proxi­ma­tif de 20 mil­lions, oc­cupent le Sud et l’Est avec quelques poches dans le Nord.

Le centre de gra­vi­té de la com­mu­nau­té pach­toune se trouve donc au Pa­kis­tan, mais les Pach­touns ne consti­tuent que 17 % de la po­pu­la­tion du pays. En Af­gha­nis­tan, ils re­pré­sentent, se­lon des ana­lystes fiables mais par­fois contes­tés, plus de 60 % de la po­pu­la­tion (1). Les Pach­touns se consi­dèrent comme les vé­ri­tables Af­ghans et mé­prisent quelque peu les autres com­mu­nau­tés eth­niques, turk­mène, ouz­bèke, tad­jike et ha­za­ra (cette der­nière étant chiite).

En de­hors de ces deux pays, vivent aus­si des Pach­touns, en faible nombre. Ils sont des des­cen­dants de mi­grants. On en trouve en Inde, no­tam­ment dans les mi­lieux ci­né­ma­to­gra­phiques de Mum­bai, dans cer­taines an­ciennes co­lo­nies de l’em­pire bri­tan­nique et au Royaume-Uni, l’ex-puis­sance co­lo­niale.

Une so­cié­té pa­triar­cale conser­va­trice mais en pleine mu­ta­tion

La so­cié­té pach­toune est ré­gie par le code pach­toun­wa­li, an­té­rieur à l’ar­ri­vée de l’is­lam mais in­fluen­cé par lui. Trans­mis ora­le­ment, il met en exergue la ven­geance, le com­por­te­ment che­va­le­resque, l’hos­pi­ta­li­té, la sé­pa­ra­tion des sexes, la dé­fense de l’hon­neur et la re­cherche de consen­sus lors d’as­sem­blées dé­nom­mées jir­gas. Mais les com­bats qui ont op­po­sé les Af­ghans aux So­vié­tiques de 1979 à 1989 et les troubles qui ont agi­té l’Af­gha­nis­tan et le Pa­kis­tan de­puis 1990 ont quelque peu mo­di­fié la pra­tique de ces cou­tumes an­ces­trales. Lorsque l’em­prise gou­ver­ne­men­tale fai­blit ou a for­tio­ri dis­pa­raît, les dé­ci­sions des jir­gas peuvent être in­fluen­cées, au dé­tri­ment des ma­liks (chefs de tri­bus), par les mol­lahs (clé­ri­caux), voire les ta­li­bans.

Au Pa­kis­tan comme en Af­gha­nis­tan, les forces de sé­cu­ri­té et les frac­tions de la com­mu­nau­té pach­toune ou­vertes au monde ex­té­rieur ap­portent des bou­le­ver­se­ments bé­né­fiques. Il en est ain­si par exemple pour l’édu­ca­tion, dont étaient to­ta­le­ment pri­vées les filles (la jeune Pach­toune pa­kis­ta­naise Ma­la­la Yu­suf­zai, prix No­bel de la Paix, est leur porte-pa­role) et la san­té. Le Teh­reek-e-Ta­li­ban Pa­kis­tan – TTP, Mou­ve­ment des ta­li­bans pa­kis­ta­nais – est loin d’être éli­mi­né. Ses di­ri­geants sont ré­gu­liè­re­ment tués mais aus­si­tôt rem­pla­cés. Son chef ac­tuel est un membre de la tri­bu Mah­soud, sans doute la plus bel­li­queuse des tri­bus pach­tounes. Ce­la a presque tou­jours été le cas. Les ta­li­bans af­ghans res­tent éga­le­ment tou­jours aus­si dé­ter­mi­nés. Les ta­li­bans aus­si bien pa­kis­ta­nais qu’af­ghans sont sun­nites, comme la plu­part des Pach­touns, mais il existe, cô­té pa­kis­ta­nais sur­tout, quelques poches chiites, y com­pris par­mi les tri­bus des ré­gions mon­ta­gneuses fron­ta­lières de l’Af­gha­nis­tan et du Pa­kis­tan.

Au Pa­kis­tan, carte po­li­tique mo­di­fiée et temps de ré­formes

Peu avant la fin de son man­dat, le gou­ver­ne­ment pa­kis­ta­nais, di­ri­gé par la Pa­kis­tan Mus­lim League-Na­waz, a fait vo­ter fin mai 2018 une loi fu­sion­nant les zones tri­bales fé­dé­rales avec la pro­vince du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa, fu­sion de­ve­nue ef­fec­tive le 1er juin 2018. Con­ti­guës à l’Af­gha­nis­tan, les sept agences tri­bales (du nord au sud, Ba­jaur, Moh­mand, Khy­ber, Orak­zai, Kur­ram, Nord-Wa­zi­ris­tan et Sud-Wa­zi­ris­tan) étaient au­pa­ra­vant ad­mi­nis­trées par le pou­voir fé­dé­ral, par l’in­ter­mé­diaire du gou­ver­neur du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa, de­puis Pe­sha­war, et d’agents po­li­tiques si­tués dans les chefs-lieux des agences, les­quels pos­sé­daient les pleins pou­voirs po­li­tiques et ju­ri­diques. Les six ré­gions dites fron­tières sont éga­le­ment plei­ne­ment in­cor­po­rées dans le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa, for­mant une cein­ture tri­bale dis­con­ti­nue, col­lée à celle, conti­nue, des agences tri­bales fé­dé­rales.

Il se peut que la dé­ci­sion his­to­rique des au­to­ri­tés pa­kis­ta­naises ait été pré­ci­pi­tée par crainte du Pa­kh­tun Ta­haf­fuz Mo­ve­ment (PTM, Mou­ve­ment pour la pro­tec­tion des Pach­touns) qui avait or­ga­ni­sé avec suc­cès des ma­ni­fes­ta­tions dans les plus grandes villes du pays aux­quelles par­ti­ci­paient hommes mais aus­si femmes, chose rare dans une so­cié­té aus­si conser­va­trice. Il dé­non­çait les ar­res­ta­tions ar­bi­traires et exi­geait la li­bé­ra­tion des

Le centre de gra­vi­té de la com­mu­nau­té pach­toune se trouve au Pa­kis­tan, mais les Pach­touns ne consti­tuent que 17 % de la po­pu­la­tion du pays. En Af­gha­nis­tan, ils re­pré­sentent, plus de 60 % de la po­pu­la­tion.

dé­te­nus sans pro­cès. Certes, il ne prô­nait au­cun na­tio­na­lisme pach­toun et n’avait pas l’in­ten­tion de se trans­for­mer en par­ti po­li­tique, mais il pré­sen­tait néan­moins des dan­gers car il cri­ti­quait implicitement, voire ex­pli­ci­te­ment, les forces ar­mées. L’in­cor­po­ra­tion des zones tri­bales fé­dé­rales dans la pro­vince du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa désa­morce quelque peu les re­ven­di­ca­tions du PTM, mais celles-ci de­meurent. Des troubles pour­raient naître si le gou­ver­ne­ment is­su des élec­tions du 25 juillet tar­dait à amé­lio­rer le sort des an­ciennes zones tri­bales. Le pro­blème pach­toun re­pren­dra iné­vi­ta­ble­ment de l’im­por­tance. Deux for­ma­tions po­li­tiques conti­nuent de s’op­po­ser à la dis­pa­ri­tion des zones tri­bales fé­dé­rales, le Ja­miat Ule­ma-e-Is­lam (Fazl) (JUI-F, l’un des par­tis is­la­mistes na­tio­naux les plus im­por­tants) et le Pa­kh­tun­kh­wa Milli Awa­mi Par­ty (Par­ti po­pu­laire na­tio­nal du Pa­kh­tun­kh­wa, PkMAP). Mais le ré­cent scru­tin a mon­tré leur fai­blesse. Sur les douze sièges à la chambre basse

La ré­cu­pé­ra­tion des terres per­dues par l’Af­gha­nis­tan en 1893 pa­raît très com­pro­mise. Un grand Af­gha­nis­tan n’est guère en­vi­sa­geable. Les re­ven­di­ca­tions af­ghanes ne font d’ailleurs plus l’ob­jet de dé­cla­ra­tions os­ten­ta­toires.

fé­dé­rale at­tri­bués aux dis­tricts tri­baux, six ont été rem­por­tés par le par­ti po­pu­liste Pa­kis­tan Teh­rik-i-In­saf (PTI), le JUI-F en rem­por­tant trois, le Pa­kis­tan People’s Par­ty de centre gauche, un, les deux autres sièges re­ve­nant à des in­dé­pen­dants. Dans l’as­sem­blée pro­vin­ciale de 99 membres, le PTI rem­porte 65 sièges, sui­vi par le Mut­ta­hi­da Ma­j­lis-e-Amal (une al­liance de par­tis re­li­gieux qui in­clut le JUI-F), 10 sièges, et le par­ti de la gauche laïque, l’Awa­mi Na­tio­nal Par­ty ( ANP), 7 sièges… Le PTI forme donc le gou­ver­ne­ment du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa sans au­cun ap­port ex­té­rieur.

Au ni­veau na­tio­nal, le PTI – sur le­quel pèsent de très forts soup­çons de fraude avec le sou­tien de l’ar­mée – l’em­porte éga­le­ment. Is­su d’une fa­mille mo­ha­jire (émi­grée de l’Inde en 1947), son chef, Im­ran Khan, est le pre­mier Pach­toun à de­ve­nir Pre­mier mi­nistre (avant lui, des Pach­touns avaient oc­cu­pé la fonc­tion pré­si­den­tielle à des mo­ments clés de l’his­toire du pays, et des postes im­por­tants dans la sphère po­li­tique et les ad­mi­nis­tra­tions ci­viles et mi­li­taires). Ce­pen­dant, l’ANP ne rem­porte qu’un seul siège à la chambre basse fé­dé­rale. Ce par­ti, qui se veut de­puis la nais­sance du Pa­kis­tan l’éma­na­tion des Pach­touns, su­bit donc une dé­route dans les dis­tricts tri­baux comme dans les autres dis­tricts du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa, ce qui montre l’af­fai­blis­se­ment du sen­ti­ment na­tio­nal pach­toun. La fu­sion po­se­ra des pro­blèmes fi­nan­ciers pour amé­lio­rer le ni­veau de vie des an­ciennes zones tri­bales fé­dé­rales et l’ame­ner au ni­veau du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa. Des ef­forts consi­dé­rables de­vront être pour­sui­vis pour dé­ve­lop­per l’édu­ca­tion, sur­tout celle des filles, pour pro­mou­voir l’éman­ci­pa­tion des femmes, pour amé­lio­rer les ser­vices de san­té et pour dé­ve­lop­per l’in­fra­struc­ture rou­tière. Il n’est pas cer­tain que l’éco­no­mie pa­kis­ta­naise, en proie à de sé­rieuses dif­fi­cul­tés, puisse ré­pondre aux as­pi­ra­tions des membres des tri­bus pach­tounes.

Une ré­or­ga­ni­sa­tion des forces pa­ra­mi­li­taires opé­rant dans les zones tri­bales s’avè­re­ra né­ces­saire ; cer­taines, dont la po­lice tri­bale, les khas­sa­dars, pour­raient dis­pa­raître, de même que les mi­lices of­fi­cielles ap­pe­lées le­vies. La Fron­tier Cons­ta­bu­la­ry pour­rait être in­té­grée dans les forces de po­lice pro­vin­ciales. Les khas­sa­dars ont fait sa­voir qu’ils n’ac­cep­te­raient pas de dis­pa­raître, ni même que leur ap­pel­la­tion soit mo­di­fiée. Des dif­fi­cul­tés sont donc à pré­voir.

La fu­sion des zones tri­bales avec le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa est lo­gique. Elle contri­bue à l’uni­fi­ca­tion de la com­mu­nau­té pach­toune pa­kis­ta­naise. Le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa couvre dé­sor­mais une su­per­fi­cie de 101 741 km2. Mais le Nord du Ba­lout­chis­tan, peu­plé de Pach­touns et que le PTM dé­signe par l’ap­pel­la­tion de « Sud Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa », ne re­joint pas le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa. L’uni­fi­ca­tion des Pach­touns pa­kis­ta­nais reste donc in­com­plète. Si le Nord du Ba­lout­chis­tan re­joi­gnait le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa, les deux pro­vinces oc­ci­den­tales au­raient des su­per­fi­cies à peu près voi­sines (le Ba­lout­chis­tan re­pré­sente ac­tuel­le­ment 44 % du ter­ri­toire pa­kis­ta­nais, mais sa po­pu­la­tion dé­passe à peine 12 mil­lions d’ha­bi­tants) et ga­gne­raient en ho­mo­gé­néi­té eth­nique. Mais le pou­voir ré­gio­nal ba­loutche à Quet­ta s’op­pose à un tel re­mo­de­lage. Quant au pou­voir cen­tral, il craint peut-être qu’un grand Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa donne trop de poids aux Pach­touns. Les Pend­ja­bis, qui re­pré­sentent plus de la moi­tié de la po­pu­la­tion pa­kis­ta­naise et jouent un rôle ma­jeur dans la dé­fi­ni­tion de la po­li­tique na­tio­nale, conser­ve­raient néan­moins leur pré­do­mi­nance.

Une fron­tière avec l’Af­gha­nis­tan contes­tée

Au mo­ment de sa nais­sance en 1947, le Pa­kis­tan hé­ri­tait de la fron­tière co­lo­niale évo­quée plus haut, la ligne Du­rand. De­puis l’in­dé­pen­dance du Pa­kis­tan, au­cun ré­gime af­ghan ne l’a

re­con­nue. Ka­boul conti­nue de consi­dé­rer que cette ligne ne consti­tue pas une fron­tière. La fu­sion des zones tri­bales pa­kis­ta­naises avec le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa a pro­vo­qué une ré­ac­tion du gou­ver­ne­ment af­ghan, qui a re­gret­té que les po­pu­la­tions concernées n’aient pas été consul­tées. Il re­joint ain­si les deux for­ma­tions po­li­tiques pa­kis­ta­naises, le JUI-F et le PkMAP, qui avaient ex­pri­mé un tel sou­hait. Les zones tri­bales s’in­sèrent de fait en­core da­van­tage au sein du Pa­kis­tan. De plus, l’édi­fi­ca­tion en cours de­puis le dé­but 2017 d’une clô­ture le long de la ligne Du­rand, of­fi­ciel­le­ment des­ti­née à em­pê­cher les mou­ve­ments de ter­ro­ristes ta­li­bans ou autres, contri­bue à faire de celle-ci une vé­ri­table fron­tière. Longue de plus de 2600 ki­lo­mètres, sé­pa­rant de l’Af­gha­nis­tan les deux pro­vinces oc­ci­den­tales pa­kis­ta­naises Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa et Ba­lout­chis­tan, la ligne Du­rand se dur­cit alors qu’elle était po­reuse. Les contacts entre tri­bus de part et d’autre, jus­qu’alors étroits, se­ront beau­coup plus dif­fi­ciles lorsque la clô­ture se­ra ache­vée fin 2019. La ré­cu­pé­ra­tion des terres per­dues par l’Af­gha­nis­tan en 1893 pa­raît très com­pro­mise. Un grand Af­gha­nis­tan n’est guère en­vi­sa­geable. Les re­ven­di­ca­tions af­ghanes ne font d’ailleurs plus l’ob­jet de dé­cla­ra­tions os­ten­ta­toires. Elles ne s’ex­priment la plu­part du temps qu’en sour­dine, mais res­tent néan­moins plus ou moins sous-ja­centes. La si­tua­tion fra­gile du pays ne lui per­met pas de s’af­fir­mer sur le plan in­ter­na­tio­nal. Il ne peut pas af­fron­ter le Pa­kis­tan, beau­coup plus puis­sant mal­gré tous les pro­blèmes qu’il connaît lui aus­si. Dans ce pays, le ni­veau de vie est su­pé­rieur et la sta­bi­li­té plus grande, bien qu’im­par­faite. Les Pach­touns pa­kis­ta­nais sont, dans l’en­semble, sa­tis­faits de leur sort et n’en­vi­sagent nul­le­ment de re­joindre l’Af­gha­nis­tan. Ils oc­cupent des postes im­por­tants dans les ad­mi­nis­tra­tions ci­viles et dans les forces ar­mées. Certes, les Pach­touns dé­pla­cés du fait des com­bats entre forces de l’ordre et mi­li­tants is­la­mistes qui se sont ins­tal­lés dans les autres pro­vinces pa­kis­ta­naises, no­tam­ment au Pend­jab et au Sind, n’ont pas tou­jours été bien ac­cueillis. À La­hore comme à Ka­ra­chi, on crai­gnait la pré­sence par­mi eux de ter­ro­ristes. Et à Quet­ta, on fait preuve de ré­ti­cence pour ac­cueillir de nou­veaux ré­fu­giés pach­touns, aus­si bien pa­kis­ta­nais qu’af­ghans qui ré­dui­raient la pro­por­tion de Ba­loutches au sein du Ba­lout­chis­tan. Cette mé­sen­tente entre Pach­touns d’un cô­té et Pend­ja­bis, Sin­dis et Ba­loutches de l’autre ne re­met ce­pen­dant pas en cause l’uni­té na­tio­nale pa­kis­ta­naise.

Un scé­na­rio sombre pour l’Af­gha­nis­tan pour­rait ad­ve­nir, bien que peu pro­bable à court terme : l’uni­fi­ca­tion au pro­fit du Pa­kis­tan des ré­gions af­ghanes con­ti­guës ma­jo­ri­tai­re­ment peu­plées de Pach­touns. D’éven­tuelles re­ven­di­ca­tions des eth­nies du Nord de l’Af­gha­nis­tan, turk­mène, ouz­bèke et tad­jike qui pour­raient être ten­tées de re­joindre res­pec­ti­ve­ment le Turk­mé­nis­tan, l’Ouz­bé­kis­tan et le Tad­ji­kis­tan fa­ci­li­te­raient le rap­pro­che­ment des Pach­touns af­ghans et des Pach­touns pa­kis­ta­nais. Une in­té­gra­tion pour­rait se faire avec l’as­sen­ti­ment des ta­li­bans af­ghans, qui re­ce­vraient des au­to­ri­tés pa­kis­ta­naises l’as­su­rance de pou­voir ins­tau­rer la cha­ria dans les ré­gions pach­tounes et même, éven­tuel­le­ment, une pro­po­si­tion de di­ri­ger à Is­la­ma­bad des mi­nis­tères fé­dé­raux clés comme ceux de l’In­té­rieur, de la Dé­fense et des Af­faires étran­gères. L’ar­mée pa­kis­ta­naise ap­por­te­rait na­tu­rel­le­ment son sou­tien à un tel agran­dis­se­ment du ter­ri­toire na­tio­nal, qui ga­ran­ti­rait une fron­tière oc­ci­den­tale calme. As­su­rée de ne rien craindre à l’ouest, elle pour­rait consa­crer l’es­sen­tiel de ses forces face à l’Inde qu’elle consi­dère comme me­na­çante. L’idée d’un Pach­tou­nis­tan in­dé­pen­dant, autre scé­na­rio pos­sible, n’est pas nou­velle. Elle a été for­mu­lée de part et d’autre de la ligne Du­rand à di­verses re­prises. Mais au­jourd’hui, le na­tio­na­lisme pach­toun est en berne. Les ta­li­bans ne le sou­tiennent pas. Ce qu’ils veulent, c’est un chan­ge­ment de ré­gime aus­si bien en Af­gha­nis­tan qu’au Pa­kis­tan et une im­po­si­tion de la cha­ria. Chez eux, l’idéo­lo­gie is­la­mique prime. Lors de l’oc­cu­pa­tion so­vié­tique de l’Af­gha­nis­tan, de 1979 à 1989, Mos­cou sou­te­nait les re­ven­di­ca­tions in­dé­pen­dan­tistes des Pach­touns, à vrai dire peu per­cep­tibles, et celles des Ba­loutches, beau­coup plus af­fir­mées. Les So­vié­tiques es­pé­raient ain­si avoir un ac­cès aux mers chaudes. Ayant per­du l’Asie cen­trale, la Rus­sie d’au­jourd’hui n’ap­porte au­cun sou­tien aux mou­ve­ments au­to­no­mistes, voire in­dé­pen­dan­tistes, des Ba­loutches. L’Inde le fait sans doute, à par­tir de ses consu­lats à Ja­la­la­bad et Kan­da­har ; c’est du moins ce qu’as­sure le Pa­kis­tan qui l’ac­cuse d’être de conni­vence avec le PTM, le­quel pour­rait re­mettre en cause la ligne Du­rand à la grande sa­tis­fac­tion de l’Af­gha­nis­tan, ami de l’Inde. Dans l’en­semble, la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, en tout pre­mier lieu les États-Unis et les pays eu­ro­péens, ne sou­haite au­cune mo­di­fi­ca­tion des fron­tières.

L’Iran suit avec at­ten­tion l’évo­lu­tion de la si­tua­tion in­terne en Af­gha­nis­tan. Certes, une dis­lo­ca­tion de l’Af­gha­nis­tan ne pa­raît pas de­voir se pro­duire à court terme. Mais si c’était le cas, l’Iran pour­rait en pro­fi­ter pour an­nexer la par­tie cen­trale de

L’idée d’un Pach­tou­nis­tan in­dé­pen­dant n’est pas nou­velle. Mais au­jourd’hui, le na­tio­na­lisme pach­toun est en berne. Les ta­li­bans ne le sou­tiennent pas.

l’Af­gha­nis­tan, le Ha­za­ra­jat peu­plé de Ha­za­ras chiites, créant ain­si un grand Kho­ra­san qui lui don­ne­rait ac­cès au Tad­ji­kis­tan per­sa­no­phone et donc à l’Asie cen­trale. Celle-ci au­rait un dé­bou­ché sur l’océan In­dien par un grand Iran in­ter­po­sé. Dans l’im­mé­diat, Té­hé­ran ren­force sa pré­sence au Pa­kis­tan en fi­nan­çant la construc­tion et l’en­tre­tien de ma­dra­sas dans les com­mu­nau­tés chiites qui existent, bien qu’en faible nombre, chez les Pach­touns des zones tri­bales et des plaines.

La Chine est plei­ne­ment sa­tis­faite des fron­tières ac­tuelles. Elle n’en­vi­sage nul­le­ment une quel­conque mo­di­fi­ca­tion de la carte po­li­tique. Les re­la­tions étroites que Pé­kin en­tre­tient avec Is­la­ma­bad lui per­mettent d’es­pé­rer de me­ner à bien son pro­jet de cor­ri­dor éco­no­mique de­vant re­lier le Xin­jiang à la mer d’Ara­bie, plus pré­ci­sé­ment Ka­sh­gar à Gwa­dar. Le Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa pour­rait en ti­rer pro­fit. C’est ce que laissent en­tendre les Chi­nois qui pour­raient éta­blir un consu­lat à Pe­sha­war, la ca­pi­tale pro­vin­ciale pach­toune pa­kis­ta­naise. La Chine ma­ni­feste aus­si un in­té­rêt ac­cru à l’égard de l’Af­gha­nis­tan. Les pro­vinces pach­tounes af­ghanes l’in­té­ressent dans la me­sure où elles sont con­ti­guës au Pa­kis­tan et pour­raient être in­cluses dans le cor­ri­dor éco­no­mique Chine-Pa­kis­tan.

Le pro­blème des ré­fu­giés

Le chaos qui s’est ins­tal­lé en Af­gha­nis­tan en l979, date d’ar­ri­vée des troupes so­vié­tiques, s’est pro­lon­gé bien après leur dé­part en 1989. Il se pour­suit de nos jours dans l’en­semble du pays mais sur­tout dans les ré­gions pach­tounes, avec les exac­tions des ta­li­bans et aus­si des autres mou­ve­ments ex­tré­mistes, no­tam­ment l’État is­la­mique. Ain­si, le flot des ré­fu­giés n’a ja­mais ces­sé.

Bien évi­dem­ment, la Chine n’ac­cepte au­cun ré­fu­gié sur son ter­ri­toire. Elle veut avant tout que les com­bat­tants des mou­ve­ments sé­ces­sion­nistes ouï­ghours ne puissent s’en­traî­ner en Af­gha­nis­tan et au Pa­kis­tan. La plu­part des ré­fu­giés af­ghans sont des Pach­touns. Ils fuient de pré­fé­rence vers le Pa­kis­tan et dans une moindre me­sure vers l’Iran. Le pre­mier pays est pri­vi­lé­gié car les ré­gions fron­ta­lières pa­kis­ta­naises sont peu­plées de Pach­touns sun­nites. L’Iran, chiite, pré­fère ac­cueillir des ré­fu­giés ha­za­ras, chiites éga­le­ment. La Tur­quie a ac­cueilli presque 160 000 ré­fu­giés af­ghans mais cherche main­te­nant à les ra­pa­trier. Des Af­ghans ont éga­le­ment ten­té leur chance en Eu­rope et aux États-Unis.

Le nombre de ré­fu­giés af­ghans, ma­jo­ri­tai­re­ment pach­touns, au Pa­kis­tan ne va­rie guère, les ar­ri­vées com­pen­sant les re­tours. Ils se­raient en­vi­ron 3 mil­lions dont un mil­lion de non en­re­gis­trés. L’at­ti­tude des au­to­ri­tés pa­kis­ta­naises à leur égard dé­pend de l’état des re­la­tions entre Is­la­ma­bad et Ka­boul. Si elles sont mau­vaises, Is­la­ma­bad dur­cit sa po­si­tion en ac­cor­dant, au tout der­nier mo­ment, une au­to­ri­sa­tion de pro­lon­ga­tion de sé­jour, pour une du­rée très li­mi­tée. Ain­si, le 30 juin 2018, une pro­lon­ga­tion de sé­jour de seule­ment trois mois a été ac­cor­dée aux Af­ghans en­re­gis­trés. Le sort des Af­ghans non en­re­gis­trés est en­core plus pré­caire.

Les Pach­touns, à un car­re­four stra­té­gique

Les Pach­touns sont ap­pe­lés à jouer un rôle ma­jeur dans le dé­ve­lop­pe­ment de l’Af­gha­nis­tan et du Pa­kis­tan. Le ga­zo­duc en­vi­sa­gé Tur­kes­tan-Af­gha­nis­tan-Pa­kis­tan-Inde (TAPI) pas­se­ra par leur ter­ri­toire. Et l’amé­na­ge­ment du bas­sin de la ri­vière Ka­boul, le prin­ci­pal af­fluent de la rive droite de l’In­dus concerne en tout pre­mier lieu les ré­gions pach­tounes. Sol­li­ci­tés par le gou­ver­ne­ment de Ka­boul, les In­diens pour­raient ap­por­ter une aide fi­nan­cière et tech­nique pour la réa­li­sa­tion des in­fra­struc­tures hy­drau­liques en pro­jet. Ce se­rait un autre su­jet de dis­corde entre le Pa­kis­tan et l’Inde.

Le monde ne peut se dés­in­té­res­ser des Pach­touns, si­tués à la jonc­tion de l’Asie du Sud, de l’Asie cen­trale et du MoyenO­rient. Ils sont écar­te­lés entre deux pays, l’Af­gha­nis­tan et le Pa­kis­tan. On peut les com­pa­rer aux Kurdes épar­pillés, eux, sur quatre pays, Tur­quie, Sy­rie, Irak, Iran. Mais ils sont plus nom­breux qu’eux : leur nombre pour­rait dé­pas­ser 80 mil­lions en 2050 (30 mil­lions en Af­gha­nis­tan, 50 mil­lions au Pa­kis­tan). À dé­faut de se re­trou­ver au sein d’un même pays, Af­gha­nis­tan ou Pa­kis­tan – la so­lu­tion d’un Pach­tou­nis­tan in­dé­pen­dant pa­rais­sant peu pro­bable –, res­te­ront-ils sé­pa­rés par une fron­tière qui se ferme ? Ou bien vou­dront-ils se réunir dans une sorte de fé­dé­ra­tion re­grou­pant l’Af­gha­nis­tan et le Pa­kis­tan ?

Les Pach­touns sont ap­pe­lés à jouer un rôle ma­jeur dans le dé­ve­lop­pe­ment de l’Af­gha­nis­tan et du Pa­kis­tan. Le ga­zo­duc en­vi­sa­gé Tur­kes­tan-Af­gha­nis­tan-Pa­kis­tan-Inde (TAPI) pas­se­ra par leur ter­ri­toire. Et l’amé­na­ge­ment du bas­sin de la ri­vière Ka­boul, le prin­ci­pal af­fluent de la rive droite de l’In­dus, concerne en tout pre­mier lieu les ré­gions pach­tounes.

Pho­to ci-des­sus : Le 18 oc­tobre 2017, un sol­dat pa­kis­ta­nais monte la garde à An­goor Adda, dans le Sud-Wa­zi­ris­tan, le long de la clô­ture mé­tal­lique qui marque dé­sor­mais la fron­tière entre le Pa­kis­tan et l’Af­gha­nis­tan. Elle vise à em­pê­cher les groupes ar­més comme les ta­li­bans ou Al-Qaï­da de cir­cu­ler li­bre­ment entre les deux pays dans le cadre de la lutte contre les groupes ex­tré­mistes et les tra­fics illé­gaux. L’érec­tion de cette clô­ture marque « un chan­ge­ment his­to­rique » dans la ges­tion fron­ta­lière de cette zone. (© AFP/Aa­mir Qu­re­shi)

Pho­to ci-contre : Carte de la CIA mon­trant le tra­cé de la Ligne Du­rand (en rouge), une fron­tière de 2400 ki­lo­mètres tra­cée par les Bri­tan­niques en 1893 et contes­tée par Ka­boul. La zone en bleue re­pré­sente les ter­ri­toires ma­jo­ri­tai­re­ment peu­plés par les Pach­touns et/ou les Ba­loutches.(© CIA)

Pho­to ci-des­sus : Vue aé­rienne sur l’un des quar­tiers de Ka­ra­chi, ca­pi­tale éco­no­mique et fi­nan­cière du Pa­kis­tan et plus grande ville pach­toune au monde. La ville ac­cueille éga­le­ment un grand nombre de ré­fu­giés pach­touns ayant fui les zones de com­bat dans le Nord du pays ou en Af­gha­nis­tan. (© Shut­ter­stock/ ra­bia.ir­fan)

Pho­to ci-des­sus : Scène de rue à Pe­sha­war, consi­dé­rée comme la ca­pi­tale des tri­bus pach­tounes, et ca­pi­tale ad­mi­nis­tra­tive de la pro­vince du Khy­ber-Pa­kh­tun­kh­wa. Prin­ci­pa­le­ment peu­plée par des Pach­touns, cette pro­vince, au coeur d’un conflit entre l’ar­mée pa­kis­ta­naise et les ta­li­bans de­puis 2004, a in­té­gré au sein de son ter­ri­toire les ré­gions tri­bales fron­ta­lières – long­temps dé­lais­sées par les pou­voirs pu­blics et consi­dé­rées comme une zone de non-droit – suite à une ré­forme consti­tu­tion­nelle adop­tée par le Par­le­ment du pays en mai 2018. (© Shut­ter­stock/Dave. Pri­mov)

Pho­to ci-contre : Im­ran Khan (pho­to) a of­fi­ciel­le­ment pris ses fonc­tions de Pre­mier mi­nistre du Pa­kis­tan le 18 août der­nier. Is­su d’une riche fa­mille pach­toune de La­hore, ce­lui qui est consi­dé­ré comme le meilleur joueur de l’his­toire du cri­cket pa­kis­ta­nais n’a tou­te­fois pas réus­si à ob­te­nir la ma­jo­ri­té au Par­le­ment et de­vra comp­ter sur un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion. (© Shut­ter­stock/Awais khan)

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