– ANA­LYSE Le So­ma­li­land : tra­jec­toire sin­gu­lière d’une ré­gion so­ma­lie dans la guerre ci­vile

Diplomatie - - Sommaire - Ro­land Mar­chal

La crise du Golfe a re­mis sur le de­vant de la scène un pro­blème que ni les États de la ré­gion, ni la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale n’ont été pres­sés de ré­soudre alors qu’il est po­sé de­puis près d’une ving­taine d’an­nées : la dé­cla­ra­tion uni­la­té­rale d’in­dé­pen­dance du So­ma­li­land sur­ve­nue en 1991.

Un ac­cord du So­ma­li­land (ou Nord-Ouest de la So­ma­lie, pour uti­li­ser le terme qui pré­va­lait avant 1991) avec les Émi­rats arabes unis (EAU) pour dé­ve­lop­per le port et l’aé­ro­port de Ber­be­ra, construire une base mi­li­taire et uti­li­ser ces in­fra­struc­tures à des usages guer­riers (Yé­men), si­gné en 2017, n’avait guère sou­le­vé de pro­tes­ta­tion dans le reste de la So­ma­lie, où les élites po­li­tiques res­taient em­pê­trées dans leurs propres dis­putes. C’est lors­qu’il a été pro­po­sé à l’Éthio­pie de de­ve­nir ac­tion­naire de la ges­tion du grand port so­ma­li­lan­dais que les es­prits se sont en­flam­més.

De­puis la dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance pro­cla­mée uni­la­té­ra­le­ment par les chefs cou­tu­miers en 1991, avec plus ou moins d’em­phase, les na­tio­na­listes so­ma­li­lan­dais ont pro­duit une re­lec­ture de l’his­toire de leur pays et de ses re­la­tions avec l’an­cienne co­lo­nie ita­lienne de So­ma­lie. Sans re­ve­nir ici sur cette ré­écri­ture de l’his­toire, le maître ar­gu­ment qui a per­du­ré dans les condi­tions chan­geantes de la guerre ci­vile au Sud a tou­jours été le même : le So­ma­li­land ayant réus­si à se construire comme un havre de paix alors que le reste de l’an­cienne So­ma­lie n’a eu de cesse de pro­lon­ger une guerre ci­vile san­glante me­née par les chefs de guerre puis par les dji­ha­distes, le dé­ve­lop­pe­ment du So­ma­li­land re­quiert une re­con­nais­sance in­ter­na­tio­nale sur la base des fron­tières co­lo­niales. Mais la po­li­tique ré­gio­nale peut au­jourd’hui fra­gi­li­ser les ac­quis

du So­ma­li­land comme elle a contri­bué jusque-là à les réa­li­ser. Le sys­tème éco­no­mique qui a peu à peu émer­gé dans les an­nées 1990 est pro­blé­ma­tique à plus d’un titre. Les di­vi­sions in­ternes, quand bien même elles ne conduisent pas toutes à l’af­fron­te­ment mi­li­taire, sont plus pro­fondes au­jourd’hui qu’hier et l’offre po­li­tique que re­pré­sente Mo­ga­dis­cio est plus tan­gible qu’elle n’a été dans les der­nières an­nées en dé­pit de mul­tiples fai­blesses.

La construc­tion de la paix

Le So­ma­li­land est l’une des ex­pé­riences les plus ori­gi­nales de construc­tion de la paix (1), ayant dé­bou­ché sur un sys­tème po­li­tique qui a réus­si à fonc­tion­ner jus­qu’à au­jourd’hui dans des condi­tions bien meilleures qu’au Sud de la So­ma­lie. La créa­tion du Mou­ve­ment na­tio­nal so­ma­lien (MNS) date de 1981, mais son as­sise po­pu­laire de­meure res­treinte pen­dant des an­nées. Ce groupe ar­mé est sanc­tua­ri­sé en Éthio­pie, qui fait alors fi­gure d’en­ne­mi ab­so­lu de la So­ma­lie. Deux sé­ries d’évé­ne­ments vont trans­for­mer cette donne. D’une part, une cen­tra­li­sa­tion éco­no­mique sur Mo­ga­dis­cio qui prive les opé­ra­teurs éco­no­miques du So­ma­li­land de toutes marges, s’ils ne sont pas des clients du ré­gime. D’autre part, une vio­lente ré­pres­sion qui pousse une grande part de la po­pu­la­tion dans les bras du MNS. Lors­qu’en 1991, Mo­ga­dis­cio tombe dans les mains des re­belles, l’ar­mée se dis­loque au So­ma­li­land. La po­pu­la­tion et le MNS la dé­crivent alors comme une ar­mée de su­distes, fai­sant fi des nom­breux So­ma­li­lan­dais qui par­ti­cipent à la guerre du cô­té gou­ver­ne­men­tal et ou­bliant éga­le­ment les vio­lences com­mises par le MNS sur les ci­vils (même si elles étaient moins nom­breuses). La paix au So­ma­li­land va d’abord être construite sur un rap­port de force entre le MNS re­pré­sen­tant es­sen­tiel­le­ment les clans Isaaq ma­jo­ri­taires, et les clans mi­no­ri­taires à l’Est (Dhul­ba­hante et War­san­ge­li), et à l’Ouest (Ga­da­bur­si et Is­sa) (2). Cette paix est fra­gile. Entre 1991 et le dé­but 1993, le MNS se di­vise et des com­bats re­prennent dans une par­tie du pays. Ils cessent grâce à la Confé­rence de Boo­ra­ma, se­cond évé­ne­ment fon­da­teur du So­ma­li­land qui se tient au prin­temps 1993 et élit l’an­cien Pre­mier mi­nistre (1967-1969), Mo­ha­med Ibra­him Egal, au poste de Pré­sident. Ce­lui-ci se re­trouve dès 1994 de­vant un nou­veau conflit qui l’op­pose à des mi­lices Isaaq du centre du So­ma­li­land mais éga­le­ment plus sub­ti­le­ment à une ten­dance du MNS qui es­saie grâce à la guerre de re­prendre la haute main sur la di­rec­tion du gou­ver­ne­ment. C’est seule­ment après l’évic­tion de ces der­niers qu’une pa­ci­fi­ca­tion réus­sit en 1996.

Cette paix va du­rer pen­dant de longues an­nées jus­qu’aux pre­miers in­ci­dents dans l’Est en 2004. Mo­ha­med Ibra­him Egal, jus­qu’à sa mort en mai 2002, a oeu­vré à une ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du sys­tème po­li­tique. D’une part, un Par­le­ment et une Chambre haute qui per­mettent de cou­pler un sys­tème de gou­ver­nance « mo­derne » avec un contrôle al­loué aux chefs cou­tu­miers (3). De l’autre, la créa­tion de trois par­tis po­li­tiques (et de trois seule­ment) pour re­pré­sen­ter l’en­semble de la po­pu­la­tion, aux termes d’une Consti­tu­tion adop­tée una­ni­me­ment (un ob­jet en soi de contro­verses) en mai 2001.

Sans sur­prise, les échéances élec­to­rales ont ra­pi­de­ment cris­tal­li­sé les ten­sions non ré­so­lues du sys­tème po­li­tique. De 2005 à 2017, ces com­pé­ti­tions ont don­né lieu à leurs lots d’ac­cu­sa­tions et de contre-ac­cu­sa­tions mais, de fa­çon re­mar­quable, ces élec­tions se sont conclues pa­ci­fi­que­ment. Les élites so­ma­li­lan­daises ont, de ce point de vue, fait preuve d’une ma­tu­ri­té qui a sou­vent man­qué à leurs ho­mo­logues ailleurs en So­ma­lie, car elles ont com­pris que la paix ci­vile est un ac­quis his­to­rique.

Il faut ce­pen­dant no­ter qu’outre les fraudes, de nom­breuses ir­ré­gu­la­ri­tés ont sans doute eu lieu et tiennent sou­vent à la dé­fi­ni­tion du corps élec­to­ral et à l’évic­tion du pro­ces­sus de cer­taines zones connues pour leur hos­ti­li­té au So­ma­li­land et/ou leur sym­pa­thie pour le Punt­land voi­sin qui re­ven­dique les po­pu­la­tions Dhul­ba­hante et War­san­ge­li comme siennes (4). D’une ma­nière très ca­rac­té­ris­tique, l’ac­cent mis sur la mo­der­ni­té tech­no­lo­gique dans les ré­centes élec­tions per­met d’oc­cul­ter des ques­tions ba­siques comme le droit dé­nié à tout can­di­dat de prô­ner l’uni­té avec Mo­ga­dis­cio ou le contrôle de la com­po­si­tion du corps élec­to­ral (5).

Une ré­gion ac­quise à la sta­bi­li­sa­tion

Nombre d’ac­teurs ont for­te­ment contri­bué à la pa­ci­fi­ca­tion du pays (6). Les chefs cou­tu­miers, une classe po­li­tique re­la­ti­ve­ment ex­pé­ri­men­tée (elle avait fait ses classes sous Siyaad Barre, n’en dé­plaise aux pu­ristes), un di­ri­geant ha­bile, Mo­ha­med Ibra­him Egal. Reste qu’il y a aus­si des fac­teurs plus géo­po­li­tiques qui ex­pliquent ce suc­cès, et dans le même temps, les échecs à ré­pé­ti­tion connus dans le Sud du pays.

D’abord, en termes de géo­gra­phie hu­maine, le So­ma­li­land est très dif­fé­rent du Sud de la So­ma­lie. L’im­por­tance du

Le So­ma­li­land est l’une des ex­pé­riences les plus ori­gi­nales de construc­tion de la paix, ayant dé­bou­ché sur un sys­tème po­li­tique qui a réus­si à fonc­tion­ner jus­qu’à au­jourd’hui dans des condi­tions bien meilleures qu’au Sud de la So­ma­lie.

pas­to­ra­lisme fait que les po­pu­la­tions vivent dans des zones re­la­ti­ve­ment ho­mo­gènes d’un point de vue cla­nique (on ex­cepte ici les villes). Ce­la ex­plique à la fois l’in­fluence per­sis­tante des chefs cou­tu­miers (sans même re­ve­nir au type de ges­tion co­lo­niale) et la ra­re­té des conflits sauf dans des zones spé­ci­fiques. Dans le Sud du pays, la si­tua­tion est tout autre à cause de la pré­sence de l’État co­lo­nial et post­co­lo­nial, des mi­gra­tions in­ternes, de l’ur­ba­ni­sa­tion au­tre­ment plus im­por­tante et de la re­la­tive fai­blesse du pas­to­ra­lisme, eu égard aux ser­vices ur­bains et à l’agri­cul­ture.

En­suite, les pays voi­sins ont joué sys­té­ma­ti­que­ment la carte de la paix, ce qui n’a pas été le cas au Sud de la So­ma­lie. Dji­bou­ti a lais­sé ses grands com­mer­çants d’ori­gine isaaq ré­in­ves­tir de l’autre cô­té de la fron­tière et contrô­ler jus­qu’à au­jourd’hui les im­por­ta­tions de nour­ri­ture de base, tout en créant ain­si des mil­liers d’em­plois au So­ma­li­land. Ces com­mer­çants ont sou­te­nu fi­nan­ciè­re­ment le pré­sident Egal au sor­tir de la confé­rence de Boo­ra­ma et ont payé le can­ton­ne­ment des mi­lices. Ils se sont certes rem­bour­sés avec des marges sub­stan­tielles de pro­fit, mais la paix a été ga­gnée grâce à eux. Rien de tel dans le Sud, où les com­mer­çants n’avaient ni les ca­pi­taux, ni la vi­sion pour fi­nan­cer une telle trans­for­ma­tion. Sur­tout, l’Éthio­pie a fait preuve d’une grande gé­né­ro­si­té. Elle a fait bais­ser à de mul­tiples re­prises les ten­sions, a em­pê­ché des dis­si­dences ar­mées de se sanc­tua­ri­ser sur son ter­ri­toire. Elle a aus­si pen­dant des an­nées per­mis au So­ma­li­land de com­mer­cer avec son hin­ter­land sans payer de taxes ni uti­li­ser des de­vises fortes. Ce n’est que dans les an­nées 2010 qu’Ad­dis-Abe­ba a re­vu ces condi­tions et les a dur­cies à son avan­tage. La rai­son de cette man­sué­tude ini­tiale était de veiller à ne pas dé­ve­lop­per de troubles en Oga­den, ré­gion fron­ta­lière avec le So­ma­li­land où des mou­ve­ments ar­més (dont le Front de li­bé­ra­tion na­tio­nale de l’Oga­den) ten­taient de se dé­ve­lop­per. Elle était sur­tout, après 2005, d’évi­ter la conta­gion dji­ha­diste qui avait dé­jà ga­gné le Sud.

La pos­ture de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale a beau­coup évo­lué de­puis 1991. Jus­qu’en 1998, elle es­time que réus­sir à sta­bi­li­ser Mo­ga­dis­cio per­met­trait une is­sue na­tio­nale à la crise. Elle échoue et doit alors s’en re­mettre aux pays de la ré­gion, l’Éthio­pie en tout pre­mier lieu. C’est à par­tir de 1998 que de nou­velles re­la­tions sont éta­blies avec les au­to­ri­tés du So­ma­li­land : elles ne sont pas sans nuage, celles-ci ex­pul­sant plu­sieurs fois des per­son­nels di­plo­ma­tiques oc­ci­den­taux (un sou­ve­nir du com­por­te­ment de Siyaad Barre). Ce sou­tien est ren­for­cé après 2006, lorsque la me­nace dji­ha­diste de­vient pa­tente. Même si la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale sou­tient à bout de bras le pro­ces­sus de Dji­bou­ti en 2008-2009 puis les nou­veaux gou­ver­ne­ments à Mo­ga­dis­cio (au point de le re­con­naître en 2013), elle veille à ce que l’aide au So­ma­li­land ne se né­go­cie pas à Mo­ga­dis­cio mais à Har­gey­sa di­rec­te­ment.

Des re­la­tions com­pli­quées avec l’an­cienne So­ma­lie

Pour­tant, loin d’être li­néaire, le pro­ces­sus d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion au So­ma­li­land a connu des à-coups, voire des re­culs de­puis 2010.

L’une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés du So­ma­li­land à cré­di­bi­li­ser son ap­pel à l’in­dé­pen­dance tient à sa struc­ture éco­no­mique et son in­ser­tion dans l’éco­no­mie de la ré­gion. Les ovi­dés, mar­gi­na­le­ment le bé­tail et les ca­mé­li­dés, consti­tuent la prin­ci­pale res­source d’ex­por­ta­tion. Ce sec­teur est au­jourd’hui sous le contrôle d’opé­ra­teurs saou­diens, ce qui af­fecte consi­dé­ra­ble­ment les marges bé­né­fi­ciaires et mo­di­fie pro­fon­dé­ment la struc­ture des mi­lieux d’af­faires so­ma­li­lan­dais. De plus, ces ovins viennent pour l’es­sen­tiel de l’Éthio­pie qui, de­puis quelques an­nées, en­tend li­mi­ter le com­merce in­for­mel avec le So­ma­li­land compte te­nu des ten­sions sur son mar­ché des de­vises fortes. Les grandes com­pa­gnies so­ma­li­lan­daises – à l’ex­cep­tion sans doute de Da­hab Shil, la plus grande com­pa­gnie pour l’en­voi d’ar­gent – ont un ac­tion­na­riat na­tio­nal et non so­ma­li­lan­dais. Il faut donc s’in­ter­ro­ger sur les consé­quences qu’au­rait l’ac­ces­sion au sta­tut d’État du So­ma­li­land. Il n’y au­cune rai­son d’ima­gi­ner qu’il bé­né­fi­cie­rait de­main des mêmes avan­tages qu’hier. Ce sont les sec­teurs au­jourd’hui po­li­ti­que­ment mar­gi­na­li­sés qui en souf­fri­raient le plus.

D’un point de vue po­li­tique, la re­con­nais­sance du gou­ver­ne­ment so­ma­lien par Wa­shing­ton en 2013 et l’ap­pui re­nou­ve­lé des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales (Ligue arabe, Union afri­caine et Na­tions Unies) à l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale so­ma­lienne font que le So­ma­li­land ne peut plus sim­ple­ment évo­quer la paix in­té­rieure pour jus­ti­fier son in­dé­pen­dance. Af­fir­mer l’an­té­rio­ri­té co­lo­niale (7) ne dis­pense pas d’un ré­fé­ren­dum d’au­to-dé­ter­mi­na­tion conduit avec l’as­sen­ti­ment de la ca­pi­tale, ce à quoi se re­fusent les au­to­ri­tés so­ma­li­lan­daises, moins sûres de ga­gner de­main ce qu’elles ont ac­quis hier (8). Le fé­dé­ra­lisme adop­té par l’État so­ma­lien, quoi qu’on en pense par ailleurs, offre une ré­ponse aux prin­ci­pales re­ven­di­ca­tions des élites so­ma­li­lan­daises sans al­ler vers une in­dé­pen­dance. Les grands do­na­teurs ne s’y sont pas trom­pés en in­vi­tant à des né­go­cia­tions di­rectes par l’en­tre­mise de la Tur­quie et de Dji­bou­ti. En­fin, Mo­ga­dis­cio au­jourd’hui n’est plus une ville en ruines, même si la sé­cu­ri­té y reste bien fra­gile. Le na­tio­na­lisme

L’une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés du So­ma­li­land à cré­di­bi­li­ser son ap­pel à l’in­dé­pen­dance tient à sa struc­ture éco­no­mique et son in­ser­tion dans l’éco­no­mie de la ré­gion.

so­ma­li­lan­dais a pros­pé­ré sur l’ab­sence de dé­bats quant aux condi­tions de l’in­dé­pen­dance, qui­conque dis­cu­tant ce pos­tu­lat étant em­pri­son­né im­mé­dia­te­ment. Mo­ga­dis­cio reste en­core un lieu où la libre ex­pres­sion est pos­sible et beau­coup de So­ma­li­lan­dais font le voyage, cer­tains pour ré­cu­pé­rer leurs pro­prié­tés que le gou­ver­ne­ment leur res­ti­tue pour bien mon­trer qu’ils sont bien­ve­nus, d’autres pour pou­voir dire tout le mal qu’ils trouvent aux au­to­ri­tés so­ma­li­lan­daises.

La dé­té­rio­ra­tion du plu­ra­lisme po­li­tique

L’État au So­ma­li­land ne gou­verne que de fa­çon ap­proxi­ma­tive et né­go­cie pour l’es­sen­tiel une grande part de ses ac­ti­vi­tés (au-de­là de la col­lecte des im­pôts) avec les grands opé­ra­teurs éco­no­miques et les chefs cou­tu­miers, rai­son qui éclaire sans doute l’ab­sence d’élec­tions pour le Guur­ti de­puis sa créa­tion en 1999. Il est plu­tôt l’ex­pres­sion d’un consen­sus po­li­tique sur le vivre-en­semble. Le pro­blème est que ce consen­sus est en train de se désa­gré­ger à cause de la cor­rup­tion et de la confis­ca­tion du pou­voir par une par­tie des élites isaaq.

S’il est d’usage de cri­ti­quer la cor­rup­tion du gou­ver­ne­ment à Mo­ga­dis­cio, on ou­blie trop sou­vent qu’elle joue éga­le­ment un rôle im­por­tant au So­ma­li­land. Les do­na­teurs res­tent dis­crets sur les « coûts de tran­saction » avec les mi­nis­tères et la pré­si­dence de la Ré­pu­blique à Har­gey­sa, mais les or­ga­ni­sa­tions de la so­cié­té ci­vile sont plus pro­lixes. Cette cor­rup­tion, faite d’ac­ca­pa­re­ment de ter­rains, de dé­tour­ne­ment des taxes et de des­sous de tables d’opé­ra­teurs éco­no­miques, est de­ve­nue contre-pro­duc­tive po­li­ti­que­ment. Au­pa­ra­vant, les mi­nistres, re­pré­sen­tants d’un cer­tain clan ou sous-clan, se de­vaient de re­dis­tri­buer une bonne part des res­sources dé­tour­nées. Dé­sor­mais, seuls les mi­nistres de­viennent riches, ce qui dans la du­rée af­fai­blit la lé­gi­ti­mi­té de l’État. Ce pro­blème est en­core plus ai­gu à Mo­ga­dis­cio.

De plus, la dé­mo­gra­phie a son im­por­tance, l’idée d’un par­tage de pou­voir entre les clans isaaq et les autres a vé­cu. Très ra­pi­de­ment, les clans mi­no­ri­taires ont com­pris qu’ils n’étaient qu’un faire-va­loir car le centre du pou­voir était contrô­lé par les élites isaaq. Cette per­cep­tion éclaire les conflits des an­nées 1990 mais aus­si les ral­lie­ments à Mo­ga­dis­cio de­puis 2000. En 2018, ce dé­bat sur la mar­gi­na­li­sa­tion a même lieu au sein des Isaaq, no­tam­ment les clans qui au­pa­ra­vant bé­né­fi­ciaient le plus de l’ex­por­ta­tion des ovi­dés, et qui ont per­du une grande par­tie de leur pou­voir éco­no­mique avec la main­mise saou­dienne sur ce sec­teur.

Si le dé­bat au sein des Isaaq reste po­li­cé, il en est tout au­tre­ment des dif­fé­rences entre les po­pu­la­tions de l’Est et le gou­ver­ne­ment à Har­gey­sa. La pro­ba­bi­li­té de trou­ver du pé­trole dans les ré­gions de Sool et Sa­naag a ai­gui­sé les convoi­tises du Punt­land et du So­ma­li­land, mais aus­si d’en­tre­pre­neurs po­li­tiques lo­caux. Alors que jus­qu’en 2004, Har­gey­sa avait ad­mis une plu­ra­li­té d’al­lé­geances dans ces zones pour évi­ter tout in­ci­dent ar­mé, la po­li­tique des gou­ver­nants à Har­gey­sa et Ga­roowe est au­jourd’hui plus vé­hé­mente, voire mi­li­ta­riste. Si le di­ri­geant du Punt­land en­tend faire de cette confron­ta­tion un ar­gu­ment élec­to­ral, il n’est pas sûr que le pré­sident du So­ma­li­land nou­vel­le­ment élu (2017) ait grand-chose à y ga­gner.

Nou­velles au­baines, nou­veaux dan­gers

La me­nace dji­ha­diste et la crise du Golfe ont consti­tué de vé­ri­tables au­baines pour le So­ma­li­land dans le court terme mais se ré­vèlent beau­coup plus pro­blé­ma­tiques avec le temps. Les au­to­ri­tés du So­ma­li­land se pro­meuvent en af­fir­mant que leur pays est libre de toute in­fluence des dji­ha­distes, pro­pos contes­table sur la forme comme sur le fond. Le Mou­ve­ment des jeunes com­bat­tants (Al-Sha­baab ou HSM) est né en 2004 ou 2005 à Mo­ga­dis­cio, mais il in­clut dès le dé­but d’im­por­tants cadres so­ma­li­lan­dais, dont Ah­med Aw Go­dane qui en est le di­ri­geant de 2008 à 2015 (9). De nom­breux So­ma­li­lan­dais ont re­joint HSM après l’in­ter­ven­tion mi­li­taire éthio­pienne en dé­cembre 2006. Les hommes po­li­tiques les plus im­por­tants du So­ma­li­land ont per­du un fils dans les rangs de l’or­ga­ni­sa­tion dji­ha­diste. Si le So­ma­li­land est fon­da­men­ta­le­ment épar­gné jus­qu’à au­jourd’hui (en­core faut-il se rap­pe­ler le ter­rible at­ten­tat d’oc­tobre 2008), ce n’est pas sim­ple­ment à cause de l’ef­fi­ca­ci­té des ser­vices de ren­sei­gne­ments so­ma­li­lan­dais, éthio­piens, et oc­ci­den­taux qui sur­veillent les prin­ci­pales villes, c’est

aus­si parce qu’Al-Sha­baab a fait le choix de prendre d’abord le pou­voir au Sud à cause de la pro­fon­deur de la crise so­ciale et d’in­cer­ti­tudes po­li­tiques du­rables. Comme ailleurs en So­ma­lie, les mi­lieux d’af­faires de gré ou de force co­tisent pour le mou­ve­ment dji­ha­diste et des re­crues so­ma­li­lan­daises conti­nuent de re­joindre le mou­ve­ment.

La crise du Golfe a re­haus­sé l’in­té­rêt du port de Ber­be­ra qui fut pen­dant la guerre froide un port mi­li­taire (sis à cô­té d’un aé­ro­port éga­le­ment mi­li­taire mais dont la piste né­ces­site une ré­ha­bi­li­ta­tion im­por­tante). La si­gna­ture d’un ac­cord avec Du­bai Port World est in­ter­ve­nue en 2016 dans une pé­riode élec­to­rale trou­blée au Sud : il évoque une ré­ha­bi­li­ta­tion et une ex­ten­sion du port de Ber­be­ra, de la route entre Ber­be­ra et Har­gey­sa et même un ap­pui bud­gé­taire di­rect. Il a fal­lu at­tendre des mois avant que le Par­le­ment so­ma­li­lan­dais soit sai­si des termes de l’ac­cord. Les ru­meurs de des­sous de table ont été nom­breuses. Sur­tout, les au­to­ri­tés du So­ma­li­land ont fait preuve d’une double naï­ve­té. D’une part, elles ont ou­blié la mésa­ven­ture de Daal­lo Air­lines, en­tre­prise « so­ma­li­lan­daise » ra­che­tée par la même com­pa­gnie émi­ra­tie en 2006, qui l’a mise en faillite. Il fal­lait donc ob­te­nir des ga­ran­ties sur le mon­tant des in­ves­tis­se­ments pro­mis, ce qui n’a pas été le cas. De l’autre, la di­men­sion mi­li­taire s’est ré­vé­lée très coû­teuse pour le So­ma­li­land. Si Mo­ga­dis­cio et les grands do­na­teurs ont ac­cep­té la pour­suite de l’aide au dé­ve­lop­pe­ment, la créa­tion d’une base mi­li­taire étran­gère sou­lève des pro­blèmes d’un tout autre ordre. La mal­adresse des EAU au­ra fait le reste, en dé­cla­rant n’avoir que faire de l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale de la So­ma­lie. Si nombre de ter­rains à Ber­be­ra ont été ac­ca­pa­rés par les élites po­li­tiques, rien ne dit au­jourd’hui que le dé­ve­lop­pe­ment des in­fra­struc­tures de cette ville ai­de­ra à une re­con­nais­sance du So­ma­li­land. Au vu de la po­lé­mique di­plo­ma­tique, on peut pen­ser exac­te­ment le contraire. En­fin, il est un as­pect dont on parle très peu à pro­pos du So­ma­li­land, c’est la mi­gra­tion de ses jeunes (10). Contrai­re­ment à l’image de carte pos­tale pro­mue par ses par­ti­sans, le So­ma­li­land doit faire face à une fuite de sa jeu­nesse vers les pays oc­ci­den­taux. En soi, ce­la ré­vèle un ma­laise so­cial qu’on per­çoit moins au Sud (mais qui existe tout au­tant) à cause de la re­cons­truc­tion et/ou de la guerre.

Le So­ma­li­land est de ce point de vue dans une po­si­tion am­bi­va­lente. Le sys­tème édu­ca­tif est plus per­for­mant qu’à Mo­ga­dis­cio au point que cer­tains di­plô­més vont cher­cher du tra­vail dans la ca­pi­tale so­ma­lienne au sein d’agences hu­ma­ni­taires ou de grandes ONG in­ter­na­tio­nales car ils parlent et écrivent mieux l’an­glais. L’éco­no­mie vit des en­vois d’ar­gent de la dia­spo­ra mais peine à in­ven­ter de nou­veaux ser­vices, quel­que­fois à cause d’une po­pu­la­tion trop peu nom­breuse (les chiffres of­fi­ciels font sou­rire (11)) ou faute de ca­pi­taux suf­fi­sants (la dia­spo­ra qui rentre au pays est plus pauvre qu’on ne le dit).

L’idée que le So­ma­li­land est in­demne de l’ex­tré­misme po­li­tique qui sé­vit au Sud est une fic­tion. La pré­va­ri­ca­tion des élites gou­ver­nantes comme l’al­té­ra­tion des struc­tures éco­no­miques avec une mo­né­ti­sa­tion au­jourd’hui du sec­teur du pas­to­ra­lisme et l’au­to­ri­ta­risme qui se dé­ploie dans les zones ur­baines sus­citent de nou­velles re­crues et poussent à une re­mise en cause d’un sys­tème qui a su construire la paix mais peine à im­pul­ser les chan­ge­ments so­ciaux ca­pables de sé­duire une grande par­tie de la jeu­nesse au­jourd’hui désoeu­vrée et amère.

L’idée que le So­ma­li­land est in­demne de l’ex­tré­misme po­li­tique qui sé­vit au Sud est une fic­tion.

Pho­to ci-des­sus : Vue sur la ville de Har­gey­sa, ca­pi­tale de la ré­pu­blique au­to­pro­cla­mée du So­ma­li­land. La So­ma­lie, à l’image des autres pays de la Corne de l’Afrique, d’abord as­su­jet­tie aux ri­va­li­tés entre pays eu­ro­péens, puis sou­mise à des ré­gimes au­to­ri­taires et cla­niques, est au­jourd’hui une zone dé­sta­bi­li­sée par les groupes ter­ro­ristes (dont le plus im­por­tant est Al-Sha­baab en So­ma­lie), mais éga­le­ment le théâtre de ri­va­li­tés entre les pays du Golfe. (© Shut­ter­stock/Ho­mo Cos­mi­cos)

Pho­to ci-des­sus : Pa­rade mi­li­taire de l’ar­mée du So­ma­li­land. Sé­pa­ré de la So­ma­lie de­puis 1991, ce der­nier agit comme un État de fac­to, dis­po­sant de son ad­mi­nis­tra­tion, son ar­mée et son dra­peau, sans pour au­tant être re­con­nu in­ter­na­tio­na­le­ment. (© Shut­ter­stock/mbrand85)

Pho­to ci-des­sus : Le 19 juillet 2018, des ou­vriers tra­vaillent dans le port de Ber­be­ra. En mars der­nier, le gou­ver­ne­ment so­ma­lien dé­po­sait une plainte of­fi­cielle de­vant la Ligue arabe contre les Émi­rats arabes unis afin d’an­nu­ler la si­gna­ture de l’ac­cord por­tant sur l’uti­li­sa­tion du port de Ber­be­ra, conclu lors d’un ac­cord tri­par­tite entre Du­bai Ports World, le So­ma­li­land et l’Éthio­pie. Cet ac­cord in­cluait des in­ves­tis­se­ments dans le port de Ber­be­ra et la construc­tion d’une base mi­li­taire. Au-de­là des consi­dé­ra­tions pu­re­ment éco­no­miques, les al­liances contraires qu’ont nouées la So­ma­lie et le So­ma­li­land avec les pays du Golfe(le So­ma­li­land trouve des sou­tiens au­près des Émi­rats alors que la So­ma­lie est sou­te­nue par le Qa­tar et la Tur­quie), sont au coeur des ten­sions. (© AFP/ Mus­ta­fa Saeed)

Pho­to ci-contre : Re­pré­sen­tants du clan Isaaq lors d’un ras­sem­ble­ment à Har­gey­sa, au So­ma­li­land, dans les an­nées 1950.Bien que la po­pu­la­tion so­ma­lienne soit re­la­ti­ve­ment ho­mo­gène du point de vue eth­nique (l’eth­nie so­ma­lie) et re­li­gieux (l’is­lam sun­nite), elle est aus­si ca­rac­té­ri­sée par un cla­nisme tra­di­tion­nel, qui est une com­po­sante pri­mor­diale de l’iden­ti­té des So­ma­liens et joue éga­le­ment un rôle cen­tral dans les conflits pour le pou­voir. Les Isaaq, qui vivent prin­ci­pa­le­ment au So­ma­li­land, à Dji­bou­ti, dans la ré­gion so­ma­lienne d’Éthio­pie et aus­si dans la ré­gion so­ma­lienne du Ke­nya, consti­tuent le clan do­mi­nant du So­ma­li­land. (© Mi­chael Pitt – Per­so­nal col­lec­tion)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.