– ANA­LYSE La Rus­sie à l’ho­ri­zon de 2024

Diplomatie - - Sommaire -

Après la ré­élec­tion at­ten­due de Vla­di­mir Pou­tine au prin­temps 2018, la mo­der­ni­sa­tion pro­mise de la Rus­sie risque d’être su­per­fi­cielle, sans tou­cher aux bases du sys­tème, ce qui pour­rait nour­rir une apa­thie éco­no­mique et, donc, le mé­con­ten­te­ment po­pu­laire, pour l’ins­tant at­té­nué par la confron­ta­tion avec l’Ouest.

Comme l’on s’y at­ten­dait, Vla­di­mir Pou­tine a fa­ci­le­ment ga­gné l’élec­tion pré­si­den­tielle en Rus­sie en mars 2018 en se fai­sant élire dès le pre­mier tour. La seule sur­prise fut son score. Il a ob­te­nu presque 77 % des voix (même les or­ga­nismes de son­dages pro-Krem­lin pro­nos­ti­quaient entre 69 % et 72 %). Le ré­sul­tat s’ex­plique avant tout par l’ap­pel du lea­der d’op­po­si­tion Alexeï Na­val­ny à boy­cot­ter l’élec­tion. À quelques ex­cep­tions près, ses par­ti­sans ne se sont pas ren­dus aux urnes, tan­dis que le pou­voir s’as­su­rait de l’af­fluence des sup­por­ters de Vla­di­mir Pou­tine. Fi­na­le­ment, la par­ti­ci­pa­tion a at­teint 67 % (soit trois points de plus qu’à la pré­si­den­tielle de 2012).

Le pen­chant pour l’im­mo­bi­lisme

Il sem­ble­rait que cette vic­toire ait fait tour­ner la tête du pou­voir russe et lui ait don­né la cer­ti­tude que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Bien avant l’élec­tion, Vla­di­mir Pou­tine pro­met­tait de pré­ser­ver la sta­bi­li­té du pays, ce qui, en lan­gage du Krem­lin, si­gni­fiait avant tout qu’il n’y au­rait pas de dé­mo­cra­ti­sa­tion du sys­tème po­li­tique ri­gide ac­tuel. Après le scru­tin, l’en­vie de chan­ger quoi que ce soit est en­core moins grande, ain­si que l’a mon­tré le main­tien qua­si to­tal du gou­ver­ne­ment de Dmi­tri Med­ve­dev, à com­men­cer par ce­lui de son Pre­mier mi­nistre. Et les cours du pé­trole et du gaz, re­par­tis à la hausse les der­niers temps, ne font que ren­for­cer cet im­mo­bi­lisme.

Les ru­meurs qui cir­culent à Mos­cou pré­disent tout de même un « chan­ge­ment » pour 2024, date à la­quelle la nou­velle élec­tion pré­si­den­tielle de­vrait avoir lieu : comme Vla­di­mir Pou­tine, se­lon la Consti­tu­tion russe, ne pour­ra plus se pré­sen­ter, une ré­forme consti­tu­tion­nelle pour­rait être ef­fec­tuée pour lui per­mettre de res­ter au pou­voir d’une fa­çon in­di­recte. Il y au­rait tou­jours un pré­sident (Dmi­tri Med­ve­dev se­lon toutes vrai­sem­blances), do­té de pou­voirs consi­dé­rables, mais il se­rait su­per­vi­sé par le « lea­der na­tio­nal » (le nom de sa fonc­tion im­porte peu), ca­pable de blo­quer ses dé­ci­sions. Au­tre­ment

dit, il s’agi­rait d’un sys­tème à la chi­noise de l’époque de Deng Xiao­ping.

Ce scé­na­rio n’est pas im­pro­bable. Une telle ré­forme se­rait sou­te­nue non seule­ment par le « cercle proche » de Vla­di­mir Pou­tine – qui réunit un pe­tit nombre de per­son­na­ges­clés du ré­gime, is­sus es­sen­tiel­le­ment de l’an­cien KGB ou de l’ac­tuel FSB (le Ser­vice fé­dé­ral de sé­cu­ri­té) –, mais aus­si par la ma­jo­ri­té de la classe di­ri­geante russe ac­tuelle. Cette classe se trans­forme peu à peu en une « nou­velle no­blesse hé­ré­di­taire », c’est-à-dire une couche so­ciale su­pé­rieure fer­mée, où la ri­chesse et les postes de com­mande dans les struc­tures d’État et les grandes en­tre­prises se trans­mettent aux en­fants et aux pe­tits-en­fants. Dans une cer­taine me­sure, ce phé­no­mène

Il sem­ble­rait que cette vic­toire ait fait tour­ner la tête du pou­voir russe et lui ait don­né la cer­ti­tude que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

existe éga­le­ment dans cer­tains pays oc­ci­den­taux. Mais en Rus­sie, il ap­pa­raît sous sa forme la plus gros­sière qui donne à pen­ser à une « nou­velle féo­da­li­té ». D’où l’at­ta­che­ment de cette couche su­pé­rieure à la « sta­bi­li­té » in­car­née par Vla­di­mir Pou­tine, ex­cluant toute concur­rence po­li­tique réelle – qui se­rait sus­cep­tible, évi­dem­ment, de per­tur­ber le pro­ces­sus en ques­tion.

Ce­pen­dant, de l’avis una­nime d’ex­perts russes in­dé­pen­dants, en l’ab­sence de pro­fondes ré­formes, no­tam­ment éco­no­miques, la pé­ren­ni­sa­tion de cette si­tua­tion, fût-elle au moyen d’une as­tuce consti­tu­tion­nelle, pour­rait se re­tour­ner contre le ré­gime et, in fine, contre la classe di­ri­geante tout en­tière.

Les né­ces­si­tés éco­no­miques risquent d’en­ta­mer l’au­ra de Pou­tine

Certes, la po­pu­la­ri­té de Vla­di­mir Pou­tine en Rus­sie est réelle (1) et ne s’ex­plique pas uni­que­ment par la pro­pa­gande du Krem­lin. La sta­bi­li­sa­tion du pays après le chaos des an­nées 1990 et une amé­lio­ra­tion si­gni­fi­ca­tive du ni­veau de vie entre 2000 et 2007 ne sont pas ou­bliées. À quelques ex­cep­tions près, les Russes es­timent que Vla­di­mir Pou­tine a su « re­dres­ser la Rus­sie » sur le plan in­ter­na­tio­nal et lui re­don­ner le sta­tut de grande puis­sance. La fier­té na­tio­nale qui, vue de Rus­sie, a été hu­mi­liée à maintes re­prises par les États-Unis et ses al­liés après la chute de l’URSS, a ain­si été res­tau­rée. Le rat­ta­che­ment de la Cri­mée, que la ma­jo­ri­té ab­so­lue des Russes consi­dère comme une sorte de ré­pa­ra­tion de l’in­jus­tice his­to­rique com­mise par Ni­ki­ta Kh­roucht­chev en 1954, y a gran­de­ment contri­bué. Et si l’in­ter­ven­tion russe en Sy­rie ne sus­cite pas d’en­thou­siasme, la dé­ter­mi­na­tion du chef du Krem­lin face à la pres­sion des États-Unis et de leurs al­liés ne fait que re­haus­ser son pres­tige. Sur le plan plus gé­né­ral, beau­coup de Russes, sur­tout en pro­vince, es­timent que Vla­di­mir Pou­tine « fait bien » son mé­tier de pré­sident. Mais ce cré­dit de confiance est beau­coup plus fra­gile qu’on ne le pense, no­tam­ment à cause de la si­tua­tion éco­no­mique qui, en dé­pit de l’op­ti­misme of­fi­ciel, est in­stable et glo­ba­le­ment dif­fi­cile. Certes, le gou­ver­ne­ment russe a su évi­ter la ca­tas­trophe après la crise fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale de 2008 et la chute des cours du pé­trole et du gaz en 2014. L’éco­no­mie russe n’a pas non plus été « dé­chi­rée en lam­beaux », comme l’es­pé­rait le pré­sident Ba­rack Oba­ma (2), par les sanc­tions oc­ci­den­tales liées au conflit en Ukraine. L’an­cien mi­nistre des Fi­nances russe, Alexeï Kou­drine, éva­lue leur im­pact à 0,5 % du PIB par an (3). Mais elles n’ont pas été fa­tales. Cer­tains sec­teurs, comme l’agri­cul­ture, ont même pro­fi­té de contre-sanc­tions russes et connu une crois­sance si­gni­fi­ca­tive. L’ab­sence de né­ces­saires ré­formes struc­tu­relles, cou­plée avec une forte baisse des re­cettes des ex­por­ta­tions de pé­trole et de gaz entre 2008 et 2017, s’est tou­te­fois avé­rée très né­faste. De 2008 à 2016, la crois­sance éco­no­mique est res­tée glo­ba­le­ment mo­deste, en­ta­mée par deux chutes im­por­tantes en 2009, et 2015-2016 (4). En 2017, elle a at­teint 1,5 %, en grande par­tie grâce à la ré­aug­men­ta­tion des cours du pé­trole et du gaz (5). Le re­ve­nu réel per ca­pi­ta de la ma­jo­ri­té de Russes du­rant cette pé­riode a bais­sé. Le nombre de Russes vi­vant en des­sous du seuil de pau­vre­té s’est ac­cru. Qui plus est, l’écart de re­ve­nu entre les pauvres et les riches, qui était dé­jà beau­coup plus éle­vé que dans les pays de l’Union eu­ro­péenne, n’a ces­sé de se creu­ser. L’in­ves­tis­se­ment dans l’édu­ca­tion et la re­cherche scien­ti­fique est res­té in­fé­rieur à ce­lui d’autres pays in­dus­triels, com­pro­met­tant les chances du pays dans la com­pé­ti­tion mon­diale face aux dé­fis de la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle.

Rap­pe­lons que la Rus­sie est un pays in­dus­tria­li­sé. Son PIB en pa­ri­té de pou­voir d’achat (pour te­nir compte de la dif­fé­rence

entre les prix in­ternes et ex­ternes) la place, se­lon les es­ti­ma­tions, au sixième ou sep­tième rang mon­dial. Mais, à cause de ses struc­tures, de son mode de fonc­tion­ne­ment et, plus lar­ge­ment, du sys­tème de pou­voir dans le pays, son éco­no­mie manque de com­pé­ti­ti­vi­té. Quelques sec­teurs mieux dé­ve­lop­pés comme le nu­cléaire ou le com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel ne peuvent pas chan­ger cette si­tua­tion. Le pays ac­cuse un cer­tain re­tard tech­no­lo­gique, il pré­sente une faible pro­duc­ti­vi­té par uni­té de tra­vail et compte un nombre trop bas de pe­tites et moyennes en­tre­prises (qui rendent l’éco­no­mie plus souple et ca­pable de s’adap­ter aux nou­veaux dé­fis). Les pro­duits à forte va­leur ajou­tée, dont la concep­tion et la fa­bri­ca­tion de­mandent beau­coup de « ma­tière grise », ne consti­tuent qu’une pe­tite part des ex­por­ta­tions. Bien que la dé­pen­dance du bud­get de l’État aux re­cettes is­sues du pé­trole et du gaz ait ré­cem­ment di­mi­nué, elle reste très im­por­tante. La stag­na­tion, no­tée plus haut, ne fait que mettre en re­lief ces piètres per­for­mances. Bien que les in­di­ca­teurs ma­cro-éco­no­miques russes se soient net­te­ment amé­lio­rés vers le dé­but de 2018 (l’in­fla­tion est de 2,5 %, le dé­fi­cit bud­gé­taire a bais­sé jus­qu’à 1,5 %, la dette pu­blique ne dé­passe pas 20 % du PIB (6)), les pers­pec­tives quan­ti­ta­tives et qua­li­ta­tives du pays ne semblent pas pro­met­teuses. Le mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique russe, Maxime Ore­ch­kine, re­con­naît que si les ré­formes struc­tu­relles tardent à ve­nir, le pays connaî­tra un manque à ga­gner an­nuel de 1 % de crois­sance du PIB (7). Les ex­perts in­dé­pen­dants russes sont en­core plus pes­si­mistes. Se­lon eux, si l’on ne li­mite pas le poids de l’État dans l’éco­no­mie (ce­lui-ci contrô­lant, di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment, plus de 70 % du PIB), ain­si que la pres­sion sur le bu­si­ness d’une énorme ma­chine bu­reau­cra­tique et l’in­gé­rence de ses « struc­tures de force » (po­lice, FSB et par­quet, qui sont l’une des causes prin­ci­pales de la cor­rup­tion mas­sive), on pour­rait s’at­tendre, dans le meilleur des cas, à une crois­sance faible. Même si les cours éle­vés du pé­trole et du gaz per­durent, ce qui n’est pas cer­tain, elle ne de­vrait pas dé­pas­ser 2 % par an. Pour les mêmes rai­sons, le sec­teur de l’in­no­va­tion ne pour­ra connaître qu’un dé­ve­lop­pe­ment faible et dif­fi­cile et le re­tard tech­no­lo­gique de la Rus­sie par rap­port aux pays avan­cés ne pour­ra pas être rat­tra­pé (8).

Des ob­jec­tifs cos­mé­tiques

En ré­su­mé, si cette éco­no­mie ne connaît pas de ré­formes pro­fondes, elle au­ra très peu de chances d’af­fron­ter avec suc­cès les dé­fis de la « ré­vo­lu­tion nu­mé­rique » et une com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale éco­no­mique et tech­no­lo­gique de plus en plus achar­née, no­tam­ment en rai­son de l’émer­gence de nou­velles grandes puis­sances. Ce­la risque d’ag­gra­ver en­core le dé­ca­lage exis­tant entre les vi­sées géo­po­li­tiques du Krem­lin et le po­ten­tiel éco­no­mique réel de la Rus­sie, ce qui pour­rait re­mettre en ques­tion la gran­deur re­trou­vée du pays, es­sen­tiel­le­ment grâce à sa puis­sance mi­li­taire. En 2017, la Rus­sie a pour la pre­mière fois de­puis 1999 dû ré­duire son bud­get mi­li­taire (de 20 %), mal­gré l’en­ga­ge­ment des forces russes en Sy­rie et le conflit non ré­so­lu en Ukraine (9). Les dé­penses pour le pro­gramme de mo­der­ni­sa­tion de son ar­mée ont été éga­le­ment re­vues à la baisse. À en ju­ger par les ré­centes dé­cla­ra­tions de Vla­di­mir Pou­tine, il sent ce dan­ger, même s’il ne se lasse pas de van­ter la sta­bi­li­sa­tion ma­cro-éco­no­mique no­tée plus haut. Dans son dis­cours d’in­ves­ti­ture du 6 mai 2018, le pré­sident a in­sis­té sur la né­ces­si­té de faire une « per­cée » éco­no­mique et tech­no­lo­gique dans un dé­lai as­sez bref. Si­non, a-t-il sou­li­gné, « la Rus­sie risque d’être à la traîne des pays avan­cés pour tou­jours ». Le len­de­main, il si­gnait un dé­cret « sur les buts na­tio­naux et les tâches stra­té­giques du dé­ve­lop­pe­ment de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie jus­qu’en 2024 ». Le dé­cret com­prend douze « pro­grammes na­tio­naux » vi­sant des buts très am­bi­tieux dans tous les do­maines al­lant de l’éco­no­mie à l’édu­ca­tion, en pas­sant par la science ou la san­té. La crois­sance éco­no­mique, par exemple, ne de­vrait pas être in­fé­rieure à 4 %, le nombre d’en­tre­prises qui mettent l’ac­cent sur l’in­no­va­tion de­vrait at­teindre 50 %, la pau­vre­té de­vrait être ré­duite de moi­tié, cinq mil­lions de Russes de­vraient avoir de nou­veaux lo­ge­ments, l’es­pé­rance de vie moyenne de­vrait dé­pas­ser 78 ans (elle est ac­tuel­le­ment de 73 ans), et ain­si de suite (10).

Au Fo­rum in­ter­na­tio­nal éco­no­mique de Saint-Pé­ters­bourg, les 24 et 25 mai 2018, où Vla­di­mir Pou­tine a par­lé des condi­tions qui de­vraient as­su­rer cette « per­cée », il a même pro­non­cé des mots qui au­pa­ra­vant fai­saient très ra­re­ment par­tie de son vo­ca­bu­laire : « la li­ber­té », « l’ini­tia­tive in­di­vi­duelle », « l’es­prit d’en­tre­prise », etc. Par la même oc­ca­sion, le pré­sident a an­non­cé l’ins­tau­ra­tion d’un fonds « Rus­sie, pays d’op­por­tu­ni­té » dont la vo­ca­tion se­rait d’ai­der « les jeunes ta­lents » à se réa­li­ser (11). Du­rant les der­nières an­nées de son man­dat pré­cé­dent, Vla­di­mir Pou­tine a par ailleurs dé­jà « in­jec­té » dans le corps des hauts fonc­tion­naires et gou­ver­neurs de ré­gions un cer­tain nombre de jeunes tech­no­crates, is­sus es­sen­tiel­le­ment de la « ré­serve de cadres », un pro­jet à l’ini­tia­tive du par­ti Rus­sie Unie, ap­pui prin­ci­pal du Pré­sident au Par­le­ment.

Il y a donc une ap­pa­rente vo­lon­té de don­ner un nou­veau souffle au sys­tème, en par­ti­cu­lier au sec­teur éco­no­mique. Le

Ce cré­dit de confiance est beau­coup plus fra­gile qu’on ne le pense, no­tam­ment à cause de la si­tua­tion éco­no­mique qui, en dé­pit de l’op­ti­misme of­fi­ciel, est in­stable et glo­ba­le­ment dif­fi­cile.

pro­blème, c’est que le pré­sident russe, qui s’est mon­tré bon tac­ti­cien de­puis son ar­ri­vée au pou­voir en 2000 et qui a su s’adap­ter aux as­pi­ra­tions de la po­pu­la­tion en s’ap­pro­priant des slo­gans de droite ou de gauche, est très li­mi­té dans son ac­tion. Il est peu pro­bable qu’il prenne le risque d’en­ga­ger les ré­formes né­ces­saires vi­sant, no­tam­ment, à di­mi­nuer le rôle des grandes so­cié­tés d’État et des « struc­tures de forces » pour la simple rai­son que ce­la me­na­ce­rait d’ébran­ler le socle même de son pou­voir. Rien ne per­met non plus d’es­pé­rer qu’il se ris­que­rait à lut­ter réel­le­ment contre la cor­rup­tion mas­sive qui gan­grène l’État, car elle est de­ve­nue de­puis long­temps le mode de vie de la classe di­ri­geante et l’une des condi­tions de son sou­tien au ré­gime. L’égoïsme et le manque de lu­ci­di­té de cette classe di­ri­geante qui, comme on l’a no­té plus haut, se re­plie de plus en plus sur el­le­même, em­pêchent de s’at­ta­quer au pro­blème des in­éga­li­tés so­ciales qu’un nombre gran­dis­sant de Russes juge in­ac­cep­tables. Quant à « l’ini­tia­tive in­di­vi­duelle », dont Vla­di­mir Pou­tine a par­lé au Fo­rum éco­no­mique in­ter­na­tio­nal de Saint-Pé­ters­bourg, elle est ab­so­lu­ment contraire à l’es­prit du ré­gime qui, de­puis des an­nées, s’ef­force de ré­tré­cir l’es­pace de li­ber­té dans le pays.

Au­tre­ment dit, il est très pro­bable que la mo­der­ni­sa­tion du pays pro­mise par Vla­di­mir Pou­tine se li­mi­te­ra à des chan­ge­ments su­per­fi­ciels ou cos­mé­tiques, comme le ra­jeu­nis­se­ment du corps de hauts fonc­tion­naires, sans tou­cher aux bases du sys­tème. Des ten­ta­tives si­mi­laires ont dé­jà eu lieu dans l’his­toire de la Rus­sie, im­pé­riale ou so­vié­tique, et chaque fois elles n’ont fait que re­tar­der les vraies ré­formes pour évi­ter les ca­ta­clysmes so­ciaux et po­li­tiques. En l’ab­sence de telles ré­formes, les buts am­bi­tieux as­si­gnés par Vla­di­mir Pou­tine dans son dé­cret du 7 mai pa­raissent ir­réa­listes.

Les dan­gers de l’im­mo­bi­lisme

Pour le mo­ment, le dan­ger qui pour­rait en dé­cou­ler pour le ré­gime est at­té­nué par la confron­ta­tion avec les États-Unis et leurs al­liés. Le Krem­lin a par ailleurs en­ga­gé une cer­taine « désoc­ci­den­ta­li­sa­tion » du pays et un « vi­rage à l’est », c’est-à-dire vers l’Asie. Ce vi­rage, qui outre la pres­sion éco­no­mique et géo­po­li­tique de l’Oc­ci­dent, était dic­té par l’émer­gence de nou­veaux « pôles de puis­sance » éco­no­miques dans la ré­gion Asie-Pa­ci­fique, a vite pris une di­men­sion idéo­lo­gique. Toutes sortes de fau­cons, d’idéo­logues et de mi­li­tants an­ti-oc­ci­den­taux, de chantres d’un « eur­asisme » agres­sif ont été pro­pul­sés sur le de­vant de la scène po­li­tique. La dé­pen­dance de plus en plus évi­dente de la Rus­sie visà-vis du géant chi­nois, que les élites et la so­cié­té russes ont tou­jours crainte, a été re­lé­guée dans l’ombre. Par contre, les dif­fi­cul­tés ac­tuelles de l’Union eu­ro­péenne ont été mises en re­lief pour af­fai­blir l’at­trac­ti­vi­té de l’Eu­rope.

Mais la pro­pa­gande a ses li­mites. Tôt ou tard, les pro­blèmes ex­ternes, sur­tout si la confron­ta­tion di­mi­nue, de­vraient être sur­pas­sés en im­por­tance par les pro­blèmes éco­no­miques et so­ciaux. C’était dé­jà le cas en Union so­vié­tique. Le dé­ca­lage de plus en plus évident entre les at­tentes de la po­pu­la­tion, à la­quelle on fait mi­roi­ter de­puis long­temps une éco­no­mie avan­cée et la pros­pé­ri­té, et la réa­li­té d’une in­jus­tice so­ciale gran­dis­sante, de­vrait iné­luc­ta­ble­ment conduire beau­coup de Russes à de­man­der un chan­ge­ment de po­li­tique in­té­rieure. Les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions d’une telle ten­dance ont eu lieu en 2017, lorsque le lea­der d’op­po­si­tion Alexeï Na­val­ny a pu ras­sem­bler sous le slo­gan de la lutte contre la cor­rup­tion des mil­liers de pro­tes­ta­taires, sur­tout des jeunes, dans la pro­vince pro­fonde russe qui a tou­jours été le fief élec­to­ral prin­ci­pal de Vla­di­mir Pou­tine.

Les son­dages ef­fec­tués en dé­cembre 2017 par l’Ins­ti­tut de so­cio­lo­gie de l’Aca­dé­mie des sciences de Rus­sie ont confir­mé cette ten­dance. Pour la pre­mière fois de­puis 2003, la ma­jo­ri­té des Russes (51 %) a pré­fé­ré le chan­ge­ment à la sta­bi­li­té, un pour­cen­tage plus éle­vé par­mi les jeunes de 18 à 30 ans (62 %) (12). La ré­forme des pen­sions, qui pré­voit l’aug­men­ta­tion de l’âge de la re­traite de 55 à 63 ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes, en­ta­mée par le

Si cette éco­no­mie ne connaît pas de ré­formes pro­fondes, elle au­ra très peu de chances d’af­fron­ter avec suc­cès les dé­fis de la « ré­vo­lu­tion nu­mé­rique » et une com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale éco­no­mique et tech­no­lo­gique de plus en plus achar­née.

gou­ver­ne­ment russe en juin 2018, a sus­ci­té un mé­con­ten­te­ment gé­né­ral dans le pays. Ce mé­con­ten­te­ment s’est dé­jà ré­per­cu­té né­ga­ti­ve­ment sur la cote de po­pu­la­ri­té de Vla­di­mir Pou­tine.

Il est im­por­tant de no­ter que la so­cié­té russe d’au­jourd’hui reste as­sez ou­verte, en dé­pit des ten­ta­tives du Krem­lin de res­treindre l’usage des ré­seaux so­ciaux. Si les grandes chaînes de té­lé­vi­sion sont contrô­lées par ce­lui-ci, les mé­dias écrits ain­si que les mé­dias élec­tro­niques sont plus ou moins libres et gé­né­ra­le­ment ne mé­nagent pas le pou­voir. Par exemple, le main­tien par Vla­di­mir Pou­tine du gou­ver­ne­ment de Dmi­tri Med­ve­dev après l’élec­tion pré­si­den­tielle a pro­vo­qué une vague de cri­tiques dans les jour­naux (13).

Les Russes peuvent tou­jours voya­ger li­bre­ment à l’étran­ger, y faire leurs études ou tra­vailler. Au­tre­ment dit, les idées al­ter­na­tives peuvent cir­cu­ler dans cette so­cié­té, ce qui est es­sen­tiel pour la pré­pa­ra­tion d’un mou­ve­ment de chan­ge­ment.

Pour le mo­ment, l’op­po­si­tion dé­mo­cra­tique en Rus­sie est faible et di­vi­sée. Elle pa­raît trop pro-oc­ci­den­tale et, donc, peu pa­trio­tique, et sur­tout loin des sou­cis quo­ti­diens du peuple. Mais le suc­cès re­la­ti­ve­ment im­por­tant d’Alexeï Na­val­ny, qui es­saie de com­bi­ner le pa­trio­tisme et l’idée d’une dé­mo­cra­tie à bâ­tir, a bien mon­tré qu’un mo­dèle tour­né vers cel­le­ci a une pers­pec­tive dans le pays. Il faut ce­pen­dant no­ter que l’avè­ne­ment d’une dé­mo­cra­tie, qui au dé­but se­rait plu­tôt « illi­bé­rale », comme en Hon­grie ou en Po­logne, ne peut qu’être le fruit d’une ma­tu­ra­tion longue au sein de la so­cié­té russe.

L’Union eu­ro­péenne, pos­sible fac­teur de l’évo­lu­tion russe ?

À l’ex­té­rieur, l’Eu­rope est la mieux pla­cée pour fa­vo­ri­ser cette évo­lu­tion. Si, de par sa si­tua­tion géo­gra­phique et géo­po­li­tique, la Rus­sie re­garde à la fois à l’ouest et à l’est, comme l’aigle bi­cé­phale sur son em­blème, sur le plan cultu­rel, elle est es­sen­tiel­le­ment eu­ro­péenne. Plus de 80 % de la po­pu­la­tion et de l’éco­no­mie russes sont concen­trées dans la par­tie eu­ro­péenne du pays. En dé­pit des sanc­tions, l’Union eu­ro­péenne reste, et de loin, le pre­mier par­te­naire com­mer­cial de la Rus­sie.

Si le pou­voir russe ne sou­haite pas voir l’Union eu­ro­péenne se trans­for­mer en un État fé­dé­ral, qui for­cé­ment se­rait beau­coup plus puis­sant que la Rus­sie, il ne veut pas non plus la voir se dis­lo­quer ou même s’af­fai­blir trop. L’UE est consi­dé­rée par le Krem­lin comme un

Il est peu pro­bable que le pré­sident russe prenne le risque d’en­ga­ger les ré­formes né­ces­saires vi­sant, no­tam­ment, à di­mi­nuer le rôle des grandes so­cié­tés d’État pour la simple rai­son que ce­la me­na­ce­rait d’ébran­ler le socle même de son pou­voir.

« contre­poids ob­jec­tif » à l’hé­gé­mo­nie des États-Unis et à la po­li­tique en­va­his­sante de la Chine. Ce n’est pas un ha­sard si 40 % des ré­serves russes de change sont li­bel­lées en eu­ro. Le Krem­lin n’aime pas l’Eu­rope dé­mo­cra­tique, mais son ap­proche est sur­tout prag­ma­tique. Le fait que l’Eu­rope reste tou­jours pour la Rus­sie sa source prin­ci­pale de re­cettes d’ex­por­ta­tions, de nou­velles tech­no­lo­gies et d’in­ves­tis­se­ments, l’em­porte sur tout le reste.

Il existe donc en Rus­sie des fac­teurs du­rables qui la poussent ob­jec­ti­ve­ment vers l’Eu­rope. Mais pour trans­for­mer ces fac­teurs en un mou­ve­ment, il faut avant tout cas­ser la lo­gique de la confron­ta­tion, à com­men­cer par la guerre des sanc­tions – vouée à l’échec, car il est im­pos­sible d’iso­ler le plus grand pays du monde, qui contrôle plus de 30 % des res­sources na­tu­relles de la pla­nète, re­pré­sente un énorme mar­ché et reste un ac­teur géo­po­li­tique in­con­tour­nable. D’ailleurs, les échanges com­mer­ciaux de la Rus­sie avec la plu­part des pays de l’UE, dont la France, ont aug­men­té en 2017. L’élar­gis­se­ment des échanges cultu­rels et hu­mains, y com­pris grâce à un ré­gime de vi­sa pour les Russes, fa­vo­ri­se­rait la pers­pec­tive dé­mo­cra­tique du pays sans doute len­te­ment, mais sû­re­ment. On doit aus­si prendre conscience du dan­ger de la sur­en­chère de pro­pa­gande des deux cô­tés. Même un dé­mo­crate russe pro-oc­ci­den­tal a du mal à croire que la Rus­sie, dont le PIB et le bud­get mi­li­taire sont douze fois in­fé­rieurs à ceux des États-Unis, pour­rait être « une me­nace exis­ten­tielle » pour ces der­niers. Dans la ré­gion bal­tique, l’OTAN s’ap­prête à re­pous­ser une éven­tuelle at­taque russe sans ja­mais se po­ser la ques­tion de sa­voir pour quelles rai­sons la Rus­sie se lan­ce­rait dans une aven­ture aus­si sui­ci­daire, étant don­né la

Pho­to ci-des­sus : Le 20 juin 2018, Vla­di­mir Pou­tine pré­side un conseil des mi­nistres dont la com­po­si­tion n’a que très peu chan­gé après le scru­tin de mars. Il est « ex­trê­me­ment im­por­tant d’as­su­rer la conti­nui­té » du gou­ver­ne­ment, avait sou­li­gné le Pré­sident lors de la re­con­duc­tion deDmi­tri Med­ve­dev comme Pre­mier mi­nistre, le8 mai. Le mi­nistre de la Dé­fense Ser­gueï Choï­gou et le mi­nistre des Af­faires étran­gères Ser­gueï La­vrov conservent éga­le­ment leurs postes. (© krem­lin.ru)

Pho­to ci-contre : Ser­gueï Tche­me­zov, di­rec­teur du hol­ding d’État Ros­tec, re­grou­pant toutes les en­tre­prises du com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel russe. Ami de longue date de Vla­di­mir Pou­tine, avec le­quel il a tra­vaillé au sein du KGB, il a contri­bué à sa ré­élec­tion en l’ai­dant à re­cueillir une grande par­tie des si­gna­tures né­ces­saires à sa can­di­da­ture. De nom­breux proches de ce­lui-ci ont été re­con­duits ou nom­més au gou­ver­ne­ment ou à des postes de hauts fonc­tion­naires, en par­ti­cu­lier dans le sec­teur de la dé­fense. (© Coun­cil.gov.ru)

Pho­to ci-contre : À droite, Ser­gueï Ki­rien­ko fi­gure par­mi les « très proches » du pré­sident russe. Oli­garque is­su d’une fa­mille pé­ters­bour­geoise, ar­ti­san du suc­cès élec­to­ral du prin­temps 2018, il voit ses fonc­tions de pre­mier ad­joint à l’ad­mi­nis­tra­tion pré­si­den­tielle ex­cep­tion­nel­le­ment ren­for­cées : il su­per­vise dé­sor­mais toute la po­li­tique in­té­rieure du pays ain­si que le sec­teur des té­lé­com­mu­ni­ca­tions et d’In­ter­net. (© krem­lin.ru)

Pho­to ci-des­sus : Skol­ko­vo, « Si­li­con Val­ley » russe si­tuée à une heure à l’ouest de Mos­cou, lan­cée en 2009 par Dmi­tri Med­ve­dev, a pour ob­jec­tif de de­ve­nir le plus grand centre tech­no­lo­gique en Eu­rope. Sym­bole de la vo­lon­té des au­to­ri­tés de sur­mon­ter le re­tard pa­tent de la Rus­sie en ma­tière d’in­no­va­tion – mal­gré le haut ni­veau his­to­rique de sa re­cherche en sciences et en tech­no­lo­gie –, le Skol­ko­vo est aus­si ce­lui de leurs pro­blèmes : les af­faires de cor­rup­tion qui ont émaillé la construc­tion du tech­no­parc et les sanc­tions oc­ci­den­tales liées à la po­li­tique étran­gère ju­gée agres­sive de la Rus­sie ont jus­qu’à pré­sent beau­coup re­froi­di les in­ves­tis­seurs étran­gers tant at­ten­dus. (© Shut­ter­stock/ivan­po­ta­poff)

Pho­to ci-contre : Une vieille dame vend ses plats « mai­son » dans une rue de Ka­li­nin­grad, en avril 2018. Bien que son PIB fasse fi­gu­rer la Rus­sie par­mi les grandes puis­sances de la pla­nète, la ré­par­ti­tion des ri­chesses y est très in­éga­li­taire. Se­lon un rap­port 2017 du Cré­dit Suisse, 1 % de la po­pu­la­tion russe concentre 74,5 % des res­sources na­tio­nales. Dans son der­nier grand dis­cours avant l’élec­tion, Vla­di­mir Pou­tine avait fixé comme ob­jec­tif de di­vi­ser par deux en six ans un taux de pau­vre­té ju­gé « in­ac­cep­table » (éva­lué à en­vi­ron 13,5 % de la po­pu­la­tion en 2016). (© Shut­ter­stock/Ser­gey Gra­nev)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.