– ANA­LYSE La Rus­sie et les Eu­ro­péens : d’une hos­ti­li­té du­rable à un par­te­na­riat li­mi­té ?

Diplomatie - - Sommaire - Florent Parmentier

Pas­sées de la mé­fiance à l’hos­ti­li­té, les re­la­tions entre la Rus­sie et l’Union eu­ro­péenne sont au plus bas. Alors que des di­ver­gences sur l’at­ti­tude à adop­ter vis-à-vis de Mos­cou émergent par­mi les États­membres, les os­cil­la­tions dé­sta­bi­li­santes du pré­sident amé­ri­cain pour­raient consti­tuer un fac­teur de rap­pro­che­ment rus­so-eu­ro­péen.

On a vou­lu faire pour le mieux, et on a fait comme d’ha­bi­tude » : cette ci­ta­tion at­tri­buée à Vik­tor Tcher­no­myr­dine, an­cien Pre­mier mi­nistre russe (19921998), qua­li­fiait la tran­si­tion éco­no­mique et po­li­tique du pays. Peu op­ti­miste sur le fond, elle semble au­jourd’hui seoir par­fai­te­ment aux re­la­tions eu­ro-russes, en­vi­sa­gées sous un jour très po­si­tif au mo­ment de l’ef­fon­dre­ment de l’URSS. En ef­fet, un quart de siècle plus tard, l’es­poir de voir une re­la­tion fon­dée sur le par­tage de va­leurs eu­ro­péennes dé­fi­nies de­puis Bruxelles semble être de­ve­nu un ob­jec­tif chi­mé­rique et in­at­tei­gnable. À la mé­fiance ont d’abord et pro­gres­si­ve­ment suc­cé­dé l’in­com­pré­hen­sion et le désen­chan­te­ment entre les deux par­te­naires sous Vla­di­mir Pou­tine, entre ré­af­fir­ma­tion de la puis­sance russe et di­la­ta­tion du pro­jet eu­ro­péen dans l’an­cienne zone d’in­fluence so­vié­tique.

Pire, de­puis 2014 et la guerre en Ukraine, la dé­gra­da­tion des re­la­tions à la­quelle nous avons as­sis­té montre l’ins­tal­la­tion d’une forme d’hos­ti­li­té ré­ci­proque, Vla­di­mir Pou­tine étant consi­dé­ré comme le res­pon­sable prin­ci­pal du vote lors des élec­tions pré­si­den­tielles amé­ri­caines, du Brexit, de la mon­tée des par­tis dits po­pu­listes en Eu­rope, ou en­core de l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne. La per­son­na­li­té de Vla­di­mir Pou­tine et sa po­li­tique étran­gère sont de­ve­nues l’ob­jet de dé­bats in­tenses par­mi les Eu­ro­péens, la Rus­sie de­ve­nant la fi­gure de l’af­fir­ma­tion de va­leurs conser­va­trices, mê­lant pa­trio­tisme, sou­ve­rai­ne­té et va­leurs so­ciales tra­di­tion­nelles.

Le lien dis­ten­du entre Eu­ro­péens et Russes

Long­temps, les dé­bats sur l’iden­ti­té de la Rus­sie ont concer­né au pre­mier chef les re­la­tions avec l’Eu­rope, avec l’op­po­si­tion, au XIXe siècle, entre sla­vo­philes (fa­vo­rables à une voie au­to­nome de dé­ve­lop­pe­ment na­tio­nal) et oc­ci­den­ta­listes (par­ti­sans d’un rat­tra­page de la voie de dé­ve­lop­pe­ment ex­pé­ri­men­tée en Eu­rope et aux États-Unis), jus­qu’au mou­ve­ment eur­asiste, ap­pa­ru avec la chute de l’em­pire tsa­riste (1). Pour­tant, la re­la­tion avec les États eu­ro­péens semble moins cru­ciale pour la Rus­sie que par le pas­sé, no­tam­ment en rai­son du poids dé­cli­nant des Eu­ro­péens et de la né­ces­si­té de por­ter son at­ten­tion sur des pays émer­gents (2). De fait, l’at­ten­tion de Mos­cou se porte au­jourd’hui sur la Chine – Mos­cou est la ca­pi­tale que Xi Jin­ping a le plus vi­si­tée – et sur l’Inde, son prin­ci­pal mar­ché mi­li­taire. Aus­si, la Rus­sie re­ven­dique avec fier­té de par­ti­ci­per à des al­liances al­ter­na­tives aux struc­tures trans­at­lan­tiques, de son rôle au sein de l’Or­ga­ni­sa­tion de la Coo­pé­ra­tion de Shan­ghaï en ma­tière sé­cu­ri­taire au re­grou­pe­ment éco­no­mique des BRICS (Bré­sil – Rus­sie – Inde – Chine – Afrique du Sud). Dans un monde de plus en plus post-oc­ci­den­tal, le réa­lisme im­plique de di­ver­si­fier ses par­te­naires afin de pe­ser sur la scène in­ter­na­tio­nale.

Au-de­là de ces pos­tures, Russes et Eu­ro­péens semblent au­jourd’hui di­ver­ger sur leurs vi­sions : alors que la Rus­sie a eu pour ob­ses­sion de contrô­ler un énorme es­pace, l’Eu­rope s’est faite forte de tour­ner le dos à une his­toire vio­lente. Deux gram­maires des re­la­tions in­ter­na­tio­nales se font face, an­ta­go­nistes : d’une part, une vi­sion russe se fon­dant sur la mul­ti­po­la­ri­té, une ap­proche ins­pi­rée du concert des na­tions du XIXe siècle ; d’autre part, une vi­sion eu­ro­péenne s’ap­puyant sur la dé­fense des ins­ti­tu­tions mul­ti­la­té­rales, sou­hai­tant pré­fi­gu­rer une gou­ver­nance mon­diale qui ne se­rait pas uni­que­ment cen­trée au­tour des grandes puis­sances. Les deux ap­proches peuvent éga­le­ment déboucher sur des im­passes : dans un monde mul­ti­po­laire, la Rus­sie ne peut être consi­dé­rée comme un pôle au­to­nome à l’égal des États-Unis et de la Chine, tan­dis que la gou­ver­nance vou­lue par les Eu­ro­péens su­bit des at­taques di­verses liées à la mon­tée des « hommes forts » (Do­nald Trump, Re­cep Tayyip Er­do­gan, Vla­di­mir Pou­tine, Xi Jin­ping…) comme au re­flux du mul­ti­la­té­ra­lisme (re­mise en cause de la COP21 par les États-Unis, guerres com­mer­ciales, etc.).

Les Eu­ro­péens en ordre dis­per­sé face à la Rus­sie

De­puis plu­sieurs an­nées, la po­li­tique à l’égard de la Rus­sie fait l’ob­jet de nom­breux dé­bats par­mi les Eu­ro­péens (3).

Au ni­veau des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes, c’est à Saint-Pé­ters­bourg, en 2003, que sont dé­fi­nis les « quatre es­paces com­muns » iden­ti­fiés pour struc­tu­rer leurs co­opé­ra­tions sec­to­rielles (en ma­tière de com­merce, de vi­sa et de lutte contre la cri­mi­na­li­té or­ga­ni­sée, de sé­cu­ri­té ex­té­rieure et de cul­ture). Hé­las, ce pro­jet a consti­tué une oc­ca­sion man­quée dans les re­la­tions entre l’Union eu­ro­péenne et la Rus­sie. De­puis, les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes peinent à dé­fi­nir une vi­sion de long terme, étant de plus tri­bu­taires des di­vi­sions se­lon les États et les sec­teurs concer­nés.

Entre la pers­pec­tive des Po­lo­nais et des États baltes d’un cô­té, hos­tiles à leur voi­sin qui consti­tue pour eux une me­nace « plus grave que Daech » (4), et de l’autre, les pays tra­di­tion­nel­le­ment proches de la Rus­sie comme Chypre ou la Grèce, il existe tout une gamme de po­si­tions, no­tam­ment avec les pays vi­sant un « par­te­na­riat stra­té­gique » avec la Rus­sie, comme la France, l’Al­le­magne, l’Ita­lie et l’Es­pagne. Le pré­sident Ma­cron a ain­si fait part de son sou­hait d’« ar­ri­mer la Rus­sie à l’Eu­rope et [de ne pas] lais­ser la Rus­sie se re­plier sur elle-même » (5).

Si les Eu­ro­péens ont ten­té de dé­ve­lop­per une ap­proche com­mune vis-à-vis de la Rus­sie, les équi­libres ont évo­lué ces der­nières an­nées au gré du suc­cès des par­tis dits « po­pu­listes » en Eu­rope, ré­cem­ment en Ita­lie, en Au­triche ou en Hon­grie. Ces mou­ve­ments se ré­vèlent être spon­ta­né­ment plus proches des po­si­tions russes sur cer­tains points ; ils sont no­tam­ment fa­vo­rables par exemple à la le­vée des sanc­tions contre la Rus­sie prises à la suite de l’an­nexion de la Cri­mée. La carte de l’Eu­rope se re­des­sine : le groupe de Vi­se­grad (Po­logne, Hon­grie, Ré­pu­blique tchèque, Slo­va­quie), si sou­dé sur la ques­tion des mi­gra­tions, di­verge sur la po­li­tique à l’égard de la Rus­sie, la Po­logne af­fir­mant tou­jours son hos­ti­li­té vis-à-vis de Mos­cou quand la Hon­grie de Vik­tor Or­ban sou­haite des re­la­tions plus prag­ma­tiques sur le plan éco­no­mique comme po­li­tique.

Dans ce contexte, les Eu­ro­péens doivent se do­ter d’une vé­ri­table « Ost­po­li­tik » per­met­tant de ren­for­cer leur co­hé­sion et de pro­mou­voir au mieux leurs in­té­rêts. La doc­trine eu­ro­péenne doit re­po­ser sur une iden­ti­fi­ca­tion pré­cise, dé­pas­sion­née et réa­liste des ri­va­li­tés struc­tu­relles des deux en­sembles géo­po­li­tiques. Les Eu­ro­péens ne peuvent se re­trou­ver sur une po­si­tion com­mune ni dans un front an­ti-russe, ni dans une po­li­tique d’apai­se­ment.

L’es­poir de voir une re­la­tion fon­dée sur le par­tage de va­leurs eu­ro­péennes dé­fi­nies de­puis Bruxelles semble être de­ve­nu un ob­jec­tif chi­mé­rique et in­at­tei­gnable.

De nom­breux su­jets de dis­corde

Aux dif­fé­rences de vi­sion du sys­tème in­ter­na­tio­nal s’ajoute, de­puis un quart de siècle, un cer­tain nombre de griefs ré­ci­proques.

Au cours de la pre­mière dé­cen­nie post­so­vié­tique, et après une courte pé­riode de con­corde, les pre­miers nuages s’amon­cellent : la Rus­sie s’est es­ti­mée me­na­cée par l’élar­gis­se­ment de l’OTAN en Eu­rope cen­trale et dans les pays baltes. Le conflit en Tchét­ché­nie a fait res­sur­gir l’image d’un pays où les droits de l’homme comptent peu, dans l’opi­nion pu­blique eu­ro­péenne.

La guerre du Ko­so­vo de 1999, dé­cla­rée en de­hors du sys­tème de l’ONU, a sus­ci­té une vive ré­ac­tion chez les élites stra­té­giques russes, qui y ont vu une at­taque di­recte du prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té et une preuve de l’agres­si­vi­té amé­ri­caine. Ces pre­miers désac­cords, ren­for­cés par un ef­fon­dre­ment mas­sif du sys­tème pro­duc­tif russe, ont ou­vert la voie à l’avè­ne­ment au pou­voir en 1999 de Vla­di­mir Pou­tine, qui s’est af­fi­ché, dans un pre­mier temps, comme un pro-eu­ro­péen mo­dé­ré. En ef­fet, cet an­cien membre du KGB était éga­le­ment ger­ma­no­phone et avait eu l’oc­ca­sion d’évo­luer au contact des mi­lieux d’af­faires lors­qu’il tra­vaillait pour la mai­rie de Saint-Pé­ters­bourg, sa ville de nais­sance. Pour­tant, il de­vient de plus en plus cri­tique non seule­ment de l’OTAN, mais éga­le­ment de l’Union eu­ro­péenne suite aux « ré­vo­lu­tions de cou­leur », en Géor­gie en 2003, puis en Ukraine en 2004. Le fos­sé d’in­com­pré­hen­sion s’élar­git : ces mou­ve­ments so­cio-po­li­tiques ont été dé­crits dans la presse russe comme une vaste opé­ra­tion des ser­vices se­crets amé­ri­cains sou­hai­tant ren­ver­ser des pou­voirs fa­vo­rables à la Rus­sie, là où par contraste l’Eu­rope y a vu une nou­velle « ré­vo­lu­tion de ve­lours » sur le mo­dèle de Prague en 1989. Face au mo­dèle de la dé­mo­cra­tie li­bé­rale s’érige alors un contre-mo­dèle, ce­lui de la dé­mo­cra­tie illi­bé­rale, qui com­bine des élé­ments dé­mo­cra­tiques (le suf­frage uni­ver­sel) et au­to­ri­taires (res­tric­tions au fonc­tion­ne­ment de l’État de droit). Force est de consta­ter que les ten­ta­tives eu­ro­péennes de sou­te­nir la trans­for­ma­tion po­li­tique in­terne de la Rus­sie, sa mo­der­ni­sa­tion éco­no­mique et le rap­pro­che­ment avec les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes n’ont pas pro­duit les ef­fets es­comp­tés. En re­vanche, les élites eu­ro­péennes constatent avec aga­ce­ment la vo­lon­té russe de sou­te­nir des forces hos­tiles aux ins­ti­tu­tions bruxel­loises. De plus en plus, la Rus­sie confirme son re­tour sur le plan mi­li­taire : le conflit géor­gien en 2008 montre une ar­mée russe qui pro­gresse pour la pre­mière fois de­puis la chute de l’Union so­vié­tique au­de­là de ses fron­tières, re­con­nais­sant au pas­sage l’in­dé­pen­dance de l’Os­sé­tie du Sud et de l’Ab­kha­zie. À front ren­ver­sé par rap­port à la si­tua­tion du Ko­so­vo, la Rus­sie pré­tend in­ter­ve­nir pour des rai­sons hu­ma­ni­taires (dé­fendre les mi­no­ri­tés de l’in­ter­ven­tion géor­gienne) quand les Amé­ri­cains et les Eu­ro­péens sou­lignent l’im­por­tance du prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té.

Tou­te­fois, la guerre change d’échelle avec l’Ukraine : pour Mos­cou, la ques­tion de la Cri­mée n’est dé­sor­mais plus une ques­tion de po­li­tique étran­gère, tan­dis que le sé­pa­ra­tisme des ré­gions de l’Est (les ré­pu­bliques de Do­netsk et Lou­gansk) ne peut trou­ver de so­lu­tion que dans le cadre des ac­cords de Minsk. La proxi­mi­té de l’élec­tion pré­si­den­tielle ukrai­nienne de 2019 ne laisse pas pré­sa­ger d’avan­cée en ma­tière de ré­so­lu­tion de ce conflit. Dans ce contexte, les sanc­tions adop­tées au prin­temps 2014 per­durent, re­nou­ve­lées tous les six mois, même si un dé­bat émerge au sein de plu­sieurs États dont cer­tains mi­litent pour l’aban­don des sanc­tions (6). L’im­pli­ca­tion de la Rus­sie dans le conflit sy­rien à la suite du dis­cours de Vla­di­mir Pou­tine, le 28 sep­tembre 2015, de­vant l’As­sem­blée des Na­tions Unies, marque un autre tour­nant : alors que l’Eu­rope est ex­po­sée à des vagues de mi­grants et au ter­ro­risme sun­nite sur son sol, la po­li­tique mus­clée de Vla­di­mir Pou­tine lui at­tire de mul­tiples désap­pro­ba­tions, mais éga­le­ment des sou­tiens nou­veaux. Dans un contexte dé­jà mar­qué par les ten­sions et la dé­fiance, l’af­faire Skri­pal, du nom de l’an­cien agent russe Ser­gueï Skri­pal em­poi­son­né à Sa­lis­bu­ry en mars 2018, a conduit à une ten­sion ac­crue entre Londres et Mos­cou, dé­bou­chant sur l’ex­clu­sion ré­ci­proque d’un to­tal de 300 di­plo­mates, 18 pays de l’Union eu­ro­péenne ayant sui­vi l’exemple de la Grande-Bre­tagne.

Cette af­faire a en­gen­dré une dé­gra­da­tion sup­plé­men­taire des re­la­tions bi­la­té­rales entre la Rus­sie et le Royaume-Uni, dans la me­sure où le Royaume-Uni avait dé­jà été le lieu du meurtre d’Alexandre Lit­vi­nen­ko (em­poi­son­né en no­vembre 2006) et de la mort sus­pecte de Bo­ris Be­re­zovs­ki en mars 2013. De fait, Londres ac­cueille à la fois des op­po­sants à Vla­di­mir Pou­tine, mais éga­le­ment de nom­breux oli­garques fa­vo­rables au ré­gime russe et des es­pions ac­tifs.

Des cartes re­bat­tues à l’heure de la pré­si­dence Trump ?

À l’heure des bi­lans, il faut dres­ser le constat d’un éloi­gne­ment gé­né­ral entre

Si les Eu­ro­péens ont ten­té de dé­ve­lop­per une ap­proche com­mune vis-àvis de la Rus­sie, les équi­libres ont évo­lué ces der­nières an­nées au gré du suc­cès des par­tis dits « po­pu­listes » en Eu­rope, ré­cem­ment en Ita­lie, en Au­triche ou en Hon­grie.

Russes et Eu­ro­péens du fait de l’ab­sence de pers­pec­tives com­munes, ain­si que d’un rap­pro­che­ment par­tiel entre le pou­voir russe et cer­tains grou­pe­ments po­li­tiques eu­ro­péens sur une ligne plus fa­vo­rable à la Rus­sie.

Dans ces re­la­tions, le rôle de l’Eu­rope ne se li­mite pas à ce­lui de vic­time ma­ni­pu­lée par Vla­di­mir Pou­tine : les re­la­tions d’in­ter­dé­pen­dance éner­gé­tique, éco­no­mique et fi­nan­cière ne jouent pas de ma­nière uni­la­té­rale en fa­veur de la Rus­sie. L’UE reste le pre­mier client de la Rus­sie, alors que ré­ci­pro­que­ment la Rus­sie n’oc­cupe pas une place aus­si im­por­tante dans la ba­lance com­mer­ciale de l’Union. En ma­tière de tech­no­lo­gies ou de fi­nan­ce­ments, la Rus­sie a da­van­tage be­soin de l’Eu­rope que l’in­verse. Or, le pré­sident Pou­tine a in­sis­té, lors de sa der­nière cam­pagne, sur la né­ces­si­té de dé­ve­lop­per les in­fra­struc­tures du pays. Il n’est tou­te­fois pas cer­tain que le Par­te­na­riat pour la mo­der­ni­sa­tion conclu en 2008 suf­fise à mettre en sour­dine l’en­semble des dif­fi­cul­tés consta­tées dans la re­la­tion bi­la­té­rale, puisque celles-ci sont plus sou­vent de na­ture po­li­tique qu’éco­no­mique. La re­la­tion fran­co-russe n’échappe pas à cette dy­na­mique : tan­dis que les dif­fi­cul­tés po­li­tiques per­sistent, Em­ma­nuel Ma­cron a été l’in­vi­té d’hon­neur du Fo­rum éco­no­mique de Saint-Pé­ters­bourg en mai 2018. Un fac­teur exo­gène pour­rait tou­te­fois ame­ner Russes et Eu­ro­péens à oeu­vrer pour un « par­te­na­riat li­mi­té » : la po­li­tique de Do­nald Trump, dont les os­cil­la­tions suivent la lo­gique d’une « di­plo­ma­tie tran­sac­tion­nelle » qui n’est pas du goût des Eu­ro­péens. N’hé­si­tant pas à van­ter les mé­rites de Vla­di­mir Pou­tine pen­dant la cam­pagne, il se trouve en réa­li­té pris en étau entre, d’une part, le Con­grès et des ins­ti­tu­tions fa­vo­rables à un dur­cis­se­ment de la po­li­tique amé­ri­caine vis-à-vis de la Rus­sie, et, d’autre part, cer­tains de ses par­te­naires qui l’in­citent à se rap­pro­cher de la Rus­sie (7). De ce point de vue, la ren­contre Trump-Pou­tine du 16 juillet 2018 ne dé­roge pas à la règle : le dis­cours très conci­liant de Do­nald Trump a fait l’ob­jet de vives cri­tiques aux États-Unis, y com­pris au sein du Par­ti ré­pu­bli­cain. L’ap­pli­ca­tion qu’il met à cri­ti­quer l’Al­le­magne en par­ti­cu­lier (« to­ta­le­ment sous le contrôle de la Rus­sie » (8) se­lon ses dires) et les Eu­ro­péens en gé­né­ral peut contraindre ces der­niers à re­pen­ser leurs orien­ta­tions stra­té­giques. Une chose est sûre : la di­plo­ma­tie de Do­nald Trump consi­dère l’Eu­rope comme une gêne au dé­ploie­ment de sa pleine puis­sance, pri­vi­lé­giant le rap­port de force au contrat mul­ti­la­té­ral (9). Cette ap­proche ne dis­pa­raî­tra pro­ba­ble­ment pas une fois que Do­nald Trump quit­te­ra le pou­voir.

Sans iré­nisme naïf ni hos­ti­li­té de prin­cipe, les Eu­ro­péens doivent sai­sir le « mo­ment Trump » pour re­dé­fi­nir des re­la­tions avec la Rus­sie qui pré­sentent en­fin des pers­pec­tives de long terme, en as­su­mant un rap­port de force afin d’être en me­sure de né­go­cier.

Vla­di­mir Pou­tine de­vient de plus en plus cri­tique non seule­ment de l’OTAN, mais éga­le­ment de l’Union eu­ro­péenne suite aux « ré­vo­lu­tions de cou­leur », en Géor­gie en 2003, puis en Ukraine en 2004. Le fos­sé d’in­com­pré­hen­sion s’élar­git.

Pho­to ci-des­sus : Alors que l’an­nexion de la Cri­mée et la guerre dans le Don­bass, en Ukraine, fi­gurent au pre­mier rang des su­jets de di­vi­sion entre la Rus­sie et l’Union eu­ro­péenne et sont la cause prin­ci­pale des sanc­tions in­fli­gées à Mos­cou, Vla­di­mir Pou­tine a inau­gu­ré, le 15 mai 2018, le pont re­liant la Rus­sie et la Cri­mée (pho­to), sur le dé­troit de Kertch, en­té­ri­nant de fac­to cette si­tua­tion contes­tée. (© Shut­ter­stock/ spen­da­life)

Pho­to ci-des­sus : Le 6 juillet 2018, des agents de la po­lice bri­tan­nique cherchent des in­dices à Sa­lis­bu­ry, Wilt­shire (Royaume-Uni), où l’exes­pion russe Ser­gueï Skri­pal et sa fille, le 4 mars, ain­si que deux Bri­tan­niques quelques se­maines plus tard, ont été em­poi­son­nés au No­vit­chok. L’af­faire a dé­clen­ché une grave crise entre la Rus­sie d’un cô­té, le Royaume-Uni sou­te­nu par les pays oc­ci­den­taux de l’autre, ayant en­traî­né une vague d’ex­pul­sions croi­sées de di­plo­mates. Et ce n’est pas fi­ni, puisque les États-Unis, convain­cus de la culpa­bi­li­té de la Rus­sie, ont dé­ci­dé, le 8 août, de lui im­po­ser de nou­velles sanc­tions éco­no­miques. (© Shut­ter­stock/1000 Words)

Pho­to ci-des­sus :Dixième som­met desBRICS (Bré­sil, Rus­sie, Inde, Chine, Afrique du Sud), à Jo­han­nes­burg, Afrique du Sud, le 26 juillet 2018. Au-de­là de sa na­ture ini­tia­le­ment éco­no­mique, et en dé­pit de réa­li­sa­tions plu­tôt maigres, le groupe des BRICS per­met à Mos­cou de mon­trer aux ÉtatsU­nis et à l’Union eu­ro­péenne qu’il a d’autres par­te­naires in­fluents, et de pro­mou­voir un autre type de di­plo­ma­tie, fon­dée sur la mul­ti­po­la­ri­té. (© Krem­lin.ru)

Pho­to ci-contre :Lors d’un ras­sem­ble­ment or­ga­ni­sé à Kiev, en Ukraine, le 13 juillet 2018, une ma­ni­fes­tante tient une pan­carte de­man­dant aux au­to­ri­tés russes la li­bé­ra­tion du ci­néasteOleg Sent­sov et du mi­li­tant anar­chiste et an­ti­fas­ciste Olexan­dr Kol­chen­ko, tous deux Ukrai­niens, ar­rê­tés en rai­son de leur op­po­si­tion à l’an­nexion de la Cri­mée et condam­nés par la jus­tice russe à, res­pec­ti­ve­ment, 20 et 10 ans de pri­son.Alors que le pre­mier se meurt dans sa pri­son de Si­bé­rie, ayant en­ta­mé une grève de la faim le 14 mai 2018 pour ré­cla­mer la li­bé­ra­tion des 70 pri­son­niers po­li­tiques ukrai­niens, ni l’in­ter­ven­tion du pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron, ni celle de la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel n’ont réus­si à faire plier Vla­di­mir Pou­tine sur ce dos­sier. (© Shut­ter­stock/Krys­ja)

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