– ANA­LYSE Les cryp­to­mon­naies changent dé­jà le monde

Le bit­coin consti­tue-t-il une me­nace pour la sta­bi­li­té fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale ? Les cryp­to­mon­naies, dont le bit­coin n’est qu’un exemple, ren­versent la ques­tion : dé­jà en ap­pli­ca­tion, elles s’af­firment comme une vé­ri­table al­ter­na­tive au sys­tème ban­caire

Diplomatie - - Sommaire - Nan­cy Go­mez et Pa­trick Pa­sin

Le 18 juin 1996, trois col­la­bo­ra­teurs de la Cryp­to­lo­gy Di­vi­sion de la Na­tio­nal Se­cu­ri­ty Agen­cy (NSA) pu­blient une étude (1) trai­tant de la pro­blé­ma­tique com­plète du com­merce élec­tro­nique et des fu­tures cryp­to­mon­naies. Une di­zaine d’an­nées plus tard, la crise fi­nan­cière de 2007 ébranle le monde et la confiance à ac­cor­der aux banques et aux com­pa­gnies d’as­su­rances. L’an­née sui­vante, une ou plu­sieurs per­sonnes se pré­sen­tant sous le pseu­do­nyme de Sa­to­shi Na­ka­mo­to an­nonce(nt) la créa­tion d’une mon­naie nu­mé­rique cryp­tée ap­pe­lée « bit­coin ». Il est lan­cé le 3 jan­vier 2009, avec la pu­bli­ca­tion du code-source du sys­tème, ba­sé sur la tech­no­lo­gie de la « blo­ck­chain ».

De­puis, plus de mille cinq cents autres cryp­to­mon­naies ont été créées par des in­di­vi­dus, des en­tre­prises, des fon­da­tions… dont le mo­ne­ro, le li­te­coin, le dash, le do­ge­coin, le ripple, etc. Elles peuvent être uni­ver­selles ou com­mu­nau­taires – tel le Ma­zaCoin, dé­ve­lop­pé dans le cadre de la na­tion des Sioux Ogla­las –, ou en­core vi­ser un ob­jec­tif par­ti­cu­lier, comme le So­larCoin.

Quelques dé­fi­ni­tions et prin­cipes de base

Une cryp­to­mon­naie (ou « alt­coin » ou « alt­mon­naie ») est une mon­naie nu­mé­rique sé­cu­ri­sée par un sys­tème de chif­fre­ment com­plexe. Il ne s’agit donc pas sim­ple­ment d’un moyen de paie­ment élec­tro­nique mais bien d’une mon­naie, c’est-à-dire la con­tre­par­tie pour payer l’achat d’un bien ou d’un ser­vice. Ain­si, le bit­coin est dé­sor­mais ac­cep­té par des cen­taines de mil­liers de sites de e-com­merce dans le monde, mais aus­si par des ma­ga­sins phy­siques : pour payer, le client trans­fère

avec son té­lé­phone des bit­coins de son por­te­feuille élec­tro­nique hé­ber­gé sur une pla­te­forme spé­cia­li­sée vers ce­lui du mar­chand. La tran­saction ne prend que quelques se­condes, un peu plus tou­te­fois qu’avec une carte ban­caire. La va­leur du bit­coin est cen­sée ré­pondre à la loi de l’offre et de la de­mande (elle va­rie donc d’une pla­te­forme d’échange à l’autre, même si les prix res­tent glo­ba­le­ment proches), mais qui peut en être sûr ? La dé­cen­tra­li­sa­tion du pro­to­cole rend dif­fi­cile l’ana­lyse des mé­ca­nismes en jeu. La blo­ck­chain est quant à elle une tech­no­lo­gie de sto­ckage et de trans­mis­sion d’in­for­ma­tions, dont le nom pro­vient du fait que chaque tran­saction ou groupe de tran­sac­tions consti­tue un bloc spé­ci­fique cryp­té, qui est ajou­té à la chaîne, se­lon le sché­ma sui­vant :

Cette tech­no­lo­gie est consi­dé­rée comme la cin­quième ré­vo­lu­tion de l’in­for­ma­tique, après les or­di­na­teurs cen­traux, les PC, In­ter­net et les ré­seaux mo­biles. Elle im­pac­te­ra et trans­for­me­ra du­ra­ble­ment l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té.

Ain­si, la blo­ck­chain du bit­coin contient et af­fiche l’his­to­rique de toutes les tran­sac­tions ef­fec­tuées de­puis sa créa­tion. Cette base de don­nées est sé­cu­ri­sée et par­ta­gée par ses dif­fé­rents uti­li­sa­teurs, sans in­ter­mé­diaire, donc cha­cun pos­sède l’in­for­ma­tion. Elle est aus­si in­fal­si­fiable, car elle est pré­sente sur tous les or­di­na­teurs connec­tés ou noeuds du ré­seau, pas seule­ment sur un ser­veur cen­tra­li­sé. Par suite, mo­di­fier une tran­saction va­li­dée est im­pos­sible, car il fau­drait alors cor­ri­ger in­di­vi­duel­le­ment chaque or­di­na­teur.

Cer­taines blo­ck­chains sont pu­bliques, d’autres sont pri­vées. Leur uti­li­sa­tion ne se li­mite pas à la créa­tion de mon­naie, mais ouvre des pers­pec­tives qua­si illi­mi­tées dans la banque, la bourse, l’as­su­rance, la lo­gis­tique, la san­té, le ca­dastre, les ob­jets connec­tés, le tou­risme, l’hu­ma­ni­taire (cf. en­ca­dré p. 84)… En ef­fet, les der­nières gé­né­ra­tions de blo­ck­chains per­mettent d’in­sé­rer des contrats in­tel­li­gents ou « Smart Con­tracts », c’es­tà-dire des pro­to­coles in­for­ma­tiques qui fa­ci­litent, contrôlent et exé­cutent la né­go­cia­tion et/ou l’exé­cu­tion d’un contrat, en of­frant une sé­cu­ri­té su­pé­rieure aux tiers de confiance tra­di­tion­nels et en ré­dui­sant les coûts de tran­saction.

In fine, cette tech­no­lo­gie est consi­dé­rée comme la cin­quième ré­vo­lu­tion de l’in­for­ma­tique, après les or­di­na­teurs cen­traux, les PC, In­ter­net et les ré­seaux mo­biles. Elle im­pac­te­ra et trans­for­me­ra du­ra­ble­ment l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té, même s’il est dif­fi­cile en­core d’en me­su­rer les consé­quences pro­fondes. Deux autres termes spé­ci­fiques à cet uni­vers sont les ICO (Ini­tial Coin Of­fe­ring), qui dé­si­gnent des levées de fonds réa­li­sées en cryp­to­mon­naie(s), et les to­kens (ou je­tons nu­mé­riques), émis en échange dans le cadre d’une ICO ; ils ne cor­res­pondent pas à des ac­tions avec ver­se­ment de di­vi­dendes, et leur achat n’offre au­cune ga­ran­tie spé­ci­fique à l’in­ves­tis­seur : ils re­pré­sentent seule­ment l’es­poir d’un gain à moyen ou court terme. Il convient donc d’être vi­gi­lant sur l’ac­teur à l’ori­gine de l’ICO. Der­nier terme à connaître : le mi­nage ou mi­ning. Il s’agit du pro­ces­sus nu­mé­rique consis­tant à va­li­der un bloc de tran­saction(s) dans la blo­ck­chain. Dans le cas du bit­coin, les cal­culs sont as­tro­no­miques, compte te­nu de la di­men­sion du ré­seau. Ain­si, il a été es­ti­mé que 0,16 % de la consom­ma­tion élec­trique mon­diale a ser­vi à mi­ner l’en­semble des opé­ra­tions en bit­coins de l’an­née 2017, soit 36,68 TWh, c’est-à-dire plus que la consom­ma­tion de pays comme la Hon­grie, le Da­ne­mark, le Pé­rou ou l’Al­gé­rie. Com­pa­ra­ti­ve­ment, celle des da­ta cen­ters est lar­ge­ment su­pé­rieure, car elle re­pré­sente en­vi­ron 3 % du to­tal mon­dial. Tan­dis qu’à l’ori­gine, le bit­coin était mi­né par des par­ti­cu­liers – ac­ti­vi­té ren­table avec l’en­vo­lée des cours, car ré­mu­né­rée en bit­coins –, elle est dé­sor­mais pra­ti­quée par des so­cié­tés dis­po­sant par­fois de cen­taines de mil­liers d’or­di­na­teurs et de pro­ces­seurs en ré­seau. Jus­qu’à fin 2017, la Chine était le prin­ci­pal pays du mi­nage, no­tam­ment grâce à son hy­dro­élec­tri­ci­té et des prix de l’élec­tri­ci­té bon mar­ché ; mais, à la suite des li­mi­ta­tions im­po­sées par le gou­ver­ne­ment, la dé­lo­ca­li­sa­tion a com­men­cé vers le Ca­na­da, la Suède, l’Is­lande… Ain­si, il est es­ti­mé que la consom­ma­tion élec­trique des mé­nages is­lan­dais pour 2018 se­ra in­fé­rieure à celle du mi­nage lo­cal de bit­coins.

Le bit­coin, va­leur re­fuge

À ses dé­buts, il est es­sen­tiel­le­ment échan­gé entre geeks et consti­tue plus une cu­rio­si­té qu’un fu­tur phé­no­mène mon­dial, avant que des évé­ne­ments contri­buent à lui don­ner la di­men­sion qu’il a ac­quise dé­sor­mais. En voi­ci deux exemples.

Pre­miè­re­ment, à Chypre, une crise fi­nan­cière ma­jeure se dé­clare en 2012 et se ter­mine par un plan de sau­ve­tage l’an­née sui­vante, concoc­té par la Troï­ka (FMI, Banque cen­trale eu­ro­péenne et Com­mis­sion eu­ro­péenne), la même qui est in­ter­ve­nue dans la crise grecque. L’une des me­sures phares im­po­sées au gou­ver­ne­ment chy­priote et à la po­pu­la­tion est la ponc­tion de 47,5 % des soldes ban­caires su­pé­rieurs à 100 000 eu­ros, afin de ren­flouer la Bank of Cy­prus, la prin­ci­pale banque com­mer­ciale de l’île (un dis­po­si­tif sem­blable est en­suite éten­du à toute l’Union eu­ro­péenne à comp­ter du 1er jan­vier 2016).

Il est alors consta­té une de­mande crois­sante pour le bit­coin en pro­ve­nance de pays ris­quant de su­bir le même type de « sau­ve­tage », comme l’Es­pagne et la Grèce, car il échappe aux banques. Ain­si, la BCE et ses deux as­so­ciés de la Troï­ka contri­buent aux pre­miers suc­cès du bit­coin, en en fai­sant une va­leur re­fuge. Se­cond exemple au Zim­babwe. Le bit­coin s’échange au­tour de 7000 US$ le 15 no­vembre 2017. Au même mo­ment, au Zim­babwe, sur la pla­te­forme Go­lix, la seule du pays, il at­teint la somme re­cord de 13 499 $, presque le double. Pour­quoi un tel écart ? C’est le jour où l’ar­mée prend le pou­voir en as­si­gnant à ré­si­dence le pré­sident Mu­gabe. Les Zim­babwéens se tournent alors vers le bit­coin comme va­leur re­fuge. Il suf­fit en ef­fet d’un smart­phone pour mettre à l’abri ses éco­no­mies ; peu d’autres va­leurs offrent à la fois sou­plesse, ra­pi­di­té, li­qui­di­té et ano­ny­mat. Elles peuvent même être uti­li­sées pour payer di­rec­te­ment, avan­tage unique lorsque dis­pa­raît la confiance dans le sys­tème mo­né­taire et ban­caire. Les Zim­babwéens ne sont pas les seuls Afri­cains à uti­li­ser le bit­coin, car il per­met d’en­voyer de l’ar­gent plus ai­sé­ment et à moindre coût que Wes­tern Union ou Mo­neyg­ram (dont les frais sont de l’ordre de 10 % pour les en­vois en Afrique). Ces spé­cia­listes pour­raient dis­pa­raître à terme, car la blo­ck­chain per­met de trans­fé­rer des cryp­to­mon­naies, donc de l’ar­gent, (qua­si­ment) sans frais, 24/24h et 7/7j, et sans avoir be­soin de compte ban­caire ou d’une agence à proxi­mi­té : un ré­seau té­lé­pho­nique et un smart­phone suf­fisent.

En consé­quence, l’Afrique s’af­firme comme une terre fer­tile pour les cryp­to­mon­naies et la blo­ck­chain, car le taux de ban­ca­ri­sa­tion est faible (moins de 10 % dans la plu­part des pays), les banques sont presque ab­sentes en de­hors des villes et le taux d’équi­pe­ment en smart­phones est dé­jà re­la­ti­ve­ment éle­vé. De plus, se­lon la Banque mon­diale, près de 39 mil­liards de dol­lars ont été trans­fé­rés en 2016 à des­ti­na­tion de l’Afrique sub­sa­ha­rienne, donc l’uti­li­sa­tion de la blo­ck­chain per­met­trait d’éco­no­mi­ser au moins 2 mil­liards de dol­lars sur les frais de trans­fert. De telles so­lu­tions sont dé­jà en fonc­tion­ne­ment.

Dé­ve­lop­per une cryp­to­mon­naie na­tio­nale ou par­ta­gée entre plu­sieurs États ba­sée sur la blok­chain per­met­trait d’éco­no­mi­ser et d’in­jec­ter des sommes consi­dé­rables dans l’éco­no­mie des pays qui dé­pendent des en­vois de leur dia­spo­ra, tels que l’Inde, la Chine, les Phi­lip­pines, le Mexique, le Pa­kis­tan, le Ni­gé­ria, l’Égypte, etc.

La pos­ture des ban­quiers

Wes­tern Union et Mo­neyg­ram ne sont pas les seules ins­ti­tu­tions fi­nan­cières à être me­na­cées. En ef­fet, cer­taines cryp­to­mon­naies ont cours lé­gal, au même titre qu’une de­vise na­tio­nale, y com­pris pour le paie­ment des im­pôts. C’est le cas au Ja­pon, pro­chai­ne­ment au Mexique, sauf si la lé­gis­la­tion est mo­di­fiée par le gou­ver­ne­ment du pré­sident Ma­nuel Ló­pez Obra­dor (qui en­tre­ra en fonc­tion le 1er dé­cembre 2018). En re­vanche, en dé­te­nir en Bo­li­vie, au Né­pal ou en Al­gé­rie peut conduire en pri­son. Entre ces si­tua­tions op­po­sées, la plu­part des pays adoptent une po­si­tion lé­gis­la­tive neutre, même si les banques cen­trales mettent ré­gu­liè­re­ment en garde contre les risques.

En ef­fet, les cryp­to­mon­naies sont créées ex ni­hi­lo par des per­sonnes et des en­ti­tés pri­vées, qui in­ter­viennent à toutes les étapes de leur ges­tion et fixent les règles de gou­ver­nance. Par suite, leur courte his­toire est dé­jà ja­lon­née de faillites re­ten­tis­santes et de vols par des ha­ckers. Elles n’en me­nacent pas moins le mo­no­pole de créa­tion mo­né­taire des banques cen­trales et com­mer­ciales, qui ont donc com­men­cé à s’y in­té­res­ser, par­fois en créant leur propre cryp­to­mon­naie – comme Ci­ti­group et son Ci­tiCoin, « qui peut ré­duire les ten­sions sur les tran­sac­tions in­ter­na­tio­nales de change » (2) – et, iné­vi­ta­ble­ment, en contri­buant à la spé­cu­la­tion gé­né­rale. Ain­si, les deux grands mar­chés à terme de Chi­ca­go ont lan­cé en dé­cembre 2017 les pre­miers contrats à terme sur le bit­coin.

Pa­ral­lè­le­ment, les banques cen­trales et com­mer­ciales en­tonnent à l’unis­son l’an­tienne que le bit­coin fi­nance le ter­ro­risme et les tra­fics. C’est pour­tant grâce au sys­tème ban­caire tra­di­tion­nel que les car­tels, les ma­fias et autres tra­fi­quants pros­pèrent de­puis des dé­cen­nies, sans par­ler des pa­ra­dis fis­caux et de l’in­gé­nie­rie dont té­moignent les banques en

Jus­qu’à fin 2017, la Chine était le prin­ci­pal pays du mi­nage, no­tam­ment grâce à son hy­dro­élec­tri­ci­té et des prix de l’élec­tri­ci­té bon mar­ché ; mais, à la suite des li­mi­ta­tions im­po­sées par le gou­ver­ne­ment, la dé­lo­ca­li­sa­tion a com­men­cé vers le Ca­na­da, la Suède, l’Is­lande…

la ma­tière. Il est d’ailleurs plus pro­bable que Daech et Bo­ko Ha­ram paient leurs ter­ro­ristes en dol­lars ou en livres ster­ling plu­tôt qu’en bit­coins. C’est aus­si dans le monde réel que sont nés les junk bonds, les sché­mas de Pon­zi de type Ma­doff (une fraude à 65 mil­liards de dol­lars), etc. Si l’on re­monte jus­qu’aux scan­dales de Pa­na­ma et des em­prunts russes, c’est même une longue tra­di­tion. Si­gna­lons d’ailleurs une étude du Bos­ton Consulting Group de fé­vrier 2018 in­di­quant que 345 mil­liards de dol­lars de pé­na­li­tés fi­nan­cières ont été in­fli­gés entre 2009 et 2017 par les États eu­ro­péens et amé­ri­cain aux émi­nents membres de la cor­po­ra­tion ban­caire (3).

Autre forme de ré­sis­tance ban­caire : les ins­ti­tu­tions poussent les États à ré­gle­men­ter. Ain­si, l’Al­le­magne et la France ont dé­ci­dé de por­ter cette ques­tion au­près du G20, sans suc­cès pour l’ins­tant. Janet Yel­len, alors à la tête de la Fe­de­ral Re­serve, avait dé­jà dé­cla­ré que son ins­ti­tu­tion n’avait au­cun pou­voir de ré­gu­la­tion sur le bit­coin, ce que confir­ma éga­le­ment Ma­rio Dra­ghi au nom de la BCE.

Une cryp­to­mon­naie sou­ve­raine si­non rien

Toutes les ini­tia­tives de­puis l’émer­gence du phé­no­mène sont nées dans la sphère pri­vée. Ce n’est dé­sor­mais plus le cas : en­vi­ron une cen­taine de gou­ver­ne­ments et de banques cen­trales dans le monde étu­dient les ap­pli­ca­tions pos­sibles de la blo­ck­chain, dont la créa­tion de cryp­to­mon­naies na­tio­nales. La pre­mière à avoir été lan­cée vient du Vé­né­zué­la. Confron­té, entre autres, à de sé­vères sanc­tions in­ter­na­tio­nales, à une in­fla­tion es­ti­mée à près de 2300 % pour 2018, à l’ef­fon­dre­ment du bo­li­var, la de­vise na­tio­nale, ain­si qu’à des dé­fauts de paie­ment, le pré­sident Ma­du­ro an­nonce le 3 dé­cembre 2017 la créa­tion du pe­tro, une cryp­to­mon­naie sou­ve­raine échap­pant au sys­tème ban­caire. Chaque pe­tro émis est ga­ran­ti par un ba­ril de pé­trole, ce qui lui confère sa va­leur. Il ne rem­place pas (en­core) le bo­li­var. Le dis­po­si­tif de lan­ce­ment pré­voit une pre­mière phase ré­ser­vée aux in­ves­tis­seurs, ou­verte le 20 fé­vrier 2018. D’après le gou­ver­ne­ment vé­né­zué­lien, l’équi­valent de plus de trois mil­liards de dol­lars de pe­tros a de­puis été émis et uti­li­sé pour payer l’im­por­ta­tion de nour­ri­ture et de mé­di­ca­ments, no­tam­ment en pro­ve­nance du Bré­sil, du Ca­na­da, du Da­ne­mark (4)… Ce­la peut sem­bler éton­nant de la part de cer­tains de ces pays, car com­mer­cer en pe­tro re­vient à contour­ner les sanc­tions fi­nan­cières, ce que le Tré­sor états-unien a clai­re­ment ex­pri­mé, en me­na­çant de pu­nir toute en­ti­té ou ci­toyen sous sa ju­ri­dic­tion pris à l’uti­li­ser. Pou­voir échap­per à des sanc­tions in­ter­na­tio­nales et au « dik­tat » du dol­lar n’est pas le moindre des avan­tages des cryp­to­mon­naies.

Une di­ver­si­té d’uti­li­sa­tions et d’ob­jec­tifs

De nom­breux autres pays ont an­non­cé tra­vailler sur la créa­tion d’une cryp­to­mon­naie sou­ve­raine. Il est im­pos­sible d’être ex­haus­tif dans ces pages, mais pre­nons quelques exemples illus­trant des si­tua­tions et des ob­jec­tifs dif­fé­rents sur chaque conti­nent.

L’Asie re­couvre les ini­tia­tives les plus di­verses, dont la Chine et l’Inde, qui pré­parent leur cryp­to­mon­naie sou­ve­raine, l’Ara­bie saou­dite et les Émi­rats arabes unis, avec un pro­jet com­mun ré­ser­vé aux échanges in­ter­ban­caires

L’Afrique s’af­firme comme une terre fer­tile pour les cryp­to­mon­naies et la blo­ck­chain, car le taux de ban­ca­ri­sa­tion est faible (moins de 10 % dans la plu­part des pays), les banques sont presque ab­sentes en de­hors des villes et le taux d’équi­pe­ment en smart­phones est dé­jà re­la­ti­ve­ment éle­vé.

trans­fron­ta­liers, ou Is­raël, dont l’un des buts du fu­tur Cryp­toS­he­kel est de faire dis­pa­raître l’ac­ti­vi­té sou­ter­raine échap­pant à l’im­pôt, es­ti­mée à 22 % du PIB. En Afrique, les unions éco­no­miques et mo­né­taires, telles que l’UEMOA, la Com­mu­nau­té d’Afrique de l’Est ou l’Aire mo­né­taire mul­ti­la­té­rale sont pro­pices à la créa­tion de cryp­to­mon­naies sou­ve­raines com­munes. L’un des pre­miers pays à s’avan­cer sur cette voie est le Ni­gé­ria, où un di­ri­geant de la Banque cen­trale (CBN) an­nonce en sep­tembre 2017 la mise en place de com­mis­sions en vue de la créa­tion d’une mon­naie di­gi­tale na­tio­nale et de l’uti­li­sa­tion de la blo­ck­chain dans d’autres do­maines, comme la ges­tion des titres à la bourse.

C’est sans doute en Amé­rique où il y a, pour l’ins­tant, le moins de pro­jets de créa­tion de cryp­to­mon­naies na­tio­nales, bien que la tech­no­lo­gie de la blo­ck­chain y soit en plein dé­ve­lop­pe­ment, aux ÉtatsU­nis, au Ca­na­da, au Bré­sil, au Mexique… En Océa­nie, le par­le­ment des Îles Mar­shall (RMI) adopte le 28 fé­vrier 2018 une loi don­nant nais­sance au So­ve­rei­gn (SOV), sa fu­ture mon­naie di­gi­tale sou­ve­raine, qui fonc­tion­ne­ra à cô­té du dol­lar amé­ri­cain, la de­vise ac­tuelle (en at­ten­dant de le rem­pla­cer ?). Ba­sée sur une blo­ck­chain spé­ci­fique, l’émis­sion est pré­vue pour la fin de l’an­née via une ICO, tous les ré­si­dents bé­né­fi­ciant d’une at­tri­bu­tion gra­tuite (la po­pu­la­tion to­tale compte un peu plus de 70 000 ha­bi­tants), avant l’ou­ver­ture aux in­ves­tis­seurs. Voi­ci ce qu’ex­plique Hil­da C. Heine, pré­si­dente des Îles Mar­shall : « La RMI in­ves­ti­ra les re­ve­nus pour sou­te­nir ses ef­forts de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, l’éner­gie verte,

les soins de san­té pour ceux qui sont en­core af­fec­tés par les es­sais nu­cléaires amé­ri­cains, et l’édu­ca­tion. » (5)

En Eu­rope, la Rus­sie pré­voit le lan­ce­ment du Cryp­toRouble en 2019. Son uti­li­sa­tion pour­rait être éten­due pro­gres­si­ve­ment à l’en­semble de l’es­pace rus­so­phone, voire aux BRICS et à l’Or­ga­ni­sa­tion de coo­pé­ra­tion de Shan­ghaï, d’au­tant plus que le Kir­ghizs­tan et le Ka­za­khs­tan pré­parent éga­le­ment leur propre cryp­to­mon­naie sou­ve­raine. Il y a peu d’autres pro­jets en Eu­rope. Pour­quoi ? La Bank of En­gland donne la ré­ponse en re­non­çant, après plus d’une an­née d’études, à son pro­jet de RSCoin : la rai­son prin­ci­pale est le risque de faire s’ef­fon­drer le sys­tème ban­caire, de­ve­nu in­utile, puisque toutes les opé­ra­tions s’ef­fec­tue­raient sans in­ter­mé­diaire entre la banque cen­trale et les agents éco­no­miques (mé­nages, en­tre­prises...). C’est, ef­fec­ti­ve­ment, l’un des en­jeux des cryp­to­mon­naies sou­ve­raines et la vé­ri­table me­nace qu’elle re­pré­sente pour les banques com­mer­ciales. Sans sur­prise, la BCE suit le même che­min pour l’Eu­ro­zone.

La créa­tion de cryp­to­mon­naies sou­ve­raines pour­rait même ar­rê­ter ou pré­ve­nir des conflits la­tents ou en cours, et de­ve­nir un ou­til ma­jeur de la di­plo­ma­tie (voir Géo­po­li­tique des cryp­to­mon­naies, en marge).

Les banques cen­trales et com­mer­ciales en­tonnent à l’unis­son l’an­tienne que le bit­coin fi­nance le ter­ro­risme et les tra­fics. C’est pour­tant grâce au sys­tème ban­caire tra­di­tion­nel que les car­tels, les ma­fias et autres tra­fi­quants pros­pèrent de­puis des dé­cen­nies.

La vie sans es­pèces

En tout état de cause, l’évo­lu­tion vers la­quelle tend le monde est le rem­pla­ce­ment de la mon­naie fi­du­ciaire par l’ar­gent élec­tro­nique. Les pays les plus avan­cés en la ma­tière sont la Chine, le Da­ne­mark, la Suède… Alors qu’il y a peu de temps en­core, l’ar­gent élec­tro­nique pa­rais­sait de­voir tran­si­ter ex­clu­si­ve­ment par le sys­tème ban­caire, avec les risques que ce­la im­plique pour la po­pu­la­tion, les cryp­to­mon­naies sou­ve­raines viennent dé­sor­mais chan­ger la donne : aus­si in­croyable que ce­la puisse pa­raître, leur prin­cipe rend in­utiles les banques com­mer­ciales, ce qui au­ra pour ef­fet la dis­pa­ri­tion du taux d’in­té­rêt et son coût exor­bi­tant à long terme pour les em­prun­teurs, la re­fonte com­plète de la no­tion même de dette et de sa ges­tion, etc.

Avec les cryp­to­mon­naies sou­ve­raines et la tech­no­lo­gie de la blo­ck­chain, le monde est en­tré dans une ré­vo­lu­tion dont il ne peut en­core ima­gi­ner les consé­quences.

Par Pa­trick Pa­sin et Nan­cy Go­mez, stra­té­gie et dé­ve­lop­pe­ment in­ter­na­tio­nal, au­teurs de Géo­po­li­tique des cryp­to­mon­naies (Tal­ma Stu­dios, 2018).

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