– ANA­LYSE L’Iran, coeur bat­tant de la ci­vi­li­sa­tion mu­sul­mane

Comme les Grecs ou les Chi­nois, les Perses peuvent se pré­va­loir d’une cul­ture plu­ri­mil­lé­naire qui forme la base d’une vé­ri­table ci­vi­li­sa­tion ira­nienne, en­ri­chie par la suite en par­ti­cu­lier de la pen­sée chiite qu’elle contri­bua gran­de­ment à dé­ve­lop­per, et

Diplomatie - - Sommaire - Ar­da­van Amir-As­la­ni

Les Arabes ne com­prennent plus le rôle de l’Iran et du per­san dans la for­ma­tion de la cul­ture is­la­mique. Peut-être veulent-ils ou­blier le pas­sé, mais ce fai­sant, ils re­tirent les bases de leur propre être spirituel, mo­ral et cultu­rel… Sans l’hé­ri­tage du pas­sé et un sain res­pect pour ce­lui-ci, il n’y a que peu de chance de connaître la sta­bi­li­té et une crois­sance cor­recte », écri­vait Ri­chard Nel­son Frye (1), l’un des trop rares ira­no­logues qui ont contri­bué à faire connaître la cul­ture per­sane à tra­vers le monde.

Ain­si, il convient de rendre aux Ira­niens ce que le monde, et pas seule­ment le monde is­la­mique, leur doit (2). En­core trop sou­vent vic­time de cli­chés, ce grand et vieux pays qu’est l’Iran voit aus­si, de­puis plu­sieurs an­nées, sa ci­vi­li­sa­tion niée et ou­bliée alors qu’elle eut sur tant d’autres cultures et re­li­gions une in­fluence in­es­ti­mable. N’y a-t-il pas là une vo­lon­té de ré­écrire le pas­sé, voire de l’ef­fa­cer, dans l’achar­ne­ment des pays bor­dant le golfe Per­sique à le re­bap­ti­ser « golfe Ara­bique » ? De nier à l’Iran ses plus grands pen­seurs et ar­tistes parce qu’ils sont nés dans ce qui est au­jourd’hui l’Azer­baïd­jan, l’Ouz­bé­kis­tan, le Ka­za­khs­tan, le Turk­mé­nis­tan ou la Tur­quie, mais qui était à l’époque la Perse ?

La ci­vi­li­sa­tion perse

Il est vrai que l’Oc­ci­dent dé­cou­vrit d’abord l’Iran par l’en­tre­mise des Grecs et de la guerre, mais si les Hel­lènes n’avaient pas été si fas­ci­nés par ces « bar­bares », en au­raient-ils au­tant par­lé par la voie d’Eschyle ou d’Hé­ro­dote, lui-même su­jet perse puisque né à Ha­li­car­nasse ? En vé­ri­té, ce­la fait 2500 ans que l’on parle de ce pays ! Il n’y a guère que les Grecs, les Chi­nois et les In­diens pour se pré­va­loir d’une telle an­cien­ne­té par­mi les peuples de la Terre. L’Iran n’ap­par­tient pas aux Ira­niens. L’ex­pres­sion peut sur­prendre, pour­tant elle me semble dé­crire une réa­li­té à la fois géo­gra­phique et cultu­relle par­fois dif­fi­cile à faire com­prendre : bien plus qu’un pays, l’Iran est une ci­vi­li­sa­tion, au même titre que la ci­vi­li­sa­tion gré­co-ro­maine ou égyp­tienne, qui a dé­pas­sé ses fron­tières ter­ri­to­riales de­puis fort long­temps.

On évoque très sou­vent, avec rai­son, l’im­men­si­té de l’Em­pire ro­main. Mais au­cun em­pire du monde an­tique ne fut aus­si vaste que ce­lui des Perses : des bords de la mer Noire à ceux de l’In­dus, de la Li­bye à l’ex­trême nord de la Sog­diane, ils ré­gnèrent sur un ter­ri­toire de 7,5 mil­lions de ki­lo­mètres car­rés, et sur des di­zaines de peuples. Cet « em­pire de la dé­me­sure » dé­pas­sait alors lar­ge­ment les 4,4 mil­lions de ki­lo­mètres car­rés qu’at­tei­gnit l’Em­pire ro­main à son apo­gée, sous Tra­jan. Avec plu­sieurs siècles d’avance, l’em­pire des Aché­mé­nides in­car­na en son temps le pre­mier em­pire « mon­dia­li­sé », ras­sem­blant une mul­ti­tude de peuples dif­fé­rents sous une seule et unique au­to­ri­té.

Même si ses fron­tières ont au­jourd’hui consi­dé­ra­ble­ment ré­tré­ci, l’Iran conti­nue à vivre bien au-de­là de son ter­ri­toire ac­tuel. Il existe un « monde ira­nien », comme il existe un monde in­dien ou arabe, qui ras­semble les des­cen­dants des an­ciens peuples qui com­po­saient son em­pire au­tour d’une même idée : « l’ira­ni­té ». Un sa­vant mé­lange de langues in­do-ira­niennes aux ra­cines com­munes – dont le re­pré­sen­tant le plus em­blé­ma­tique reste le far­si, mais qui compte aus­si par exemple le da­ri, l’our­dou et le pach­toune – et de cou­tumes comme la fête de No­rouz, le Nou­vel An ira­nien cé­lé­bré au pre­mier jour du prin­temps par plus de 300 mil­lions de per­sonnes dans le monde. Une fête vieille de 3000 ans, à la­quelle au­cun en­va­his­seur de l’Iran n’a ja­mais osé tou­cher, pas même les Arabes ! Un tel re­cord de sta­bi­li­té po­li­tique et de lon­gé­vi­té lui va­lut très lo­gi­que­ment d’être ajou­tée au pa­tri­moine cultu­rel im­ma­té­riel de l’hu­ma­ni­té par l’Or­ga­ni­sa­tion des Na­tions Unies en 2009, puis le 23 fé­vrier 2010 lorsque cette même as­sem­blée pro­cla­ma le 21 mars « Jour­née in­ter­na­tio­nale du No­rouz », fai­sant de cette fête perse une fête sans fron­tières.

Si le monde ira­nien n’est plus aus­si vaste qu’aux temps de Da­rius ou des sou­ve­rains sas­sa­nides, sa cul­ture n’en conti­nue pas moins de rayon­ner au-de­là des fron­tières de leur em­pire. À l’ins­tar des In­diens, les Ira­niens ha­bitent « dans le temps », et non dans un es­pace don­né. Il pa­raît donc im­pen­sable de lais­ser l’Iran et sa cul­ture de cô­té pour

Avec plu­sieurs siècles d’avance, l’em­pire des Aché­mé­nides in­car­na en son temps le pre­mier em­pire « mon­dia­li­sé », ras­sem­blant une mul­ti­tude de peuples dif­fé­rents sous une seule et unique au­to­ri­té.

com­prendre l’Asie cen­trale, le monde in­dien et l’en­semble de l’uni­vers is­la­mique. De même, pour com­prendre les fon­de­ments du ju­daïsme et du ch­ris­tia­nisme, jus­qu’à la phi­lo­so­phie de Nietzsche ! La Perse, puis l’Iran, est un Em­pire du Mi­lieu, au même titre que la Chine, une pas­se­relle entre la Mé­di­ter­ra­née et l’Ex­trême-Orient, in­évi­table pour cir­cu­ler d’une terre à l’autre, à moins de pas­ser par la voie ma­ri­time. Un « entre-monde » d’une foi­son­nante ori­gi­na­li­té et sur­tout, d’une vi­ta­li­té et d’une ca­pa­ci­té de ré­si­lience qui éton­nèrent tous ses en­va­his­seurs. Bien que maintes fois en­va­his, par les Grecs, les Arabes, les Turcs et les Mon­gols, les Ira­niens n’ont ja­mais été dé­truits ou, pis en­core, as­si­mi­lés. Leur cul­ture, leur peuple, ont sur­vé­cu à tous les trau­ma­tismes, même les plus vio­lents. Vain­cus, les Ira­niens ? Alors qu’ils fi­nissent tou­jours par in­té­grer l’en­va­his­seur, l’étran­ger, en « l’ira­ni­sant », un fait ex­trê­me­ment rare dans l’his­toire des peuples ? Après l’in­va­sion arabe, la ci­vi­li­sa­tion égyp­tienne dis­pa­rut en moins de deux siècles. Rien de tel pour la ci­vi­li­sa­tion perse, ar­mée d’un for­mi­dable ins­tinct de sur­vie et de sa ca­pa­ci­té à conser­ver dans l’ad­ver­si­té ses ra­cines, son mode de vie, sa psy­ché.

Après l’in­va­sion arabe

Au sein des conquêtes arabes, la Perse consti­tua un cas à part. Lors­qu’ils l’en­va­hirent en 633, les Arabes ne se ren­dirent pas maîtres d’un simple pays en dé­li­ques­cence, mais d’un Em­pire or­ga­ni­sé, riche de sa cul­ture, de ses peuples et de ses res­sources, qui les im­pres­sion­na. À leur ar­ri­vée, la Perse consti­tuait le centre du monde orien­tal de­puis plus de 700 ans, d’abord avec les Parthes – qui ont lais­sé de si mau­vais sou­ve­nirs aux Ro­mains –, la plus longue dy­nas­tie perse ayant ja­mais ré­gné en Iran, puis avec les Sas­sa­nides. Deux dy­nas­ties qui ont su res­sus­ci­ter la gloire des sou­ve­rains aché­mé­nides (des Cy­rus, Da­rius et Xerxès), in­té­grer les ap­ports grecs is­sus de l’éphé­mère conquête d’Alexandre le Grand à leur propre cul­ture, et for­ger les pré­misses du na­tio­na­lisme ira­nien. On leur doit no­tam­ment les pre­mières ver­sions du Kh­wa­day-Na­mag, le « Livre des Rois », qui al­lait ser­vir plus tard de source au poète Fir­dou­si pour son propre Shâh-Nâ­meh. C’est aus­si grâce à eux que le sou­ve­nir des an­ciens mythes, hé­ros et sou­ve­rains de la Perse tra­ver­sa les âges et fut conser­vé mal­gré les in­va­sions. Fra­gi­li­sée par des que­relles in­tes­tines ré­cur­rentes à par­tir des IVe-Ve siècle après J.-C., et plus en­core par un sys­tème po­li­tique dés­équi­li­bré et in­éga­li­taire dès l’ori­gine, la

En conqué­rant l’in­té­gra­li­té de l’em­pire sas­sa­nide, les Arabes ob­te­naient un mo­dèle d’État im­pé­rial opé­ra­tion­nel, ef­fi­cace, dont les rouages s’ac­cor­daient par­fai­te­ment à la ges­tion d’un ca­li­fat dont les fron­tières s’éten­daient de l’Es­pagne à l’In­dus.

Perse de la fin du règne des Sas­sa­nides était tout à fait mûre pour une in­va­sion qui al­lait lui faire perdre son in­dé­pen­dance, in­con­tes­tée de­puis la fin de l’em­pire sé­leu­cide (64 avant J.-C.), en une ving­taine d’an­nées.

Perses et Arabes n’étaient ce­pen­dant pas tout à fait des in­con­nus au mo­ment de l’in­va­sion. Loin d’avoir vé­cu dans l’igno­rance to­tale de l’autre, ils se sont fré­quen­tés, ont tra­vaillé en­semble, et cer­taines tri­bus arabes vi­vant en Mé­so­po­ta­mie su­birent même les foudres des rois perses. Ins­tal­lés en Iran, les Arabes trou­vèrent donc une so­cié­té dont l’or­ga­ni­sa­tion ne leur était fi­na­le­ment pas si étran­gère, s’en ac­com­mo­dant plus qu’ils ne s’y op­po­sèrent, conser­vant les ha­bi­tudes de la bu­reau­cra­tie sas­sa­nide édu­quée, ain­si que l’usage du grec et du per­san, for­çant re­la­ti­ve­ment peu les conver­sions ni même l’adop­tion de la langue arabe. Au contraire, de nom­breux Arabes ap­prirent le per­san et ado­ptèrent cou­tumes et cos­tumes ira­niens. Les Omeyyades, mais sur­tout les Ab­bas­sides après eux, re­prirent même à leurs comptes de nom­breux usages im­pé­riaux, ce qui cho­qua les ha­bi­tudes éga­li­taires et tri­bales des Arabes : un sys­tème mo­nar­chique, une cour et une éti­quette stricte, un luxe non dis­si­mu­lé… Une imi­ta­tion de By­zance ? Bien plu­tôt une imi­ta­tion de l’Iran ! Ri­chard N. Frye l’a sou­li­gné, « dans le do­maine du gou­ver­ne­ment et de la bu­reau­cra­tie, la dette de l’Is­lam en­vers l’Iran est in­com­men­su­rable, en par­ti­cu­lier dans la for­ma­tion de la cour ab­bas­side » (3). En conqué­rant l’in­té­gra­li­té de l’em­pire sas­sa­nide, les Arabes ob­te­naient un mo­dèle d’État im­pé­rial opé­ra­tion­nel, ef­fi­cace, dont les rouages s’ac­cor­daient par­fai­te­ment à la ges­tion d’un ca­li­fat dont les fron­tières s’éten­daient de l’Es­pagne à l’In­dus.

Comme les Ma­cé­do­niens d’Alexandre avant eux, Omeyyades comme Ab­bas­sides ont cher­ché à s’im­po­ser comme les hé­ri­tiers des glo­rieuses dy­nas­ties qui les avaient pré­cé­dés en Perse, plus qu’ils ne cher­chaient à faire ou­blier le pas­sé. Car ils le re­con­nais­saient : « Les Perses ont ré­gné pen­dant mille ans et n’ont ja­mais eu be­soin de nous, les Arabes, ne se­rait-ce qu’une jour­née. Nous ré­gnons sur eux de­puis un siècle ou deux, et nous ne pour­rions pas nous pas­ser d’eux ne se­rait-ce qu’une heure. » (4) À ce titre, la lé­gende de Sal­man al-Fâr­si, l’un des pre­miers dis­ciples du pro­phète Mo­ham­med et le pre­mier Ira­nien à s’être conver­ti à l’is­lam, est sym­bo­lique des ap­ports de la Perse à la ci­vi­li­sa­tion mu­sul­mane. Dans la tra­di­tion mu­sul­mane, Sal­man re­pré­sente non seule­ment le pa­tron des cor­po­ra­tions, des tech­niques et des ar­ti­sans, mais aus­si l’ami le plus fi­dèle de la fa­mille du Pro­phète après sa dis­pa­ri­tion, l’ami de sa fille Fa­ti­ma et de son gendre Ali, et de leurs des­cen­dants. Le pre­mier dé­fen­seur de l’is­lam, son dis­ciple le plus sin­cère, fut donc un étran­ger, re­pré­sen­tant d’une an­tique ci­vi­li­sa­tion, qui contri­bua vo­lon­tai­re­ment à l’en­ri­chis­se­ment de cette nou­velle re­li­gion.

Qu’on ne s’ima­gine pas, ce­pen­dant, que la Perse se conver­tit fa­ci­le­ment à l’is­lam, contrai­re­ment à une lé­gende te­nace. Du­rant les deux siècles qui sui­virent l’in­va­sion, les Arabes lut­tèrent contre plu­sieurs foyers de ré­sis­tance au Kho­ras­san (ter­ri­toire du Nord-Est de l’Iran qui cor­res­pond au­jourd’hui à l’Af­gha­nis­tan ain­si qu’au Sud du Turk­mé­nis­tan, de l’Ouz­bé­kis­tan et du Tad­ji­kis­tan) et en Tran­soxiane (l’Ouz­bé­kis­tan mo­derne et le Sud-Ouest du Ka­za­khs­tan), por­tées par des hé­ros « in­dé­pen­dan­tistes » dont les noms ré­sonnent en­core

au­jourd’hui en Iran : Abu Mus­lim d’abord, qui chas­sa les Omeyyades et contri­bua à l’élé­va­tion de la dy­nas­tie ab­bas­side… et fut as­sas­si­né en guise de ré­com­pense. Puis Sim­bad, « l’ado­ra­teur du so­leil », ain­si nom­mé parce qu’il était sans doute res­té adepte du zo­roas­trisme, l’an­tique re­li­gion perse, et sur­tout Ba­bak Khor­ram­din. De nom­breux ré­cits sur son sup­plice, sou­li­gnant son cou­rage, sont ra­con­tés en­core au­jourd’hui avec ad­mi­ra­tion par les Ira­niens : taillé en pièces par les Arabes aux­quels il avait réus­si à échap­per pen­dant près de vingt ans, il n’émit pas une seule plainte, et sou­cieux de dis­si­mu­ler sa pâ­leur gran­dis­sante, il cou­vrit son vi­sage de son propre sang, pri­vant ain­si ses meur­triers du spec­tacle de sa dou­leur.

La Re­nais­sance ira­nienne

C’est à par­tir du IXe siècle, à l’is­sue d’une longue pé­riode de troubles et de re­cherche de sta­bi­li­té po­li­tique, que l’Iran connut sa Re­nais­sance. Une fois pas­sés les deux siècles né­ces­saires pour « ac­cep­ter » la réa­li­té de l’in­va­sion, le pays dé­mon­tra ra­pi­de­ment que la re­mar­quable vi­ta­li­té de sa cul­ture n’avait pas été at­teinte. Hé­ro­dote sou­li­gnait dé­jà en son temps que les Perses étaient très ou­verts aux cultures des autres peuples (5). Une fois ac­cep­tées, ils les adaptent à leur propre gé­nie. L’Ira­nien est prag­ma­tique : si un ap­port, même étran­ger, peut l’en­ri­chir, il n’au­ra au­cun pro­blème à l’in­té­grer à ses tra­di­tions ! Après l’in­va­sion arabe, l’Iran ac­cep­ta donc pro­gres­si­ve­ment l’is­lam, mais il l’« ira­ni­sa », y in­té­gra ses propres tra­di­tions, ses arts et croyances. Même conver­ti à une re­li­gion nou­velle et dif­fé­rente de celle de son pas­sé, l’Iran dé­mon­tra qu’il était res­té pro­fon­dé­ment ira­nien, et sa po­pu­la­tion consti­tuée de su­jets plus so­phis­ti­qués que ses conqué­rants. Preuve une fois en­core de son ir­ré­duc­tible ori­gi­na­li­té par­mi les ci­vi­li­sa­tions, la Perse avec tous ses en­va­his­seurs pro­cé­da exac­te­ment de la même ma­nière que la Grèce avec Rome : conquise mi­li­tai­re­ment, c’est cultu­rel­le­ment qu’elle a, pour pa­ra­phra­ser Ho­race, « conquis son fa­rouche vain­queur ».

Les dy­nas­ties mu­sul­manes, mais d’ori­gine perse, qui suc­cé­dèrent aux Ab­bas­sides – dont les Sa­ma­nides et les Ghaz­né­vides – dans l’Est et le Nord de l’Iran, exal­tèrent le na­tio­na­lisme ira­nien. Sou­cieux de faire de leurs royaumes des centres cultu­rels d’où rayon­ne­raient la lit­té­ra­ture, la phi­lo­so­phie et les sciences per­sanes, ils ma­ni­fes­tèrent cette vo­lon­té po­li­tique en gé­né­ra­li­sant l’em­ploi du far­si et en se fai­sant les gé­né­reux mé­cènes de scien­ti­fiques et d’ar­tistes. D’une re­li­gion du dé­sert, l’is­lam de­vint uni­ver­sel, syn­thé­ti­sant les ap­ports de trois cultures, hel­lé­nis­tique, per­sane et arabe, qui avaient fa­çon­né l’Iran jus­qu’alors, grâce au gé­nie de nom­breux in­tel­lec­tuels conver­tis à l’is­lam, tous de souche ira­nienne, qui l’ont nour­ri et en­ri­chi d’idées nou­velles, hé­ri­tées du zo­roas­trisme et de l’an­tique cul­ture ira­nienne. C’est bien à l’Iran que la cul­ture is­la­mique doit son âge d’or, elle qui connut sa Re­nais­sance avant son Moyen-Âge, grâce à cette vo­lon­té de pré­ser­ver les sa­voirs de l’An­ti­qui­té de­puis l’époque sas­sa­nide. Au VIe siècle, lorsque l’em­pe­reur by­zan­tin Jus­ti­nien fit fer­mer l’École d’Athènes, sept des der­niers phi­lo­sophes néo­pla­to­ni­ciens trou­vèrent re­fuge en Iran. La trans­la­tio stu­dio­rum (6) s’ef­fec­tua alors na­tu­rel­le­ment vers le Moyen-Orient perse, les sa­vants et écrits grecs sur­vi­vant ain­si en Orient pen­dant tout le dé­but du Moyen-Âge, avant leur re­dé­cou­verte en Eu­rope lors de la Re­nais­sance. Ce cir­cuit de trans­mis­sions fut un phé­no­mène cultu­rel d’une im­por­tance ca­pi­tale pour l’his­toire du monde, car sans la conser­va­tion de tous ces pré­cieux sa­voirs en tout pre­mier lieu par les sa­vants perses, avant d’être trans­mis aux Arabes, puis à l’Oc­ci­dent via les grands centres d’études de Cor­doue et To­lède, la Re­nais­sance n’au­rait ja­mais vu le jour en Eu­rope.

Com­ment lis­ter la to­ta­li­té des contri­bu­tions des Ira­niens aux sciences, aux arts, à la phi­lo­so­phie, à la théo­lo­gie et même à la mé­de­cine ! Ci­tons ici ceux qui sont, à mes yeux, les plus em­blé­ma­tiques, les plus at­ta­chants d’entre eux (7). De grands sa­vants d’abord : Rha­zès, mé­de­cin vi­sion­naire pas­sion­né par la psy­chia­trie, dis­ci­pline to­ta­le­ment in­con­nue au dé­but du IXe siècle, qui prô­nait dé­jà une ali­men­ta­tion saine et la pra­tique d’une dis­ci­pline spor­tive pour se pré­mu­nir contre les ma­la­dies ; Al-Fâ­ra­bi, le « se­cond maître de l’in­tel­li­gence » après Aris­tote, et Al-Bi­ru­ni, le sa­vant hu­ma­niste et uni­ver­sel par ex­cel­lence par la puis­sance et l’éten­due de son oeuvre ; Avi­cenne, mé­de­cin et phi­lo­sophe à la fois aris­to­té­li­cien et cu­rieux de la mystique is­la­mique.

Des poètes en­suite, bien sûr, l’Iran les ré­vé­rant peut-être da­van­tage que les princes et même les imams ! Sur le plan lit­té­raire, cette époque vit naître le « prince des poètes » de l’Iran, Fir­dou­si et son oeuvre im­mor­telle, le Shâh-Nâ­meh. Exac­te­ment comme Dante im­po­sa l’usage de l’ita­lien avec la Di­vine Co­mé­die, Fir­dou­si éta­blit de fa­çon qua­si dé­fi­ni­tive la gram­maire du far­si et sa pré­do­mi­nance sur toutes les autres langues in­do-ira­niennes. Preuve, en­core une fois, de la per­ma­nence de la cul­ture per­sane, son oeuvre et cette langue sont res­tées au­jourd’hui tout aus­si com­pré­hen­sibles pour un

Ce grand et vieux pays qu’est l’Iran voit, de­puis plu­sieurs an­nées, sa ci­vi­li­sa­tion niée et ou­bliée alors qu’elle eut sur tant d’autres cultures et re­li­gions une in­fluence in­es­ti­mable.

pe­tit Ira­nien que s’il vi­vait à l’époque de sa com­po­si­tion… c’est-à-dire vers l’an 1000, chose ex­trê­me­ment rare dans le monde lin­guis­tique ! On pour­rait en­core ci­ter Omar Kayyam, Ha­fez de Chi­raz, Ne­za­mi Gand­je­vi, Saa­dî, sans ou­blier Rû­mi, poètes du mystique, de l’amour et du vin.

L’Iran et le chiisme

En­fin bien sûr, le rôle de l’Iran fut es­sen­tiel, si ce n’est fon­da­men­tal, dans le dé­ve­lop­pe­ment de la pen­sée chiite, cette « ex­crois­sance de l’ira­ni­té » ou­verte à la fois au libre ar­bitre, à la ré­flexion et à l’exé­gèse per­ma­nente, contrai­re­ment à la pen­sée sun­nite. L’Iran et le chiisme se sont ma­riés tôt, au propre comme au fi­gu­ré. Au sud de Té­hé­ran, on peut tou­jours vi­si­ter un pe­tit sanc­tuaire dé­dié à Shahr­ba­nu, la fille du der­nier roi sas­sa­nide Yazd­gard III. Une tra­di­tion chiite veut en ef­fet que cette prin­cesse, cap­tu­rée lors de la chute de Cté­si­phon par le ca­life Omar, ait été sau­vée par Ali, le cou­sin et gendre du pro­phète Mo­ham­med, trop res­pec­tueux des an­ciens rois de la Perse pour la lais­ser de­ve­nir une es­clave. Il la don­na en ma­riage à son propre fils Hus­sein et elle de­vint la mère du Qua­trième Imâm des chiites, sanc­ti­fiant ain­si l’union de l’an­tique no­blesse perse avec les des­cen­dants du Pro­phète. Dès les ori­gines, les Ira­niens ont été at­ti­rés par cette forme de l’is­lam, et leur iden­ti­té y est sans doute pour beau­coup. Eux qui vi­vaient si mal les consé­quences de l’in­va­sion arabe ne pou­vaient qu’ac­cueillir fa­vo­ra­ble­ment cette pen­sée de la ré­sis­tance et du libre ar­bitre. En outre, les points d’at­trac­tion, de conni­vence et donc d’échanges spi­ri­tuels sont éga­le­ment nom­breux. Avant l’is­lam, l’Iran ne bai­gnait pas dans les té­nèbres et l’igno­rance. Le pre­mier pro­phète, dont la re­nom­mée at­tei­gnit la lit­té­ra­ture phi­lo­so­phique de l’Oc­ci­dent lui-même grâce no­tam­ment à Nietzsche, reste Za­ra­thous­tra. Il est la per­son­na­li­té la plus an­cienne du pas­sé re­li­gieux de l’Iran, la pre­mière à avoir por­té un mes­sage di­vin au­près des hommes, mes­sage que l’on re­trouve dans l’Aves­ta et les Ga­thas, et le zo­roas­trisme compte d’ailleurs de plus en plus d’adeptes, y com­pris en Iran. So­har­war­dî, le grand mystique sou­fi, s’était ain­si don­né pour mis­sion phi­lo­so­phique de faire re­vivre la sa­gesse de l’an­cienne Perse à la lu­mière de l’is­lam spirituel. Les chiites is­maé­liens eux-mêmes font de Za­ra­thous­tra un pro­phète aus­si im­por­tant que Moïse par­mi les pré­dé­ces­seurs de Mo­ham­med. Cette pour­suite d’une phi­lo­so­phie pro­phé­tique est un trait constant de l’âme ira­nienne, un fait spirituel qui peut ex­pli­quer le suc­cès du chiisme en Iran. C’est cet uni­vers spirituel ori­gi­nal, ayant son style propre, qui ex­plique l’abon­dance des per­son­na­li­tés ira­niennes dans la phi­lo­so­phie et la spi­ri­tua­li­té is­la­miques.

L’union de l’Iran au chiisme at­tei­gnit son apo­gée lors­qu’au dé­but du XVIe siècle, sous la dy­nas­tie sa­fa­vide fon­dée par Is­maïl Ier (1501-1524), le chiisme de­vint re­li­gion d’État – ce qu’il est tou­jours au­jourd’hui. Par son adhé­sion au chiisme, tant spi­ri­tuelle que po­li­tique et in­tel­lec­tuelle, l’Iran se dis­tin­guait en­core une fois au sein même du monde is­la­mique, re­ven­di­quait son iden­ti­té et s’im­po­sait comme le lea­der de la pen­sée ri­vale du sun­nisme.

Ce bref aper­çu convain­cra, je l’es­père, de la cen­tra­li­té de la cul­ture ira­nienne dans l’éla­bo­ra­tion de la cul­ture is­la­mique et de ses ap­ports es­sen­tiels à l’his­toire hu­maine. À l’époque de la mon­dia­li­sa­tion et de la cir­cu­la­tion des per­sonnes, des sa­voirs, des tech­no­lo­gies, dans un monde où la sin­gu­la­ri­té dis­pa­raît peu à peu, l’his­toire des Ira­niens dé­montre qu’il est pos­sible de faire co­exis­ter bras­sage cultu­rel et at­ta­che­ment à son iden­ti­té, pour don­ner nais­sance à une so­cié­té plus riche et plus sti­mu­lée in­tel­lec­tuel­le­ment. En­va­hi certes, conver­ti fi­na­le­ment, l’Iran a su res­ter lui-même face à l’ad­ver­si­té et syn­cré­ti­ser les ap­ports de l’is­lam avec sa propre cul­ture. In­va­sion n’a pas ri­mé pour lui avec des­truc­tion. À l’heure où nom­breux sont les pays ten­tés par le re­pli sur soi, la rup­ture des re­la­tions avec « l’étran­ger » et la fer­me­ture de leurs fron­tières, l’his­toire de l’Iran s’im­pose au contraire comme un bel exemple d’ou­ver­ture, d’hu­ma­nisme, et même de confiance dans l’ave­nir.

Cette confiance dans l’ave­nir s’est d’au­tant plus ma­ni­fes­tée que lors des pre­mières an­nées de la vic­toire de la ré­vo­lu­tion is­la­mique, cer­taines des va­leurs in­trin­sèques de la ci­vi­li­sa­tion per­sane ont été prises pour cible par la théo­cra­tie au pou­voir qui cher­chait à les sup­plan­ter par des va­leurs ex­clu­si­ve­ment re­li­gieuses. Il y a eu ain­si des ten­ta­tives, aus­si vaines qu’in­op­por­tunes, d’éra­di­quer des fêtes comme celle du feu. Or, mal­gré une po­li­tique vi­sant à dé­cou­ra­ger leur cé­lé­bra­tion, le peuple ira­nien, pro­fon­dé­ment at­ta­ché à son his­toire, n’a pas ob­tem­pé­ré et a conti­nué à y de­meu­rer at­ta­ché. Avec la guerre Iran-Irak, les sanc­tions amé­ri­caines et les an­nées d’os­tra­cisme qui ont sui­vi, le pou­voir a com­pris l’in­té­rêt de re­vi­ta­li­ser et de re­mettre au goût du jour l’ira­ni­té. C’est ain­si que la sa­cra­li­té du ter­ri­toire an­tique a été pro­cla­mée par ré­fé­rence aux em­pires perses me­na­cés au cours de l’his­toire pen­dant la guerre contre l’Irak de Sad­dam Hus­sein et ap­pel ne cesse d’être fait à l’es­prit de ré­si­lience des Ira­niens face aux me­naces ve­nant de l’étran­ger. Le na­tio­na­lisme ira­nien, pui­sant ses ra­cines dans des mil­liers d’an­nées d’his­toire, est donc tou­jours pré­sent. Une réa­li­té que ceux qui gou­vernent ce peuple de­vront re­con­naître et res­pec­ter.

Par Ar­da­van Amir-As­la­ni, avo­cat au Bar­reau de Pa­ris, con­fé­ren­cier à l’École de guerre éco­no­mique, spé­cia­li­sé dans la géo­po­li­tique du Moyen-Orient.

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