Le par­te­na­riat stra­té­gique Chine-Rus­sie : une al­liance du­rable ?

Diplomatie - - Dossier - Par Ol­ga V. Alexee­va, pro­fes­seure d’his­toire de la Chine à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mont­réal (UQÀM), Ca­na­da.

De­puis 2014, le rap­pro­che­ment entre Mos­cou et Pé­kin semble évo­luer vers une vé­ri­table al­liance. Com­ment la Rus­sie et la Chine conci­lient-elles leurs in­té­rêts na­tio­naux qui sont, pour­tant, loin d’être iden­tiques ? S’agit-il d’une simple ré­pé­ti­tion de cette brève pé­riode de l’« ami­tié » des an­nées 1950 qui s’est ter­mi­née par un conflit fron­ta­lier ?

En juin 2018, Vla­di­mir Pou­tine, fraî­che­ment ré­élu au poste de pré­sident de la Rus­sie, s’est ren­du à Pé­kin pour ren­con­trer son ho­mo­logue chi­nois et par­ti­ci­per au som­met de l’Or­ga­ni­sa­tion de Coo­pé­ra­tion de Shan­ghaï à Qing­dao. Cette vi­site, or­ga­ni­sée en pa­ral­lèle du som­met du G7 au Qué­bec, a été pré­sen­tée par les mé­dias russes et chi­nois comme une il­lus­tra­tion par­faite des nou­velles re­la­tions si­no­russes sus­cep­tibles dé­sor­mais, se­lon Xi Jin­ping, de ser­vir de mo­dèle de co­exis­tence har­mo­nieuse aux pays ma­jeurs et aux na­tions voi­sines. En ef­fet, de­puis 2014, la crise au­tour de l’Ukraine et la dé­té­rio­ra­tion ra­pide et vi­si­ble­ment ir­ré­ver­sible des re­la­tions entre la Rus­sie et l’Oc­ci­dent ont don­né à ce rap­pro­che­ment un air beau­coup plus géo­po­li­tique et du­rable, qui n’est pas sans rap­pe­ler la pé­riode de l’« ami­tié si­no-so­vié­tique » des an­nées 1950. D’ailleurs, les ré­fé­rences à cet épi­sode his­to­rique sont fré­quem­ment uti­li­sées par Vla­di­mir Pou­tine et Xi Jin­ping dans leurs dis­cours pu­blics, s’ins­cri­vant ain­si dans l’ef­fort of­fi­ciel des deux pays pour mettre en avant les « sou­ve­nirs glo­rieux » et oc­cul­ter les pages sombres de l’his­toire com­mune.

L’in­ten­si­té ac­crue des contacts of­fi­ciels semble éga­le­ment confir­mer l’im­pres­sion que les deux pays vivent une

« nou­velle lune de miel » : de­puis son ar­ri­vée au pou­voir, en 2013, Xi Jin­ping a vi­si­té la Rus­sie six fois et, au to­tal, a ren­con­tré Vla­di­mir Pou­tine à une ving­taine d’oc­ca­sions. En pa­ral­lèle, la coo­pé­ra­tion éco­no­mique si­no-russe se di­ver­si­fie et in­clut dé­sor­mais des pro­jets d’im­por­tance stra­té­gique pour le dé­ve­lop­pe­ment na­tio­nal des deux pays. Pour­tant, tous les fac­teurs qui, jus­qu’en 2014, frei­naient l’émer­gence d’un vé­ri­table par­te­na­riat si­no-russe tous azi­muts et pous­saient le Krem­lin à adop­ter une at­ti­tude très pru­dente en­vers la Chine n’ont pas dis­pa­ru. La fai­blesse éco­no­mique de la Rus­sie face à l’éco­no­mie chi­noise en pleine crois­sance, le dés­équi­libre struc­tu­rel du com­merce bi­la­té­ral en fa­veur de la RPC, la dis­pa­ri­té dé­mo­gra­phique le long d’une fron­tière de plus de 3000 km, la mé­fiance ré­ci­proque ali­men­tée par le pas­sé com­mun tu­mul­tueux, sont au­tant de pré­oc­cu­pa­tions qui conti­nuent à mi­ner les pers­pec­tives de ce nou­veau rap­pro­che­ment.

Tous les fac­teurs qui, jus­qu’en 2014, frei­naient l’émer­gence d’un vé­ri­table par­te­na­riat si­no-russe tous azi­muts et pous­saient le Krem­lin à adop­ter une at­ti­tude très pru­dente en­vers la Chine n’ont pas dis­pa­ru.

La place de la Rus­sie au sein du pro­jet chi­nois des « nou­velles routes de la soie »

L’un des ré­sul­tats les plus sur­pre­nants du rap­pro­che­ment si­no-russe est l’adhé­sion de plus en plus ac­tive de Mos­cou au pro­jet chi­nois Belt and Road Ini­tia­tive (BRI) (1) qui vise à créer un ré­seau d’in­fra­struc­tures ter­restres et ma­ri­times pour re­lier la Chine à l’Eu­rope oc­ci­den­tale. Cet am­bi­tieux pro­gramme d’in­té­gra­tion éco­no­mique de­vrait à terme as­su­rer une meilleure cir­cu­la­tion de biens, de ca­pi­taux et de per­sonnes à tra­vers l’Eu­ra­sie sous l’im­pul­sion de Pé­kin. Au dé­but, cette ini­tia­tive a été ac­cueillie avec beau­coup d’an­xié­té à Mos­cou, qui ne l’a pas vue comme une op­por­tu­ni­té éco­no­mique, mais plu­tôt comme un dé­fi, car il sem­blait concur­ren­cer di­rec­te­ment les in­té­rêts russes en Asie cen­trale. En ef­fet, le Krem­lin ne peut pas igno­rer que, de­puis quelques an­nées, la Chine est de­ve­nue le prin­ci­pal par­te­naire com­mer­cial de tous les pays centre-asia­tiques en in­ves­tis­sant des sommes consi­dé­rables dans l’ex­ploi­ta­tion de leurs res­sources na­tu­relles et en inon­dant leurs mar­chés de pro­duits « made in Chi­na ». Ce dé­ve­lop­pe­ment des échanges com­mer­ciaux s’est fait au dé­tri­ment de la Rus­sie, qui ne pos­sède pas de moyens fi­nan­ciers pour contrer ef­fi­ca­ce­ment l’aug­men­ta­tion de la pré­sence chi­noise en Asie cen­trale, une ten­dance qui pour­rait se ren­for­cer avec la mise en oeuvre de la BRI. Cette éven­tua­li­té in­quié­tait beau­coup la Rus­sie, qui re­dou­tait le dé­clin ra­pide de son in­fluence po­li­tique dans cette ré­gion, consi­dé­rée par Mos­cou comme l’un des maillons du pé­ri­mètre de sa sé­cu­ri­té na­tio­nale. Mais l’iso­le­ment crois­sant de la Rus­sie sur la scène in­ter­na­tio­nale à la suite de la crise ukrai­nienne a pous­sé le Krem­lin à re­voir sa po­si­tion et à en­vi­sa­ger une coo­pé­ra­tion plus étroite avec la Chine dans ce cadre.

Tou­te­fois, les mo­da­li­tés de la par­ti­ci­pa­tion russe à cette ini­tia­tive chi­noise res­tent floues. Com­ment la Rus­sie peut-elle contri­buer à la BRI et, sur­tout, que peut-elle y ga­gner en le fai­sant ? Les ré­ponses à ces ques­tions ne sont pas évi­dentes car, mal­gré de nom­breuses dé­cla­ra­tions of­fi­cielles vo­lon­taires, à Mos­cou comme à Pé­kin, les ré­sul­tats concrets de la col­la­bo­ra­tion si­no-russe au sein de la BRI ne sont pas en­core vi­sibles. Plu­sieurs pro­jets ont été évo­qués lors des ren­contres of­fi­cielles bi­la­té­rales : la mo­der­ni­sa­tion du Trans­si­bé­rien, la construc­tion de l’au­to­route re­liant le Xin­jiang chi­nois à la Fin­lande en pas­sant par le ter­ri­toire russe, la construc­tion du nou­veau port à Ar­khan­gelsk. Mais tous de­mandent des ca­pi­taux co­los­saux que la Rus­sie ne pos­sède pas et que la Chine ne pro­met pas de four­nir, étant don­né la ren­ta­bi­li­té fort in­cer­taine de ces pro­jets. Ain­si, à l’été 2017, Pé­kin avait an­non­cé qu’elle al­lait construire une ligne fer­ro­viaire à grande vi­tesse pour re­lier la Chine à l’Al­le­magne via le Ka­za­khs­tan, la Rus­sie, la Bié­lo­rus­sie et la Po­logne. Pré­sen­té en grande pompe à Mos­cou, ce pro­jet « Eu­ra­sie », en­vi­sa­gé dans le cadre de la BRI, a été dis­crè­te­ment aban­don­né quelques mois plus tard (2).

En Asie cen­trale, la coo­pé­ra­tion si­no-russe semble mieux s’or­ga­ni­ser. Pour ré­con­ci­lier leurs in­té­rêts na­tio­naux dans cette ré­gion, Mos­cou et Pé­kin ont dé­ci­dé de com­bi­ner la BRI avec l’ini­tia­tive russe de l’Union éco­no­mique eur­asia­tique (UEE). Cette der­nière, qui re­groupe la Rus­sie, l’Ar­mé­nie, la Bié­lo­rus­sie, le Ka­za­khs­tan et le Kir­ghizs­tan, est la plus ré­cente des ten­ta­tives russes de pro­mou­voir l’in­té­gra­tion éco­no­mique entre la Rus­sie et les an­ciennes ré­pu­bliques so­vié­tiques. Bien que l’UEE pour­suive des ob­jec­tifs éco­no­miques en ap­pa­rence si­mi­laires à ceux de la BRI, elle ne peut pas réel­le­ment les concur­ren­cer. En ef­fet, l’UEE se construit au­tour de la Rus­sie, qui en est l’ac­teur et mo­teur cen­tral, tant po­li­tique qu’éco­no­mique. Le mau­vais état de l’éco­no­mie russe et ses fai­blesses

struc­tu­relles minent donc de l’in­té­rieur les pers­pec­tives et la por­tée réelle de ce pro­jet d’in­té­gra­tion ré­gio­nale.

Le « rac­cor­de­ment » de la BRI à l’UEE de­vrait en prin­cipe at­té­nuer la ques­tion de la ri­va­li­té si­no-russe en Asie cen­trale et per­mettre à tous les ac­teurs d’y trou­ver leur compte, si l’on en croit les com­mu­ni­qués of­fi­ciels conjoints. En réa­li­té, la Rus­sie et la Chine ne semblent pas avoir la même vi­sion des ob­jec­tifs et des fi­na­li­tés de ce « rac­cor­de­ment ». À Mos­cou, on ima­gine que l’UEE va jouer un rôle d’in­ter­mé­diaire dans les né­go­cia­tions entre les pays d’Asie cen­trale et la Chine, de pôle po­li­tique et éco­no­mique in­dé­pen­dant au sein de la BRI. À Pé­kin, on consi­dère l’UEE plu­tôt comme un pro­lon­ge­ment de l’ini­tia­tive chi­noise, dont le rôle prin­ci­pal est de pro­mou­voir les ob­jec­tifs de la BRI. Ain­si, bien que le « rac­cor­de­ment » de ces deux pro­jets ait été dé­ci­dé en mai 2015, rien n’a été fait de­puis pour créer une struc­ture or­ga­ni­sa­tion­nelle conjointe, ca­pable de co­or­don­ner le tra­vail des dif­fé­rents or­ga­nismes russes et chi­nois im­pli­qués.

L’Arc­tique russe, un nou­veau ter­rain de coo­pé­ra­tion si­no-russe

De­puis 2017, la coo­pé­ra­tion entre la Chine et la Rus­sie en Arc­tique est pas­sée au pre­mier plan des com­mu­ni­qués of­fi­ciels si­no-russes. L’in­té­rêt chi­nois pour l’Arc­tique russe n’est pas nou­veau ; ce qui change, c’est l’am­pleur des op­por­tu­ni­tés éco­no­miques que la Rus­sie a dé­ci­dé d’ac­cor­der aux en­tre­prises chi­noises dans cette ré­gion qu’elle consi­dère comme stra­té­gique. La Chine par­ti­cipe dé­sor­mais aux ex­ploi­ta­tions de gi­se­ments d’hy­dro­car­bures arc­tiques non seule­ment comme in­ves­tis­seur si­len­cieux, mais aus­si comme four­nis­seur d’équi­pe­ments et de tech­no­lo­gies.

La contri­bu­tion chi­noise à la réa­li­sa­tion du pro­jet Ya­mal LNG en est une il­lus­tra­tion par­faite. L’ob­jec­tif de ce mé­ga­pro­jet est d’ex­ploi­ter le gi­se­ment du gaz na­tu­rel de la pé­nin­sule du Ya­mal, si­tuée au-de­là du cercle Arc­tique, d’en li­qué­fier le gaz ex­trait et en­suite de l’ex­por­ter par les mé­tha­niers, en Asie, en sui­vant le pas­sage du Nord-Est qui longe la côte nord de la Rus­sie jus­qu’au dé­troit de Bé­ring. Vé­ri­table dé­fi tech­no­lo­gique et lo­gis­tique, ce pro­jet fut au dé­part en­vi­sa­gé comme une ini­tia­tive fran­co-russe, dont To­tal et No­va­tek (3) étaient les ac­tion­naires ma­jo­ri­taires. Mais, en 2014, après l’im­po­si­tion de sanc­tions par les pays oc­ci­den­taux à l’en­contre de la Rus­sie qui ciblent entre autres le sec­teur de l’éner­gie, Mos­cou a dû se tour­ner vers la Chine. De­puis, Pé­kin est de­ve­nu le se­cond ac­tion­naire du Ya­mal LNG après la Rus­sie, qui le contrôle avec 50,1 % d’ac­tions, alors que les chi­nois CNPC et Chi­na’s Silk Road Fund en pos­sèdent 29,9 %, re­lé­guant ain­si le fran­çais To­tal à la troi­sième po­si­tion avec 20 % d’ac­tions (4).

Le coeur du pro­jet était la construc­tion d’une usine de gaz na­tu­rel li­qué­fié (GNL) qui de­vrait pro­duire 16,5 mil­lions de tonnes par an à par­tir de 2019. Pour rendre le site opé­ra­tion­nel, il fal­lait construire un vé­ri­table com­plexe in­dus­triel sur le per­ma­frost avec un port, ca­pable d’ac­cueillir de grands mé­tha­niers brise-glace, un aé­ro­port in­ter­na­tio­nal, des routes et des voies fer­rées ain­si que des ré­ser­voirs géants pour sto­cker le GNL. En 2014, les pers­pec­tives de réa­li­sa­tion de ce pro­jet pha­rao­nique dans les condi­tions d’ex­ploi­ta­tion ex­trêmes sem­blaient bien in­cer­taines, les sanc­tions amé­ri­caines ayant blo­qué l’ac­cès de la Rus­sie non seule­ment aux tech­no­lo­gies et équi­pe­ments, mais aus­si aux cré­dits né­ces­saires pour fi­na­li­ser ce pro­jet. Les com­pa­gnies chi­noises y ont vu une oc­ca­sion d’aug­men­ter leur pré­sence dans cette ré­gion stra­té­gique et de mettre en va­leur leurs com­pé­tences tech­niques et in­dus­trielles. La Chi­na Off­shore En­gi­nee­ring Com­pa­ny a par exemple fa­bri­qué 36 mo­dules pour l’usine de gaz du site de Ya­mal, tan­dis que la CNPC Off­shore En­gi­nee­ring Com­pa­ny a conçu et pro­duit les dif­fé­rents équi­pe­ments pour les docks du port et les mé­tha­niers (5). En pa­ral­lèle, les banques chi­noises Ex­port-Im­port Bank of Chi­na et Chi­na De­ve­lop­ment Bank ont ac­cor­dé au pro­jet une ligne de cré­dit de 12 mil­liards de dol­lars, ce qui a per­mis de li­vrer le Ya­mal LNG à temps et glo­ba­le­ment en res­pec­tant le bud­get ini­tial. La Chine am­bi­tionne éga­le­ment de par­ti­ci­per à l’or­ga­ni­sa­tion du tra­fic com­mer­cial sur le pas­sage du NordEst, qui est dé­sor­mais in­clus dans le ré­seau ma­ri­time de la BRI. Pé­kin s’in­té­resse à plu­sieurs pro­jets as­so­ciés à l’ex­ploi­ta­tion de cette voie po­laire, dont la construc­tion du che­min de fer de Bel­ko­mur qui re­lie­rait Ar­khan­gelsk à la Si­bé­rie oc­ci­den­tale, et la mise en va­leur du gi­se­ment de gaz na­tu­rel sur la pé­nin­sule de Gy­dan, dans la mer de Ka­ra, qui de­vrait à terme pro­duire au­tant que Ya­mal LNG.

En dé­cembre 2017, Vla­di­mir Pou­tine a of­fi­ciel­le­ment inau­gu­ré le pro­jet en dé­mar­rant la pre­mière ligne de pro­duc­tion de GNL à Ya­mal. Mos­cou et Pé­kin ont donc réus­si leur pa­ri

L’in­té­rêt chi­nois pour l’Arc­tique russe n’est pas nou­veau ; ce qui change, c’est l’am­pleur des op­por­tu­ni­tés éco­no­miques que la Rus­sie a dé­ci­dé d’ac­cor­der aux en­tre­prises chi­noises dans cette ré­gion qu’elle consi­dère comme stra­té­gique.

de coo­pé­ra­tion dans le dé­ve­lop­pe­ment de l’Arc­tique russe. Tou­te­fois, tout comme dans le cas de la BRI, d’im­por­tantes di­ver­gences de vues semblent en me­na­cer l’ave­nir. En Rus­sie, la réa­li­sa­tion du pro­jet Ya­mal LNG est pré­sen­tée avant tout comme une réus­site na­tio­nale, même si la Chine et la France y ont beau­coup contri­bué, une réus­site qui per­met­tra d’amé­lio­rer les pers­pec­tives de l’éco­no­mie russe af­fai­blie par les sanc­tions oc­ci­den­tales. Elle est aus­si consi­dé­rée comme une vic­toire stra­té­gique russe qui per­met­trait à Mos­cou de ren­for­cer sa po­si­tion sur le mar­ché mon­dial du gaz et d’as­seoir sa place d’ac­teur in­con­tour­nable dans l’Arc­tique. À Pé­kin, le pro­jet Ya­mal LNG est plu­tôt vu comme un sym­bole du nou­veau sa­voir-faire des com­pa­gnies chi­noises, ca­pables de dé­ve­lop­per et de pro­duire les équi­pe­ments so­phis­ti­qués que l’in­dus­trie russe ne peut pas four­nir, faute d’ex­per­tise tech­no­lo­gique. Le suc­cès du pro­jet de­vient ain­si une il­lus­tra­tion des ca­pa­ci­tés d’adap­ta­tion et d’in­ven­tion de la Chine dans les condi­tions ex­trêmes de l’Arc­tique et confirme le bien-fon­dé de ses am­bi­tions dans cette ré­gion po­laire.

Le par­te­na­riat stra­té­gique dans la conquête spa­tiale

Le pro­gramme spa­tial chi­nois a été lan­cé dans les an­nées 1950, avec l’aide so­vié­tique, et se concen­trait pen­dant long­temps sur le dé­ve­lop­pe­ment des mis­siles et des ap­pli­ca­tions à ca­rac­tère mi­li­taire. Avec le dé­but des ré­formes de Deng Xiao­ping, la re­cherche spa­tiale se voit ac­cor­der la plus haute prio­ri­té et le pro­gramme de re­cherches spa­tiales chi­nois s’est consi­dé­ra­ble­ment élar­gi en in­cluant dé­sor­mais le dé­ve­lop­pe­ment de sa­tel­lites de com­mu­ni­ca­tion et l’ex­plo­ra­tion phy­sique de l’es­pace. Le point culmi­nant de ces ef­forts fut l’en­voi, en 2003, d’un as­tro­naute chi­nois dans l’es­pace à bord du pre­mier vais­seau spa­tial chi­nois, Shenz­hou-5. Au­jourd’hui, en termes d’ob­jec­tifs pour­sui­vis et de fi­nan­ce­ment al­loué aux dif­fé­rents pro­jets, le pro­gramme spa­tial chi­nois est plus am­bi­tieux que ce­lui de la NA­SA et de Ros­cos­mos. Ain­si, Pé­kin es­père avoir sa propre sta­tion or­bi­tale ha­bi­tée d’ici à 2023 et en­voyer à terme des hu­mains sur la Lune et des ro­bots sur Mars. Dans les cinq ans à ve­nir, la Chine pla­ni­fie d’en­voyer dans l’es­pace 110 fu­sées à par­tir de quatre cos­mo­dromes si­tués sur son ter­ri­toire (6).

Dès le dé­but de son pro­gramme spa­tial, la Chine s’est ap­puyée for­te­ment sur la coo­pé­ra­tion avec d’autres pays pour réa­li­ser des per­cées tech­no­lo­giques et ac­qué­rir une ex­per­tise dans le do­maine de l’as­tro­nau­tique. Dans les an­nées 1990, la Rus­sie, qui s’en­fon­çait dans les dif­fi­cul­tés éco­no­miques, lui a ven­du plu­sieurs tech­no­lo­gies et équi­pe­ments spa­tiaux, dont le sys­tème de sau­ve­tage, le contrôle ther­mique, les dis­po­si­tifs d’amar­rage et le sys­tème de sup­port vie de la fu­sée russe Soyouz. Tou­te­fois, la crois­sance ra­pide des ca­pa­ci­tés spa­tiales chi­noises a im­po­sé des li­mites si­gni­fi­ca­tives à la coo­pé­ra­tion si­no-russe dans le do­maine as­tro­nau­tique. D’un par­te­naire ju­nior, Pé­kin est de­ve­nu, aux yeux de Mos­cou, un concur­rent as­pi­rant à la conquête de l’es­pace. Ain­si, jus­qu’à ré­cem­ment, toute col­la­bo­ra­tion avec Pé­kin dans le cadre des pro­jets russes spa­tiaux de pointe avait été sus­pen­due. Cette si­tua­tion est ce­pen­dant en train de chan­ger. De­puis 2017, les agences spa­tiales russe et chi­noise mul­ti­plient les an­nonces sur leurs in­ten­tions de co­opé­rer dans la réa­li­sa­tion de plu­sieurs pro­jets re­la­tifs à l’ex­plo­ra­tion de la Lune et de l’es­pace pro­fond, ain­si qu’au dé­ve­lop­pe­ment de ma­té­riaux spé­ciaux et de sys­tèmes sa­tel­li­taires. Les Chi­nois par­ti­ci­pe­raient ain­si au pro­jet russe BIOS-4, dont le but est de créer un sys­tème éco­lo­gique fer­mé, né­ces­saire pour amé­na­ger des sta­tions ha­bi­tées sur la Lune ou sur Mars. De leur cô­té, les Russes fe­raient par­tie de la mis­sion chi­noise vers le pôle sud de la Lune pré­vue pour 2023. Ce nou­veau par­te­na­riat spa­tial si­no-russe n’est pas seule­ment le ré­sul­tat du rap­pro­che­ment po­li­tique entre Mos­cou et Pé­kin, il vient aus­si de la né­ces­si­té de pal­lier leurs re­tards res­pec­tifs. Mos­cou, qui pos­sède une ex­pé­rience im­por­tante des vols ha­bi­tés ain­si que des lan­ceurs fiables, manque cruel­le­ment de cadres in­gé­nieurs et d’ex­per­tise en élec­tro­nique. Pé­kin, au contraire, a les res­sources in­dus­trielles et tech­no­lo­giques lui per­met­tant d’en­tre­prendre des pro­jets très am­bi­tieux, mais manque de com­pé­tences dans le do­maine de l’ha­bi­ta­tion de l’es­pace et des es­sais tech­niques.

L’uni­té ap­pa­rente de Mos­cou et Pé­kin semble dé­sor­mais tran­cher for­te­ment avec la dé­su­nion du G7 mi­née par les ac­tions uni­la­té­rales du pré­sident amé­ri­cain en ma­tière de coo­pé­ra­tion éco­no­mique et di­plo­ma­tique avec ses al­liés oc­ci­den­taux. Ce tan­dem si­no-russe, qui sem­blait à ses dé­buts n’être qu’une stra­té­gie tem­po­raire, pa­raît dé­sor­mais plus so­lide. Tou­te­fois, à long terme, les pers­pec­tives de ce nou­veau rap­pro­che­ment Chine-Rus­sie dé­pendent de la conjonc­ture in­ter­na­tio­nale et de la ca­pa­ci­té des deux pays à éla­bo­rer une stra­té­gie co­hé­rente de leur col­la­bo­ra­tion, avec des ob­jec­tifs clai­re­ment dé­fi­nis et ap­pli­qués sur le ter­rain.

Ce nou­veau par­te­na­riat spa­tial si­no-russe n’est pas seule­ment le ré­sul­tat du rap­pro­che­ment po­li­tique entre Mos­cou et Pé­kin, il vient aus­si de la né­ces­si­té de pal­lier leurs re­tards res­pec­tifs.

Pho­to ci-des­sus : Pho­to de fa­mille duXVIIIe som­met de l’Or­ga­ni­sa­tion de Coo­pé­ra­tion de Shan­ghaï, qui s’est te­nu à Qing­dao, dans la pro­vince chi­noise de Shan­dong, les 9 et 10 juin 2018. Au centre, Vla­di­mir Pou­tine et Xi Jin­ping. Re­çu en vi­site of­fi­cielle dès le 8 juin, le pré­sident russe s’est vu re­mettre la pre­mière Mé­daille de l’ami­tié of­ferte par la Chine à un res­sor­tis­sant étran­ger, l’oc­ca­sion de sou­li­gner une en­tente ren­for­cée sur fond de ten­sions avec l’Oc­ci­dent. Tou­te­fois, le rap­pro­che­ment entre Pé­kin et Mos­cou est loin d’être dé­nué de li­mites et de mul­tiples mé­fiances. (© krem­lin.ru)

Pho­to ci-des­sus : Un train à grande vi­tesse russe. De nom­breux pro­jets fer­ro­viaires qui per­met­traient à la Rus­sie de s’in­sé­rer dans les grands axes Asie-Eu­rope de la Belt and Road Ini­tia­tive chi­noise res­tent sus­pen­dus au dé­blo­cage de fonds par Pé­kin. C’est no­tam­ment le cas de la mo­der­ni­sa­tion du Trans­si­bé­rien, ou de la construc­tion d’une ligne à grande vi­tesse re­liant la Chine à l’Al­le­magne. (© Shut­ter­stock/aaps­ky)

Pho­to ci-des­sus : Le mé­tha­nier brise-glace Ch­ris­tophe de Mar­ge­rie dans le port de Sa­bet­ta, pour le pre­mier char­ge­ment deGNL. Si­tué sur la pé­nin­sule de Ya­mal, au-des­sus du cercle po­laire, le com­plexe rus­so-chi­nois Ya­mal LNG est as­so­cié à une usine de li­qué­fac­tion et à des ins­tal­la­tions por­tuaires pour ache­mi­ner le com­bus­tible vers l’Asie et l’Eu­rope à moindre coût et plus ra­pi­de­ment, mal­gré les glaces et des tem­pé­ra­tures pou­vant at­teindre -50 °C. Le pro­jet Ya­mal LNG est le plus gros pro­jet d’in­ves­tis­se­ment chi­nois en Rus­sie. (© To­tal)

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