Rus­sie – Afrique du Nord : vieux amis et nou­veaux par­te­naires

Diplomatie - - Dossier - Par Ar­naud Du­bien, di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire fran­co-russe à Mos­cou et cher­cheur as­so­cié Rus­sie/CEI à l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques (IRIS).

Au Magh­reb, comme ailleurs, la Rus­sie cherche à (ré)af­fir­mer ses in­té­rêts, stra­té­giques ou liés aux ex­por­ta­tions d’ar­me­ment, mais aus­si, et de plus en plus, éner­gé­tiques et com­mer­ciaux. Sans être prio­ri­taire pour elle-même, la zone pré­sente un conti­nuum stra­té­gique cer­tain avec le Moyen-Orient, où Mos­cou est beau­coup plus ac­tive.

De­puis une di­zaine d’an­nées, la Rus­sie ré­af­firme ses po­si­tions sur la scène in­ter­na­tio­nale. Bien que ne comp­tant pas par­mi les théâtres di­plo­ma­tiques prio­ri­taires vu de Mos­cou, l’Afrique du Nord n’échappe pas à cette ten­dance. Le Krem­lin cherche à y ré­ac­ti­ver des par­te­na­riats de l’époque so­vié­tique tout en élar­gis­sant la géo­gra­phie de sa pré­sence éco­no­mique et po­li­tique.

Al­gé­rie : un client pri­vi­lé­gié du com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel russe

L’Al­gé­rie a été la porte d’en­trée puis le prin­ci­pal point d’ap­pui de la po­li­tique so­vié­tique au Magh­reb. Le sou­tien de Mos­cou au Front de li­bé­ra­tion na­tio­nale à la fin des an­nées 1950 s’est trans­for­mé en so­lide re­la­tion d’État à État après 1962, no­tam­ment sous la pré­si­dence de Houa­ri Bou­me­diene. L’écla­te­ment de l’URSS et l’ef­fa­ce­ment di­plo­ma­tique de la Rus­sie au cours des an­nées Elt­sine ra­mènent la coo­pé­ra­tion bi­la­té­rale à un ni­veau as­sez mo­deste : ce n’est qu’en 2001, à l’oc­ca­sion de la vi­site du pré­sident Bou­te­fli­ka à Mos­cou, que s’es­quisse une re­lance, d’abord es­sen­tiel­le­ment sym­bo­lique (conclu­sion d’un ac­cord de par­te­na­riat stra­té­gique). Le vé­ri­table tour­nant sur­vient en 2006 : Vla­di­mir Pou­tine se rend à Al­ger, où il ava­lise l’ef­fa­ce­ment de la dette al­gé­rienne contrac­tée pen­dant la guerre froide. Le prin­ci­pal obs­tacle

à la re­nais­sance du par­te­na­riat his­to­rique est le­vé. Dès lors, échanges et vi­sites de haut ni­veau se mul­ti­plient. Le Pre­mier mi­nistre russe Dmi­tri Med­ve­dev se rend ain­si à deux re­prises, en 2010 et 2017, à Al­ger. La Com­mis­sion in­ter­gou­ver­ne­men­tale, prin­ci­pa­le­ment dé­diée aux échanges com­mer­ciaux, se réunit sur une base an­nuelle de­puis 2016. Le mi­nistre al­gé­rien des Af­faires étran­gères Ab­del­ka­der Mes­sa­hel vi­site quant à lui Mos­cou en fé­vrier der­nier pour y ren­con­trer Ser­gueï La­vrov. Ils évoquent no­tam­ment la ques­tion du Sa­ha­ra-Oc­ci­den­tal et la lutte an­ti­ter­ro­riste. Ce der­nier point était éga­le­ment à l’ordre du jour des en­tre­tiens du chef du Conseil de sé­cu­ri­té na­tio­nale russe, Ni­ko­laï Pa­trou­chev, fin jan­vier 2018 à Al­ger. Les ventes d’armes sont le prin­ci­pal élé­ment struc­tu­rant des re­la­tions rus­so-al­gé­riennes. De­puis 2006, Al­ger a no­tam­ment pas­sé com­mande de blin­dés (200 chars T-90 et mo­der­ni­sa­tion de 360 tran­sports de troupe BMP-1), de sys­tèmes an­ti­aé­riens Pant­sir, Bouk et S-300, d’hé­li­co­ptères de tran­sport et de com­bat Mi-17, Mi-26 et Mi-28, d’avions d’en­traî­ne­ment et de com­bat Yak-130 et Su-30, de sous-ma­rins clas­siques de la classe Ki­lo ain­si que de mis­siles sol-sol Is­kan­der. Des dis­cus­sions sont ac­tuel­le­ment en cours pour des chas­seurs-bom­bar­diers Su-34, des sys­tèmes an­ti­aé­riens longue-por­tée An­teï-2500 et des ra­vi­tailleurs Il-76. L’Al­gé­rie re­çoit en moyenne pour en­vi­ron 1 mil­liard de dol­lars d’ar­me­ments russes par an, ses com­mandes en cours re­pré­sen­tant près de 10 mil­liards de dol­lars se­lon l’an­cien re­pré­sen­tant du pré­sident russe à la coo­pé­ra­tion mi­li­ta­ro-tech­nique Vla­di­mir Ko­jine.

L’éner­gie consti­tue un autre cha­pitre – tou­te­fois plus am­bi­va­lent – de la coo­pé­ra­tion rus­so-al­gé­rienne. Les deux pays ont un in­té­rêt com­mun à la bonne te­nue des cours des hy­dro­car­bures et ont plai­dé, fin 2016, pour l’ac­cord OPEP+, pré­voyant le gel de la crois­sance de la pro­duc­tion par les prin­ci­paux pays ex­por­ta­teurs de pé­trole. Gaz­prom (49 %) et la com­pa­gnie al­gé­rienne So­na­trach (51 %) dé­tiennent une co-en­tre­prise qui ex­ploite no­tam­ment le gi­se­ment d’El Asel, si­tué à 800 km au sud d’Al­ger. Les deux groupes res­tent ce­pen­dant concur­rents sur le mar­ché eu­ro­péen du gaz, rai­son pour la­quelle la coor­di­na­tion évo­quée en 2006-2007 est res­tée lettre morte. Ro­sa­tom, le grand groupe nu­cléaire russe, a quant à lui si­gné plu­sieurs mé­mo­ran­dums avec le Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique de l’Al­gé­rie et s’est dit prêt à construire la pre­mière cen­trale nu­cléaire du pays, mais les pers­pec­tives de ce pro­jet pa­raissent in­cer­taines. De fa­çon gé­né­rale, si les échanges com­mer­ciaux bi­la­té­raux connaissent ces der­nières an­nées une très forte aug­men­ta­tion (ils sont pas­sés de 885 mil­lions de dol­lars en 2014 à 4,6 mil­liards en 2017), ils res­tent peu di­ver­si­fiés (mal­gré la mon­tée en puis­sance des ventes de blé russe) et de­meurent très dés­équi­li­brés en fa­veur de Mos­cou (les ex­por­ta­tions al­gé­riennes vers la Rus­sie étant qua­si-in­si­gni­fiantes).

Ma­roc et Tu­ni­sie : les nou­veaux ho­ri­zons de la di­plo­ma­tie russe

Le Ma­roc et la Tu­ni­sie n’ont ja­mais été au nombre des États clients de l’URSS dans le monde arabe et ne sont ap­pa­rus qu’as­sez ré­cem­ment par­mi les su­jets d’in­té­rêt de Mos­cou. Avec ces pays, la Rus­sie pri­vi­lé­gie les dos­siers com­mer­ciaux et avance as­sez pru­dem­ment dans les do­maines de sou­ve­rai­ne­té compte te­nu de la proxi­mi­té po­li­tique de Ra­bat et de Tu­nis avec les Oc­ci­den­taux. La dé­gra­da­tion des re­la­tions rus­so-oc­ci­den­tales consé­cu­tive à la crise ukrai­nienne et le rôle crois­sant de Mos­cou dans l’af­faire sy­rienne ont ce­pen­dant convain­cu les uns et les autres d’étendre leurs co­opé­ra­tions.

La vi­site du roi du Ma­roc Mo­ha­med VI dans la ca­pi­tale russe en mars 2016 il­lustre la mon­tée en puis­sance des liens bi­la­té­raux. Les contre-sanc­tions dé­ci­dées par le Krem­lin en août 2014 contre les Oc­ci­den­taux ont di­rec­te­ment bé­né­fi­cié aux ex­por­ta­teurs ma­ro­cains de fruits et lé­gumes (les échanges bi­la­té­raux de pro­duits agri­coles s’éle­vaient à 530 mil­lions de dol­lars en 2016). L’ou­ver­ture d’une ligne aé­rienne di­recte entre Mos­cou et Ca­sa­blan­ca doit quant à elle fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme croi­sé, qui a par ailleurs bé­né­fi­cié de la pré­sence des Lions de l’At­las au Cham­pion­nat du monde de foot­ball en Rus­sie. Gaz­prom et le groupe pri­vé No­va­tek sont pour leur part prêts à ap­pro­vi­sion­ner le Royaume en GNL dans le cadre de son pro­gramme de construc­tion de cen­trales élec­triques au gaz. Sur le plan sé­cu­ri­taire, Russes et Ma­ro­cains ont éga­le­ment en­ta­mé un rap­pro­che­ment. Le se­cré­taire du Conseil de sé­cu­ri­té na­tio­nale de Rus­sie, Ni­ko­laï Pa­trou­chev, s’est ren­du au Ma­roc en dé­cembre 2016 pour dis­cu­ter no­tam­ment de lutte an­ti­ter­ro­riste ; quelques mois plus tôt, il avait

En 2006, Vla­di­mir Pou­tine se rend à Al­ger, où il ava­lise l’ef­fa­ce­ment de la dette al­gé­rienne contrac­tée pen­dant la guerre froide. Le prin­ci­pal obs­tacle à la re­nais­sance du par­te­na­riat his­to­rique est le­vé.

ac­cueilli à Mos­cou Ab­del­la­tif Ham­mou­chi, l’homme fort des ser­vices se­crets ma­ro­cains.

Les re­la­tions entre la Rus­sie et la Tu­ni­sie se dé­ve­loppent se­lon un mo­dèle com­pa­rable, mais à une échelle moindre. Le chef de la di­plo­ma­tie russe Ser­gueï La­vrov a vi­si­té Tu­nis en mars 2014 et a re­çu à Mos­cou son ho­mo­logue Khe­maies Jhi­naoui deux ans plus tard à l’oc­ca­sion de la 6e ses­sion de la Com­mis­sion in­ter­gou­ver­ne­men­tale. Sans sur­prise, le tou­risme était au som­met de l’agen­da, la Tu­ni­sie es­pé­rant re­trou­ver à brève échéance le même nombre d’es­ti­vants russes sur son ter­ri­toire qu’avant la crise (en­vi­ron 250 000 per­sonnes). À no­ter éga­le­ment que le pré­sident de Ro­sa­tom, Ser­gueï Ki­rien­ko, et le mi­nistre tu­ni­sien de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur et de la Re­cherche scien­ti­fique, Slim Khal­bous, ont si­gné à l’au­tomne 2016 à Vienne un ac­cord de coo­pé­ra­tion dans le do­maine du nu­cléaire ci­vil. Ce do­cu­ment per­met­tra d’ac­com­pa­gner la Tu­ni­sie dans la concep­tion et la construc­tion de cen­trales nu­cléaires, de ré­ac­teurs de re­cherche, d’uni­tés de des­sa­le­ment et d’ac­cé­lé­ra­teurs de par­ti­cules. Il vise éga­le­ment à ren­for­cer la coo­pé­ra­tion dans le dé­ve­lop­pe­ment des gi­se­ments d’ura­nium et dans l’ex­plo­ra­tion des res­sources na­tu­relles en vue de la consti­tu­tion d’une fi­lière nu­cléaire en Tu­ni­sie. Dans un re­gistre plus anec­do­tique, les re­la­tions bi­la­té­rales ont connu en 2015 un in­ci­dent lié à une af­faire d’es­pion­nage im­pli­quant des di­plo­mates russes en poste à Tu­nis qui avaient re­cru­té des agents lo­caux de l’état-ci­vil, sans doute aux fins d’ob­ten­tion de faux pas­se­ports pour me­ner des opé­ra­tions clan­des­tines au Moyen-Orient

Égypte : Mos­cou lave l’af­front de Sa­date

Le bas­cu­le­ment de l’Égypte dans le camp oc­ci­den­tal entre 1972 (date de l’an­nonce par le pré­sident Sa­date du ren­voi de 15 000 conseillers mi­li­taires so­vié­tiques) et 1976 (rup­ture du trai­té so­vié­to-égyp­tien d’ami­tié et de coo­pé­ra­tion) avait consi­dé­ra­ble­ment af­fai­bli les po­si­tions de Mos­cou au Proche-Orient. Cette perte était en ef­fet à la me­sure de l’in­ves­tis­se­ment éco­no­mique, po­li­tique et mi­li­taire consen­ti par l’URSS de­puis l’ar­ri­vée au pou­voir de Nas­ser au Caire. De­puis la fin de la guerre froide, le Krem­lin avait ten­té à plu­sieurs re­prises de re­dy­na­mi­ser – à dé­faut de res­tau­rer – le par­te­na­riat avec l’Égypte. Fin connais­seur du pays, Ev­gué­ni Pri­ma­kov – di­rec­teur du SVR (1992-1996), chef de la di­plo­ma­tie (1996-1998) et Pre­mier mi­nistre (1998-1999) – s’était par­ti­cu­liè­re­ment in­ves­ti dans cette mis­sion. Ses dé­marches ne furent pas cou­ron­nées de suc­cès à court terme, en rai­son no­tam­ment de la fai­blesse de la Rus­sie à la fin des an­nées 1990, mais elles ont pré­pa­ré le ter­rain pour le « re­tour » de Mos­cou dans les an­nées 2000.

Les flot­te­ments de la po­li­tique amé­ri­caine vis-à-vis du pré­sident égyp­tien Hos­ni Mou­ba­rak et, par contraste, ce qui a été per­çu comme une forme de constance de la Rus­sie à l’égard des « ré­vo­lu­tions arabes » à par­tir de 2011, ont in­du­bi­ta­ble­ment joué en fa­veur de Mos­cou. Son im­pli­ca­tion mi­li­taire dé­ci­sive dans le conflit sy­rien à l’au­tomne 2015 a éga­le­ment mo­di­fié sen­si­ble­ment les per­cep­tions des ca­pa­ci­tés stra­té­giques de la Rus­sie de Pou­tine, et donc de l’in­té­rêt pour les pays de la ré­gion à (re)nouer des par­te­na­riats avec elle. Une nou­velle pé­riode faste s’ouvre dans les re­la­tions rus­soé­gyp­tiennes avec l’ac­ces­sion au pou­voir du gé­né­ral Al-Sis­si. Ce der­nier se rend à plu­sieurs re­prises en Rus­sie (la der­nière vi­site en date a lieu du­rant le Cham­pion­nat du monde de foot­ball en juin), tan­dis que Vla­di­mir Pou­tine est re­çu au Caire en fé­vrier 2015 puis en dé­cembre 2017. Le vo­lume des échanges bi­la­té­raux passe de 2,5 mil­liards de dol­lars en 2013 à plus de 6 mil­liards en 2017, ten­dance por­tée par le nu­cléaire ci­vil, les ventes d’armes et le com­merce de cé­réales. Ro­sa­tom construi­ra dans la ré­gion d’Alexan­drie la pre­mière cen­trale ato­mique égyp­tienne. D’une ca­pa­ci­té de 4800 mé­ga­watts et d’un mon­tant es­ti­mé à 25 mil­liards de dol­lars – dont 85 % se­ront fi­nan­cés par la par­tie russe –, elle doit en­trer en ser­vice à l’ho­ri­zon 2025. Russes et Égyp­tiens re­nouent par ailleurs leur coo­pé­ra­tion mi­li­ta­ro-tech­nique. Dès la fin 2014, les deux par­ties concluent un ac­cord pré­li­mi­naire sur la li­vrai­son par Ro­so­bo­ro­nex­port de ma­té­riels de guerre pour plus de 3 mil­liards de dol­lars. Une grande opa­ci­té en­toure ces dos­siers, mais les ex­por­ta­tions russes concernent, entre autres, 46 chas­seurs Mig-29 et des sys­tèmes an­ti­aé­riens S-300. La Rus­sie a en outre pro­fi­té de l’an­nu­la­tion par la France de la li­vrai­son des deux Mis­tral qui lui étaient des­ti­nés pour vendre à la ma­rine égyp­tienne des hé­li­co­ptères em­bar­qués Ka­mov pour un mon­tant avoi­si­nant

Avec le Ma­roc et la Tu­ni­sie, la Rus­sie pri­vi­lé­gie les dos­siers com­mer­ciaux et avance as­sez pru­dem­ment dans les do­maines de sou­ve­rai­ne­té compte te­nu de la proxi­mi­té po­li­tique de Ra­bat et de Tu­nis avec les Oc­ci­den­taux.

1 mil­liard de dol­lars. Di­vers mé­dias arabes et an­glo-saxons se sont éga­le­ment fait l’écho de pro­jets d’ou­ver­ture de bases aé­riennes et na­vales russes en Égypte, mais rien n’est ve­nu cor­ro­bo­rer ces an­nonces à ce stade.

Au-de­là de ces grands contrats d’État à État dans des do­maines de sou­ve­rai­ne­té, Mos­cou et Le Caire cherchent à di­ver­si­fier leurs échanges com­mer­ciaux. Le pro­jet de zone in­dus­trielle russe près du ca­nal de Suez, dé­dié prin­ci­pa­le­ment à l’au­to­mo­bile et aux hautes tech­no­lo­gies, est cen­sé y contri­buer. Le tou­risme, qui a long­temps été le prin­ci­pal mo­teur des flux com­mer­ciaux bi­la­té­raux, tra­verse quant à lui une pé­riode dif­fi­cile de­puis que les au­to­ri­tés russes ont in­ter­dit, en no­vembre 2015, les liai­sons aé­riennes di­rectes entre les deux pays. Cette dé­ci­sion fai­sait suite à un at­ten­tat re­ven­di­qué par Daech contre un A321 de la com­pa­gnie Ko­ga­ly­ma­via ayant fait 224 vic­times. Ap­pa­rem­ment peu convain­cue par les me­sures de sé­cu­ri­sa­tion mises en oeuvre dans les aé­ro­ports égyp­tiens et in­quiète des ré­cents dé­ve­lop­pe­ments dans le Si­naï, la Rus­sie n’a que très par­tiel­le­ment ac­cé­dé aux de­mandes in­sis­tantes de l’Égypte, don­nant son aval à la ré­ou­ver­ture de la seule ligne Mos­cou-Le Caire, peu em­prun­tée par ses tou­ristes.

En­fin, le nou­veau par­te­na­riat stra­té­gique rus­so-égyp­tien com­porte un im­por­tant vo­let ré­gio­nal. Les deux pays col­la­borent ac­ti­ve­ment dans le dos­sier li­byen, dans le­quel leurs in­té­rêts sont proches. De même, Mos­cou et Le Caire ont des contacts fré­quents et denses sur la Sy­rie, le Krem­lin ap­pré­ciant par­ti­cu­liè­re­ment le po­si­tion­ne­ment de la grande puis­sance sun­nite qu’est l’Égypte dans cette af­faire.

Li­bye : Mos­cou entre vo­lon­té de re­vanche et op­por­tu­nisme stra­té­gique

Le dos­sier li­byen a joué un rôle im­por­tant – quoique mé­con­nu – dans la po­li­tique russe contem­po­raine. Il a en ef­fet don­né lieu, au prin­temps 2011, à la seule ex­pres­sion pu­blique de désac­cord entre Vla­di­mir Pou­tine et Dmi­tri Med­ve­dev lors de leur sin­gu­lière co­ha­bi­ta­tion au som­met de l’État russe. De l’avis de krem­li­no­logues gé­né­ra­le­ment bien in­for­més, la dé­ci­sion du pré­sident russe de l’époque de ne pas op­po­ser son ve­to au Conseil de sé­cu­ri­té de l’ONU à la ré­so­lu­tion 1973 a ser­vi d’ar­gu­ment à l’en­tou­rage de Vla­di­mir Pou­tine pour convaincre ce der­nier de re­prendre di­rec­te­ment en main, de­puis le Krem­lin, les rênes de la « mai­son Rus­sie ». Plus tard, alors que la guerre ci­vile en Sy­rie écla­tait et que se mul­ti­pliaient les ap­pels en fa­veur d’une in­ter­ven­tion mi­li­taire contre le ré­gime de Ba­char el-As­sad, le « pré­cé­dent li­byen » se­ra sys­té­ma­ti­que­ment convo­qué par les au­to­ri­tés russes pour dé­non­cer les mé­faits des ap­proches oc­ci­den­tales au Moyen-Orient et, plus gé­né­ra­le­ment, dans les af­faires in­ter­na­tio­nales.

S’agis­sant de la Li­bye, la Rus­sie en­tre­prend ac­tuel­le­ment un « deuxième re­tour ». Le pre­mier re­monte en ef­fet aux an­nées 2007-2008. Dans une dé­marche com­pa­rable à celle ex­pé­ri­men­tée avec suc­cès quelques mois plus tôt en Al­gé­rie, Mos­cou avait dé­ci­dé d’ef­fa­cer l’ar­doise hé­ri­tée de l’époque so­vié­tique et de conver­tir ses vieilles ami­tiés à Tri­po­li en nou­veaux pro­jets éco­no­miques. La ren­contre entre Vla­di­mir Pou­tine et Mouam­mar Kadha­fi, en avril 2008, avait ain­si don­né lieu à la si­gna­ture de plu­sieurs gros contrats, en par­ti­cu­lier sur la construc­tion par la com­pa­gnie russe de che­mins de fer RZD d’une ligne re­liant la ca­pi­tale li­byenne à Syrte. Gaz­prom avait en outre conclu un ac­cord avec la com­pa­gnie na­tio­nale li­byenne d’hy­dro­car­bures, et la re­prise de la coo­pé­ra­tion mi­li­ta­ro-tech­nique à grande échelle était pré­sen­tée comme im­mi­nente.

De­puis la chute du ré­gime de Kadha­fi, le Rus­sie tente de re­trou­ver sa place sur le théâtre li­byen. Elle y conduit une po­li­tique as­sez sub­tile, en évi­tant de s’as­so­cier de fa­çon ex­clu­sive avec un des pro­ta­go­nistes lo­caux. Elle a certes mi­sé sur le gé­né­ral Haf­tar, l’homme fort de Cy­ré­naïque, re­çu à Mos­cou en no­vembre 2016 puis à bord du porte-avions Ami­ral Kouz­net­zov en mars 2017 au large de To­brouk. Mais le Krem­lin a tou­jours trai­té, en pa­ral­lèle, avec le gou­ver­ne­ment dit d’Union na­tio­nale di­ri­gé par Fayez el-Sar­raj à Tri­po­li. C’est avec ce der­nier et le mi­nistre des Af­faires étran­gères Mo­ha­mad Ta­her Sia­la que Ser­gueï La­vrov a dis­cu­té ces der­niers mois de la ré­ac­ti­va­tion des contrats de 2008 et de la pos­sible ré­ou­ver­ture d’une am­bas­sade dans le pays. Ne sou­hai­tant pas mettre tous ses oeufs dans le même pa­nier, la Rus­sie a éga­le­ment noué des contacts étroits avec di­vers re­pré­sen­tants de Mis­ra­ta – en par­ti­cu­lier le clan al-Du­bai­ba – par l’in­ter­mé­diaire de Lev Den­gov, un an­cien di­plo­mate russe en charge d’un « groupe de contact pour le rè­gle­ment in­tra-li­byen » à la Dou­ma d’État, par ailleurs conseiller du pré­sident tchét­chène Ram­zan Ka­dy­rov.

Pour au­tant, la Li­bye reste un dos­sier pé­ri­phé­rique pour la Rus­sie. Son in­ves­tis­se­ment po­li­tique y est plus mo­deste que ce que la lec­ture de la presse oc­ci­den­tale peut lais­ser pen­ser. Les ob­jec­tifs de Mos­cou sont prin­ci­pa­le­ment éco­no­miques et ac­ces­soi­re­ment po­li­tiques : le dos­sier li­byen per­met de ci­men­ter le par­te­na­riat avec l’Égypte, mais aus­si d’ap­pa­raître comme un in­ter­lo­cu­teur in­con­tour­nable aux yeux des Eu­ro­péens. Plus qu’avec la France, c’est avec l’Ita­lie que Mos­cou dis­cute du su­jet Li­bye, une ten­dance qui de­vrait s’ac­cen­tuer avec l’ar­ri­vée au pou­voir à Rome d’une coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale ré­pu­tée sen­sible aux in­té­rêts russes.

Pho­to ci-des­sus : Un sous-ma­rin dé­fi­lant lors de la Jour­née de la Ma­rine russe, le 29 juillet 2018 sur la Ne­va, à Saint-Pé­ters­bourg. Mos­cou a li­vré à l’Al­gé­rie deux sous-ma­rins de classe Ki­lo Type 636 en 2018. Troi­sième im­por­ta­teur d’armes russes après la Chine et l’Inde, l’Al­gé­rie a comp­té pour plus de la moi­tié des ex­por­ta­tions russes dans la zone Moyen-Orient/Afrique du Nord entre 2000 et 2016. (© krem­lin.ru)

Pho­to ci-des­sous : Le 15 mars 2016, le roi du Ma­roc Mo­ham­med VI (à gauche) est en vi­site of­fi­cielle à Mos­cou, cin­quante ans après la pre­mière vi­site de son père, Has­san II et le dé­but des re­la­tions di­plo­ma­tiques entre les deux pays. Lors de cette ren­contre, le pré­sident russe avait pri­vi­lé­gié les dis­cus­sions com­mer­ciales et ha­bi­le­ment évi­té la ques­tion du Sa­ha­ra oc­ci­den­tal. Dans ce dos­sier, la Rus­sie ap­puie la po­si­tion al­gé­rienne de sou­tien au Front Po­li­sa­rio, ain­si que l’a mon­tré son re­fus, au prin­temps 2018, d’un pro­jet de ré­so­lu­tion onu­sien pro­po­sé par les États-Unis et qu’elle ju­geait trop fa­vo­rable au Ma­roc. (© krem­lin.ru)

Pho­to ci-des­sus : Uni­té de contrôle de la cen­trale nu­cléaire de Koursk, en Rus­sie, en juin 2016. L’en­tre­prise russe Ro­sa­tom se­ra le maître d’oeuvre de la pre­mière cen­trale nu­cléaire égyp­tienne, qui doit être construite à El Da­baa, à en­vi­ron 130 km au nordouest du Caire. At­ten­due pour 2024, elle de­vrait coû­ter en­vi­ron 30 mil­liards de dol­lars, fi­nan­cés à85 % par un prêt russe. (© Shut­ter­stock/Nor­dro­den)

Pho­to ci-des­sous : Le 16 avril 2008, Vla­di­mir Pou­tine, qui effectuait alors son pre­mier man­dat comme pré­sident de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie, ren­con­trait l’ex-lea­der li­byen Mouam­mar Kha­da­fi à Tri­po­li, pour nouer une sé­rie de contrats dans les do­maines de l’ar­me­ment et de l’éner­gie, en­vi­sa­geant d’y ap­pli­quer la même « re­cette » di­plo­ma­tique qu’avec d’autres pays de la zone : celle de l’ef­fa­ce­ment de la dette hé­ri­tée de l’ère so­vié­tique. (© Mi­khail Kli­men­tyev/Pool/ AFP)

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