– ANA­LYSE Le pou­voir sy­rien : es­sor du double en­ne­mi et ré­gé­né­ra­tion sans fin des conflits

Diplomatie - - Sommaire - Jacques Beau­chard

Hier à Bey­routh, au­jourd’hui à Yar­mouk, de­main... de nou­veau à Bey­routh ? Le ré­gime As­sad as­soit son pou­voir sur la construc­tion puis l’an­ni­hi­la­tion de ses en­ne­mis à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur, une lo­gique qui porte en elle les germes de nou­veaux conflits, en Sy­rie mais aus­si au Li­ban.

Vingt-et-un mai 2018. Signe de la re­con­quête du pou­voir sur la Sy­rie, la ville de Yar­mouk, an­cien camp pa­les­ti­nien dans la ban­lieue sud de Da­mas, vient d’être to­ta­le­ment « li­bé­rée », après l’éva­cua­tion de 1400 com­bat­tants de l’État is­la­mique (EI) convoyés vers la Ba­diya, aux con­fins de l’Irak et de la Jor­da­nie. Là, ils se bat­tront contre les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS) ou contre les sol­dats sy­riens pro-ré­gime comme à Bou­ka­mal, en me­nant une sé­rie d’at­taques sui­ci­daires. Peu im­porte, puisque tout se joue ici au coup par coup, au gré de la fi­gure lo­cale de l’en­ne­mi. Pour la dé­fi­nir, le pou­voir sait dé­sor­mais ex­ploi­ter tous les ac­teurs de la guerre ci­vile en jouant tour à tour le rap­port ami-en­ne­mi. De 2013 à 2018, Yar­mouk fut le haut lieu du double en­ne­mi in­té­rieur : la guerre ci­vile se dé­ployait, d’une part, entre les mi­lices re­belles, et, d’autre part, entre celles-ci et l’ar­mée du ré­gime, tan­dis que, de­puis trois ans, l’EI avait pris le contrôle du centre de Yar­mouk. In­té­grée à Da­mas, la ville était de­ve­nue la ca­pi­tale ré­si­den­tielle de 160 000 Pa­les­ti­niens. As­sié­gée par le Ré­gime à par­tir de 2013, elle a été bom­bar­dée et sou­mise à la pire des fa­mines. Au­jourd’hui, tout est dé­truit, il ne reste qu’une cen­taine de Pa­les­ti­niens et les por­traits du pré­sident sy­rien à nou­veau pla­car­dés.

Le gé­nie sy­rien de l’en­ne­mi

Le pou­voir s’ap­pro­prie les ruines. Celles de Yar­mouk comme celles des villes je­tées à terre. Pour ce faire, la loi dite « dé­cret no 10 » (avril 2018) au­to­rise l’ex­pro­pria­tion des quar­tiers dé­truits et ce­ci pour l’en­semble des centres et des pé­ri­phé­ries bom­bar­dés. Les pro­prié­taires ont trente jours pour faire va­loir leur droit, à condi­tion de ne pas être mê­lés à la ré­bel­lion, ce qui ex­clut la ma­jo­ri­té des ayant-droits et, bien sûr, toutes les cons­truc­tions illé­gales. Cette ex­pro­pria­tion de masse va per­mettre un vaste re­mem­bre­ment dé­mo­gra­phique lié à une re­dis­tri­bu­tion du fon­cier au bé­né­fice des sou­tiens du ré­gime, conco­mi­tam­ment à des opé­ra­tions im­mo­bi­lières de grande am­pleur (un pro­ces­sus si­mi­laire ayant dé­jà été ex­pé­ri­men­té par la so­cié­té So­li­dere, char­gée de la re­cons­truc­tion du cen­tre­ville de Bey­routh après la fin de la guerre du Li­ban, en 1990). La sou­mis­sion to­tale des ter­ri­toires ur­bains qui s’étaient sou­le­vés se trouve en­ga­gée : il en est ain­si à Alep-Est, à Dou­ma dans la Ghou­ta et à Yar­mouk. Par ailleurs, face au re­tour des exi­lés, l’ad­mi­nis­tra­tion a mis en place une « ré­con­ci­lia­tion » contrô­lée : les de­mandes de re­tour lui sont sou­mises et, par exemple à Er­sal (Be­kaa, Li­ban), elles sont sou­vent re­je­tées pour les sun­nites, ou bien ac­cor­dées seule­ment pour les femmes, ce qui rend le re­tour im­pos­sible et as­sure la va­cance des biens. Cette prise de terre po­ten­tielle per­met au pou­voir une ap­pro­pria­tion sin­gu­lière de la Sy­rie au bé­né­fice de l’as­sa­biyya (clan, fa­mille) do­mi­nante et de ses af­fi­dés, sui­vant le mode com­mu­nau­taire ana­ly­sé par Mi­chel Seu­rat (1). En re­la­tion avec cet au­teur, qui y a per­du la vie, nous sa­vons que l’en­jeu est ici le pou­voir pour le pou­voir et n’a ja­mais été la construc­tion de l’État mo­derne, du moins si l’on ad­met que ce­lui-ci a pour ob­jet « l’uni­té du mul­tiple et l’ex­clu­sion de l’en­ne­mi in­té­rieur » (2). En Sy­rie, le Pou­voir main­tient au contraire l’en­ne­mi au coeur de l’État, à tra­vers le com­bat qu’il mène contre lui. C’est en trans­for­mant l’apo­ca­lypse qui en ré­sulte – par le biais d’une ap­pro­pria­tion gé­né­ra­li­sée des ter­ri­toires, du bâ­ti, des en­tre­prises, des ri­chesses... – en un « meilleur des mondes » dis­ci­pli­né et fi­dèle qu’il as­soit sa puis­sance.

De­puis la prise de pou­voir des As­sad en 1970, il faut se rap­pe­ler com­bien Ha­fez al-As­sad et Ba­char, son fils, se sont in­ves­tis dans l’ex­ploi­ta­tion des dif­fé­rends et des di­vi­sions pa­ral­lè­le­ment à la ré­in­ven­tion d’un en­ne­mi in­té­rieur sans cesse re­lan­cé. Au mi­lieu d’une grande in­sta­bi­li­té et pour se main­te­nir, Ha­fez al-As­sad prend ap­pui sur les mi­no­ri­tés et, en pre­mier lieu, sur les Alaouites, tout en ins­tal­lant l’au­to­ri­té cen­trale des Mou­kha­ba­rat (ser­vices de ren­sei­gne­ment et sé­cu­ri­té). Il n’a ces­sé ain­si de pour­chas­ser ad­ver­saires et op­po­sants en les iden­ti­fiant tour à tour à des cri­mi­nels, tan­dis que la Sy­rie com­bat­tait Is­raël et li­vrait deux guerres (1967 et 1973). Entre 1979 et 1982, les pro­tes­ta­tions sou­te­nues par les Frères mu­sul­mans dé­bouchent sur une ré­pres­sion des plus vio­lentes – la ville de Ha­ma est en­cer­clée et bom­bar­dée pen­dant plu­sieurs jours – fai­sant 20 000 à 30 000 morts. La ma­chine coer­ci­tive se met en place : l’ad­ver­saire in­té­rieur n’est qu’un ter­ro­riste.

L’ex­ploi­ta­tion de la guerre ci­vile li­ba­naise

Au Li­ban, dès les pre­miers temps du conflit ci­vil li­ba­nais (1975), c’est la dia­lec­tique tour­nante ami/en­ne­mi (3) qui est af­fir­mée et ex­pé­ri­men­tée. Dans ce pays qu’il re­ven­di­quait comme sien, le pou­voir sy­rien n’avait ja­mais ces­sé de mon­ter les fac­tions et les fa­milles les unes contre les autres (4). Ain­si, Ha­fez al-As­sad sou­tient tout d’abord l’Or­ga­ni­sa­tion de li­bé­ra­tion de la Pa­les­tine (OLP), qui lui est né­ces­saire dans sa lutte contre Is­raël, au­quel il avait li­vré la guerre d’Oc­tobre (1973). Mais face aux risques d’une al­liance entre ch­ré­tiens et Is­raé­liens, le pou­voir sy­rien im­pose par la force le 1er juin 1976 un ces­sez-le-feu à l’OLP, bien­tôt sui­vi en 1978 d’un re­tour­ne­ment : les Forces li­ba­naises (ch­ré­tiennes) sont bom­bar­dées du­rant cent jours à Achra­fieh par l’ar­tille­rie sy­rienne tan­dis qu’est re­nouée la col­la­bo­ra­tion avec les Pa­les­ti­niens. Pa­ra­doxa­le­ment, ce sont l’in­va­sion is­raé­lienne de 1982 et le siège de Bey­routh qui vont mar­quer une nou­velle rup­ture entre la di­rec­tion sy­rienne et l’OLP : pro­fi­tant de l’éva­cua­tion de Yas­ser Ara­fat et de ses fe­dayin (juin 1983), Ha­fez al-As­sad es­père bri­ser l’OLP, trop in­dé­pen­dant. Il sou­tient alors les fac­tions ra­di­cales dis­si­dentes qui en 1985 vont as­sié­ger Tri­po­li où Yas­ser Ara­fat et ses com­bat­tants ve­naient de re­ve­nir.

Dès 1982, les « pe­tites guerres » qui éclatent sur l’en­semble du ter­ri­toire li­ba­nais per­mettent à la Sy­rie de ma­ni­pu­ler l’en­ne­mi/ ami à son avan­tage tout en s’im­po­sant de plus en plus comme in­con­tour­nable. Par exemple, en 1987, c’est la guerre entre

De­puis la prise de pou­voir des As­sad en 1970, il faut se rap­pe­ler com­bien Ha­fez alAs­sad et Ba­char, son fils, se sont in­ves­tis dans l’ex­ploi­ta­tion des dif­fé­rends et des di­vi­sions pa­ral­lè­le­ment à la ré­in­ven­tion d’un en­ne­mi in­té­rieur sans cesse re­lan­cé.

Amal et le Hez­bol­lah (deux mi­lices chiites) qui jus­ti­fie l’en­voi de l’ar­mée sy­rienne, cen­sée conte­nir la mon­tée en puis­sance des is­la­mistes ré­vo­lu­tion­naires. Le 20 fé­vrier, à la de­mande du Pre­mier mi­nistre li­ba­nais, 4000 sol­dats sy­riens entrent dans Bey­routh-Ouest (à do­mi­nante mu­sul­mane), avec l’aval de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui s’en re­met à la mé­dia­tion sy­rienne pour pré­ve­nir les ex­tré­mismes. La Sy­rie est ain­si confir­mée dans son rôle d’ar­bitre et d’or­ga­ni­sa­trice du re­tour au calme. Sur­tout, l’in­ter­ven­tion per­met à Ha­fez al-As­sad de gar­der la maî­trise du conflit avec Is­raël, tout en contrô­lant le gou­ver­ne­ment li­ba­nais.

Ain­si, tout au long de sa pré­si­dence, Ha­fez al-As­sad a été en re­cherche d’al­liés qui, sui­vant la conjonc­ture, pou­vaient être trans­for­més en en­ne­mi. La ruse po­li­tique (5) est à l’oeuvre et la force qui en ré­sulte s’éta­blit à tra­vers la guerre ci­vile au Li­ban et en Sy­rie : le pou­voir s’im­pose comme l’ar­bitre et le maître tan­dis que la so­cié­té est dé­truite.

En 2000, après une pé­riode d’ou­ver­ture d’ap­pa­rence li­bé­rale, Ba­char al-As­sad (il a 34 ans) pour­suit la po­li­tique de son père dé­funt. En 2004, mal­gré l’hos­ti­li­té des États-Unis et la ré­so­lu­tion 1559 du Conseil de sé­cu­ri­té, il sou­tient la pro­lon­ga­tion de trois ans du man­dat pré­si­den­tiel d’Emile La­houd, un fi­dèle : celle-ci se­ra vo­tée par le par­le­ment li­ba­nais, y com­pris par le Pre­mier mi­nistre Ra­fic Ha­ri­ri et son groupe. Soup­çon­né de contact avec le Conseil de sé­cu­ri­té, ce der­nier se­ra exé­cu­té dans un at­ten­tat spec­ta­cu­laire le 14 fé­vrier 2005. La scène met en évi­dence l’hu­bris du pou­voir qui em­porte le pré­sident sy­rien et qui sur­git dans ses dé­ci­sions de plus en plus per­son­nelles et so­li­taires (6). Le 14 mars 2005, sou­le­vés par l’as­sas­si­nat de leur Pre­mier mi­nistre, un mil­lion de Li­ba­nais convergent vers la place des Mar­tyrs, ap­pe­lant au dé­part de la Sy­rie, le­quel se­ra ef­fec­tif fin avril 2005. Mais la puis­sance de l’évé­ne­ment gré­gaire n’ébranle pas Ba­char al-As­sad. Il re­lance ses mou­kha­ba­rat et à Bey­routh, les at­ten­tats à la voi­ture pié­gée se suc­cèdent au long de l’an­née et dans les temps qui suivent ; ain­si dis­pa­raissent suc­ces­si­ve­ment deux des lea­ders de cette ré­vo­lu­tion du Cèdre : Sa­mir Kas­sir et Ge­brane Tue­ni.

Millé­na­risme et dji­ha­disme sal­va­teurs

La puis­sance po­li­tique fait face à la puis­sance so­ciale des foules, à la­quelle elle s’op­pose ra­di­ca­le­ment. Alors que le pou­voir ne va pas ces­ser de dur­cir sa stra­té­gie du double en­ne­mi, la guerre ci­vile va tout em­por­ter.

Les ré­voltes et ré­vo­lu­tions arabes de 2011 qui ren­ver­sèrent le mur de la peur étaient por­tées par un mo­teur gré­gaire et mystique (7). Il s’agis­sait là de foules sa­cri­fi­cielles en­traî­nées par le mar­tyr et plus exac­te­ment par le « cha­hid » ara­bo-mu­sul­man por­teur d’une conno­ta­tion sa­crée. On sait que le sui­cide est in­ter­dit par le Co­ran. Mais le « cha­hid » n’est pas un ka­mi­kaze : il est avant tout té­moin d’une af­fir­ma­tion ra­di­cale pour lui-même et la com­mu­nau­té. Res­sen­ti comme tel au sein des foules sun­nites ma­jo­ri­taires, l’acte est au coeur d’une émo­tion re­li­gieuse conta­gieuse, d’où une vio­lence mi­mé­tique qui, chaque ven­dre­di au sor­tir des mos­quées, se confon­dait avec la ré­vé­la­tion : la vé­ri­té s’af­fir­mait, elle or­don­nait un re­tour à la loi d’ori­gine. Ce n’était plus le fu­tur qui s’im­po­sait mais le pas­sé. Dans ce contexte, seul l’ex­tré­misme re­li­gieux pou­vait s’af­fir­mer por­teur de la vraie ré­vo­lu­tion. En Sy­rie, la pro­tes­ta­tion se trans­for­ma en com­bat et, pour par­tie, bas­cu­la dans le sa­la­fisme, qui en s’ar­mant per­mit le re­cru­te­ment dji­ha­diste. Le mar­tyr res­taure le lien avec Dieu et im­pose un ordre di­vin qui im­plique le don de la vie : ce qui dé­bouche sur l’au­to­ri­té ab­so­lue de ceux qui se disent man­da­tés. C’est ain­si qu’Abou Ba­kr al-Bagh­da­di s’est in­ves­ti du ca­li­fat qui en­tend sou­mettre non seule­ment les croi­sés et les juifs, mais aus­si tous les mé­créants qui ne le re­con­naissent pas. Mû par cette vo­lon­té, l’EI ne passe au­cune al­liance et mul­ti­plie ses en­ne­mis, à com­men­cer par les re­belles les plus proches. La toute-puis­sance qui l’ins­pire fait sa force et af­firme son droit à com­battre tous les tiers en vue de les su­bor­don­ner à un ordre to­ta­li­taire.

La vi­sion mil­lé­na­riste por­tée par les dji­ha­distes a été re­jouée par le pou­voir sy­rien comme fac­teur de di­vi­sion et mo­tif de guerre. Dès les pre­miers mois du sou­lè­ve­ment, Ba­char al-As­sad pro­clame une am­nis­tie et la li­bé­ra­tion des pri­son­niers or­di­naires, par­mi les­quels fi­gurent un cer­tain nombre de ra­di­caux is­la­mistes. Cer­tains étaient des membres pré­su­més d’Al-Qaï­da, an­ciens du ré­seau « Zar­kaoui », cap­tu­rés par la CIA et se­crè­te­ment li­vrés à la Sy­rie (8). Trop peu nom­breux pour me­na­cer le ré­gime, leur pré­sence dans les rangs des op­po­sants

Ces trois fi­gures – ré­gime As­sad, EI et mi­lices is­la­mistes, ré­volte sy­rienne – sont hos­tiles l’une à l’autre et créent la conjec­ture du double en­ne­mi in­té­rieur qui s’avère un puis­sant des­truc­teur de la so­cié­té, tout en s’of­frant comme le do­maine de la ruse et de la force du pou­voir.

don­nait un ca­rac­tère vé­ri­dique aux dé­non­cia­tions d’As­sad qui as­si­mi­lait la ré­bel­lion au ter­ro­risme. Dès avril 2011, il lance ses troupes contre des ci­vils non ar­més, tout en sou­te­nant qu’il est en­ga­gé dans un com­bat contre les « tak­fi­ri » qui en­tendent li­bé­rer l’Is­lam de la mé­créance et des apos­tats.

Pa­ral­lè­le­ment, ré­volte sy­rienne et ré­pres­sion in­duisent un contexte pro­pice à la créa­tion de la mi­lice is­la­miste Jabhat al-Nos­ra que ral­lièrent les ter­ro­ristes li­bé­rés par As­sad. Ce contexte ser­vi­ra d’in­cu­ba­teur pour le ca­li­fat de Bagh­da­di (9) : soit l’ins­tau­ra­tion d’un règne is­la­miste sans fron­tière pour une cha­ria ra­di­cale qui, au nom d’Al­lah, don­nait droit au plus ter­rible ex­cès du pro­jet Zar­kaoui… ce qui al­lait confé­rer une réa­li­té aux ac­cu­sa­tions de Ba­char al-As­sad. Dès lors, entre les re­belles et l’ar­mée, une troi­sième fi­gure s’im­pose : l’en­ne­mi ra­di­cal ins­tru­men­ta­li­sé par la foi. Une in­ter­pré­ta­tion apo­ca­lyp­tique de l’Is­lam prend corps au coeur d’une es­cha­to­lo­gie qui fait de la fin du monde la pro­messe du pa­ra­dis.

Ces trois fi­gures – ré­gime As­sad, EI et mi­lices is­la­mistes, ré­volte sy­rienne – sont hos­tiles l’une à l’autre et créent la conjec­ture du double en­ne­mi in­té­rieur qui s’avère un puis­sant des­truc­teur de la so­cié­té, tout en s’of­frant comme le do­maine de la ruse et de la force du pou­voir.

Yar­mouk, ci­me­tière du double en­ne­mi

Yar­mouk, dont il ne reste plus qu’un mille-feuilles in­forme de fer­railles, de bé­ton et de tôle, est té­moin de cette hos­ti­li­té ra­di­cale.

Les Pa­les­ti­niens de Sy­rie jouis­saient de condi­tions de vie meilleures que dans tous les autres pays arabes. Yar­mouk était le sym­bole d’une in­té­gra­tion re­la­ti­ve­ment réus­sie. Mais, en marge de l’an­cien camp de­ve­nu ville, dès 2011, les plus pauvres ma­ni­festent contre le pou­voir sy­rien ; ils sont sou­te­nus par le Ha­mas, qui s’op­pose au Fa­tah prô­nant la neu­tra­li­té. Le 16 dé­cembre 2012 et à titre pré­ven­tif, un MiG sy­rien bom­barde l’an­cien camp, cau­sant la mort de di­zaines de ci­vils. Le len­de­main, les bri­gades de l’Ar­mée sy­rienne libre ren­versent les po­si­tions du FPLP-CG (pa­les­ti­nien pro-ré­gime) et prennent le contrôlent de Yar­mouk. D’où le siège et les bom­bar­de­ments par le ré­gime, la fa­mine, les pillages et l’exode de la po­pu­la­tion qui va suivre.

Avec l’aide d’Al-Nos­ra, l’EI pé­nètre dans Yar­mouk, chasse l’Ar­mée sy­rienne libre le 1er avril 2015, avant de se re­tour­ner contre son al­lié et de pour­chas­ser toute op­po­si­tion, tout en im­po­sant une cha­ria in­tran­si­geante. En­fin, entre le 19 avril et le 19 mai 2018, les bom­bar­de­ments et les com­bats achar­nés me­nés par les troupes loya­listes achèvent de ra­ser Yar­mouk li­vrée au pillage. 1400 dji­ha­distes de l’EI sont ex­fil­trés des ruines et em­bar­qués par les bus du ré­gime en di­rec­tion de la Ba­diya. Yar­mouk, à 7 km du pa­lais pré­si­den­tiel, est le lieu idéal pour une opé­ra­tion im­mo­bi­lière re­mar­quable, alors que le re­tour des Pa­les­ti­niens est im­pos­sible.

Ain­si, de­puis les an­nées 1970, le pou­voir sy­rien n’a eu de cesse de se ren­for­cer en ex­ploi­tant l’es­sor du double en­ne­mi pour en ti­rer la force d’un nou­veau pou­voir. Nous nous sommes mon­trés insensibles à cette construc­tion sin­gu­lière, tant notre cul­ture dé­mo­cra­tique ré­duit le plus sou­vent le po­li­tique à la conquête élec­to­rale du pou­voir et aux idéo­lo­gies, sans por­ter d’at­ten­tion à la pré­ser­va­tion de l’es­pace pu­blic. Il n’est pas vu que ce­lui-ci est la pro­jec­tion du po­li­tique dans le quo­ti­dien, ni que cet es­pace com­mun n’existe que si l’en­ne­mi s’en trouve ex­clu, alors que la même loi s’im­pose à tous (10). Ni l’as­sa­biyya des As­sad iden­ti­fiée comme cap­ture du pou­voir et puis­sance d’ex­clu­sion, ni le millé­na­risme arabe en tant que piège de la po­li­tique (11), n’ont été per­çus comme vec­teurs de l’en­ne­mi in­té­rieur dont jouait le pou­voir sy­rien.

Faire re­naître l’es­pace pu­blic

Alors que nous sommes en quête de la paix, il s’agit de com­prendre com­bien l’État de bar­ba­rie dé­crit par Seu­rat est en fait une né­ga­tion de l’État qui s’est pour­sui­vie jus­qu’à nos jours. L’es­prit de corps de l’as­sa­biyya au pou­voir se fa­çonne au­tour de l’en­ne­mi in­té­rieur, alors que l’État mo­derne s’est construit au­tour de la neu­tra­li­sa­tion et de l’ex­clu­sion de ce­lui-ci. Le pou­voir sy­rien est mû par une dy­na­mique de la puis­sance qui, pa­ra­doxa­le­ment, n’a pas ces­sé d’être ren­for­cée par le culte dji­ha­diste du mal­heur et de la mort, jus­qu’à la des­truc­tion, ville après ville, de l’es­pace pu­blic. Le po­li­tique a peu à peu dis­pa­ru der­rière le mi­li­taire : une dy­na­mique de la ter­reur s’est sub­sti­tuée à la dy­na­mique conflic­tuelle propre à toute so­cié­té. Dé­jà,

Le mas­sacre de Ha­ma, en fé­vrier 1982, pré­fi­gure le sort de Bab Amr à Homs en 2012, ou ce­lui d’Alep-Est, en 2016, voire en­core des villes de la Ghou­ta orien­tale et de Yar­mouk au­jourd’hui, avant que ne soit frap­pée Id­leb, dans le Nord-Ouest.

le 27 juin 1980, pour pu­nir la ten­ta­tive d’at­ten­tat qui avait vi­sé son frère, Ri­faat As­sad fait mas­sa­crer plus de mille Frères mu­sul­mans dans la pri­son de Tad­mor (Pal­myre). Dans un édi­to­rial du quo­ti­dien Tish­rin, il se jus­ti­fie ain­si : « Si né­ces­saire, pour construire la paix et l’amour, nous sommes prêts à en­ga­ger cent ba­tailles, à dé­truire mille ci­ta­delles et à sa­cri­fier un mil­lion de mar­tyrs… » (12) Le mas­sacre de Ha­ma, en fé­vrier 1982, pré­fi­gure le sort de Bab Amr à Homs en 2012, ou ce­lui d’AlepEst, en 2016, voire en­core des villes de la Ghou­ta orien­tale et de Yar­mouk au­jourd’hui, avant que ne soit frap­pée Id­leb, dans le Nord-Ouest, où se confrontent les der­nières co­hortes de l’EI et d’Al-Qaï­da, les Kurdes et les Turcs, l’ar­mée du ré­gime et les restes de l’Ar­mée sy­rienne libre, le Hez­bol­lah et les Ira­niens, les Russes et les Amé­ri­cains : un chaos bel­li­gène dont l’éra­di­ca­tion lé­gi­time a prio­ri l’in­ter­ven­tion du pou­voir.

L’uni­té po­li­tique est pro­duite par dés­in­té­gra­tion : cha­cun doit se sen­tir me­na­cé. Ce qui conduit l’his­to­rien fran­co-sy­rien Fa­rouk Mar­dam-Bey à conclure ain­si un en­tre­tien pa­ru dans L’Orient-Le Jour le 15 mars 2018 : « Au­cune des condi­tions re­quises de la paix ci­vile et de la ré­con­ci­lia­tion na­tio­nale n’existe en Sy­rie. Au contraire, tout ce qui se passe est por­teur de nou­veaux mal­heurs dans un ave­nir proche ou loin­tain. » Il faut com­prendre l’im­mense voile de deuil qui re­couvre dé­sor­mais le pays.

Pour une di­plo­ma­tie fai­sant face au double en­ne­mi

Cette si­tua­tion en­cou­rage le main­tien des rap­ports de force et de la ruse, une cul­ture de l’ini­mi­tié qui se pro­jet­te­ra à nou­veau sur les pays voi­sins, en par­ti­cu­lier le Li­ban, où elle ne peut man­quer d’ins­til­ler la guerre entre le Hez­bol­lah et Is­raël, et si­mul­ta­né­ment la lutte entre les clans.

Le Moyen-Orient se pose comme un es­pace où des af­fron­te­ments se­con­daires sont en ca­pa­ci­té de pro­duire une as­cen­sion vers les ex­trêmes. D’où l’at­ten­tion qu’il fau­drait por­ter à la dy­na­mique du double en­ne­mi et à ses consé­quences du point de vue di­plo­ma­tique, en par­ti­cu­lier dans le gou­ver­no­rat d’Id­leb et sur la fron­tière sud du Li­ban. À l’heure de la re­con­quête de De­raa, où la ré­vo­lu­tion avait com­men­cé, la re­cons­truc­tion de la Sy­rie et le trai­te­ment des conflits in­té­rieurs doivent nous conduire à por­ter notre at­ten­tion sur la re­cons­truc­tion de l’es­pace pu­blic sy­rien, et si­mul­ta­né­ment sur la pré­ser­va­tion de l’es­pace pu­blic li­ba­nais. L’Eu­rope de­vrait y consa­crer ses ef­forts : notre ave­nir en dé­pend.

En pa­ral­lèle à l’ac­tion mi­li­taire, notre di­plo­ma­tie se doit de contri­buer à la maî­trise du chaos : c’est-à-dire au dé­pas­se­ment des duels au pro­fit d’al­liances sol­li­ci­tant le re­tour des tiers. Ain­si, en vue de l’édi­fi­ca­tion d’une ville nou­velle, nous pour­rions fa­vo­ri­ser la mise en place d’une zone de sé­cu­ri­té le long de la fron­tière tur­co-sy­rienne, comme le de­mande An­ka­ra. La Tur­quie ac­cueille plus de deux mil­lions de ré­fu­giés sy­riens, c’est là une lourde charge qu’il convient d’al­lé­ger. Dans cette zone, re­fuge de trois mil­lions de per­sonnes dont un mil­lion d’en­fants, tra­ver­sée par les conflits entre Turcs, Kurdes, Sy­riens re­belles ou tri­bus pro-ré­gime, voire en­core entre grou­pus­cules ex­tré­mistes puis­sants, le pro­jet de ville nou­velle, avec l’aide de l’Eu­rope, mo­bi­li­se­rait la force de tra­vail des ré­fu­giés et le Conseil de Sé­cu­ri­té de l’ONU le sou­tien­drait comme pôle de conver­sion de l’hos­ti­li­té en con­corde lo­cale. C’est là un im­mense chan­tier qui re­lan­ce­rait notre di­plo­ma­tie au­jourd’hui pa­ra­ly­sée dans les rets du double en­ne­mi.

Une cul­ture de l’ini­mi­tié se pro­jet­te­ra à nou­veau sur les pays voi­sins, en par­ti­cu­lier le Li­ban, où elle ne peut man­quer d’ins­til­ler la guerre entre le Hez­bol­lah et Is­raël, et si­mul­ta­né­ment la lutte entre les clans.

Pho­to ci-des­sus : Le por­trait de feu le pré­sident sy­rien Ha­fez el-As­sad est bran­di au mi­lieu de dra­peaux li­ba­nais au cours d’une ma­ni­fes­ta­tion or­ga­ni­sée par des groupes pro-Da­mas à Bey­routh, le 8 mars 2005, contre les mou­ve­ments de la « ré­vo­lu­tion du Cèdre » qui ré­clament no­tam­ment le re­trait des troupes sy­riennes du Li­ban, re­trait qui se­ra fi­na­le­ment réa­li­sé le mois sui­vant. Le Li­ban se­ra res­té 29 ans sous l’em­prise non seule­ment mi­li­taire et po­li­tique de Da­mas, mais aus­si éco­no­mique, via un sys­tème de cor­rup­tion de grande am­pleur au pro­fit des in­té­rêts sy­riens. (© Pa­trick Baz/AFP)

Pho­to ci-des­sus : Lan­cée dans l’après-guerre ci­vile par une ad­mi­nis­tra­tion sous in­fluence sy­rienne, la re­cons­truc­tion du centre-ville de la ca­pi­tale li­ba­naise (pho­to prise en 2005) sous l’égide de So­li­dere est au­jourd’hui cri­ti­quée pour avoir pri­vi­lé­gié une lo­gique pu­re­ment éco­no­mique, ex­pro­priant les ha­bi­tants du centre contre de faibles in­dem­ni­sa­tions et dé­trui­sant des bâ­ti­ments his­to­riques au pro­fit de la construc­tion d’ap­par­te­ments et de bou­tiques de luxe. Dès 2016, Ba­char el-As­sad si­gnait un vaste pro­jet im­mo­bi­lier si­mi­laire pour des quar­tiers du Sud de Da­mas via la hol­ding Da­mas­cus Sham, aux mains d’oli­garques pro-ré­gime. (© Shut­ter­stock/ Da­vid Den­nis)

Pho­to ci-des­sus : Des fa­milles sy­riennes en 2015 dans le camp de San­liur­fa, en Tur­quie, près de la fron­tière sy­rienne.Les textes re­la­tifs à la pro­prié­té édic­tés par le gou­ver­ne­ment de Da­mas non seule­ment vont pri­ver de très nom­breux Sy­riens de leur lo­ge­ment – bien sou­vent dans des quar­tiers consi­dé­rés comme « re­belles » par le ré­gime –, mais ils sont de ce fait aus­si por­teurs de graves pro­blèmes pour les pays et ré­gions d’ac­cueil des quelque 11 mil­lions de dé­pla­cés sy­riens, en par­ti­cu­lier la Tur­quie et le Li­ban. (© Shut­ter­stock/Tol­ga Sez­gin)

Pho­to ci-des­sus : Des com­bat­tants de l’État is­la­mique sur un char cap­tu­ré aux forces sy­riennes (pho­to an­té­rieure à 2015). Tan­dis que l’EI pros­père sur le chaos géo­po­li­tique de la guerre ci­vile sy­rienne à par­tir de 2013, Ba­char el-As­sad va ins­tru­men­ta­li­ser cet en­ne­mi ra­di­cal à la fois à l’in­té­rieur, pour af­fai­blir la ré­bel­lion plus mo­dé­rée en lui im­po­sant un se­cond ad­ver­saire, et à l’ex­té­rieur, pour se rendre in­dis­pen­sable comme rem­part contre Daech. (© Is­la­mic State Me­dia)

Pho­to ci-des­sus : La ville d’Homs en ruines, dans l’Ouest de la Sy­rie, non loin de la fron­tière avec le Li­ban. En fé­vrier 2012, l’ar­mée sy­rienne lance un as­saut meur­trier pour re­prendre ce haut lieu de la con­tes­ta­tion po­pu­laire contre le ré­gime As­sad. Le pi­lon­nage in­ten­sif au mor­tier et les com­bats font plu­sieurs cen­taines de morts dans un épi­sode par­ti­cu­liè­re­ment san­glant de la guerre ci­vile. À l’époque, le Conseil na­tio­nal sy­rien, prin­ci­pale for­ma­tion de l’op­po­si­tion, dé­nonce des « mas­sacres », mais le ré­gime d’El-As­sad dit pour­suivre des « ter­ro­ristes » se­mant le chaos dans le pays. (© Shut­ter­stock/ Small­crea­tive)

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