– ANA­LYSE Af­gha­nis­tan : ra­dio­sco­pie des mondes re­belles

Diplomatie - - Sommaire - Di­dier Chau­det

Der­rière le terme « ta­li­ban » se cache au­jourd’hui une mul­ti­tude de ré­bel­lions lo­cales contre la mau­vaise gou­ver­nance de Ka­boul ou les choix mi­li­taires amé­ri­cains. Ré­bel­lions qu’il est urgent d’ap­pré­hen­der dans leur com­plexi­té, car la paix en Af­gha­nis­tan ne sau­rait se faire sans au moins une par­tie d’entre elles.

Après 17 ans de pré­sence en Af­gha­nis­tan, les Amé­ri­cains n’ont pas en­core réus­si à sta­bi­li­ser le pays. Pire en­core, une ré­bel­lion que leurs chefs mi­li­taires an­non­çaient comme étant éli­mi­née avant 2006 s’est re­cons­truite ; et au­jourd’hui, comme de­puis le dé­but des an­nées 2010, il est clair, à la Mai­son-Blanche comme à Ka­boul, qu’il se­ra im­pos­sible de ra­me­ner la paix uni­que­ment par des moyens mi­li­taires : seul un dia­logue po­li­tique avec les ta­li­bans pour­ra ai­der dans ce sens (1). De la même ma­nière, si la ré­bel­lion réus­sit à te­nir tête au pou­voir lé­gal af­ghan, elle n’a pas la ca­pa­ci­té mi­li­taire de prendre Ka­boul par la force et d’en chas­ser l’in­fluence amé­ri­caine. Dans cette im­passe, une paix né­go­ciée pour­rait-elle être en­vi­sa­gée ? Pour en éva­luer les condi­tions, il est né­ces­saire de faire une ra­dio­sco­pie de la ré­bel­lion en 2018.

Les ta­li­bans : une ré­bel­lion is­la­mo-na­tio­na­liste frac­tu­rée, à la fois faible et forte

Qui dit ré­bel­lion contre Ka­boul dit for­cé­ment « ta­li­bans »… Or, der­rière ce nom gé­né­ral se cache non pas un mo­no­lithe, mais une mul­ti­pli­ci­té d’ac­teurs. Une telle si­tua­tion fait d’un pro­ces­sus de paix glo­bal, mais aus­si d’une vic­toire mi­li­taire des ta­li­bans, des ob­jec­tifs dif­fi­ciles à at­teindre.

Le lea­der­ship des ta­li­bans « ca­nal his­to­rique » est à as­so­cier à la chou­ra (« conseil con­sul­ta­tif ») de Quet­ta – nom d’une ville du Ba­lout­chis­tan pa­kis­ta­nais, où le lea­der­ship des ta­li­bans se se­rait ré­fu­gié après 2001. Née en 2003, cette chou­ra a été di­ri­gée par le mol­lah Omar lui-même, puis par Akh­tar Mo­ham­mad Man­sour, et en­fin par le mol­lah Hai­ba­tul­lah Akhund­za­da. Man­sour comme Akhund­za­da sont pré­sen­tés plu­tôt comme

des lea­ders rai­son­nables, et le se­cond est ou­vert au prin­cipe des né­go­cia­tions avec les Amé­ri­cains. Ce prag­ma­tisme s’est illus­tré dans des prises de po­si­tion concrètes par la chou­ra de Quet­ta : ain­si a-t-elle dé­cla­ré ne pas for­cé­ment vou­loir re­cons­truire l’Émi­rat exis­tant avant 2001, ou même avoir le mo­no­pole du pou­voir (2). On l’a éga­le­ment consta­té lors de la courte trêve an­non­cée par les ta­li­bans en juin 2018. Trêve de courte du­rée certes, mais qui a mar­qué les es­prits, prou­vant que le mol­lah Akhund­za­da pou­vait gé­né­ra­le­ment la faire ac­cep­ter par ses troupes.

Mais voi­là, la chou­ra de Quet­ta n’est qu’une struc­ture par­mi quelques autres. In­té­grées à cette chou­ra, on trouve éga­le­ment la chou­ra de Pe­sha­war, et celle de Mi­ran Shah. Cette der­nière est plus connue sous le nom de « ré­seau Ha­q­qa­ni ». Ce­lui-ci re­pré­sente l’équi­valent de 15 % des ta­li­bans ; il est connu pour son pro­fes­sion­na­lisme guer­rier, mais aus­si ses liens avec des

Si les groupes ta­li­bans sont di­vi­sés, ils res­tent mal­gré tout liés par une idéo­lo­gie as­sez simple, mais ef­fi­cace, qui peut at­ti­rer cer­tains Af­ghans : un na­tio­na­lisme tein­té d’is­la­misme, loin du fon­da­men­ta­lisme pré-2001.

dji­ha­distes étran­gers. Si ces deux groupes sont sous l’au­to­ri­té du mol­lah Akhund­za­da, la­dite au­to­ri­té est toute re­la­tive : ils ont en com­mun de s’être un temps éman­ci­pés de la chou­ra de Quet­ta, et pour­raient le faire à nou­veau dès de­main, si son lea­der­ship est fra­gi­li­sé.

Ces di­vi­sions entre ta­li­bans ne s’ar­rêtent pas là. Il y a le « Haut Conseil de l’Émi­rat is­la­mique », qui n’a pas re­con­nu le suc­ces­seur du mol­lah Omar, et s’est op­po­sé fron­ta­le­ment à la chou­ra de Quet­ta. Il y a aus­si la chou­ra du Nord (ac­tive dans le NordEst, dans l’Est, et près de Ka­boul) et la chou­ra de Ma­sh­had. Les ta­li­bans du Nord sont res­pec­tueux du lea­der­ship du mol­lah Akhund­za­da mais res­tent très au­to­nomes. Et la chou­ra de Ma­sh­had n’a pas re­con­nu le lea­der­ship de la chou­ra de Quet­ta, pour l’ins­tant, mal­gré le res­pect qu’elle af­fiche pour le mol­lah Akhund­za­da. Ma­sh­had est une ville ira­nienne, et cette chou­ra est bien sous l’in­fluence des Ira­niens. Ce re­fus du lea­der­ship du mol­lah Akhund­za­da per­met à Té­hé­ran de s’as­su­rer un moyen de pres­sion sur ce der­nier, et le mes­sage est clair : le pro­ces­sus de paix ne se fe­ra pas sans l’Iran.

Si les groupes ta­li­bans sont di­vi­sés, ils res­tent mal­gré tout liés par une idéo­lo­gie as­sez simple, mais ef­fi­cace, qui peut at­ti­rer cer­tains Af­ghans : un na­tio­na­lisme tein­té d’is­la­misme, loin du fon­da­men­ta­lisme pré-2001. Il semble que le lea­der­ship des ta­li­bans ait glo­ba­le­ment fait son au­to­cri­tique face aux ex­cès du pas­sé (taille de la barbe, prières obli­ga­toires, etc.). Ils res­tent con­ser­va­teurs, mais veulent évi­ter de s’alié­ner la po­pu­la­tion. S’ils se pré­sentent tou­jours comme des dé­fen­seurs de l’Is­lam, c’est dans un dis­cours d’abord an­ti-im­pé­ria­liste, exal­tant la tra­di­tion af­ghane de ré­sis­tance aux in­va­sions. Et ils conti­nuent de mettre en avant le fait qu’ils peuvent of­frir une jus­tice ra­pide, rude peut-être, mais non cor­rom­pue, contrai­re­ment au sys­tème of­fert par le gou­ver­ne­ment lé­gal (3). Sous l’im­pul­sion du mol­lah Man­sour, les ta­li­bans se sont éga­le­ment trans­for­més en force po­li­tique ca­pable de gou­ver­ner. Au lieu d’at­ta­quer écoles ou hô­pi­taux, dans les zones où ils ont une in­fluence, ils les co­optent. Au lieu d’at­ta­quer sys­té­ma­ti­que­ment les forces ar­mées du gou­ver­ne­ment lé­gal, ils passent des ac­cords de non-agres­sion avec elles. Les ta­li­bans passent éga­le­ment des ac­cords avec les ONG et avec des ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales pour que l’aide hu­ma­ni­taire et les sa­laires payés par Ka­boul conti­nuent d’ar­ri­ver jus­qu’aux ter­ri­toires sous leur contrôle. Au­jourd’hui, on peut dire qu’à une heure de route de Ka­boul, quelle que soit la di­rec­tion, on entre ain­si en ter­ri­toire au moins in­fluen­cé par les ta­li­bans. Et plus l’in­fluence des ta­li­bans est forte, moins la cor­rup­tion dans des ins­ti­tu­tions clés pour les ci­toyens af­ghans (l’école, la jus­tice…) se fait sen­tir. La ré­bel­lion ar­rive donc au­jourd’hui à uti­li­ser les moyens du gou­ver­ne­ment lé­gal et de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale pour ap­pa­raître sous un meilleur jour que Ka­boul (4)… D’ailleurs, la force des ta­li­bans vient moins de leurs qua­li­tés que des dé­fauts de leurs ad­ver­saires. Une ra­dio­sco­pie des re­belles af­ghans ne se­rait pas com­plète en ef­fet, sans une ca­té­go­rie ra­re­ment évo­quée et pour­tant ca­pi­tale pour com­prendre le champ de ba­taille af­ghan : les ta­li­bans « ma­j­bu­ri ». C’est-à-dire ceux qui ont été « for­cés » de pas­ser du cô­té de la ré­bel­lion, pour dé­fendre leur hon­neur face à une in­jus­tice lo­cale, à la suite de pro­blèmes avec les au­to­ri­tés, pour eux ou leurs proches. La pro­pa­gande des ta­li­bans in­siste beau­coup sur les no­tions de gha­riat (le res­pect sus­ci­té par le cou­rage) et de nang (hon­neur, fier­té), des su­jets im­por­tants as­so­ciés au Pach­toun­wa­li (code de conduite et mode de vie qui ca­rac­té­risent les Pach­tounes, prin­ci­pale eth­nie d’Af­gha­nis­tan), mais qui font sens pour tous les Af­ghans. Face au né­po­tisme, à la cor­rup­tion et aux abus de pou­voir as­so­ciés au pou­voir en place

à Ka­boul, ces re­crues ex­pliquent en bonne par­tie la dif­fi­cul­té du pou­voir lé­gal à vaincre la ré­bel­lion (5). Ils ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment ra­di­caux idéo­lo­gi­que­ment ou re­li­gieu­se­ment (même si cer­tains pour­raient le de­ve­nir) et ils pour­raient, sous cer­taines condi­tions, dé­po­ser les armes. Hé­las, ce­la ne se­rait pos­sible qu’après une réelle cam­pagne an­ti­cor­rup­tion, qui n’a ja­mais été plei­ne­ment me­née par Ka­boul, et que le pro­tec­teur amé­ri­cain n’a ja­mais consi­dé­rée comme une prio­ri­té. On va donc conti­nuer à voir des ta­li­bans ma­j­bu­ri ren­for­cer la ré­bel­lion an­ti­gou­ver­ne­men­tale en Af­gha­nis­tan, of­frant à cette der­nière, constam­ment, de nou­velles re­crues.

Mal­gré cette si­tua­tion avan­ta­geuse, mol­lah Akhund­za­da et une par­tie au moins du lea­der­ship des ta­li­bans ne peuvent que consta­ter que si la ré­bel­lion est trop forte pour être éli­mi­née, elle est trop faible pour vaincre. Les ta­li­bans tiennent certes les cam­pagnes, mais ne peuvent pas vé­ri­ta­ble­ment conqué­rir les villes. Mal­gré tous leurs ef­forts, leur pas­sé joue contre eux : ils conti­nuent d’être craints par bien des Af­ghans, no­tam­ment des ci­ta­dins qui re­jettent leur conser­va­tisme (6). Par ailleurs, leur ca­pa­ci­té à mar­quer des points, en met­tant en avant une meilleure gou­ver­nance que Ka­boul, risque d’avoir un im­pact li­mi­té à plus long terme, si un com­pro­mis n’est pas trou­vé entre ré­bel­lion et gou­ver­ne­ment lé­gal. Cette gou­ver­nance n’est pos­sible, après tout, qu’avec l’ar­gent de ce gou­ver­ne­ment, et de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Elle est donc à la mer­ci des évo­lu­tions po­li­tiques à Ka­boul. Un sta­tu quo sans paix ren­for­ce­rait aus­si le camp des plus ra­di­caux, et dé­plai­rait donc for­cé­ment aux pays comme la Chine, la Rus­sie, le Pa­kis­tan et l’Iran. Des pays avec les­quels la chou­ra de Quet­ta a tis­sé des liens, et qui ont tous un in­té­rêt à la sta­bi­li­sa­tion sé­cu­ri­taire de l’Af­gha­nis­tan, quel que soit le ré­gime en place à Ka­boul. Les plus rai­son­nables dans le camp des ta­li­bans sont donc for­cé­ment par­ti­sans d’un pro­ces­sus de paix, si Wa­shing­ton se prête au jeu. La ren­contre entre une dé­lé­ga­tion de ta­li­bans et Alice G. Wells, char­gée de l’Asie cen­trale et du Sud au Dé­par­te­ment d’État, au Qa­tar, en juillet 2018, montre que l’ad­mi­nis­tra­tion Trump n’est pas for­cé­ment hos­tile à une telle idée.

Daech et Al-Qaï­da : des dji­ha­distes au sein de la ré­bel­lion af­ghane

Ceux que l’on ap­pelle les ta­li­bans, au sens large, se concentrent donc d’abord sur la lutte en Af­gha­nis­tan. Mais cer­tains re­fusent cette ap­proche, ou ont d’autres prio­ri­tés, plus trans­na­tio­nales. On pense par exemple aux dji­ha­distes ouz­beks, dont la pré­sence en Af­gha­nis­tan est bien connue (7), et dont l’ob­jec­tif, à terme, est de re­tour­ner com­battre en Asie cen­trale. Plu­tôt que de ten­ter une liste for­cé­ment ha­sar­deuse des groupes (et grou­pus­cules), étran­gers ou lo­caux, sui­vant cette lo­gique au moins ré­gio­nale en Af­gha­nis­tan (8), on se concen­tre­ra ici sur les deux forces dji­ha­distes clai­re­ment trans­na­tio­nales : l’État is­la­mique – Wi­layat Kho­ra­san (EI-K) et Al-Qaï­da. Si ces deux forces sont concur­rentes, elles ont en com­mun deux vi­sions im­por­tantes : elles ne peuvent pas ac­cep­ter l’idée d’un pro­ces­sus de paix in­ter-af­ghan, et leur stra­té­gie af­ghane est à as­so­cier à une stra­té­gie in­ter­na­tio­nale.

L’EI-K monte en puis­sance

Au­jourd’hui, c’est bien en­ten­du l’EI-K qui do­mine le mi­lieu dji­ha­diste en Af­gha­nis­tan. Son dé­sir d’al­ler au-de­là de l’is­la­mo­na­tio­na­lisme des ta­li­bans est ins­crit dans son nom même : le Kho­ra­san in­tègre dans un seul ter­ri­toire l’Af­gha­nis­tan, le Pa­kis­tan, l’Iran, l’Asie cen­trale, et, au moins in­di­rec­te­ment, l’Inde et la Rus­sie. Si Daech s’est in­té­res­sé à l’Af­gha­nis­tan, c’est bien en par­tie pour ci­bler deux de ses prin­ci­paux en­ne­mis : l’Iran chiite et la Rus­sie. L’EI-K s’est im­plan­té en Af­gha­nis­tan

Mol­lah Akhund­za­da et une par­tie au moins du lea­der­ship des ta­li­bans ne peuvent que consta­ter que si la ré­bel­lion est trop forte pour être éli­mi­née, elle est trop faible pour vaincre.

avec son voi­si­nage à l’es­prit : d’Af­gha­nis­tan, il y a la pos­si­bi­li­té de s’as­so­cier aux re­belles dji­ha­distes ba­loutches à l’est de l’Iran et de frap­per les in­té­rêts russes en Asie cen­trale. Idéo­lo­gi­que­ment, l’EI-K s’est construite en op­po­si­tion aux ta­li­bans : Daech cri­tique leur na­tio­na­lisme et leur ap­proche prag­ma­tique du Pa­kis­tan et de l’Iran. Daech a su at­ti­rer en Af­gha­nis­tan tous ceux qui se re­trouvent dans une idéo­lo­gie de guerre glo­bale, sans pro­ces­sus de paix pos­sible ; tous les par­ti­sans d’une po­li­tique an­ti-chiite ; tous les par­ti­sans d’une guerre tous azi­muts : contre Ka­boul, les Amé­ri­cains, l’en­vi­ron­ne­ment ré­gio­nal af­ghan, mais aus­si les in­té­rêts russes et chi­nois. Et ce­la sans consi­dé­ra­tion pour la po­pu­la­tion ci­vile : alors que le lea­der­ship de la chou­ra de Quet­ta a in­ter­dit les at­ten­tats-sui­cides dans les villes, pour évi­ter les vic­times ci­viles,

Daech a su at­ti­rer en Af­gha­nis­tan tous ceux qui se re­trouvent dans une idéo­lo­gie de guerre glo­bale, sans pro­ces­sus de paix pos­sible ; tous les par­ti­sans d’une po­li­tique an­ti-chiite ; tous les par­ti­sans d’une guerre tous azi­muts.

l’EI-K conti­nue de me­ner ces at­taques ter­ro­ristes meur­trières. Un tel po­si­tion­ne­ment ex­plique en par­tie la pru­dence des ta­li­bans au­tour du mol­lah Akhund­za­da face à la fa­çon d’ar­ri­ver à un pro­ces­sus de paix : don­ner l’im­pres­sion d’être trop ac­com­mo­dant face à Ka­boul, c’est cou­rir le risque de voir cer­tains com­man­dants re­belles plu­tôt bel­li­cistes se lais­ser sé­duire par Daech.

La vi­sion dji­ha­diste trans­na­tio­nale de l’EI-K se re­trouve éga­le­ment chez ses com­bat­tants, même si on au­rait tort de voir Daech en Af­gha­nis­tan comme une force to­ta­le­ment étran­gère : en fait, il a d’abord été le ré­sul­tat d’une coa­li­tion entre groupes af­ghans et un groupe pach­toune pa­kis­ta­nais, le TKP ( Teh­rik Khi­la­fat Pa­kis­tan). L’EI-K est of­fi­ciel­le­ment né de la fu­sion de ces forces ra­di­cales le 26 jan­vier 2015, avec l’an­nonce de cette nais­sance par le porte-pa­role de Daech « ca­nal his­to­rique ». Des of­fi­ciels af­ghans ont pu af­fir­mer, par exemple en 2018, que l’EI-K au­rait ac­cueilli jus­qu’à 3000 com­bat­tants ve­nant du Pa­kis­tan et d’Ouz­bé­kis­tan, en plus de quelques cen­taines de dji­ha­distes fuyant la Sy­rie et l’Irak. Mais des of­fi­ciels amé­ri­cains émettent des doutes sur la ca­pa­ci­té des dji­ha­distes de Daech de pas­ser en masse une quel­conque fron­tière sans être re­pé­rés. Ce qui re­vient à ac­cep­ter que l’EI-K, pour conti­nuer à exis­ter en Af­gha­nis­tan, réus­sit à re­cru­ter sur place. Par contre, il est clair que le pro­gramme trans­na­tio­nal de Daech a at­ti­ré des dji­ha­distes d’autres na­tio­na­li­tés, et re­fu­sant de se li­mi­ter à la guerre en Af­gha­nis­tan : on re­trouve ain­si au sein de l’EI-K des Cen­tra­sia­tiques du Mou­ve­ment is­la­mique d’Ouz­bé­kis­tan, mais aus­si des dji­ha­distes hui (mi­no­ri­té chi­noise si­mi­laire à celle des Han mais his­to­ri­que­ment mu­sul­mane) et ouï­ghours. Les pre­miers ap­pré­cient le dé­sir de Daech de frap­per en Asie cen­trale au plus tôt, et les se­conds sont sé­duits par le ton an­ti-chi­nois du mou­ve­ment. En tout cas, on est bien face à une force mul­ti­na­tio­nale, mais où les Af­ghans, et à coup sûr les Pach­tounes, res­tent ma­jo­ri­taires.

L’im­plan­ta­tion de Daech en Af­gha­nis­tan a pris par sur­prise jus­qu’aux ta­li­bans. Alors que l’EI-K semble avoir vou­lu évi­ter de s’ac­cro­cher avec eux, l’af­fron­te­ment était in­évi­table : les cri­tiques idéo­lo­giques de Daech, et sa ca­pa­ci­té à re­cru­ter com­bat­tants et com­man­dants dans les rangs des ta­li­bans, ont ren­du la paix im­pos­sible entre les deux forces. On a eu un exemple des af­fron­te­ments par­ti­cu­liè­re­ment vio­lents entre ta­li­bans et EI-K dans le dis­trict de Jawz­jan (Nord de l’Af­gha­nis­tan), pen­dant l’été 2018 : les pre­miers ont de fait éra­di­qué le se­cond, ame­nant même des membres de Daech à se sau­ver en se consti­tuant pri­son­niers… au­près de l’ar­mée af­ghane (9). Mais ce­la ne si­gni­fie pas que l’éra­di­ca­tion de l’EI-K dans l’en­semble de l’Af­gha­nis­tan soit pour bien­tôt. Le nombre de com­bat­tants de Daech dans ce pays a été sys­té­ma­ti­que­ment sous-éva­lué par les Oc­ci­den­taux, qui l’es­timent de 1000 à 3000 hommes alors que les ta­li­bans af­firment avoir per­du plu­sieurs mil­liers des leurs en s’op­po­sant à eux. La four­chette de 7000 à 11 500 com­bat­tants (chiffres de jan­vier 2016) semble la plus rai­son­nable (10).

Daech a donc bien réus­si à s’im­plan­ter en Af­gha­nis­tan, et à s’y dé­ve­lop­per jus­qu’à au­jourd’hui. Mais sa guerre avec les ta­li­bans, no­tam­ment la chou­ra de Quet­ta, li­mite les pos­si­bi­li­tés de l’EI-K. Même si on ac­cepte le chiffre de 11 500 com­bat­tants pour Daech, l’EI ne peut avoir que des pos­si­bi­li­tés mi­li­taires li­mi­tées face aux 60 000 à 77 000 ta­li­bans com­bat­tant en Af­gha­nis­tan en 2018 (11). Ces deux vi­sages de la ré­bel­lion af­ghane sont-ils des­ti­nés à s’af­fron­ter ? Ce n’est pas for­cé­ment le cas. Comme évo­qué plus haut, les par­ti­sans de Daech en Af­gha­nis­tan au­raient pré­fé­ré évi­ter l’ac­cro­chage, au moins le temps de de­ve­nir une force plus im­por­tante. Plus ré­cem­ment, il sem­ble­rait que le mol­lah Akhund­za­da et le lea­der de l’EI-K dans le Sud (As­lam Fa­roo­qi, un an­cien du mou­ve­ment ter­ro­riste La­sh­kar-e-Tai­ba) aient cher­ché à apai­ser les re­la­tions entre leurs forces. Dans la deuxième moi­tié de l’an­née 2017, on a pu consta­ter des échanges de pri­son­niers et des ac­cords

concer­nant les zones d’in­fluence et de taxa­tions entre les deux groupes (12). Si les ob­jec­tifs pour l’Af­gha­nis­tan des ta­li­bans et de l’EI-K sont ra­di­ca­le­ment dif­fé­rents à plus long terme, ils peuvent être ten­tés, par­fois, de mettre au se­cond plan leur ri­va­li­té pour mieux com­battre les forces gou­ver­ne­men­tales et l’en­ne­mi amé­ri­cain. On com­prend donc que tout va dé­pendre de la pos­si­bi­li­té d’un pro­ces­sus de paix : s’il a lieu, les ta­li­bans pour­raient bien faire front com­mun avec le gou­ver­ne­ment de Ka­boul contre l’EI-K. Si Wa­shing­ton et ses al­liés af­ghans ne réus­sissent pas à ame­ner no­tam­ment la chou­ra de Quet­ta à la table des né­go­cia­tions, alors les re­belles au­ront ten­dance à pas­ser des pactes de non-agres­sion au ni­veau lo­cal, pour mieux com­battre le pou­voir lé­gal. Al-Qaï­da en som­meil

Al-Qaï­da, face à Daech, fait au­jourd’hui bien pâle fi­gure. Le groupe a été dé­ci­mé par les at­taques de drones amé­ri­cains. Des ana­lyses concor­dantes en 2017 et 2018 ont évo­qué la mi­gra­tion d’une par­tie de ses forces mi­li­taires en­core exis­tantes de l’Af­gha­nis­tan et du Pa­kis­tan vers le Moyen-Orient (13). Mais le groupe di­ri­gé au­jourd’hui par Ay­man Al-Za­wa­hi­ri n’a pas to­ta­le­ment dis­pa­ru : il semble s’être in­té­gré dans les rangs des ta­li­bans pour l’ins­tant, que ce soit sur le champ de ba­taille ou pour for­mer les nou­velles re­crues. Al-Za­wa­hi­ri lui-même a fait al­lé­geance aux lea­ders suc­ces­sifs des ta­li­bans, et l’a mis en avant dans sa pro­pa­gande : une bonne fa­çon de se dif­fé­ren­cier de Daech, et de conti­nuer à pe­ser dans les dé­bats in­ternes des re­belles af­ghans. Dans sa vi­déo du 23 août 2018, le lea­der d’Al-Qaï­da a ap­pe­lé le monde mu­sul­man à sou­te­nir les ta­li­bans contre une « al­liance in­fi­dèle in­ter­na­tio­nale ». À une époque où la ques­tion d’un pro­ces­sus de paix se pose, le but de la vi­déo est de sou­te­nir ceux qui, au sein des re­belles, re­fusent une telle pos­si­bi­li­té. Si Al-Qaï­da n’est, pour l’ins­tant, plus une réelle force mi­li­taire et ter­ro­riste en Af­gha­nis­tan, il reste donc une me­nace pour la paix dans ce pays.

Une ré­bel­lion af­ghane aux mul­tiples fa­cettes de­man­de­rait, dans l’idéal, une po­li­tique amé­ri­caine et in­ter­na­tio­nale qui évite au­tant que pos­sible de voir les ta­li­bans comme un tout. Cer­tains par­mi eux sont prêts au dia­logue, sous cer­taines condi­tions : la vic­toire mi­li­taire étant im­pos­sible, la paix se­ra for­cé­ment un com­pro­mis. On sait que cer­tains ta­li­bans sont en contact, par­fois étroit, avec des pays de la ré­gion. Au lieu de n’évo­quer ce su­jet que pour crier au scan­dale, ou pour trou­ver un bouc émis­saire (sou­vent pa­kis­ta­nais, mais aus­si ira­nien et même, ré­cem­ment, russe), il fau­drait au contraire tra­vailler avec ces pays pour qu’ils puissent faire pres­sion sur leurs contacts, afin d’ame­ner au­tant de lea­ders ta­li­bans que pos­sible à la table des né­go­cia­tions. Pro­cé­der comme ce­la a été fait jusque-là par les États-Unis, c’est-à-dire re­je­ter toute ini­tia­tive de paix qu’ils ne contrô­le­raient pas, est contre-pro­duc­tif. Au­jourd’hui, les trois grandes puis­sances in­fluentes en Af­gha­nis­tan (Chine, Rus­sie, États-Unis) et les autres pays du voi­si­nage ont tous une crainte lé­gi­time vis-à-vis du dé­ve­lop­pe­ment de l’EI-K. Cette in­quié­tude col­lec­tive pour­rait per­mettre un élan de sou­tien gé­né­ral à un pro­ces­sus de paix : si les Amé­ri­cains ac­ceptent d’as­so­cier ces pays à cet ob­jec­tif, les jours de Daech en Af­gha­nis­tan sont comp­tés.

Si les ob­jec­tifs pour l’Af­gha­nis­tan des ta­li­bans et de l’EI-K sont ra­di­ca­le­ment dif­fé­rents à plus long terme, ils peuvent être ten­tés, par­fois, de mettre au se­cond plan leur ri­va­li­té pour mieux com­battre les forces gou­ver­ne­men­tales et l’en­ne­mi amé­ri­cain.

Pho­to ci-des­sus : Le 16 août 2018, des ha­bi­tants de Ghaz­ni cir­culent près de mai­sons dé­truites, après une at­taque des ta­li­bans. Dé­clen­chée le 9 août, l’of­fen­sive des ta­li­bans contre cette ville de l’Est de l’Af­gha­nis­tan, a don­né lieu à plu­sieurs jours d’in­tenses com­bats avec l’ar­mée af­ghane. L’at­taque de Ghaz­ni consti­tue la plus grande of­fen­sive ta­li­bane de­puis un ces­sez-le-feu in­édit de trois jours ob­ser­vé en juin, qui avait re­lan­cé les es­poirs de paix après 17 ans de guerre. (© AFP/ Za­ke­ria Ha­shi­mi)

Pho­to ci-des­sus : Le 7 sep­tembre 2018, le se­cré­taire amé­ri­cain à la Dé­fense James Mat­tis ef­fec­tue sa qua­trième vi­site en Af­gha­nis­tan, alors que les ef­forts di­plo­ma­tiques pour ame­ner les ta­li­bans à né­go­cier peinent à por­ter leurs fruits. (© DoD/Li­sa Fer­di­nan­do)

Pho­to ci-contre : Pho­to non da­tée de Hai­ba­tul­lah Akhund­za­da, chef du mou­ve­ment ta­li­ban de­puis la mort du mol­lah Man­sour, tué par un drone amé­ri­cain en mai 2016. Consi­dé­ré comme par­ti­san des né­go­cia­tions de paix, il est à la tête d’un mou­ve­ment frag­men­té et pro­fon­dé­ment di­vi­sé sur la ques­tion de la re­prise ou non des pour­par­lers avec le gou­ver­ne­ment af­ghan. (© AFP/STR/Af­ghan Ta­li­ban)

Pho­to ci-contre : Un membre des forces ar­mées af­ghanes. Alors que la si­tua­tion sé­cu­ri­taire de­meure très com­pli­quée dans le pays, le pré­sident af­ghan an­non­çait, au dé­but de l’an­née 2018, un grand « coup de ba­lai » dans la hié­rar­chie des forces ar­mées, avec la mise d’of­fice à la re­traite de plus de2100 généraux et of­fi­ciers su­pé­rieurs afin de les rem­pla­cer par des élé­ments plus jeunes. (© US Air Force/ Alexan­der W. Rie­del)

Pho­to ci-des­sus : Le 28 mai 2018, un avion de com­bat amé­ri­cain vole dans le ciel af­ghan. Se­lon un rap­port de l’ONU, l’aug­men­ta­tion des raids aé­riens aus­si bien af­ghans qu’amé­ri­cains contre les po­si­tions des ta­li­bans et de l’État is­la­mique au­rait en­traî­né une hausse de 7 % des vic­times de ba­vures en 2017, soit « le bi­lan le plus lourd des opé­ra­tions aé­riennes de­puis 2009 ». (© US Air Force/ Corey Hook)

Pho­to ci-contre : En jan­vier 2018, des Af­ghans at­tendent dans un camp de ré­fu­giés à Che­ber­ghan, ca­pi­tale de la pro­vince du Jawz­jan, fron­ta­lière de l’Ouz­bé­kis­tan, dans le Nord du pays. Cette pro­vince est le théâtre de fé­roces com­bats entre le groupe État is­la­mique et les ta­li­bans, de­puis le dé­part en exil en Tur­quie au cours de l’été 2017 du lea­der de la ré­gion, le chef de guerre et vice-pré­sident af­ghan, le gé­né­ral Ab­dul Ra­shid Dos­tum. (© Shut­ter­stock/ Mus­ta­fa Ol­gun)

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