– ANA­LYSE L’éven­tail des na­tio­na­lismes bri­tan­niques : du contre-exemple au cas ty­pi­que­ment eu­ro­péen

Diplomatie - - Sommaire - Par Ka­rine Tour­nier-Sol, maître de confé­rences-HDR à l’Uni­ver­si­té de Tou­lon, spé­cia­liste des re­la­tions entre le Royaume-Uni et l’Union eu­ro­péenne, et de la vie po­li­tique bri­tan­nique.

Iro­nie du sort, l’Union eu­ro­péenne, qui s’était construite pour faire rem­part aux pul­sions na­tio­na­listes, est de­ve­nue l’une des rai­sons de leur ré­sur­gence, comme en té­moigne pour par­tie le vote du Royaume-Uni en fa­veur du Brexit… Pour par­tie seule­ment, car les vi­sages du na­tio­na­lisme sont plu­riels dans cet État qui est, lui-même, une union de na­tions.

Dans le contexte ac­tuel de mon­tée des na­tio­na­lismes en Eu­rope, le cas du Royaume-Uni est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant à étu­dier, et ce­ci à plus d’un titre : d’abord, parce que c’est un État mul­ti­na­tio­nal, au sein du­quel co­existent dif­fé­rents na­tio­na­lismes ; en­suite, parce que pen­dant long­temps, le pays a fait fi­gure d’ex­cep­tion, tant il pa­rais­sait im­per­méable aux ex­tré­mismes, au po­pu­lisme et au ra­cisme qui tou­chaient ses voi­sins eu­ro­péens ; en­fin, parce que le Brexit pose no­tam­ment la ques­tion du na­tio­na­lisme, et même des na­tio­na­lismes au Royaume-Uni.

Plu­ra­li­té des na­tio­na­lismes

Le na­tio­na­lisme au Royaume-Uni est mul­tiple : il se dé­cline sous dif­fé­rentes formes, et n’a pas tou­jours la même ac­cep­tion que sur le conti­nent ; il n’est pas for­cé­ment né­ga­tif, pas for­cé­ment sy­no­nyme d’ex­clu­sion. C’est pour­quoi il est sans doute plus juste de par­ler de na­tio­na­lismes au plu­riel.

Cette spé­ci­fi­ci­té bri­tan­nique est due à la confi­gu­ra­tion ter­ri­to­riale du pays, de son nom com­plet « Royaume-Uni de Gran­deB­re­tagne et d’Ir­lande du Nord », qui unit quatre na­tions : l’An­gle­terre, le pays de Galles, l’Écosse et l’Ir­lande du Nord.

C’est un État mul­ti­na­tio­nal qui a su­bi de pro­fondes trans­for­ma­tions ces vingt der­nières an­nées à la suite de l’in­tro­duc­tion de la dé­vo­lu­tion par le gou­ver­ne­ment Blair à la fin des an­nées 1990. D’État uni­taire, il est de­ve­nu un État d’Union, ou une « Union de na­tions », cha­cune avec ses ins­ti­tu­tions et son iden­ti­té propres, ce qui fait dire à Ver­non Bog­da­nor, émi­nent spé­cia­liste de la consti­tu­tion bri­tan­nique, qu’il est au­jourd’hui qua­si fé­dé­ral (1). À l’échelle de ces quatre na­tions dites pé­ri­phé­riques, on trouve des par­tis na­tio­na­listes qu’on qua­li­fie­rait de ré­gio­na­listes dans le reste de l’Union eu­ro­péenne, bien que cette dé­no­mi­na­tion s’ap­plique mal au Royaume-Uni, au sein du­quel le terme de ré­gion dé­signe une sub­di­vi­sion ad­mi­nis­tra­tive plus res­treinte. S’y ajoutent des par­tis na­tio­na­listes à l’échelle du pays tout en­tier, plus com­pa­rables à leurs voi­sins eu­ro­péens et qui in­carnent un na­tio­na­lisme bri­tan­nique. Ces deux types de par­tis ont connu de pro­fondes trans­for­ma­tions ces der­nières an­nées, pour des rai­sons dif­fé­rentes mais qui par­ti­cipent d’une même dy­na­mique glo­bale de re­com­po­si­tion du pay­sage po­li­tique bri­tan­nique.

Na­tio­na­lismes et par­tis na­tio­na­listes à l’échelle des na­tions consti­tu­tives du Royaume-Uni

Les for­ma­tions na­tio­na­listes en­ra­ci­nées dans les na­tions du Royaume sont des par­tis an­ciens pour la plu­part, mais aux­quels la dé­vo­lu­tion, mise en place par le gou­ver­ne­ment tra­vailliste de To­ny Blair peu après son ar­ri­vée au pou­voir en 1997, a confé­ré une place in­édite sur la scène po­li­tique bri­tan­nique. La dé­vo­lu­tion dé­signe le trans­fert d’un cer­tain nombre de pou­voirs (dits « dé­vo­lus ») d’une au­to­ri­té cen­trale, à sa­voir le Par­le­ment de West­mins­ter (qui conserve des pou­voirs « ré­ser­vés »), à des ins­ti­tu­tions qui lui sont su­bor­don­nées au sein des na­tions consti­tu­tives du Royaume-Uni : un Par­le­ment écos­sais, une As­sem­blée gal­loise, une As­sem­blée nord-ir­lan­daise – des or­ga­ni­sa­tions dif­fé­rentes qui illus­trent l’asy­mé­trie de la dé­vo­lu­tion, éga­le­ment re­flé­tée par le fait que l’An­gle­terre ne dis­pose pas d’ins­ti­tu­tion propre et dis­tincte de West­mins­ter.

La dé­vo­lu­tion se vou­lait une ré­ponse à la mon­tée des re­ven­di­ca­tions na­tio­na­listes à tra­vers les dif­fé­rentes na­tions, qu’elle de­vait ju­gu­ler : l’ob­jec­tif était de main­te­nir et de ren­for­cer l’Union, d’évi­ter son écla­te­ment en in­tro­dui­sant une forme d’équi­libre entre le centre et la pé­ri­phé­rie. En fait, elle au­ra eu l’ef­fet contraire, condui­sant à un re­nou­veau des par­tis na­tio­na­listes en leur of­frant un lieu de pou­voir sans pré­cé­dent (2). C’est en par­ti­cu­lier le cas du Scot­tish Na­tio­nal Par­ty (SNP), qui a ac­cé­dé au pou­voir pour la pre­mière fois de son his­toire en 2007, lors­qu’il est de­ve­nu par­ti de gou­ver­ne­ment. Son lea­der ac­tuel, Ni­co­la Stur­geon, est donc éga­le­ment la Pre­mière mi­nistre ( First Mi­nis­ter) écos­saise. Ajou­tons que c’est aus­si le par­ti qui a le plus de dé­pu­tés écos­sais à West­mins­ter. Le SNP s’est tou­jours dé­fi­ni, de­puis sa créa­tion en 1934, comme un par­ti in­dé­pen­dan­tiste, aux yeux du­quel la dé­vo­lu­tion n’est qu’une étape. Fort de sa ma­jo­ri­té ab­so­lue rem­por­tée aux élec­tions écos­saises de 2011 – un vé­ri­table tour­nant his­to­rique pour le par­ti –, le SNP est par­ve­nu à faire ac­cep­ter par le gou­ver­ne­ment de Da­vid Ca­me­ron l’or­ga­ni­sa­tion d’un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance de l’Écosse, qui s’est te­nu le 18 sep­tembre 2014 : 55,3 % des élec­teurs se sont pro­non­cés contre, por­tant un coup d’ar­rêt (pro­vi­soire) aux am­bi­tions du SNP. Mais le par­ti ne se li­mite pas à cette seule di­men­sion in­dé­pen­dan­tiste, et pro­pose un pro­gramme po­li­tique dé­taillé qui le si­tue à gauche de l’échi­quier po­li­tique, dans la ca­té­go­rie des par­tis so­ciaux-dé­mo­crates.

Le « par­ti du pays de Galles », Plaid Cym­ru en gal­lois, ne jouit pas du même suc­cès élec­to­ral et n’a ni le même poids, ni le même pou­voir que son ho­mo­logue écos­sais. Ce­ci dit, la dé­vo­lu­tion a éga­le­ment été une op­por­tu­ni­té pour lui, et lui a per­mis de par­ti­ci­per au gou­ver­ne­ment gal­lois en tant que par­te­naire mi­neur d’une coa­li­tion avec les tra­vaillistes entre 2007 et 2011. Plaid a éga­le­ment quatre élus à West­mins­ter. Il par­tage l’ob­jec­tif in­dé­pen­dan­tiste du SNP mais à plus long terme, oeu­vrant plu­tôt à court terme pour l’au­to­no­mie, la dé­fense de la langue et de l’iden­ti­té gal­loise. Il faut sa­voir que l’in­dé­pen­dan­tisme a tou­jours été moins fort au pays de Galles qu’en Écosse, et Plaid Cym­ru bé­né­fi­cie d’une image et d’un sou­tien élec­to­ral moindre que le SNP. C’est éga­le­ment un par­ti so­cial-dé­mo­crate qui se po­si­tionne au centre-gauche.

Plaid Cym­ru, tout comme le SNP, dé­fend un na­tio­na­lisme ci­vique, d’ou­ver­ture, to­lé­rant et in­clu­sif, ba­sé sur le ter­ri­toire et non sur l’eth­ni­ci­té. Les deux par­tis na­tio­na­listes en­tre­tiennent des liens étroits, puis­qu’ils col­la­borent au ni­veau na­tio­nal au sein du Par­le­ment de West­mins­ter, et au ni­veau du Par­le­ment eu­ro­péen au sein de l’Al­liance Libre Eu­ro­péenne qui re­groupe des par­tis pro­gres­sistes, ré­gio­na­listes, na­tio­na­listes et au­to­no­mistes, et qui dé­fend le droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des peuples. Le SNP et Plaid Cym­ru sont des par­tis pro-eu­ro­péens

Le na­tio­na­lisme au Royaume-Uni est mul­tiple : il se dé­cline sous dif­fé­rentes formes, et n’a pas tou­jours la même ac­cep­tion que sur le conti­nent ; il n’est pas for­cé­ment né­ga­tif, pas for­cé­ment sy­no­nyme d’ex­clu­sion.

qui ont tous deux fait cam­pagne pour res­ter dans l’Union eu­ro­péenne lors du ré­fé­ren­dum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni. Ils en­vi­sagent l’UE comme une op­por­tu­ni­té, un ou­til d’éman­ci­pa­tion po­li­tique qui leur per­met de contour­ner l’État cen­tral, via le prin­cipe de sub­si­dia­ri­té et la gou­ver­nance mul­ti-ni­veaux. Leur re­pré­sen­ta­tion eu­ro­péenne leur offre un lieu de pou­voir et d’in­fluence sup­plé­men­taire, une vi­si­bi­li­té à l’in­ter­na­tio­nal – au­tant de res­sources propres à ren­for­cer leur cause (3). L’Ir­lande du Nord est un cas par­ti­cu­lier [sur ce su­jet, lire l’ar­ticle de S.-C. Na­tale dans Di­plo­ma­tie no 94, sep­tembre-oc­tobre 2018, p. 38-43, NdlR], avec un pay­sage po­li­tique dis­tinct, du­quel sont ab­sents les grands par­tis bri­tan­niques, et qui s’ar­ti­cule au­tour d’un cli­vage iden­ti­taire et re­li­gieux. Le na­tio­na­lisme s’y in­carne dans deux par­tis prin­ci­paux, as­so­ciés à la com­mu­nau­té ca­tho­lique, qui se consi­dèrent ir­lan­dais et as­pirent à la réuni­fi­ca­tion de l’Ir­lande, et aux­quels s’op­posent deux par­tis unio­nistes, pro­tes­tants et par­ti­sans du main­tien dans l’Union. Le Sinn Féin (« nous-mêmes » en gaé­lique) est au­jourd’hui le par­ti do­mi­nant au sein du camp na­tio­na­liste, de­vant son concur­rent mo­dé­ré le So­cial De­mo­cra­tic and La­bour Par­ty, qui est plus proche du mo­dèle écos­sais ou gal­lois. Né en 1905, le Sinn Féin a long­temps été le bras élec­to­ral du na­tio­na­lisme ra­di­cal de l’IRA (l’Ar­mée ré­pu­bli­caine ir­lan­daise), avant de re­non­cer à la vio­lence dans les an­nées 1990 et d’op­ter pour une ligne pu­re­ment po­li­tique. Le par­ti in­carne une forme de na­tio­na­lisme ter­ri­to­rial. Il prône l’uni­té ir­lan­daise et la fin de la tu­telle bri­tan­nique. Ses élus à West­mins­ter ont d’ailleurs tou­jours re­fu­sé d’y sié­ger. Néan­moins, le Sinn Féin semble avoir choi­si la voie du prag­ma­tisme en ac­cep­tant de par­ti­ci­per au gou­ver­ne­ment d’Ir­lande du Nord, contri­buant ain­si à le faire fonc­tion­ner après l’avoir vio­lem­ment com­bat­tu.

Le pro­ces­sus de dé­vo­lu­tion lui a en ef­fet of­fert, à lui aus­si, de nou­velles op­por­tu­ni­tés, lui ou­vrant les portes non seule­ment de l’As­sem­blée nord-ir­lan­daise à Bel­fast, mais aus­si du gou­ver­ne­ment, en coa­li­tion avec son ho­mo­logue unio­niste le De­mo­cra­tic Unio­nist Par­ty (DUP). Ce­pen­dant, preuve que les ten­sions sub­sistent entre les deux camps, l’As­sem­blée nord-ir­lan­daise est sus­pen­due de­puis jan­vier 2017 à la suite d’un désac­cord entre le Sinn Féin et le DUP. Le Sinn Féin est un par­ti an­cré à gauche. D’un po­si­tion­ne­ment an­ti-eu­ro­péen, il a pro­gres­si­ve­ment évo­lué vers une « adhé­sion cri­tique » ( cri­ti­cal en­ga­ge­ment), et en­fin jus­qu’à une po­si­tion ré­so­lu­ment pro-eu­ro­péenne de­puis le vote en fa­veur du Brexit, au­quel le par­ti était op­po­sé lors de la cam­pagne ré­fé­ren­daire de 2016. Le Sinn Féin y voit une chance de faire avan­cer son com­bat pour la réuni­fi­ca­tion de l’Ir­lande. On le constate, tous ces par­tis consi­dèrent l’Union eu­ro­péenne comme un ins­tru­ment pour ac­croître leur lé­gi­ti­mi­té et ser­vir leurs re­ven­di­ca­tions iden­ti­taires et na­tio­na­listes. Ils ne voient au­cune contra­dic­tion entre leur na­tio­na­lisme, leur vo­lon­té d’au­to-dé­ter­mi­na­tion, et l’ap­par­te­nance à l’Union eu­ro­péenne avec ce que ce­la sup­pose de par­tage de sou­ve­rai­ne­té (4) – ce qui n’est pas du tout le cas des par­tis na­tio­na­listes à l’échelle du pays, pour les­quels seule une sor­tie de l’UE peut rendre au Royaume-Uni son in­dé­pen­dance et sa sou­ve­rai­ne­té.

Le na­tio­na­lisme à l’échelle du pays : la fin du mythe de l’ex­cep­tion bri­tan­nique

À l’échelle na­tio­nale, le na­tio­na­lisme bri­tan­nique s’in­carne dans des par­tis plus com­pa­rables à ceux qui existent sur le conti­nent, d’une part à l’ex­trême droite, et d’autre part sous les traits d’une droite po­pu­liste plus ré­cente.

Le prin­ci­pal re­pré­sen­tant de l’ex­trême droite bri­tan­nique est le Bri­tish Na­tio­nal Par­ty (BNP) qui prône un na­tio­na­lisme eth­nique, fon­dé sur les ori­gines et le droit du sang. Né en 1982, le par­ti a connu un suc­cès tar­dif mais in­édit dans les an­nées 2000, qui s’est avé­ré ce­pen­dant aus­si re­la­tif qu’éphé­mère. Il a fait son en­trée au Par­le­ment eu­ro­péen pour la pre­mière fois de son his­toire en 2009 avec deux élus, avant d’être rayé de la carte élec­to­rale cinq ans plus tard. Le BNP est au­jourd’hui mo­ri­bond. Au contraire du FN fran­çais, il n’a pas réus­si son pro­ces­sus de nor­ma­li­sa­tion et est res­té mar­gi­na­li­sé sur la scène po­li­tique bri­tan­nique. L’hé­ri­tage idéo­lo­gique fas­ciste du BNP pèse sur son image, ex­trê­me­ment né­ga­tive dans l’opi­nion pu­blique et du­ra­ble­ment mar­quée par ses liens avec des grou­pus­cules vio­lents. L’échec chro­nique de l’ex­trême droite a d’ailleurs long­temps contri­bué à en­tre­te­nir le mythe de l’ex­cep­tion bri­tan­nique : l’idée se­lon la­quelle le Royaume-Uni était fon­ciè­re­ment im­per­méable aux ex­tré­mismes, au ra­cisme et au po­pu­lisme qui pro­gres­saient sur le conti­nent, une ex­cep­tion qui s’ex­pli­que­rait en grande par­tie par la cul­ture po­li­tique « ci­vique » du pays, to­lé­rante, mo­dé­rée et prag­ma­tique, ain­si que par un sys­tème élec­to­ral ma­jo­ri­taire qui agi­rait comme un frein à la re­pré­sen­ta­tion

L’échec chro­nique de l’ex­trême droite a long­temps contri­bué à en­tre­te­nir le mythe de l’ex­cep­tion bri­tan­nique : l’idée se­lon la­quelle le Royaume-Uni était fon­ciè­re­ment im­per­méable aux ex­tré­mismes.

des pe­tits par­tis. Cette vi­sion a ce­pen­dant été pro­gres­si­ve­ment re­mise en cause au pro­fit d’une ap­proche qui se concentre sur l’offre po­li­tique, et qui a dé­mon­tré la res­pon­sa­bi­li­té des par­tis d’ex­trême droite dans leur propre échec. En outre, c’est aus­si une ques­tion de concur­rence, puisque le par­ti conser­va­teur, en par­ti­cu­lier sous Mar­ga­ret That­cher, a joué un rôle si­gni­fi­ca­tif dans la mar­gi­na­li­sa­tion des par­tis d’ex­trême droite, en ab­sor­bant leurs thé­ma­tiques tra­di­tion­nelles, à com­men­cer par l’im­mi­gra­tion, pri­vant ain­si ces par­tis d’es­pace po­li­tique.

Mais le pay­sage po­li­tique bri­tan­nique a ré­cem­ment vu la per­cée in­édite d’un autre par­ti na­tio­na­liste, le UK In­de­pen­dence Par­ty (UKIP) (5). Sa vic­toire his­to­rique aux élec­tions eu­ro­péennes de 2014 l’a pro­pul­sé sur le de­vant de la scène po­li­tique bri­tan­nique mais aus­si eu­ro­péenne – une vic­toire qui est en­trée en ré­so­nance avec celle du Front Na­tio­nal, à l’is­sue d’une cam­pagne axée sur des thèmes si­mi­laires. Cet ef­fet d’écho a d’ailleurs conduit de nom­breux ob­ser­va­teurs fran­çais à as­si­mi­ler le UKIP au FN. Or, s’il existe in­dé­nia­ble­ment des points com­muns entre les deux for­ma­tions po­li­tiques, des dif­fé­rences fon­da­men­tales les sé­parent.

Contrai­re­ment au FN et au BNP, le UKIP est is­su de la tra­di­tion eu­ros­cep­tique, et a d’ailleurs long­temps été un par­ti à en­jeu unique ( single-is­sue par­ty), une sorte de groupe de pres­sion tout en­tier dé­dié au re­trait du Royaume-Uni de l’Union eu­ro­péenne. C’est un par­ti na­tio­na­liste qui vise à rendre sa sou­ve­rai­ne­té et son in­dé­pen­dance au Royaume-Uni. Il a pro­gres­si­ve­ment élar­gi sa pla­te­forme élec­to­rale afin d’op­ti­mi­ser son po­ten­tiel élec­to­ral, et a amor­cé à par­tir de 2010 un vi­rage po­pu­liste stra­té­gique dé­ci­sif sous l’im­pul­sion de son lea­der d’alors, le cha­ris­ma­tique Ni­gel Fa­rage. Son dis­cours s’est dès lors ar­ti­cu­lé au­tour de trois grands axes : im­mi­gra­tion, Eu­rope, re­jet des élites. L’im­mi­gra­tion est ain­si de­ve­nue le prin­ci­pal che­val de ba­taille du par­ti, qui a ha­bi­le­ment re­lié cet en­jeu prio­ri­taire pour les élec­teurs à l’en­jeu eu­ro­péen, sur le­quel il s’est fon­dé mais qui, à l’in­verse, ne fait pas par­tie des pré­oc­cu­pa­tions pre­mières des Bri­tan­niques.

Tou­te­fois le UKIP se dé­fend de tout ra­cisme. Il cherche à se dif­fé­ren­cier du na­tio­na­lisme eth­nique agres­sif du BNP, et prône un na­tio­na­lisme ci­vique, non xé­no­phobe et proche du pa­trio­tisme (6). Il faut sa­voir que la ques­tion du ra­cisme et des liens avec l’ex­trême droite re­vient sans cesse à l’évo­ca­tion du UKIP, fai­sant pla­ner des doutes et des soup­çons fort dom­ma­geables à l’image du par­ti. Des soup­çons qui sont ali­men­tés par l’in­fil­tra­tion avé­rée du par­ti par le BNP au cours de son his­toire, mais aus­si par les dé­ra­pages ra­cistes ré­cur­rents de cer­tains re­pré­sen­tants du UKIP, lais­sant en­tre­voir une réa­li­té plus com­plexe. Ce­pen­dant, parce qu’il est is­su d’une tra­di­tion po­li­tique dif­fé­rente, la tra­di­tion eu­ros­cep­tique, le UKIP jouit d’un « bou­clier de ré­pu­ta­tion » qui le rend plus res­pec­table (7). Au-de­là de cette ques­tion du ra­cisme, on peut se de­man­der par ailleurs si le phé­no­mène UKIP n’est pas fi­na­le­ment que l’ex­pres­sion d’un na­tio­na­lisme an­glais gran­dis­sant, à l’ins­tar du SNP en Écosse et de Plaid Cym­ru au pays de Galles. Le par­ti a tou­jours re­fu­sé cette éti­quette ré­duc­trice, crai­gnant no­tam­ment qu’elle vienne brouiller son mes­sage di­rec­teur, à sa­voir faire sor­tir le Royaume-Uni, dans son en­semble, de l’Union eu­ro­péenne. A prio­ri, cette in­ter­ro­ga­tion peut sem­bler contra­dic­toire, dans la me­sure où l’ap­pel­la­tion même du par­ti met en avant sa di­men­sion unio­niste. Tou­te­fois, à y re­gar­der de plus près, on s’aper­çoit que la di­men­sion an­glaise est in­hé­rente au dis­cours du UKIP, dans le­quel la concep­tion de la bri­tan­ni­ci­té ( Bri­ti­sh­ness) est es­sen­tiel­le­ment an­glo-cen­trique.

De plus, plu­sieurs études ap­pro­fon­dies ont mis en évi­dence la cor­ré­la­tion entre le vote UKIP et l’iden­ti­té an­glaise (8). Ain­si, par com­pa­rai­son avec les autres par­tis, les sym­pa­thi­sants UKIP sont ceux qui pri­vi­lé­gient le plus leur iden­ti­té an­glaise par rap­port à leur iden­ti­té bri­tan­nique, ce qui tend à confir­mer le poids de l’an­gli­ci­té ( En­gli­sh­ness) dans le vote UKIP. Les en­quêtes font aus­si res­sor­tir le lien entre eu­ros­cep­ti­cisme et iden­ti­té an­glaise, ce qui vient ren­for­cer l’idée se­lon la­quelle l’eu­ros­cep­ti­cisme se­rait en fait l’ex­pres­sion du na­tio­na­lisme an­glais (9). Sur la ques­tion de l’im­mi­gra­tion, les ré­sul­tats sont éga­le­ment très ré­vé­la­teurs. Ceux dont l’iden­ti­té an­glaise est la plus forte sont aus­si les plus op­po­sés à l’im­mi­gra­tion, et en tiennent l’Union eu­ro­péenne comme prin­ci­pale res­pon­sable.

En­fin, les élec­teurs UKIP sont aus­si les plus in­sa­tis­faits du sort de l’An­gle­terre dans le Royaume-Uni post-dé­vo­lu­tion. C’est la fa­meuse « West Lo­thian ques­tion », du nom de la cir­cons­crip­tion du dé­pu­té qui l’a sou­le­vée en 1977, une ques­tion

non en­core ré­so­lue à ce jour : pour­quoi les dé­pu­tés des cir­cons­crip­tions écos­saises, gal­loises et nord-ir­lan­daises pour­raient-ils vo­ter, à West­mins­ter, sur des lois qui concernent ex­clu­si­ve­ment l’An­gle­terre, alors que les dé­pu­tés an­glais, de­puis la dé­vo­lu­tion, n’ont à l’in­verse plus leur mot à dire sur l’Écosse, le pays de Galles et l’Ir­lande du Nord ? Les élec­teurs UKIP ex­priment donc un mé­con­ten­te­ment à l’égard des « deux unions » de l’An­gle­terre : celle avec le Royaume-Uni, et celle avec l’Union eu­ro­péenne, qui ap­pa­raissent comme deux fa­cettes d’une même ques­tion, d’une même pro­blé­ma­tique iden­ti­taire : l’An­gle­terre entre Royaume-Uni et Union eu­ro­péenne, la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale me­na­cée des deux cô­tés. Le UKIP peut donc être consi­dé­ré comme un par­ti na­tio­na­liste an­glais qui ne dit pas son nom.

Le UKIP a connu un suc­cès sans pré­cé­dent entre 2012 et 2016, en amont du vote pour le Brexit qu’il a contri­bué à rendre pos­sible, di­rec­te­ment et in­di­rec­te­ment.

Brexit et na­tio­na­lisme : quel im­pact ?

C’est pour­quoi on peut consi­dé­rer que dans une cer­taine me­sure, le vote Brexit té­moigne d’une mon­tée du na­tio­na­lisme an­glais. Rap­pe­lons que seules deux des quatre na­tions du Royaume-Uni ont vo­té en fa­veur du Brexit : le pays de Galles, et l’An­gle­terre, dont la po­pu­la­tion re­pré­sente à elle seule 84 % de la po­pu­la­tion du pays dans son en­semble, ce qui laisse à pen­ser que « le Brexit s’est fait en An­gle­terre » (10). Les dif­fé­rentes études réa­li­sées de­puis le ré­fé­ren­dum tendent à mon­trer que le vote Brexit ne se ré­sume pas qu’à des cri­tères dé­mo­gra­phiques (âge, édu­ca­tion, classe so­ciale…) ou po­li­tiques, mais que les ques­tions de va­leurs et d’iden­ti­té ont joué un rôle ma­jeur. C’est le ré­sul­tat d’une coa­li­tion d’élec­teurs, qui va au-de­là des seuls « lais­sés-pour-compte » de la mon­dia­li­sa­tion, et dont le vote tra­duit une in­sé­cu­ri­té éco­no­mique, mais aus­si cultu­relle et iden­ti­taire. Les fac­teurs les plus ci­tés par les élec­teurs qui ont vo­té pour le Brexit sont l’im­mi­gra­tion, la sou­ve­rai­ne­té et la vo­lon­té de re­prendre le contrôle, y com­pris sur une élite di­ri­geante en la­quelle ils n’ont plus confiance – des thé­ma­tiques si­mi­laires à celles qu’on re­trouve ailleurs en Eu­rope, preuve s’il en était be­soin que le mythe de l’ex­cep­tion bri­tan­nique est bel et bien ré­vo­lu. De leur cô­té, l’Écosse et l’Ir­lande du Nord ayant vo­té pour res­ter dans l’Union eu­ro­péenne, le risque dé­sor­mais est ce­lui d’une crise consti­tu­tion­nelle. C’est toute la ques­tion de l’iden­ti­té du Royaume-Uni qui se pose, de son in­té­gri­té en tant qu’État d’Union, Union de na­tions au sein des­quelles on a vu ici l’im­por­tance et le poids gran­dis­sants des na­tio­na­lismes. Le Brexit a en ef­fet re­lan­cé le dé­bat sur l’in­dé­pen­dance de l’Écosse, même si la pers­pec­tive d’un nou­veau ré­fé­ren­dum a fi­na­le­ment été re­pous­sée jus­qu’à la fin des né­go­cia­tions par Ni­co­la Stur­geon, faute d’un sou­tien suf­fi­sant des élec­teurs. La ques­tion de la fron­tière nord-ir­lan­daise est elle aus­si pro­blé­ma­tique, et pour­rait abou­tir à une re­mise en cause de l’Union avec le Royaume-Uni, fai­sant res­sur­gir la ques­tion de la réuni­fi­ca­tion de l’Ir­lande. Même si les né­go­cia­tions entre le Royaume-Uni et l’Union eu­ro­péenne re­lèvent des pou­voirs ré­ser­vés (et non dé­vo­lus), et sont donc sous la seule au­to­ri­té du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, le pro­ces­sus du Brexit risque d’ali­men­ter les re­ven­di­ca­tions na­tio­na­listes, et des ten­sions sont à craindre au sein de l’Union bri­tan­nique.

Contrai­re­ment au FN et au BNP, le UKIP est is­su de la tra­di­tion eu­ros­cep­tique, et a d’ailleurs long­temps été un par­ti à en­jeu unique ( single-is­sue par­ty), une sorte de groupe de pres­sion tout en­tier dé­dié au re­trait du Royaume-Uni de l’Union eu­ro­péenne.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.