– EN­TRE­TIEN Dé­fense chi­noise : quelle puis­sance mi­li­taire pour quelle stra­té­gie ?

Diplomatie - - Somaire - Avec An­toine Bon­daz, doc­teur en sciences po­li­tiques, char­gé de re­cherche à la Fon­da­tion pour la re­cherche stra­té­gique (FRS) et en­sei­gnant à Sciences Po Pa­ris.

L’Ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion (APL) vient de faire une démonstrat­ion de force à l’oc­ca­sion du dé­fi­lé mi­li­taire pour cé­lé­brer les 70 ans du ré­gime com­mu­niste à Pé­kin, le 1er oc­tobre 2019. Alors que se ren­force, aus­si bien chez les voi­sins asia­tiques que par­mi les puis­sances oc­ci­den­tales, la per­cep­tion d’une me­nace mi­li­taire chi­noise, quel est l’état des forces chi­noises au­jourd’hui ? D’ici à 2049, pour les cent ans du ré­gime, peuvent-elles de­ve­nir l’« ar­mée de classe mon­diale » vou­lue par Xi Jin­ping ?

A. Bon­daz : Dès 2012, Xi Jin­ping fait le lien entre la « re­nais­sance de la na­tion chi­noise » que le Parti com­mu­niste chi­nois (PCC) ap­pelle de ses voeux et la construc­tion « d’un pays pros­père et d’une ar­mée puis­sante », re­pre­nant un concept clas­sique chi­nois. L’ef­fort de mo­der­ni­sa­tion des forces ar­mées a été consi­dé­rable de­puis la fin des an­nées 1990, et ce dans trois di­men­sions : mo­der­ni­sa­tion ca­pa­ci­taire — sou­vent la plus vi­sible et mé­dia­ti­sée —, mo­der­ni­sa­tion doc­tri­naire et mo­der­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle. Les ob­jec­tifs sont clairs et ont été rap­pe­lés au der­nier Con­grès du PCC (le XIXe, en oc­tobre 2017) : une ar­mée mé­ca­ni­sée d’ici à 2020, une ar­mée mo­der­ni­sée d’ici à 2035, et une ar­mée de classe mon­diale d’ici à 2049.

La mo­der­ni­sa­tion ca­pa­ci­taire re­pose en par­tie sur la hausse des dé­penses mi­li­taires ren­due pos­sible par le for­mi­dable dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique chi­nois. Si je re­prends les chiffres du SIPRI (Stock­holm In­ter­na­tio­nal Peace Re­search Ins­ti­tute), les dé­penses mi­li­taires chi­noises ont été mul­ti­pliées par huit, pas­sant de 31 mil­liards de dol­lars en 1998 à 240 mil­liards de dol­lars en 2018. À titre de com­pa­rai­son, les dé­penses ja­po­naises ont aug­men­té sur la même pé­riode d’un mil­liard de dol­lars, pour at­teindre 45 mil­liards de dol­lars… Ce­la se tra­duit entre autres par une mo­der­ni­sa­tion quan­ti­ta­tive des équi­pe­ments. Entre 2014 et 2018, la ma­rine chi­noise a ajou­té à sa flotte l’équi­valent, en ton­nage, des flottes fran­çaise et ita­lienne réunies. Ce­pen­dant, il convient d’as­su­rer une mo­der­ni­sa­tion qua­li­ta­tive de ces équi­pe­ments, la Chine pré­sen­tant en­core un re­tard tech­no­lo­gique im­por­tant, de fa­çon gé­né­rale, avec les forces ar­mées oc­ci­den­tales et sur­tout amé­ri­caines.

No­tons éga­le­ment l’ef­fort de mo­der­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle en­clen­ché fin 2015. La struc­ture du com­man­de­ment a été ré­for­mée afin de ren­for­cer la pré­pon­dé­rance de la Com­mis­sion mi­li­taire cen­trale pré­si­dée par Xi Jin­ping. La nou­velle struc­ture de l’APL com­prend no­tam­ment deux nou­velles ar­mées, l’ar­mée

de Terre et l’ar­mée des Lan­ceurs, et deux nou­velles forces, la Force de sou­tien stra­té­gique, dont re­lèvent les ca­pa­ci­tés cy­ber et spa­tiales, et la Force de sou­tien lo­gis­tique in­ter­ar­mées. L’ob­jec­tif est, entre autres, de nor­ma­li­ser une or­ga­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle dans la­quelle le poids des forces ter­restres a his­to­ri­que­ment été pré­pon­dé­rant, d’ac­croître l’im­por­tance ac­cor­dée aux forces ar­mées char­gées de l’ar­se­nal ba­lis­tique conven­tion­nel et nu­cléaire, ou en­core de ré­pondre au dé­fi de l’in­ter­opé­ra­bi­li­té. Cet ef­fort ex­plique éga­le­ment la créa­tion du titre de Com­man­dant en chef du Centre de com­man­de­ment in­ter­ar­mées des opé­ra­tions, oc­troyé à Xi Jin­ping en avril 2016. L’APL est dé­jà, de fait, une des ar­mées les plus puis­santes au monde. Mais si l’am­bi­tion est de de­ve­nir la puis­sance mi­li­taire do­mi­nante d’ici 2049, ce qui est im­pli­ci­te­ment l’ob­jec­tif du Parti, alors l’APL de­vra sur­mon­ter des dé­fis nom­breux. On vient de men­tion­ner l’in­ter­opé­ra­bi­li­té, il convient d’y ajou­ter le manque d’ex­pé­rience, puisque le pays n’a pas été en guerre de­puis 1979, i.e. la guerre si­no-viet­na­mienne, et qu’il ne conduit pas d’opé­ra­tions ex­té­rieures équi­va­lentes à celles des ar­mées oc­ci­den­tales. Ajou­tons que l’évo­lu­tion des forces amé­ri­caines, dans une ap­proche com­pa­rée, est évi­dem­ment fon­da­men­tale, no­tam­ment la ca­pa­ci­té amé­ri­caine à s’adap­ter à la mon­tée en puis­sance chi­noise et à main­te­nir son avance tech­no­lo­gique.

Dans son dixième livre blanc sur la dé­fense, pu­blié le 23 juillet 2019, la Chine in­dique qu’elle « ne cher­che­ra ja­mais l’hé­gé­mo­nie, l’ex­pan­sion ou les sphères d’in­fluence »… Quelles sont alors ses prio­ri­tés stra­té­giques (af­fi­chées ou non) ?

Pour faire le lien avec votre ques­tion pré­cé­dente, je pré­ci­se­rai qu’un des ob­jec­tifs af­fi­chés de ce livre blanc, in­ti­tu­lé « La dé­fense na­tio­nale de la Chine à l’ère nou­velle » — le pré­cé­dent da­tant de 2015 —, était jus­te­ment de mettre en scène une forme de trans­pa­rence, tant dans le do­cu­ment en lui-même que dans le for­mat de sa pré­sen­ta­tion, au cours d’une confé­rence de presse, afin de ras­su­rer la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale et de contrer les per­cep­tions d’une « me­nace chi­noise ». Ce­la est d’au­tant plus im­por­tant pour la Chine que celles-ci se ren­forcent, se di­ver­si­fient et se pro­pagent. Ain­si, la me­nace n’est plus seule­ment per­çue comme mi­li­taire, mais aus­si comme éco­no­mique, po­li­tique voire même sys­té­mique. L’évo­lu­tion aux États-Unis est nette et le fruit d’un consen­sus bi­par­ti­san, ce qui in­quiète les dé­ci­deurs chi­nois.

Les prio­ri­tés stra­té­giques de la Chine sont claires : pré­ser­ver le sys­tème po­li­tique chi­nois, i.e. la lé­gi­ti­mi­té et l’au­to­ri­té du PCC. Il convient d’ailleurs de tou­jours se rap­pe­ler que l’APL de­meure l’ar­mée du Parti, et non l’ar­mée du pays. La dé­fense de la sou­ve­rai­ne­té et de l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale chi­noise, et la pour­suite du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et so­cial de la Chine ne sont que des ob­jec­tifs se­con­daires au ser­vice de ce pre­mier ob­jec­tif. Par­mi les ob­jec­tifs des forces ar­mées men­tion­nés dans le livre blanc : dis­sua­der et ré­sis­ter à une agres­sion ; sau­ve­gar­der la sé­cu­ri­té po­li­tique na­tio­nale, la sé­cu­ri­té de la po­pu­la­tion et la sta­bi­li­té so­ciale ; s’op­po­ser à l’in­dé­pen­dance de Taï­wan, sé­vir contre les par­ti­sans de mou­ve­ments séparatist­es ; pro­té­ger les droits et les in­té­rêts ma­ri­times de la Chine ; pro­té­ger les in­té­rêts de la Chine en ma­tière de sé­cu­ri­té dans l’es­pace ex­tra-at­mo­sphé­rique, l’es­pace élec­tro­ma­gné­tique et le cy­be­res­pace ; ou en­core pro­té­ger les in­té­rêts de la Chine à l’étran­ger.

L’Asie-Pa­ci­fique est cer­tai­ne­ment l’es­pace dans le­quel Pé­kin rencontre les plus fortes ré­sis­tances. Où en est le rap­port de forces entre Wa­shing­ton et Pé­kin dans la ré­gion ? Les ob­jec­tifs pré­cé­dem­ment men­tion­nés sont inséparabl­es de la né­ces­si­té de ré­duire l’in­fluence amé­ri­caine, mi­li­taire comme po­li­tique, dans la pé­ri­phé­rie chi­noise. Un ré­cent rap­port de l’Uni­ver­si­té de Syd­ney consi­dère que « les États-Unis ne jouissent plus de la pri­mau­té mi­li­taire en In­do-Pa­ci­fique et [que] leur ca­pa­ci­té à main­te­nir un rap­port de force fa­vo­rable est de plus en plus in­cer­taine » (1). Ce­pen­dant, il convient de tem­po­ri­ser et re­la­ti­vi­ser cette af­fir­ma­tion.

La mo­der­ni­sa­tion des forces ar­mées chi­noises vise évi­dem­ment à contes­ter la su­pré­ma­tie amé­ri­caine dans la pé­ri­phé­rie du pays, no­tam­ment au­tour de Taï­wan et dans les mers de Chine, en cher­chant à dis­sua­der les États-Unis d’in­ter­ve­nir ou en com­pli­quant et li­mi­tant leur ca­pa­ci­té à in­ter­ve­nir. C’est un chan­ge­ment ma­jeur pour les États-Unis qui, du­rant des dé­cen­nies, avaient des ca­pa­ci­tés mi­li­taires sans équi­valent dans la zone, dé­mon­trées par exemple par le pas­sage du groupe aé­ro­na­val de l’USS Ni­mitz dans le dé­troit de Taï­wan en 1996 lors d’une crise entre Pé­kin et Tai­peh, une hu­mi­lia­tion pour le ré­gime com­mu­niste.

L’APL est dé­jà, de fait, une des ar­mées les plus puis­santes au monde. Mais si l’am­bi­tion est de de­ve­nir la puis­sance mi­li­taire do­mi­nante d’ici 2049, ce qui est im­pli­ci­te­ment l’ob­jec­tif du Parti, alors l’APL de­vra sur­mon­ter des dé­fis nom­breux.

Ce­pen­dant, la Chine a en­core des la­cunes qu’elle cherche à com­bler au plus vite en termes d’ISR (in­tel­li­gence – sur­veillance – re­con­nais­sance) ou de ca­pa­ci­tés de frappes de pré­ci­sion, no­tam­ment sur des por­tées moyennes (dis­tance du Ja­pon) afin de neu­tra­li­ser, entre autres, les bases amé­ri­caines dans la ré­gion. De plus, la Chine de­meure une puis­sance seule, qui ne dis­pose pas d’un ré­seau d’al­liances dans la ré­gion, contrai­re­ment aux États-Unis. Une in­ter­ven­tion chi­noise ar­mée sur Taï­wan, pour réuni­fier de force l’île au conti­nent, semble par exemple peu pro­bable dans un fu­tur proche, pour des rai­sons tant mi­li­taires que po­li­tiques.

Les ré­formes et mo­der­ni­sa­tions en cours dans l’APL ont no­ta­ble­ment concer­né la ma­rine et ses ca­pa­ci­tés am­phi­bies, qui per­mettent des opé­ra­tions telles que les prises d’îles. Comment les États de la ré­gion Asie-Pa­ci­fique ré­agis­sen­tils à la mon­tée en puis­sance mi­li­taire chi­noise ?

La Chine s’y en­traîne ef­fec­ti­ve­ment, en lien no­tam­ment avec une vo­lon­té de dis­sua­der Taï­wan de dé­cla­rer son in­dé­pen­dance men­tion­née pré­cé­dem­ment. Avant de parler de la ré­ac­tion des États de la ré­gion, il convient éga­le­ment de rap­pe­ler les ef­forts consi­dé­rables in­ves­tis afin de mi­li­ta­ri­ser de nom­breux îlots en mer de Chine mé­ri­dio­nale, à tel point que le chef du Com­man­de­ment in­do-pa­ci­fique des États-Unis, l’ami­ral Da­vid­son, concluait en mars 2018 au cours d’une au­di­tion au Sé­nat que « la Chine est dé­sor­mais ca­pable de contrô­ler la mer de Chine mé­ri­dio­nale dans tous les scé­na­rios, à l’ex­cep­tion de ce­lui d’une guerre avec les États-Unis » (2).

Si l’on prend le cas d’étude du Ja­pon, la ré­ac­tion est claire. De­puis le dé­but des an­nées 2010, les prio­ri­tés ja­po­naises en ma­tière de dé­fense sont par exemple « d’as­su­rer la sé­cu­ri­té de l’es­pace ma­ri­time et aé­rien ja­po­nais » et de « dé­fendre les îles iso­lées », ce qui cible sans au­cun doute la Chine. Et les in­quié­tudes ja­po­naises sont lé­gi­times, comme en té­moignent les nom­breuses in­cur­sions chi­noises au­tour des îles Sen­ka­ku/ Diaoyu, qu’elles soient na­vales (637 pour les seuls sept pre­miers mois de l’an­née 2019, contre 0 en 2009), ou aé­riennes

— ayant né­ces­si­té 638 dé­col­lages d’ur­gence en 2018 — se­lon les au­to­ri­tés mi­li­taires nip­pones.

Le Ja­pon ren­force consi­dé­ra­ble­ment son dis­po­si­tif mi­li­taire dans les Ryu­kyu, cet ar­chi­pel re­liant Taï­wan à l’île de Kyu­shu, et contrai­gnant donc l’ac­cès chi­nois au Pa­ci­fique oc­ci­den­tal. De­puis quelques an­nées, les ef­forts visent no­tam­ment à ren­for­cer les ca­pa­ci­tés ja­po­naises de C4ISR (3) (en d’autres termes, d’ac­qui­si­tion de l’in­for­ma­tion et de prises de dé­ci­sion ra­pide grâce aux tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion), mais aus­si de dé­fense an­ti­aé­rienne, an­ti­na­vire et an­ti­mis­sile dans les îles prin­ci­pales : de Yo­na­gu­ni à Ama­mi Ashi­ma, en pas­sant par Ishi­ga­ki, Miya­ko, Kume, Oki­na­wa et Oki­noe­ra­bu. Ce ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés ja­po­naises in­quiète les au­to­ri­tés chi­noises, no­tam­ment car il par­ti­cipe in fine au ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés états-uniennes dans la ré­gion et com­plique les ca­pa­ci­tés d’in­ter­ven­tion chi­noise, y com­pris sur Taï­wan.

En de­hors de la zone Asie-Pa­ci­fique, où la Chine se trou­vet-elle mi­li­tai­re­ment im­pli­quée ? Ses en­ga­ge­ments sui­ven­tils les nou­velles routes de la soie ?

Au­cun lien n’est fait of­fi­ciel­le­ment entre routes de la soie et dé­ploie­ment de forces ar­mées à l’étran­ger. La ques­tion de sa­voir s’il faut d’abord sta­bi­li­ser le pays afin de per­mettre son dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ou com­men­cer par fa­vo­ri­ser son dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique pour pou­voir le sta­bi­li­ser reste ce­pen­dant en­tière dans cer­tains États pre­nant part à l’ini­tia­tive chi­noise. Plus gé­né­ra­le­ment, le su­jet des in­ter­ven­tions ar­mées à l’étran­ger reste par­tiel­le­ment ta­bou en Chine, à tel point que le pays re­fuse tou­jours de pré­sen­ter sa base à Dji­bou­ti comme une base mi­li­taire, pré­fé­rant parler d’une base de sou­tien lo­gis­tique.

Or, les forces ar­mées chi­noises in­ter­viennent de fait dé­jà hors de leurs fron­tières et ce, alors que la pro­tec­tion des in­té­rêts chi­nois à l’étran­ger est dé­sor­mais une prio­ri­té, en lien no­tam­ment avec la mul­ti­pli­ca­tion de ces in­té­rêts liée à l’aug­men­ta­tion de ses res­sor­tis­sants (tou­ristes, bu­si­ness­men, étu­diants, etc.), de ses in­ves­tis­se­ments et des sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en ma­tières pre­mières. Le pays par­ti­cipe à des opé­ra­tions de main­tien de la paix de­puis les an­nées 1990 et a en­voyé des troupes com­bat­tantes pour la pre­mière fois au Ma­li en 2014, conduit des opé­ra­tions de lutte contre la pi­ra­te­rie dans le golfe d’Aden de­puis 2008, or­ga­nise des opé­ra­tions d’éva­cua­tion de ses res­sor­tis­sants comme en Li­bye en 2011 ou au Yé­men en 2015, ou en­core mène des opé­ra­tions de contre-ter­ro­risme en

La Chine de­meure une puis­sance seule, qui ne dis­pose pas d’un ré­seau d’al­liances dans la ré­gion, contrai­re­ment aux États-Unis. Une in­ter­ven­tion chi­noise ar­mée sur Taï­wan semble par exemple peu pro­bable dans un fu­tur proche.

Asie cen­trale. En de­hors du cas de Dji­bou­ti, une in­ter­ro­ga­tion de­meure éga­le­ment sur la pré­sence de forces ar­mées chi­noises au Tad­ji­kis­tan dans le cor­ri­dor du Wa­khan, à la fron­tière de l’Af­gha­nis­tan, afin de sé­cu­ri­ser en amont la pro­vince du Xin­jiang du risque de dé­pla­ce­ments de groupes ter­ro­ristes. Enfin, pré­ci­sons l’im­por­tance gran­dis­sante des so­cié­tés mi­li­taires pri­vées à l’étran­ger afin de pro­té­ger ces in­té­rêts chi­nois, ce qui ra­joute des ac­teurs non gou­ver­ne­men­taux à l’équa­tion.

Au-de­là, la Chine mul­ti­plie les co­opé­ra­tions mi­li­taires et est de­ve­nue, en quelques an­nées, un ac­teur ma­jeur sur le mar­ché de l’ar­me­ment. Le pays est ain­si pas­sé du sta­tut de deuxième plus grand im­por­ta­teur d’armes au monde après la guerre froide (1990-2015) à ce­lui de cin­quième ex­por­ta­teur d’armes au monde sur la pé­riode 2014-2018, se­lon les don­nées du SIPRI. La qua­si-to­ta­li­té des trans­ferts d’armes de la Chine s’ef­fec­tue vers un nombre res­treint de pays, prin­ci­pa­le­ment en dé­ve­lop­pe­ment — comme le Pa­kis­tan, le Ban­gla­desh et la Bir­ma­nie — et, dans ce do­maine, l’in­dus­trie de la dé­fense chi­noise est de­ve­nue un concur­rent re­dou­table des ex­por­ta­teurs d’armes oc­ci­den­taux et russes.

Si les pro­grès comme l’ac­ti­vi­té de la Chine dans les do­maines du spa­tial et de la cy­ber­guerre pré­oc­cupent beau­coup les stra­tèges amé­ri­cains, cer­tains ob­ser­va­teurs es­timent les ca­pa­ci­tés chi­noises gon­flées pour sti­mu­ler les bud­gets amé­ri­cains en la ma­tière. Quelle est la force de frappe réelle de la Chine dans ces sec­teurs d’avant-garde ? J’évo­quais pré­cé­dem­ment la Force de sou­tien stra­té­gique en charge des ca­pa­ci­tés cy­ber et spa­tiales créée fin 2015 et qui ré­pond à des be­soins réels des forces ar­mées chi­noises. De­puis le dé­but des an­nées 2000, les mi­li­taires chi­nois, tout comme les mi­li­taires oc­ci­den­taux d’ailleurs avant eux, consi­dèrent que la guerre est in­for­ma­ti­sée et, dé­sor­mais, que la guerre de de­main se­ra « in­tel­li­gente ». Dans ce contexte, le dé­ve­lop­pe­ment de ca­pa­ci­tés per­met­tant d’ac­croître celles de C4ISR dans tous les do­maines est une prio­ri­té, tout comme maî­tri­ser des tech­no­lo­gies de pointe. Le der­nier livre blanc pré­cise bien qu’il convient « d’ac­cé­lé­rer le dé­ve­lop­pe­ment de sys­tèmes mi­li­taires in­tel­li­gents » et d’uti­li­ser — ce qui est men­tion­né pour la pre­mière fois dans un livre blanc — l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, le cal­cul quan­tique, le big da­ta, le cloud, ain­si que l’In­ter­net des ob­jets, car le pays se­rait « confron­té à des risques de sur­prise tech­no­lo­gique et d’écart tech­no­lo­gique gé­né­ra­tion­nel crois­sant ». Il faut no­tam­ment prendre conscience des ef­forts chi­nois consi­dé­rables afin d’ac­croître leur ca­pa­ci­té d’in­no­va­tion à tra­vers l’in­té­gra­tion ci­vi­lo-mi­li­taire, un pro­ces­sus vi­sant à com­bi­ner les bases in­dus­trielles et technologi­ques de dé­fense et ci­vile afin que les tech­no­lo­gies, les pro­cé­dés de fa­bri­ca­tion et les équi­pe­ments, le per­son­nel et les ins­tal­la­tions puissent être uti­li­sés en com­mun. Ce pro­ces­sus ayant été pro­mu au rang de stra­té­gie na­tio­nale en mars 2015, on note de­puis l’adop­tion de me­sures concrètes du Bu­reau po­li­tique du PCC aux pro­vinces : créa­tion d’une Com­mis­sion du Co­mi­té cen­tral pour le dé­ve­lop­pe­ment de l’in­té­gra­tion ci­vi­lo-mi­li­taire en jan­vier 2017, pré­si­dée par Xi Jin­ping, ou en­core adop­tion d’une loi en 2018 vi­sant à amé­lio­rer le par­tage des res­sources — don­nées, per­son­nel et in­fra­struc­tures — entre les La­bo­ra­toires na­tio­naux clés (ci­vils) et les La­bo­ra­toires clés de sciences et tech­no­lo­gies de la Dé­fense na­tio­nale (mi­li­taires). Cette in­té­gra­tion ci­vi­lo­mi­li­taire a d’au­tant plus de po­ten­tiel que, contrai­re­ment aux tech­no­lo­gies mi­li­taires plus clas­siques où les conglo­mé­rats de dé­fense d’État ont his­to­ri­que­ment été dans une po­si­tion de mo­no­pole, ce sont les en­tre­prises pri­vées, tant des star­tups que des géants comme Tencent ou Ali­ba­ba, qui sont les plus per­for­mantes et par­fois les mieux fi­nan­cées dans l’in­no­va­tion liée aux tech­no­lo­gies émer­gentes. Ce­la pose d’ailleurs des ques­tions sur les co­opé­ra­tions scien­ti­fiques et tech­niques avec la Chine, qui, pour cer­taines, pour­raient de fait lui per­mettre de contour­ner les em­bar­gos qui li­mitent tou­jours les ventes d’armes et le trans­fert de tech­no­lo­gies vers Pé­kin.

Notes

(1) https://www.ussc.edu.au/ana­ly­sis/aver­ting­cri­sis(p. 2). (2) https://www.ar­med-ser­vices.se­nate.gov/imo/ me­dia/doc/Da­vid­son_APQs_04-17-18.pdf (p. 18)

(3) C4ISR : Com­mand, Control, Com­mu­ni­ca­tions, Com­pu­ters, In­tel­li­gence, Sur­veillance and Re­con­nais­sance.

À lire éga­le­ment, du même au­teur :

• « Ras­su­rer le monde et lut­ter contre le sé­pa­ra­tisme, quelques élé­ments d’ana­lyse du nou­veau livre blanc sur la dé­fense chi­noise », Note no 13/19, Pa­ris, FRS, 25 juillet 2019. [En ligne] • Avec Sé­phane Do­lo­ry, en par­te­na­riat avec Geo4i, « Le dé­fi­lé mi­li­taire du 70e an­ni­ver­saire de la Ré­pu­blique po­pu­laire : un ré­vé­la­teur de la puis­sance stra­té­gique chi­noise », Images stra­té­giques no 01/19, Pa­ris, FRS, 24 sep­tembre 2019. [En ligne]

Il faut no­tam­ment prendre conscience des ef­forts chi­nois consi­dé­rables afin d’ac­croître leur ca­pa­ci­té d’in­no­va­tion à tra­vers l’in­té­gra­tion mi­li­taire.

(© Chi­na MoD/ Wang Wei­dong et Mu Ke­shuang)

Pho­to ci-des­sus : Des ma­rins de l’Ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion (APL) ré­pètent pour les cé­ré­mo­nies du 70e an­ni­ver­saire de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine. Le 1er oc­tobre 2019, 15 000 mi­li­taires ont ain­si dé­fi­lé dans les rues de Pé­kin. À tous les éche­lons de la struc­ture de com­man­de­ment, des com­mis­saires po­li­tiques s’as­surent de la loyau­té des troupes au Parti com­mu­niste, au­quel obéit l’APL — et non à une en­ti­té éta­tique chi­noise théo­rique.

(© Chi­na MoD/Zhu Bin)

Pho­to ci-des­sus : Des chars de ba­taille de l’Ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion (APL) par­ti­cipent à des ma­noeuvres, du 24 au 25 sep­tembre 2019. Si l’APL peut s’ap­puyer sur ses ef­fec­tifs im­por­tants (c’est la pre­mière ar­mée au monde en ef­fec­tifs, avec plus de deux mil­lions d’hommes) et un ar­me­ment dont la mo­der­ni­sa­tion pro­gresse in­con­tes­ta­ble­ment, l’un de ses prin­ci­paux points faibles reste son manque d’ex­pé­rience réelle du com­bat.

(© Chi­na MoD/Cai Sheng­qiu)

Pho­to ci-des­sus : La fré­gate Qu­jing par­ti­cipe à des exer­cices ma­ri­times, mi-oc­tobre 2019. En­tré en ser­vice en 2016, ce na­vire, do­té no­tam­ment de ca­pa­ci­tés de lutte an­ti­sous-ma­rine, est des­ti­né à pro­té­ger les côtes et les es­paces ma­ri­times cô­tiers. Il est prin­ci­pa­le­ment at­ta­ché aux eaux proches des îles Pa­ra­cels, en mer de Chine du Sud, l’un des ter­ri­toires dis­pu­tés entre la Chine et les autres pays de la zone, éga­le­ment gé­né­ra­teurs de ten­sions avec les États-Unis — même si Taï­wan reste la pré­oc­cu­pa­tion stra­té­gique nu­mé­ro un de Pé­kin.

(© Chi­na MoD/ Xin­hua/Wei Pei­quan)

Pho­to ci-des­sus : Le drone de sur­veillance hy­per­so­nique WZ-8 fi­gu­rait par­mi les ar­me­ments de haute tech­no­lo­gie pré­sen­tés lors du dé­fi­lé du 1er oc­tobre 2019 dans la ca­pi­tale chi­noise. S’il ne s’agit pas à pro­pre­ment parler d’un sys­tème de com­bat, il consti­tue une ca­pa­ci­té de col­lecte de ren­sei­gne­ment pour le mo­ment unique au monde — les États-Unis ac­cu­sant un cer­tain re­tard sur ce seg­ment des tech­no­lo­gies hy­per­so­niques —, qui pour­rait dé­cu­pler l’ef­fi­ca­ci­té de plu­sieurs nouveaux sys­tèmes d’armes tac­tiques chi­nois et ain­si ré­duire de ma­nière si­gni­fi­ca­tive la ca­pa­ci­té de sur­vie des na­vires de guerre amé­ri­cains en cas de confron­ta­tion dans les mers d’Asie de l’Est.

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