LES OPÉ­RA­TIONS CONTRE DAECH AU LE­VANT

DSI Hors-Série - - AFRIQUE ET EUROPE - Mi­chel FRIEDLING

La France est en­ga­gée de­puis sep­tembre 2014 dans la lutte contre Daech au

Le­vant. Son ac­tion s’est éten­due à la Sy­rie en no­vembre 2015 après les at­taques de Pa­ris. Dans cette lutte dé­ter­mi­nante pour sa sé­cu­ri­té et pour la li­bé­ra­tion des po­pu­la­tions ira­kiennes, sy­riennes et kurdes du ter­rible joug de cette or­ga­ni­sa­tion bar­bare mé­pri­sant la vie hu­maine au nom d’une idéo­lo­gie mor­ti­fère, la France, deuxième contri­bu­teur aé­rien, sen­si­ble­ment au même ni­veau que le Royaume-Uni, est un ac­teur es­sen­tiel. Les avia­teurs fran­çais com­battent tous les jours de­puis deux ans et montrent leur sa­voir-faire face à un en­ne­mi puis­sant, ré­si­lient et dif­fi­cile à com­battre, sur un théâtre par­ti­cu­liè­re­ment com­plexe où l’arme aé­rienne joue un rôle pri­mor­dial.

Le nombre et de la di­ver­si­té des ac­teurs, les ob­jec­tifs dif­fé­rents de cha­cun d’eux, le ca­rac­tère trans­fron­ta­lier du conflit, la na­ture de l’en­ne­mi Daech, celle de l’opé­ra­tion mul­ti­na­tio­nale « In­herent Re­solve » et la com­plexi­té de ses struc­tures de com­man­de­ment : tous ces fac­teurs contri­buent à l’in­tri­ca­tion du théâtre Le­vant. Ain­si, à la lutte de la coa­li­tion contre Daech s’ajoutent la guerre ci­vile sy­rienne (le ré­gime com­bat­tant

tous les mou­ve­ments re­belles, dont Daech, mais éga­le­ment cer­tains groupes sou­te­nus par les Amé­ri­cains), la ques­tion kurde (les Kurdes sy­riens de l’YPG(1) ayant pro­fi­té du

Gé­né­ral de bri­gade aé­rienne, com­man­dant la com­po­sante aé­rienne fran­çaise au Le­vant d’août 2016 à fé­vrier 2017.

“La France est l’une des douze na­tions qui ef­fec­tuent des frappes aé­riennes contre Daech. Elle fait par­tie du cercle en­core plus res­treint (avec les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Aus­tra­lie,

la Bel­gique et le Da­ne­mark) de celles qui frappent à la fois en Irak et en Sy­rie.

conflit pour éta­blir une base ter­ri­to­riale en Sy­rie tan­dis qu’en Irak le Gou­ver­ne­ment ré­gio­nal du Kur­dis­tan a trou­vé dans le com­bat contre Daech une oc­ca­sion in­édite de sai­sir des ter­ri­toires qu’il re­ven­di­quait de­puis 2004), et en­fin les luttes entre chiites et sun­nites qui consti­tuent un dé­no­mi­na­teur com­mun à plu­sieurs af­fron­te­ments en cours sur l’en­semble du théâtre. Quelques puis­sances ré­gio­nales jouent sur les dif­fé­rends eth­niques, na­tio­na­listes et re­li­gieux pour ser­vir leurs in­té­rêts stra­té­giques. La Rus­sie a pro­fi­té de ce conflit pour re­trou­ver une po­si­tion de pre­mier plan sur la scène in­ter­na­tio­nale. Elle est dé­sor­mais consi­dé­rée comme une puis­sance mi­li­taire cré­dible et aguer­rie, un ac­teur in­con­tour­nable de cette ré­gion et est vue comme un al­lié fi­dèle de ses par­te­naires. À l’in­verse, les États-Unis paient le prix des mau­vais choix

„po­li­tiques et mi­li­taires réa­li­sés après l’in­ter­ven­tion de 2003 et sont, mal­gré d’im­menses ef­forts, à la peine.

UNE OPÉ­RA­TION COM­PLEXE

La coa­li­tion MESF (Middle East Sta­bi­li­za­tion Force) ras­semble 64 pays et deux or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales qui ont dé­si­gné un en­ne­mi com­mun : Daech. La France est l’une des douze na­tions qui ef­fec­tuent des frappes aé­riennes contre Daech. Elle fait par­tie du cercle en­core plus res­treint de

Pho­to ci-des­sus :

Le Ra­fale mène pour l’ins­tant les opé­ra­tions de com­bat au Le­vant. L’ap­pa­reil s’est avé­ré re­mar­qua­ble­ment adap­té. (© DoD)

celles (États-Unis, Royaume-Uni, Aus­tra­lie, Bel­gique et Da­ne­mark) qui frappent à la fois en Irak et en Sy­rie. L’opé­ra­tion « In­herent Re­solve » (OIR) se dé­roule sur deux pays où les par­te­naires et les règles du jeu dif­fèrent. Plu­sieurs com­man­de­ments amé­ri­cains sont en­ga­gés dans cette opé­ra­tion, avec des res­pon­sa­bi­li­tés par­ta­gées, des cultures dif­fé­rentes et des ob­jec­tifs par­fois di­ver­gents. La struc­ture de com­man­de­ment est en consé­quence d’une rare com­plexi­té. L’es­pace de ba­taille est ré­par­ti entre ces dif­fé­rents com­man­de­ments qui conduisent leurs opé­ra­tions sous la di­rec­tion du ni­veau opé­ra­tif si­tué à Ko­weït (CJTF(2)), di­rec­tion qui consiste à co­or­don­ner au mieux l’ac­tion des dif­fé­rents ac­teurs et es­sayer de don­ner un tem­po sur l’en­semble de la JOA (Joint Ope­ra­ting Area). Seule l’ac­tion aé­rienne conduite par la com­po­sante aé­rienne, le CFACC(3), est glo­bale sur l’en­semble du théâtre.

Au sol, les par­te­naires (gou­ver­ne­ment ira­kien, gou­ver­ne­ment au­to­nome du Kur­dis­tan, Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes) ont leur propre vi­sion des opé­ra­tions et res­tent sou­ve­rains dans les choix qui sont faits sur les

“Daech pré­sen­tait à l’ori­gine le vi­sage d’une vé­ri­table ar­mée conven­tion­nelle équi­pée d’ar­me­ments lourds pris à l’ar­mée ira­kienne. On se sou­vient des co­lonnes de chars sur les­quels flot­taient les dra­peaux noirs de l’or­ga­ni­sa­tion en 2014. Sous les coups por­tés par les avions de la coa­li­tion, il s’est pro­gres­si­ve­ment trans­for­mé en ad­ver­saire plus asy­mé­trique, mê­lant tac­tiques conven­tion­nelles et tac­tiques de gué­rilla.

plans opé­ra­tif et tac­tique, ajou­tant à la com­plexi­té de la tâche. L’OIR vise à la des­truc­tion mé­tho­dique de Daech par la com­bi­nai­son d’ac­tions spé­ciales et conven­tion­nelles pour le re­pous­ser dans un es­pace de plus en plus res­treint et des ma­noeuvres par des par­te­naires ter­restres, ap­puyés par des ac­tions

lé­tales et non lé­tales de­puis les airs, pour dé­truire son po­ten­tiel mi­li­taire, re­prendre le ter­rain et contrer son mes­sage. Consi­dé­rant que sa lé­gi­ti­mi­té idéo­lo­gique re­pose sur le contrôle du ter­ri­toire du ca­li­fat his­to­rique, la coa­li­tion porte son ef­fort sur la perte de ter­ri­toire.

tac­tiques de dis­si­mu­la­tion telles que l’ha­bille­ment avec des uni­formes de l’ar­mée ira­kienne, l’usage d’am­bu­lances comme vé­hi­cules de com­bat.

L’ARME AÉ­RIENNE : UN RÔLE DÉTERMINANT

L’ac­tion de­puis la troi­sième di­men­sion joue un rôle pri­mor­dial au Le­vant. Dans un pre­mier temps, lors de la dé­ban­dade des forces ira­kiennes et alors que les Amé­ri­cains avaient re­ti­ré toutes leurs troupes ter­restres com­bat­tantes, l’arme aé­rienne a été la seule à pou­voir stop­per l’ex­pan­sion ra­pide de Daech fin 2014 grâce à des frappes ef­fec­tuées par les moyens aé­riens amé­ri­cains ba­sés dans la ré­gion. Elle a per­mis en­suite d’af­fai­blir Daech et de dé­gra­der sé­rieu­se­ment son po­ten­tiel mi­li­taire par de très nom­breuses frappes aé­riennes. Elle per­met au­jourd’hui la re­con­quête ter­ri­to­riale par son ac­tion per­ma­nente de sur­veillance, de ren­sei­gne­ment et d’ap­pui, tout en conti­nuant à af­fai­blir Daech sur tout le théâtre et jusque dans ses sanc­tuaires les plus re­cu­lés en frap­pant ses ca­pa­ci­tés de com­man­de­ment, ses sources de fi­nan­ce­ment, son po­ten­tiel mi­li­taire et lo­gis­tique et en contrai­gnant sa li­ber­té de mou­ve­ment. La re­con­quête par les forces ter­restres des ter­ri­toires contrô­lés par Daech est ain­si ren­due pos­sible par une ac­tion per­ma­nente et mas­sive de sur­veillance et d’ap­pui.

Com­prendre et sa­voir

Les moyens aé­riens af­fec­tés à la sur­veillance et au ren­sei­gne­ment agissent en

per­ma­nence, sur l’en­semble du théâtre. De­puis l’ex­trême nord-ouest de la Sy­rie jus­qu’à Bag­dad, à Ra­q­qa, Deir ez-Zor ou Pal­myre, dans toute la moyenne val­lée de l’Eu­phrate, zone grise où Daech est en­core à l’abri des ac­tions ter­restres, dans les ré­gions dé­ser­tiques, dans la val­lée du Tigre, il n’y a pas un en­droit où Daech n’est pas ob­ser­vé en per­ma­nence par des moyens aé­riens. Cette connais­sance per­met d’ana­ly­ser les flux et les in­ten­tions de l’en­ne­mi, de trou­ver les cibles à frap­per, en op­por­tu­ni­té ou en dé­li­bé­ré. Ain­si,

kurdes se sont ap­pro­chés de Mos­soul pour éta­blir une ligne de front à 25 km à l’est des pre­miers fau­bourgs, per­met­tant la consti­tu­tion de points de ras­sem­ble­ment des forces ira­kiennes des­ti­nées à l’of­fen­sive se­lon plu­sieurs axes d’at­taque de­puis le nord, l’est et le sud. En­fin, de nom­breuses frappes aé­riennes en août, sep­tembre et oc­tobre 2016 ont mo­de­lé l’es­pace de ba­taille et af­fai­bli les dé­fenses de Daech.

Après la conquête des ap­proches ayant conduit à la li­bé­ra­tion de nom­breux vil­lages de la plaine de Ni­nive, la ba­taille de Mos­soul a lieu dans une ville d’un mil­lion d’ha­bi­tants, tra­ver­sée du nord au sud par le Tigre dont la lar­geur est deux fois celle de la Seine. Les éten­dues sont consi­dé­rables. On peut com­pa­rer la ba­taille de Mos­soul à une of­fen­sive qui au­rait été lan­cée pour li­bé­rer Pa­ris de­puis l’ouest, le nord et l’est de la ca­pi­tale fran­çaise, de­puis une ligne si­tuée à en­vi­ron 25 km du pé­ri­phé­rique et pas­sant par Les Mu­reaux, Pon­toise, Chan­tilly et Meaux. L’es­pace de ba­taille a été lon­gue­ment pré­pa­ré par l’en­ne­mi qui a dis­po­sé des obs­tacles ar­ti­fi­ciels pour ca­na­li­ser la pro­gres­sion des forces ira­kiennes et les conduire dans des zones de confron­ta­tion qui lui sont fa­vo­rables. De nom­breuses in­fra­struc­tures ont éga­le­ment été pié­gées. Les forces de sé­cu­ri­té ira­kiennes ont ain­si su­bi de lourdes pertes (750 morts au com­bat et 4000 bles­sés lors des 100 pre­miers jours, cor­res­pon­dant à la re­prise de Mos­soul-Est), es­sen­tiel­le­ment dues à l’usage mas­sif de VBIED, mal­gré les des­truc­tions opé­rées par les avions de la coa­li­tion et les cra­té­ri­sa­tions de route des­ti­nées à pro­té­ger les axes de pro­gres­sion des Forces spé­ciales ira­kiennes.

Dans les airs, la ba­taille de Mos­soul, c’est en­vi­ron 70 aé­ro­nefs qui dé­collent chaque jour, dont une di­zaine de drones ar­més et une di­zaine d’avions de sur­veillance et de re­con­nais­sance, aux­quels s’ajoutent plus de 30 avions de chasse et 20 ra­vi­tailleurs en vol. Chaque ins­tant, une dou­zaine d’aé­ro­nefs ar­més (drones et avions de chasse) tournent au-des­sus de la ville, prêts à frap­per Daech. Dès qu’un ac­cro­chage sur­vient ou lorsque les forces ira­kiennes su­bissent des tirs, un ap­pui aé­rien est de­man­dé. Les contacts sont sou­vent très proches et né­ces­sitent des frappes aé­riennes par­ti­cu­liè­re­ment pré­cises. Il est fré­quent que les avions fran­çais ciblent des com­bat­tants en­ne­mis si­tués à moins de 200 m de forces amies au coeur de Mos­soul.

Des at­taques com­plexes d’am­pleur sont sou­vent conduites par Daech, à l’ins­tar de celle du 28 dé­cembre 2016. Au pe­tit ma­tin, il lance une at­taque dans un quar­tier nord de Mos­soul contre les po­si­tions de

la 16e di­vi­sion ira­kienne. Une cen­taine de com­bat­tants at­taquent sur trois axes si­mul­ta­nés. Quatre trac­to­pelles sont uti­li­sées pour créer des brèches dans les mer­lons de pro­tec­tion des forces ira­kiennes. L’as­saut est ap­puyé par neuf VBIED, ain­si que par des

“Chaque ins­tant, une dou­zaine d’aé­ro­nefs ar­més (drones et avions de chasse) tournent au­des­sus de Mos­soul, prêts à frap­per Daech. Dès qu’un ac­cro­chage sur­vient ou lorsque les forces ira­kiennes su­bissent des tirs, un ap­pui aé­rien est de­man­dé. „

tirs de mor­tier is­sus de plus de 20 po­si­tions dif­fé­rentes. Il est fi­na­le­ment re­pous­sé grâce à une in­ter­ven­tion mas­sive des avions de la coa­li­tion, qui fait 47 morts et 4 bles­sés dans les rangs des as­saillants.

Dans la ba­taille de Mos­soul, près des trois quarts des mu­ni­tions sont ti­rées par des

avions de com­bat qui res­tent la plate-forme pri­vi­lé­giée et la plus adap­tée aux be­soins de ré­ac­ti­vi­té, de cou­ver­ture et de flexi­bi­li­té. Les bom­bar­diers lourds B-52 et les drones re­pré­sentent cha­cun un peu plus de 10 %. Le gui­dage GPS pur est uti­li­sé dans 60% des cas tan­dis que le gui­dage la­ser seul, peu ap­pré­cié des of­fi­ciers de gui­dage (JTAC), re­pré­sente moins de 10 % des mu­ni­tions. La France est la deuxième na­tion ci­né­tique avec un peu moins de 10 % des mu­ni­tions ti­rées entre le 17 oc­tobre 2016 et le 31 jan­vier 2017, pé­riode de la li­bé­ra­tion de Mos­soul-Est, loin der­rière les États-Unis, mais de­vant le Royaume-Uni.

VOIR, COM­PRENDRE, AGIR EN PER­MA­NENCE : LES CLÉS DU SUC­CÈS

La na­tion qui di­rige et donne le tem­po est celle qui, d’une part, voit et com­prend et, d’autre part, dis­pose d’une struc­ture de com­man­de­ment. La ca­pa­ci­té à col­lec­ter du ren­sei­gne­ment et à le trai­ter, en temps réel ou en temps dif­fé­ré, re­pose sur une com­bi­nai­son de moyens ISR va­riés et com­plé­men­taires, ain­si que sur des struc­tures et des or­ga­ni­sa­tions de ren­sei­gne­ment taillées pour les be­soins des com­po­santes et du ni­veau opé­ra­tif. Les drones équi­pés de Full Mo­tion Vi­deo (FMV) sont in­dis­pen­sables pour

Un MQ-1 amé­ri­cain. L’es­sen­tiel de l’ISR sur le théâtre est four­ni par les États-Unis. (© DoD)

L’At­lan­tique 2, d’abord ap­pa­reil de pa­trouille ma­ri­time, est de­ve­nu un vé­ri­table « cou­teau suisse » de la sur­veillance. (© DoD)

le dé­ve­lop­pe­ment de cibles pour les frappes dé­li­bé­rées et l’ap­pui aé­rien dy­na­mique, tan­dis que les avions «lourds» d’ISR mul­tis­pectre (no­tam­ment SIGINT et GMTI) sont in­con­tour­nables pour connaître l’en­ne­mi et le champ de ba­taille, et pour la pré­pa­ra­tion des en­ga­ge­ments dé­li­bé­rés. Le nombre de drones MALE (MQ-1 et MQ-9), bien que très im­por­tant, ne suf­fit pas à sa­tis­faire l’en­semble des be­soins sur le théâtre. Si les moyens ISR ap­portent la connais­sance et la vi­sion en temps réel des opé­ra­tions, les struc­tures de com­man­de­ment (CAOC(8) et struc­tures TAC C2 de théâtre) consti­tuent le cer­veau et le sys­tème ner­veux de l’ac­tion mi­li­taire, no­tam­ment aé­rienne. À cet égard, le CAOC d’Al-Udeid, au Qa­tar, est une re­mar­quable ma­chine s’ap­puyant sur des cap­teurs, des ré­seaux, des ca­pa­ci­tés d’élon­ga­tion et des com­pé­tences hu­maines ir­rem­pla­çables. Un tel ou­til de­mande en par­ti­cu­lier des liai­sons de don­nées haut dé­bit temps réel sécurisées qui rendent pos­sible son ac­tion fluide et ré­ac­tive. La connec­ti­vi­té est plus que ja­mais le « key en­abler » des opé­ra­tions conduites dans et de­puis la troi­sième di­men­sion.

En deuxième lieu, la per­ma­nence des ac­tions aé­riennes est une condi­tion in­con­tour­nable du suc­cès des opé­ra­tions. Elle per­met de sur­veiller sans dis­con­ti­nuer l’en­ne­mi, d’an­ti­ci­per ses mou­ve­ments et de les contraindre, de le frap­per dès que l’oc­ca­sion se pré­sente sans lui lais­ser la pos­si­bi­li­té de s’échap­per. Troi­sième en­sei­gne­ment : la masse est in­dis­pen­sable. Elle ré­sulte du be­soin de per­ma­nence et de la né­ces­si­té de

cou­vrir l’en­semble du théâtre en ap­pui des mul­tiples en­ga­ge­ments ter­restres, tout en étant ca­pable de conti­nuer à mo­de­ler l’es­pace de ba­taille et à frap­per l’en­ne­mi sur ses ar-

par­ti­cu­liè­re­ment ap­pré­ciée. Nos avions sont ca­pables d’opé­rer en Irak comme en Sy­rie, notre dis­po­si­tif est flexible et sait s’adap­ter en fonc­tion des be­soins de la coa­li­tion et du tem­po des opé­ra­tions. Nos règles d’em­ploi sont un mo­dèle d’équi­libre entre les be­soins opé­ra­tion­nels et le né­ces­saire contrôle na­tio­nal sur l’em­ploi de nos moyens mis à la dis­po­si­tion de la coa­li­tion. Ce­la confère à la France un rôle par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant dans la lutte contre Daech au Le­vant.

Con­cer­nant nos fai­blesses, la plu­part sont mal­heu­reu­se­ment dé­jà connues. Nos avions ra­vi­tailleurs sont hors d’âge. Il en ré­sulte un manque de fia­bi­li­té et des risques en­cou­rus par les équi­pages eux-mêmes. Il est plus que ja­mais né­ces­saire d’ac­cé­lé­rer le rem­pla­ce­ment des C-135FR par les MRTT et d’en­vi­sa­ger l’aug­men­ta­tion du for­mat des ra­vi­tailleurs afin de le mettre en adé­qua­tion avec la réa­li­té des en­ga­ge­ments de l’avia­tion de chasse et des be­soins de toutes les opé­ra­tions mi­li­taires in­ter­al­liées ou na­tio­nales. En ma­tière d’ISR, mal­gré les ef­forts consen­tis ré­cem­ment, la France manque en­core de moyens lui per­met­tant de mieux pe­ser dans le pro­ces­sus d’ap­pré­cia­tion et de dé­ci­sion, comme dans l’ac­tion. Des plates-formes per­ma­nentes mul­tis­pectres (ra­dar, SIGINT, Full Mo­tion Vi­deo) de type Sen­ti­nel bri­tan­nique, manquent cruel­le­ment à l’in­ven­taire des ca­pa­ci­tés aé­riennes fran­çaises.

Nous man­quons éga­le­ment de drones MALE ar­més qui jouent un rôle es­sen­tiel pour le dé­ve­lop­pe­ment d’ob­jec­tifs, l’ac­qui­si­tion et le main­tien de l’iden­ti­fi­ca­tion des cibles, et la réa­li­sa­tion de frappes. Ces drones offrent ré­ac­ti­vi­té et per­ma­nence, et consti­tuent des ef­fec­teurs com­plé­men­taires des modes

d’ac­tion des chas­seurs. Le dé­bat d’ordre éthique sur la ro­bo­ti­sa­tion des frappes aé­riennes est un faux dé­bat qu’il convient de clore. Les drones ar­més res­tent des aé­ro­nefs pi­lo­tés et com­man­dés en toutes cir­cons­tances par des opé­ra­teurs hu­mains ayant la par­ti­cu­la­ri­té de ne pas être à bord, mais dé­por­tés. Ce­la ga­ran­tit exac­te­ment les mêmes condi­tions éthiques et lé­gales d’ou­ver­ture du feu qu’un aé­ro­nef ha­bi­té. S’agis­sant du Ra­fale, cet avion dé­montre tous les jours ses re­mar­quables per­for­mances au Le­vant. Néan­moins, l’ab­sence de SATCOM voix et don­nées est un réel han­di­cap sur tout le théâtre. Par ailleurs, notre pa­no­plie d’ar­me­ment n’est pas suf­fi-

“Il est plus que ja­mais né­ces­saire d’ac­cé­lé­rer le rem­pla­ce­ment des C-135FR par les MRTT et d’en­vi­sa­ger l’aug­men­ta­tion du for­mat des ra­vi­tailleurs afin de le mettre en adé­qua­tion avec la réa­li­té des en­ga­ge­ments de l’avia­tion de chasse. „

sam­ment large. Il manque no­tam­ment des 1 000 kg à gui­dage GPS, dont l’ab­sence pé­na­lise gra­ve­ment nos avions en mis­sions de frappes dé­li­bé­rées avec des points d’im­pact mul­tiples, de même qu’une vé­ri­table mu­ni­tion

à ef­fets col­la­té­raux ré­duits pour le com­bat ur­bain (de type GBU-39 Small Dia­me­ter Bomb), la SBU-54v4 avec corps de BLU-126 em­por­tée par le Ra­fale n’étant qu’une so­lu­tion pal­lia­tive.

Le bi­lan ci­né­tique de la coa­li­tion illustre la di­ver­si­té et la quan­ti­té des moyens de Daech ain­si que la né­ces­si­té d’une ac­tion ins­crite dans la du­rée, per­ma­nente et sou­te­nable pour ob­te­nir des ef­fets tan­gibles face à un ad­ver­saire de cette sorte : près de 20000 frappes réa­li­sées de­puis le dé­but d’OIR, dont en­vi­ron un quart des­ti­nées à af­fai­blir Daech en tant que sys­tème et près des trois quarts pour dé­truire son po­ten­tiel mi­li­taire de ter­rain et ses forces com­bat­tantes. Ces frappes ont per­mis la des­truc­tion de cen­taines d’in­fra­struc­tures uti­li­sées par l’en­ne­mi, de plus d’un mil­lier de caches d’armes, de mil­liers de vé­hi­cules di­vers, de cen­taines de chars, pièces d’ar­tille­rie et mor­tiers. Elles ont per­mis l’éli­mi­na­tion de plu­sieurs di­zaines de mil­liers de com­bat­tants en­ne­mis (les es­ti­ma­tions de la coa­li­tion sont de plus de 50 000 com­bat­tants éli­mi­nés par les frappes aé­riennes). Les avions fran­çais ont lar­ge­ment contri­bué à ce bi­lan en frap­pant plus de 1 200 ob­jec­tifs en Irak et en Sy­rie avec plus de 2 500 mu­ni­tions de tous types.

Dif­fé­rente de celles que nous avons connues jus­qu’ici, avec un en­ne­mi plus re­dou­table, plus ré­si­lient, plus or­ga­ni­sé, plus dy­na­mique, plus asy­mé­trique, plus meur­trier que ceux que nous avons ren­con­trés au Ko­so­vo, en Li­bye ou en Af­gha­nis­tan, l’opé­ra­tion « Cham­mal/In­herent Re­solve » est par­ti­cu­lière dif­fi­cile et com­plexe pour les forces de la coa­li­tion. L’en­ne­mi agit en mê­lant modes d’ac­tion mi­li­taires tra­di­tion­nels et modes d’ac­tion to­ta­le­ment asy­mé­triques, dans des com­bats de grande en­ver­gure. La ba­taille est in­tense, longue, dy­na­mique et com­plexe. Elle rap­pelle que les ac­tions mi­li­taires doivent être ins­crites dans la du­rée, et donc sou­te­nables, pour pro­duire des ef­fets, et ac­com­pa­gnées par une vi­sion po­li­tique pour en ob­te­nir une is­sue du­ra­ble­ment po­si­tive.

Elle ne doit pas faire ou­blier que les opé­ra­tions aé­riennes fu­tures pour­raient avoir lieu dans des en­vi­ron­ne­ments contes­tés par des sys­tèmes de dé­fense aé­rienne et des aé­ro­nefs de gé­né­ra­tion ré­cente, donc per­for­mants. Sans au­cun doute une autre his­toire à la­quelle nous de­vons nous pré­pa­rer tout en lut­tant contre Daech jour après jour. g

Notes

(1) YPG : branche ar­mée des Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes.

(2) CJTF : Com­bi­ned Joint Task Force.

(3) CFACC : Com­bi­ned Forces Air Com­ponent Com­mand.

(4) ISR : In­tel­li­gence Sur­veillance Re­con­nais­sance.

(5) IMMINT : Image In­tel­li­gence.

(6) SIGINT : Si­gnal In­tel­li­gence.

(7) COMINT : Com­mu­ni­ca­tion In­tel­li­gence.

(8) CAOC : Com­bi­ned Air Ope­ra­tions Cen­ter.

(9) AFCENT : Air Force Cen­tral Com­mand.

Deux Mi­rage 2000D dé­crochent après leur ra­vi­taille­ment au­près d’un KC-135 amé­ri­cain. Le ra­vi­taille­ment en vol reste l’une des fai­blesses fran­çaises. (© DoD)

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