DÉ­CLIN OU RE­NAIS­SANCE DES AILES IN­DIENNES ?

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DSI Hors-Série - - AMÉRIQUES -

Nu­mé­ri­que­ment, l’Inde est au­jourd’hui la deuxième puis­sance aé­rienne d’Asie, mais

la ma­jo­ri­té de son ma­té­riel reste hé­ri­té de l’ère so­vié­tique. Après le conflit de Kar­gil en 1999, les uni­tés de com­bat de la force aé­rienne (In­dian Air Force, ou IAF) et de l’aé­ro­na­vale in­diennes (In­dian Na­vy, ou IN) ont en­tre­pris de grands chan­tiers de ré­no­va­tion, alors même que l’en­semble de la so­cié­té in­dienne mo­der­nise ses struc­tures pu­bliques, so­ciales, ju­di­ciaires et po­li­tiques. Dans un contexte na­tio­nal et ré­gio­nal à l’évo­lu­tion ra­pide, cette mo­der­ni­sa­tion de­vra ré­pondre à la fois aux en­jeux géos­tra­té­giques im­mé­diats et aux am­bi­tions na­tio­nales à long terme d’un pays ap­pe­lé à de­ve­nir bien­tôt la pre­mière puis­sance dé­mo­gra­phique de la pla­nète.

De­puis la pre­mière guerre in­do­pa­kis­ta­naise de 1947, la struc­ture et le for­mat des forces ar­mées in­diennes avaient pour but pre­mier de contrer la me­nace de son voi­sin oc­ci­den­tal, mais l’émer­gence gran­dis­sante de la Chine comme puis­sance mon­diale de pre­mier ordre et al­lié prin­ci­pal du Pa­kis­tan conduit dé­sor­mais l’Inde à évo­quer of­fi­ciel­le­ment la pos­si­bi­li­té d’une guerre sur deux fronts, et de struc­tu­rer ses forces se­lon ce

prin­cipe. Dans le même temps, avec une po­pu­la­tion ap­pe­lée à dé­pas­ser celle de la Chine dans moins de dix ans, l’Inde cherche à se consti­tuer une base in­dus­trielle stable, forte

Yan­nick SMALDORE Spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense.

“Alors que l’IAF a be­soin de 42 es­ca­drons de com­bat pour ré­pondre à son contrat opé­ra­tion­nel, le re­trait du ser­vice des avions ob­so­lètes a en­traî­né une ré­duc­tion du for­mat,

qui pla­fonne ac­tuel­le­ment

à 33 es­ca­drons.

et concur­ren­tielle, à la me­sure du sta­tut de su­per­puis­sance ré­gio­nale qu’elle am­bi­tionne de de­ve­nir à l’ho­ri­zon 2040.

DES UR­GENCES STRA­TÉ­GIQUES

CONTRADICTOIRES

Cette double né­ces­si­té de mon­tée en puis­sance mi­li­taire et de dé­ve­lop­pe­ment d’une base in­dus­trielle au­to­nome agit glo­ba­le­ment po­si­ti­ve­ment sur l’éco­no­mie in­dienne, les be­soins mi­li­taires étant de plus en plus cou­verts par l’in­dus­trie na­tio­nale. Le sec­teur aé­ro­nau­tique, ce­pen­dant, échappe en­core à cette ten­dance et peine à ré­pondre aux exi­gences de l’IAF et de l’IN : d’une part, en rai­son du vo­lume d’avions de­man­dé et, d’autre part, en rai­son du ni­veau de tech­ni­ci­té exi­gé. Ain­si, alors que l’IAF a be­soin de 42 es­ca­drons de com­bat pour ré­pondre à son contrat opé­ra­tion­nel, le re­trait du ser­vice des avions ob­so­lètes a en­traî­né une ré­duc­tion du for­mat, qui pla­fonne ac­tuel­le­ment à 33 es­ca­drons, dont une dou­zaine com­po­sés de vieux MiG de­vant être re­ti­rés du ser­vice avant 2020. En fé­vrier, Ma­no­har Par­ri­kar, alors mi­nistre de la Dé­fense, rap­pe­lait qu’il man­quait 400 chas­seurs à l’in­ven­taire des forces in­diennes. Des aé­ro­nefs qui au­raient dû, en grande par­tie, être conçus et/ou as­sem­blés sur place au cours des deux der­nières dé­cen­nies. La pla­ni­fi­ca­tion ini­tiale n’a en ef­fet

Le pro­gramme Te­jas se pour­suit vaille que vaille, plus de trente ans après son lan­ce­ment. (© DRDO)

Pho­to ci-des­sus :

pas sur­vé­cu long­temps aux dif­fi­ciles réa­li­tés d’une mo­der­ni­sa­tion com­plète de l’in­dus­trie na­tio­nale. Les pro­ces­sus de pro­duc­tion et d’achats éta­tiques, for­te­ment cloi­son­nés et éche­lon­nés, souffrent tou­jours d’une grande iner­tie dé­ci­sion­nelle – le fa­meux «temps in­dien» – iro­ni­que­ment ag­gra­vée par les dis­po­si­tifs de lutte an­ti­cor­rup­tion qui ont ten­dance à li­mi­ter les prises de dé­ci­sion in­di­vi­duelles et l’es­prit d’ini­tia­tive pour­tant es­sen­tiel à la bonne ges­tion d’im­por­tants pro­jets in­dus­triels. Après la cor­rup­tion, le pro­chain grand dé­fi struc­tu­rel de la dé­fense in­dienne se­ra ain­si ce­lui de la gou­ver­nance des grands groupes in­dus­triels, par­ti­cu­liè­re­ment ce­lui du géant pu­blic HAL (Hin­dus­tan Ae­ro­nau­tics Ltd.), for­te­ment lié au mi­nis­tère de la Dé­fense, mais qui a ré­cem­ment mon­tré ses li­mites en ma­tière d’ef­fi­ca­ci­té in­dus­trielle et de ges­tion ma­na­gé­riale.

Même s’il ap­pa­raît au­jourd’hui aux mi­li­taires que seule la li­vrai­son ra­pide d’ap­pa­reils ache­tés sur éta­gère pour­rait com­bler à brève échéance les dé­fi­cits opé­ra­tion­nels de l’IAF, les pou­voirs pu­blics conti­nuent d’af­fi­cher leur sou­tien à l’in­dus­trie na­tio­nale. De fac­to, le Make In In­dia, mal­gré sa len­teur struc­tu­relle, est de­ve­nu le mot d’ordre ins­crit dans la loi de tous les grands pro­grammes aé­ro­nau­tiques de dé­fense, y com­pris pour les four­nis­seurs étran­gers qui sont te­nus, contrac­tuel­le­ment, de four­nir une part im­por­tante d’off­sets et de trans­ferts de tech­no­lo­gie.

MO­DER­NI­SA­TION DES ATOUTS AC­TUELS

Pour l’IAF, une des me­sures pal­lia­tives aux re­tards de l’in­dus­trie lo­cale a consis­té à mo­der­ni­ser ses ap­pa­reils de pre­mière ligne, cen­sés res­ter en ser­vice jus­qu’à l’ho­ri­zon 2035. De­puis 2012, les MiG-29 sont ain­si por­tés au stan­dard UPG, in­té­grant le ra­dar Zhuk-ME, une ca­pa­ci­té de ra­vi­taille­ment en vol et de nou­veaux ré­ac­teurs. À par­tir de 2015, Das­sault Avia­tion a com­men­cé la li­vrai­son de 49 Mi­rage 2000H in­diens pro­gres­si­ve­ment por­tés à un stan­dard proche du 2000-5Mk2, en par­te­na­riat avec le mis­si­lier eu­ro­péen MBDA et plu­sieurs in­dus­triels in­diens. L’Inde est au­jourd’hui le der­nier uti­li­sa­teur du vé­né­rable Ja­guar, dans des ver­sions construites sous li­cence et spé­cia­le­ment adap­tées aux be­soins na­tio­naux, y com­pris pour la conduite de mis­sions nu­cléaires et d’as­saut à la mer. La moi­tié de la flotte de Ja­guar a dé­jà été por­tée au stan­dard DARIN II, avec un sys­tème de na­vi­ga­tion et d’at­taque mo­der­ni­sé et de nou­velles ca­pa­ci­tés de frappe de pré­ci­sion. La soixan­taine d’ap­pa­reils res­tants se­ra bien­tôt por­tée au stan­dard DARIN III, avec un nou­veau ra­dar AESA four­ni par l’is­raé­lien El­ta et une suite élec­tro­nique com­plè­te­ment ré­no­vée.

Le pro­gramme a ce­pen­dant pris plu­sieurs an­nées de re­tard, l’IAF re­fu­sant la pre­mière mou­ture pro­po­sée par les in­dus­triels. La re­mo­to­ri­sa­tion des Ja­guar avec des Ho­ney­well F-125N, un temps évo­quée pour op­ti­mi­ser l’au­to­no­mie en pé­né­tra­tion à basse al­ti­tude de l’ap­pa­reil, semble éga­le­ment re­pous­sée d’au moins trois an­nées sup­plé­men­taires. Sur le seg­ment des chas­seurs lourds, des né­go­cia­tions sont en cours entre l’IAF, HAL et l’in­dus­trie russe afin de mo­der­ni­ser les plus vieux Su-30MKI, dont les pro­blèmes de dis­po­ni­bi­li­té ont été ré­cem­ment mis en avant par l’équi­valent in­dien de la Cour des comptes. Une qua­ran­taine d’ap­pa­reils pour­rait être concer­nés, les mo­di­fi­ca­tions pou­vant por­ter sur la mo­to­ri­sa­tion, le ra­dar et la ca­pa­ci­té de tir à très longue por­tée, se­lon un stan­dard se rap­pro­chant du Su-35 li­vré à la Chine.

“On ob­serve sur le seg­ment des chas­seurs lé­gers et mé­dians un vé­ri­table chan­ge­ment de pa­ra­digme au sein de l’IAF, dont la co­lonne ver­té­brale ne se­ra vrai­sem­bla­ble­ment plus consti­tuée de chas­seurs d’ori­gine russe ou so­vié­tique

à par­tir de 2020.

CHAS­SEURS LOURDS : PRIO­RI­TÉ À LA RUS­SIE

Avec en­vi­ron 270 exem­plaires en ser­vice à l’ho­ri­zon 2020, soit plus de la moi­tié des chas­seurs mo­dernes de l’in­ven­taire, le Su-30MKI res­te­ra le prin­ci­pal chas­seur lourd de l’IAF pour les trois pro­chaines dé­cen­nies. Ce­pen­dant, on ob­serve sur le seg­ment des chas­seurs lé­gers et mé­dians un vé­ri­table chan­ge­ment de pa­ra­digme au sein de l’IAF, dont la co­lonne ver­té­brale ne se­ra vrai­sem­bla­ble­ment plus consti­tuée de chas­seurs d’ori­gine russe ou so­vié­tique à par­tir de 2020. De quoi bou­le­ver­ser en pro­fon­deur sa struc­ture, mais éga­le­ment sa doc­trine d’em­ploi, qui cherche à se rap­pro­cher de plus en plus des stan­dards OTAN, qu’il s’agisse du nombre d’heures de vol, de li­ber­té dé­ci­sion­nelle ou d’am­pleur des exer­cices. Uti­li­sés aus­si in­ten­si­ve­ment que des ap­pa­reils oc­ci­den­taux, les chas­seurs d’ori­gine russe tendent à mon­trer ra­pi­de­ment leurs li­mites, no­tam­ment en ce qui concerne la main­te­nance, la dis­po­ni­bi­li­té et la fia­bi­li­té des ré­ac­teurs.

Si, jus­qu’à pré­sent, la struc­ture de l’IAF re­po­sait avant tout sur un fer de lance consti­tué d’es­ca­drons spé­cia­li­sés sur Mi­rage 2000, Ja­guar ou Su-30, sou­te­nus par un nombre im­por­tant de chas­seurs plus lé­gers, la ré­duc­tion de son for­mat de­vrait peu à peu la pous­ser à stan­dar­di­ser sa doc­trine et son en­traî­ne­ment. Le mo­dèle se­ra alors plus oc­ci­den­tal, ex­cluant plus en­core les pro­duc­tions lé­gères russes, comme la fa­mille des MiG-29, dont la ver­sion na­vale est d’ailleurs de plus en plus cri­ti­quée en Inde. Les 45 MiG-29K li­vrés entre 2009 et

2017 à l’In­dian Na­vy consti­tuent dé­sor­mais

La mo­der­ni­sa­tion des Ja­guar in­diens per­met d’ac­croître leur po­ten­tiel de vie, de même que leurs ca­pa­ci­tés opé­ra­tion­nelles. (© MoD)

l’in­té­gra­li­té de la chasse em­bar­quée in­dienne, mais la dis­po­ni­bi­li­té des ap­pa­reils peine à dé­pas­ser les 25%. Les ré­ac­teurs, mais aus­si les com­mandes de vol et l’élec­tro­nique em­bar­quée, au­raient ain­si du mal à sup­por­ter les condi­tions d’ex­ploi­ta­tion ma­rines et tro­pi­cales. L’IN semble éga­le­ment ren­con­trer de sé­rieuses dif­fi­cul­tés pour in­té­grer ses chas­seurs aux ré­seaux in­fo­cen­trés de sa flotte, les re­la­tions avec l’in­dus­trie russe pa­rais­sant par­ti­cu­liè­re­ment ten­dues sur ce der­nier point.

Pour­tant, mal­gré les pro­blèmes de dis­po­ni­bi­li­té des Su-30MKI et des MiG-29K, la Rus­sie res­te­ra un four­nis­seur im­por­tant pour les forces aé­riennes in­diennes, no­tam­ment de chas­seurs lourds. HAL, qui fa­brique sous li­cence le Su-30MKI, est en ef­fet as­so­cié à Su­khoi pour la pro­duc­tion d’une ver­sion in­dienne du T-50 PAK FA russe, dé­si­gné lo­ca­le­ment PMF (Pers­pec­tive Mul­ti­role Figh­ter) ou FGFA (Fifth Ge­ne­ra­tion Figh­ter Air­craft). Bien que le pro­gramme ait été lan­cé il y a main­te­nant dix ans, le PMF peine tou­jours à trou­ver sa place au sein du tis­su in­dus­triel in­dien et de la struc­ture or­ga­ni­sa­tion­nelle de l’IAF. À l’heure où nous écri­vons ces lignes, l’ac­cord in­do-russe sou­hai­té par l’an­cien mi­nistre de la Dé­fense Par­ri­kar à la fin de l’an­née der­nière n’au­rait tou­jours pas été si­gné, les deux par­ties ne par­ve­nant à s’en­tendre ni sur le vo­lume de com­mandes res­pec­tives, ni sur le fi­nan­ce­ment des mo­di­fi­ca­tions de­man­dées par l’IAF, ni, sur­tout, sur le par­tage in­dus­triel et la ces­sion des codes sources, exi­gée par l’Inde, mais re­fu­sée par Mos­cou. Ain­si, même si l’IAF pré­voit tou­jours d’in­té­grer en­vi­ron 140 FGFA/PMF dans son in­ven­taire à par­tir de 2030, la part d’avions russes dans ce­lui-ci de­vrait conti­nuer à di­mi­nuer consi­dé­ra­ble­ment au cours des deux pro­chaines dé­cen­nies, le rem­pla­ce­ment mas­sif des MiG-21 et MiG-27 à bout de po­ten­tiel échap­pant ir­ré­mé­dia­ble­ment aux ten­ta­tives com­mer­ciales de Mos­cou.

IN­CER­TI­TUDES ET TERGIVERSATIONS

SUR LE MI­LIEU DE GAMME

La ques­tion du rem­pla­ce­ment des vieux MiG re­vient comme une ar­lé­sienne dans les dé­bats in­ternes de l’IAF. En ef­fet, pour l’équi­pe­ment light et me­dium de ses uni­tés de com­bat, l’IAF mi­sait ini­tia­le­ment sur deux pro­grammes ma­jeurs me­nés par HAL, di­rec­te­ment sous la hou­lette du mi­nis­tère de la Dé­fense. Pour le sec­teur me­dium, ce­lui du MMRCA (Me­dium Mul­ti­Role Com­bat Air­craft) de­vait por­ter sur la four­ni­ture de 126 Ra­fale, dont 108 as­sem­blés sur place par HAL, à l’ins­tar des Su-30MKI. Pour la gamme light, l’Inde mise de­puis le dé­but des an­nées 1990 sur son pro­gramme na­tio­nal LCA (Light Com­bat Air­craft) Te­jas, éga­le­ment me­né par HAL.

Mal­heu­reu­se­ment pour la mo­der­ni­sa­tion de l’IAF, ces deux pro­grammes es­sen­tiels ont souf­fert d’une ges­tion in­dus­trielle et po­li­tique pour le moins dis­cu­table, ag­gra­vée un temps par les sanc­tions éco­no­miques qui ont pe­sé sur l’Inde en rai­son de l’éla­bo­ra­tion de son pro­gramme nu­cléaire.

“Même si l’IAF pré­voit tou­jours d’in­té­grer en­vi­ron

140 FGFA/PMF dans son in­ven­taire à par­tir de 2030, la part d’avions russes dans ce­lui-ci de­vrait conti­nuer à di­mi­nuer consi­dé­ra­ble­ment au cours des deux pro­chaines dé­cen­nies. „

Si le LCA a su­bi des re­tards à ré­pé­ti­tion, le MMRCA a fi­ni par être pu­re­ment et sim­ple­ment an­nu­lé en 2015. Seuls 36 Ra­fale ont été ache­tés dans un ac­cord de gou­ver­ne­ment à gou­ver­ne­ment, lais­sant un grand vide dans la pla­ni­fi­ca­tion de l’IAF sur son seg­ment me­dium. Deux voies prin­ci­pales semblent en­vi­sa­gées par les au­to­ri­tés in­diennes, en fonc­tion de l’in­ter­lo­cu­teur et donc de l’angle stra­té­gique pri­vi­lé­gié. Pour les cadres de l’ar­mée, la so­lu­tion pu­bli­que­ment fa­vo­ri­sée se­rait celle d’achats sup­plé­men­taires de Ra­fale, dans la conti­nui­té du choix tech­nique de la com­pé­ti­tion MMRCA.

Opé­ra­tion­nel­le­ment, le Ra­fale, ca­pable de réa­li­ser l’en­semble du spectre de mis­sions, de la dé­fense aé­rienne lo­cale à la frappe stra­té­gique et an­ti­na­vire, se­ra un atout pour l’IAF. Qui plus est, un achat de Ra­fale sup­plé­men­taires per­met­trait de stan­dar­di­ser une par­tie des équi­pe­ments et des ar­me­ments dé­jà uti­li­sés sur les 36 pre­miers ap­pa­reils, mais éga­le­ment sur les 49 Mi­rage 2000I/TI mo­der­ni­sés. Sur le plan in­dus­triel, une aug­men­ta­tion du nombre de Ra­fale ap­por­te­rait une conti­nui­té dans le pro­ces­sus d’in­di­gé­ni­sa­tion de l’ap­pa­reil, com­men­cée dans le cadre des off­sets du pre­mier contrat.

Le par­te­na­riat entre Das­sault Avia­tion et Re­liance ADA Group, qui porte sur la sous­trai­tance d’une par­tie de la cel­lule, pour­rait être élar­gi en cas d’achats sup­plé­men­taires, l’as­sem­blage fi­nal de l’ap­pa­reil en Inde pou­vant même être en­vi­sa­gé. Éla­bo­rée dans le cadre des off­sets du contrat Ra­fale, la par­ti­ci­pa­tion du fran­çais Sa­fran au dé­ve­lop­pe­ment et à la cer­ti­fi­ca­tion du ré­ac­teur Ka­ve­ri aux cô­tés de GTRE pour­rait me­ner à une col­la­bo­ra­tion plus ap­pro­fon­die, no­tam­ment pour pro­pul­ser le LCA Next Gen, fu­tur chas­seur fur­tif, et le drone de com­bat que New Del­hi sou­haite dé­ve­lop­per. Ce­pen­dant, pour une par­tie de la classe po­li­tique, dont l’an­cien mi­nistre de la Dé­fense Par­ri­kar, le ré­équi­pe­ment de l’IAF pas­se­rait par un nou­vel ap­pel d’offres de­vant être lan­cé en 2018 pour 200 chas­seurs mo­no­réac­teurs à construire sur place, ce qui im­pli­que­rait né­ces­sai­re­ment de choi­sir entre le Gri­pen NG du sué­dois SAAB ou le F-16 Block 70 de Lock­heed Mar­tin.

Comme sou­vent en Inde, l’évo­ca­tion de ce fu­tur ap­pel d’offres ne semble pas avoir fer­mé pour au­tant les portes au Ra­fale ni à

Le rem­pla­ce­ment de la flotte de MiG-21, qui a connu une at­tri­tion ver­ti­gi­neuse, est au coeur des pro­grammes de chas­seurs moyens et lé­gers… (© MoD)

La pro­duc­tion sous li­cence de Su-30 se pour­suit ac­tuel­le­ment. Les ap­pa­reils de­vraient par ailleurs connaître un ac­crois­se­ment de leurs ca­pa­ci­tés avec la pro­chaine in­té­gra­tion du BrahMos. (© MoD)

d’autres concur­rents, à l’ins­tar de Boeing, qui es­saie tou­jours de vendre son Su­per Hor­net. Il est pour le mo­ment dif­fi­cile d’an­ti­ci­per l’évo­lu­tion à court terme de ce mar­ché très dis­pu­té du seg­ment de mi­lieu de gamme, tant la di­men­sion po­li­tique semble pri­mor­diale et les ac­teurs, nom­breux. En ef­fet, l’achat de 36 Ra­fale ca­chait un bras de fer op­po­sant l’IAF et le Pre­mier mi­nistre Mo­di, fa­vo­rables

Il est pour le mo­ment “dif­fi­cile d’an­ti­ci­per l’évo­lu­tion à court terme de ce mar­ché très dis­pu­té du seg­ment de mi­lieu de gamme, tant la di­men­sion po­li­tique semble pri­mor­diale et les ac­teurs, nom­breux. „

à un achat ra­pide sur éta­gère, au mi­nistre de la Dé­fense Par­ri­kar et à HAL, dont les in­té­rêts re­po­saient sur le suc­cès des né­go­cia­tions du MMRCA. L’ap­pel d’offres pour la fa­bri­ca­tion sous li­cence de mo­no­mo­teurs sué­dois ou amé­ri­cains avait été dé­ci­dé par Par­ri­kar, sans le sou­tien des cadres di­ri­geants de l’IAF,

peut-être en par­tie comme une ré­ponse po­li­tique à l’aban­don du MMRCA.

Ma­no­har Par­ri­kar ayant ré­cem­ment quit­té son poste, la pro­chaine étape de ce feuille­ton émi­nem­ment po­li­tique est en­core bien in­cer­taine. Tout juste peut-on rap­pe­ler que le choix d’un mo­no­réac­teur, loin de se jus­ti­fier opé­ra­tion­nel­le­ment, peut se voir comme une ma­nière dé­tour­née d’ex­clure Fran­çais et Russes de l’ap­pel d’offres et donc d’ac­qué­rir une li­cence de fa­bri­ca­tion et des trans­ferts de tech­no­lo­gies en pro­ve­nance de nou­veaux four­nis­seurs. La vo­lon­té d’ob­te­nir des conces­sions com­mer­ciales et tech­no­lo­giques d’un aus­si grand nombre de four­nis­seurs que pos­sible est, après tout, une ma­noeuvre de di­plo­ma­tie éco­no­mique dé­sor­mais cou­rante.

LE LCA TE­JAS COÛTE QUE COÛTE

Au-de­là de l’ir­ri­ta­tion de l’IAF, l’ap­pel d’offres pour la construc­tion sous li­cence de 200 mo­no­réac­teurs étran­gers a éga­le­ment en­traî­né des com­men­taires cir­cons­pects de la part de HAL. L’hy­po­thèse d’une sé­lec­tion du Gri­pen NG – très proche du Te­jas Mk2 – pour­rait en ef­fet être vue comme un aveu d’échec du pro­gramme LCA qui, mal­gré une sé­rie de re­tards re­cords, pro­gresse en­fin cor­rec­te­ment, po­li­ti­que­ment et tech­ni­que­ment. Il faut dire que, pour l’en­semble de l’in­dus­trie in­dienne, la conti­nui­té du pro­gramme LCA tient presque de la né­ces­si­té ab­so­lue,

l’aban­don pur et simple du Te­jas sem­blant ex­trê­me­ment com­pli­qué et ris­qué. Comme le Ja­pon, la Tur­quie ou la Co­rée, l’Inde s’est lan­cée dans un nou­veau pro­gramme d’avion de 5e gé­né­ra­tion, le bi­réac­teur fur­tif AMCA (Ad­van­ced Me­dium Com­bat Air­craft), qui de­vrait re­prendre une par­tie des équi­pe­ments (avio­nique, cap­teurs, ré­ac­teurs) dé­ve­lop­pés pour le LCA. La maî­trise du pro­gramme LCA (dé­ve­lop­pe­ment de la cel­lule, in­té­gra­tion de l’élec­tro­nique em­bar­quée, mo­to­ri­sa­tion ou éla­bo­ra­tion des pro­ces­sus de cer­ti­fi­ca­tion) se­ra donc la clé in­dis­pen­sable à la réus­site in­dus­trielle et opé­ra­tion­nelle du fu­tur AMCA.

À l’heure ac­tuelle, l’ho­ri­zon du Te­jas semble en­fin se dé­ga­ger. La ver­sion Mk1 de­vrait ob­te­nir sa va­li­da­tion opé­ra­tion­nelle fi­nale au cours de l’été, mo­to­ri­sée par un Ge­ne­ral Elec­tric F404 en rai­son des re­tards et pro­blèmes tech­niques ac­cu­mu­lés par le ré­ac­teur na­tio­nal Ka­ve­ri. En no­vembre der­nier, une com­mande était éga­le­ment pas­sée pour 83 Te­jas Mk1A, une ver­sion in­ter­mé­diaire équi­pée d’une avio­nique étran­gère. Un ap­pel d’offres in­ter­na­tio­nal a été ré­cem­ment pu­blié, pré­ci­sant no­tam­ment que le ra­dar de­vra être de type AESA et fa­bri­qué sous li­cence en Inde. Le doute sub­siste en­core sur le choix de la pro­pul­sion : alors que le pro­jet Ka­ve­ri était en passe d’être aban­don­né, au pro­fit donc du F404 de Ge­ne­ral Elec­tric, les ré­cents in­ves­tis­se­ments fi­nan­ciers et tech­niques de Sa­fran au­près de GTRE semblent bien avoir res­sus­ci­té le pe­tit mo­teur in­dien. D’après les der­nières

ru­meurs, la ver­sion fran­ci­sée et cor­ri­gée du Ka­ve­ri pour­rait bien vo­ler dès 2019 et être cer­ti­fiée en 2020, en adé­qua­tion avec le ca­len­drier du Mk1A. Au to­tal, 120 Te­jas sont pré­vus pour l’IAF, mais, en cas de suc­cès opé­ra­tion­nel et en fonc­tion des autres pro­grammes de construc­tion sous li­cence, il n’est pas ex­clu que plus de 200 ap­pa­reils soient pro­duits pour ses seuls be­soins, éven­tuel­le­ment dans un nou­veau stan­dard de pro­duc­tion met­tant en ap­pli­ca­tion les trans­ferts de tech­no­lo­gie ob­te­nus au­près des in­dus­triels fran­çais et is­raé­liens no­tam­ment.

Du cô­té de l’In­dian Na­vy, la ver­sion Mk2 de l’ap­pa­reil, bien plus abou­tie tech­ni­que­ment, se re­trouve iro­ni­que­ment dans une pos­ture po­li­tique bien plus com­plexe. Spé­cia­le­ment dé­ve­lop­pé pour pou­voir opé­rer de­puis les por­tea­vions STOBAR de l’IN, le Te­jas Mk2 de­vrait cor­ri­ger les dé­fauts ren­con­trés sur les pro­to­types du LCA na­val : son train d’at­ter­ris­sage se­ra al­lé­gé, son aé­ro­dy­na­mique amé­lio­rée, tan­dis que son ré­ac­teur se­ra rem­pla­cé par un Ge­ne­ral Elec­tric F414, 20% plus puis­sant que le mo­teur du Mk1. Mal­gré la bonne te­nue du pro­gramme, l’IN a ré­cem­ment an­non­cé qu’elle ne sou­hai­tait plus se do­ter de Te­jas Mk2 en rai­son des re­tards de ca­len­drier et parce que la mon­tée en puis­sance de la ma­rine chi­noise ren­dait le concept même de pe­tit chas­seur em­bar­qué ob­so­lète. Im­mé­dia­te­ment, les ins­tances mi­nis­té­rielles ont ré­af­fir­mé la vo­lon­té de conti­nuer le dé­ve­lop­pe­ment de la ver­sion na­vale de l’ap­pa­reil et confir­mé les pré­vi­sions d’achat pour une qua­ran­taine de Te­jas Mk2 na­va­li­sés.

Dans un contexte po­li­tique ty­pi­que­ment in­dien, cette ré­af­fir­ma­tion du sou­tien éta­tique au pro­gramme in­dus­triel n’a pas em­pê­ché l’IN d’émettre un ap­pel à pro­po­si­tion pour l’ac­qui­si­tion de

57 chas­seurs em­bar­qués mé­dians, le pro­gramme MRCBF (Mul­ti­Role Car­rier Borne Figh­ter, ou chas­seur em­bar­qué mul­ti­rôle). Il de­vrait, en toute lo­gique, voir s’af­fron­ter le Ra­fale M et le Su­per Hor­net, la par­ti­ci­pa­tion du F-35 res­tant en­core très in­cer­taine à la lec­ture de l’ap­pel à pro­po­si­tion. Tout comme l’IAF qui va de­voir jon­gler entre le Ra­fale,

“D’après les der­nières ru­meurs, la ver­sion fran­ci­sée et cor­ri­gée du Ka­ve­ri pour­rait bien vo­ler dès 2019 et être cer­ti­fiée en 2020, en adé­qua­tion avec le

ca­len­drier du Mk1A.

un hy­po­thé­tique mo­no­réac­teur et le fu­tur AMCA pour com­bler son be­soin en avions mé­dians, l’IN va de­voir me­ner de front deux pro­grammes in­dus­triel­le­ment et opé­ra­tion­nel­le­ment contradictoires, illus­trant par­fai­te­ment les énormes dif­fi­cul­tés de ges­tion que ren­contre la dé­fense in­dienne; des dif­fi­cul­tés in­évi­tables en rai­son de l’ab­sence de po­si­tion­ne­ment clair des plus hautes ins­tances sur les prio­ri­tés à don­ner entre en­jeux opé­ra­tion­nels et en­jeux in­dus­triels.

VERS UNE LENTE ÉVO­LU­TION DE LA STRUC­TURE DES FORCES ?

Mal­gré un ta­bleau en ap­pa­rence as­sez sombre et – re­con­nais­sons-le – chao­tique, la

si­tua­tion des forces aé­riennes in­diennes n’est pas si ca­tas­tro­phique qu’il y pa­raît. Les prin­ci­paux pro­blèmes de l’IAF res­tent le trop faible vo­lume des li­vrai­sons et la mul­ti­pli­ca­tion des pro­grammes contradictoires, qui em­pêchent l’IAF et l’IN de se pro­je­ter ef­fi­ca­ce­ment dans le temps. Néan­moins, l’évo­lu­tion struc­tu­relle de l’IAF dans les pro­chaines an­nées, qui se­ra ache­vée avec le re­trait des der­niers MiG-27 en 2024, pour­rait bien lui per­mettre de sor­tir de son or­ga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale ac­tuelle, fon­dée sur le nombre et la ré­par­ti­tion géo­gra­phique de ses es­ca­drons, pour dé­ve­lop­per pro­gres­si­ve­ment une struc­ture plus or­ga­nique, fon­dée sur l’uti­li­sa­tion en ré­seau de ses chas­seurs mul­ti­rôles mo­dernes et de leurs mul­ti­pli­ca­teurs de force. À bien des égards, trois ou quatre es­ca­drons de Ra­fale ou de Gri­pen NG avec un sou­tien d’AWACS re­pré­sentent une force mi­li­taire et un ou­til de dis­sua­sion bien plus ef­fi­caces que qua­torze es­ca­drons de MiG-21 vieillis­sants. Quant à l’IN, la ques­tion du di­men­sion­ne­ment de la chasse em­bar­quée sou­ligne sur­tout les re­tards pris dans la dé­fi­ni­tion et le fi­nan­ce­ment de ses fu­turs porte-avions.

En at­ten­dant l’ar­ri­vée du FGFA, de l’AMCA et du fu­tur drone de re­con­nais­sance et de com­bat AU­RA à l’ho­ri­zon 2030-2035, il convien­dra donc de sur­veiller l’évo­lu­tion du pro­gramme MRCBF pour l’IN, et celle du re­nou­vel­le­ment de la gamme mé­diane de l’In­dian Air Force. Dans le contexte ac­tuel, la conduite de ces pro­grammes nous ap­pren­dra beau­coup sur la ma­nière dont les struc­tures mi­li­taires, po­li­tiques et bu­reau­cra­tiques in­diennes s’adaptent à leurs nom­breux dé­fis et par­viennent à gé­rer leurs ap­pa­rentes contra­dic­tions. g

Les li­vrai­sons pré­vues de MiG-29K (ici un bi­place KUB) ne sa­tis­fe­ront pas to­ta­le­ment les be­soins de la ma­rine in­dienne. (© MoD)

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