ARROMANCHES III : UN DÉ­PLOIE­MENT RÉ­VÉ­LA­TEUR DU RE­TOUR AU PRE­MIER PLAN DE LA STRA­TÉ­GIE NA­VALE

UN DÉ­PLOIE­MENT RÉ­VÉ­LA­TEUR DU RE­TOUR AU PRE­MIER PLAN DE LA STRA­TÉ­GIE NA­VALE

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Ste­ven CAUGANT

mis­sion « Arromanches III » consti­tue le troi­sième vo­let des dé­ploie­ments opé­rés par le Groupe Aé­ro­na­val (GAN) dans sa lutte contre Daech de­puis 2015. Cette mis­sion pla­ni­fiée pour une du­rée ini­tiale de deux mois a été pro­lon­gée à deux re­prises par les au­to­ri­tés po­li­tiques pour fi­na­le­ment s’étendre sur trois mois et de­mi. Ces pro­lon­ga­tions suc­ces­sives ré­pondent à l’évo­lu­tion des rap­ports de force sur le théâtre en Irak et en Sy­rie et à la né­ces­si­té de sou­te­nir les forces ira­kiennes sur le ter­rain.

Les lan­ce­ments des ba­tailles de Mos­soul puis de Ra­q­qa (1) ont donc contri­bué à re­voir la pla­ni­fi­ca­tion ini­tiale, avec des consé­quences lo­gis­tiques et opé­ra­tion­nelles dans une phase de tran­si­tion pour la Ma­rine entre ma­té­riel an­cien et équi­pe­ment de der­nière gé­né­ra­tion. En­fin, ce dé­ploie­ment s’opère dans un en­vi­ron­ne­ment com­plexe mar­qué par la confir­ma­tion de la re­mon­tée en puis­sance de la ma­rine russe. La mise en exergue des dif­fé­rents dé­fis re­le­vés par le GAN, et donc la Ma­rine na­tio­nale, dé­montre l’im­por­tance des choix ca­pa­ci­taires ou de for­mats ef­fec­tués et l’ur­gence de res­pec­ter le rythme de re­nou­vel­le­ment de la flotte afin de pou­voir contrer les me­naces émergentes sur les voies de com­mu­ni­ca­tion ma­ri­times et main­te­nir notre li­ber­té d’ac­tion. La mis­sion « Arromanches III » té­moigne du re­tour de la stra­té­gie na­vale sur le de­vant de la scène des re­la­tions in­ter­na­tio­nales et dé­montre le rôle ma­jeur que la Ma­rine na­tio­nale, en pé­riode de re­nou­veau, est ame­née à y jouer dans les pro­chaines dé­cen­nies au ser­vice de la sé­cu­ri­sa­tion des in­té­rêts stra­té­giques de la Na­tion.

LE RE­TOUR EN FORCE DE LA STRA­TÉ­GIE NA­VALE…

La mis­sion « Arromanches III » té­moigne du re­tour de la stra­té­gie na­vale sur le de­vant de la scène des re­la­tions in­ter­na­tio­nales et dé­montre le rôle ma­jeur que la Ma­rine na­tio­nale, en pé­riode de re­nou­veau, est ame­née à y jouer.

Le GAN, en­ga­gé en opé­ra­tions en Mé­di­ter­ra­née orien­tale, a été le té­moin pri­vi­lé­gié de la re­mon­tée en puis­sance de la ma­rine russe. Lors d’« Arromanches II », des raids de bom­bar­diers stra­té­giques à long rayon d’ac­tion, des tirs de mis­siles par des sous-ma­rins de­vant Tar­tous et en­fin des tirs de mis­siles de croi­sière de­puis des fré­gates sta­tion­nées en mer Cas­pienne avaient inau­gu­ré cet ag­gior­na­men­to de la ma­rine russe (2). Cette ten­dance s’est confir­mée à l’oc­ca­sion de la mis­sion « Arromanches III » avec, cette fois, l’em­ploi de moyens sup­plé­men­taires confir­mant le re­tour de la ma­rine russe dans cette ré­gion.

La Rus­sie a com­plé­té sa dé­mons­tra­tion de force en met­tant en oeuvre un nou­veau pan de ses ca­pa­ci­tés mi­li­taires. Dé­but no­vembre 2016, le Groupe Aé­ro­na­val Russe (GAR), or­ga­ni­sé au­tour du porte-avions Kuz­net­sov, est en­tré sur le théâtre mé­di­ter­ra­néen par Gi­bral­tar puis a pour­sui­vi sa route jus­qu’en Mé­di­ter­ra­née orien­tale après

une halte au large de la Crète. Ce GAR com­prend le croi­seur nu­cléaire Pio­tr Ve­li­kyi (type Ki­rov), les fré­gates Smet­li­vyi (type Ka­shin), Pyt­li­vyi (Kri­vak II), Gri­go­ro­vitch (Kri­vak IV), Se­ve­ro­morsk et Ku­la­kov (Uda­loy I) (3). Le groupe aé­rien em­bar­qué russe se com­pose entre autres de 10 Su-33 et 3 MIG-29 (4). Lors de la phase de ral­lie­ment du Kuz­net­sov, la mise en oeuvre des aé­ro­nefs a été sa­vam­ment or­ches­trée avec une cam­pagne mé­dia­tique des­ti­née au­tant à L’OTAN qu’au peuple russe. Le pré­sident Pou­tine ap­puie son dis­cours de re­tour de la « grande Rus­sie » par l’em­ploi de l’en­semble du spectre des ca­pa­ci­tés mi­li­taires, et no­tam­ment na­vales. Le GAR est sta­tion­né de­vant le port de Tar­tous dont la Rus­sie vient d’ob­te­nir la ces­sion à vie (5). Des tra­vaux d’amé­na­ge­ments d’in­fra­struc­tures por­tuaires sont en cours afin d’ac­cueillir de fa­çon per­ma­nente les plus grosses uni­tés de la flotte. Le groupe aé­ro­na­val russe n’est que la par­tie vi­sible de cette par­tie d’échecs en­ga­gée en Mé­di­ter­ra­née et sur d’autres théâtres. L’ac­ti­vi­té sous-ma­rine russe s’est in­ten­si­fiée et la pré­sence à proxi­mi­té de câbles sous-ma­rins de bâ­ti­ments ca­pables de mettre en oeuvre des en­gins sous-ma­rins a été rap­por­tée (6).

La mon­dia­li­sa­tion ne se ré­sume pas à l’échange de biens de consom­ma­tion. Si les flottes de sur­face sont plus orien­tées vers la maî­trise et la pro­tec­tion des voies de com­mu­ni­ca­tion ma­ri­times et des dé­troits, le par­tage des don­nées nu­mé­riques est un pi­lier es­sen­tiel de l’éco­no­mie mon­diale. Lorsque l’on sait que 80 % des don­nées nu­mé­riques mon­diales tran­sitent par ces câbles et qu’une grande par­tie des ap­pro­vi­sion­ne­ments de l’eu­rope passe par voie ma­ri­time et no­tam­ment par Suez, on com­prend mieux les en­jeux que re­pré­sente la Mé­di­ter­ra­née orien­tale. La mise en place de boî­tiers ca­pables de ré­cu­pé­rer des don­nées ou d’en in­ter­rompre le pas­sage est un vé­ri­table atout stra­té­gique. Ce mode d’ac­tion n’est pas nou­veau et la CIA l’uti­lise de­puis la guerre froide. Ain­si, l’ami­ral Ou­dot de Dain­ville (7) rap­porte comment, en 2008, des cou­pures de fibres op­tiques ont for­te­ment en­tra­vé l’éco­no­mie de pays comme l’inde et l’égypte. De même, au prin­temps 2011, la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine avait ar­ra­ché un câble sous-ma­rin en mer de Chine mé­ri­dio­nale pour pro­tes­ter contre les ten­ta­tives du Viet­nam pour étendre sa zone éco­no­mique ex­clu­sive (8).

En­fin, la pré­sence d’une base na­vale russe en Mé­di­ter­ra­née, à proxi­mi­té du Bos­phore et de Suez, signe un chan­ge­ment ma­jeur de la po­li­tique ex­té­rieure russe en Mé­di­ter­ra­née. Ce po­si­tion­ne­ment place la ma­rine russe à proxi­mi­té im­mé­diate d’une ar­tère vi­tale pour les Oc­ci­den­taux, le ca­nal de Suez, tout en lui per­met­tant de s’af­fran­chir du pas­sage du Bos­phore lui don­nant ac­cès aux mers sans de­voir at­tendre la fonte des glaces. Il ne faut pas ou­blier que la Rus­sie est en proie à de réelles dif­fi­cul­tés éco­no­miques en rai­son de la baisse du cours des ma­tières pre­mières. Ces dé­mons­tra­tions de force sont un moyen de rap­pe­ler à des in­ves­tis­seurs étran­gers les pos­si­bi­li­tés of­fertes par le com­plexe mi­li­ta­roin­dus­triel russe qui bé­né­fi­cie de la re­lance de nom­breux pro­grammes (mis­siles Bu­la­va, sous-ma­rins Bo­rei, Su-35, sys­tème S-300 puis S-400) de­puis l’ar­ri­vée au pou­voir du pré­sident Pou­tine dans les an­nées 2000 (9).

La po­li­tique de puis­sance mise en oeuvre par la Rus­sie en Mé­di­ter­ra­née orien­tale est donc symp­to­ma­tique d’une stra­té­gie plus glo­bale vi­sant à res­tau­rer le sta­tut de puis­sance de la Rus­sie sur la scène in­ter­na­tio­nale. L’uti­li­sa­tion d’une stra­té­gie na­vale en sou­tien d’une vi­sée im­pé­ria­liste est éga­le­ment en oeuvre en mer de Chine mé­ri­dio­nale. Dans les deux cas, la maî­trise des flux com­mer­ciaux ou de don­nées nu­mé­riques est un ob­jec­tif sur fond de re­vi­ta­li­sa­tion des pro­grammes d’ar­me­ment et d’ex­por­ta­tions. En­fin, la Mé­di­ter­ra­née comme la mer de Chine mé­ri­dio­nale, en rai­son leurs in­té­rêts éco­no­miques et stra­té­giques (10), consti­tuent des zones de dé­ploie­ment pri­vi­lé­giées pour les porte-avions (Charles de Gaulle, USS Tru­man, USS Ei­sen­ho­wer, Kuz­net­sov en Mé­di­ter­ra­née et Liao­ning en mer de Chine mé­ri­dio­nale). Ces uni­tés ne sont pas uni­que­ment un moyen d’en­trée en pre­mier sur le théâtre (Af­gha­nis­tan 2001), mais aus­si et sur­tout de for­mi­dables pla­tes­formes de com­man­de­ment et de pro­jec­tion de moyens ca­pables d’as­su­rer la su­pé­rio­ri­té na­vale. L’ar­ri­vée pro­chaine du porte-avions USS Ei­sen­ho­wer en Mé­di­ter­ra­née orien­tale confirme le re­nou­veau de l’in­té­rêt des Amé­ri­cains pour ce théâtre cri­so­gène et leur vo­lon­té de main­te­nir leur li­ber­té de na­vi­ga­tion et d’ac­tion en de­hors de toute contrainte. Ce point n’est pas sans rap­pe­ler les FONOP (Free­dom Of Na­vi­ga­tion Opé­ra­tions) réa­li­sées en mer de Chine mé­ri­dio­nale.

Lorsque l’on sait que 80% des don­nées nu­mé­riques mon­diales tran­sitent par ces câbles sous-ma­rins et qu’une grande par­tie des ap­pro­vi­sion­ne­ments de l’eu­rope passe par voie ma­ri­time et no­tam­ment par Suez, on com­prend mieux les en­jeux que re­pré­sente la Mé­di­ter­ra­née orien­tale.

… FACE À UN GROUPE AÉ­RO­NA­VAL EN PHASE DE MU­TA­TION…

L’épine dor­sale de toute ma­rine mo­derne re­pose sur les fré­gates. Ces bâ­ti­ments sont la che­ville ou­vrière de la Ma­rine et concourent di­rec­te­ment aux fonc­tions stra­té­giques (connais­sance et an­ti­ci­pa­tion, pré­ven­tion, pro­tec­tion, in­ter­ven­tion et dis­sua­sion). En ef­fet, ces bâ­ti­ments po­ly­va­lents sont à même de réa­li­ser des mis­sions de col­lecte de ren­sei­gne­ment, d’as­su­rer des opé­ra­tions dans les dif­fé­rents

do­maines de lutte (aé­rien, sous-ma­rin et sur­face) en sou­tien d’une force aéronavale ou au pro­fit des sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins. Ils consti­tuent une ca­pa­ci­té d’in­ter­ven­tion ra­pide pou­vant être dé­ployée pour conte­nir une crise ou as­su­rer une ré­ponse im­mé­diate à un conflit. Si le porte-avions, qui agit comme « un ai­mant » à sous-ma­rins, né­ces­site la pré­sence per­ma­nente d’une fré­gate de dé­fense aé­rienne et d’une fré­gate an­ti-sous-ma­rine, le for­mat de cette es­corte est ré­gu­liè­re­ment adap­té en fonc­tion de la me­nace. La pro­li­fé­ra­tion de la me­nace sous­ma­rine consti­tue un en­jeu pour les pro­chaines an­nées en rai­son de la ca­pa­ci­té de dé­ni d’ac­cès (Ac­cess De­nial) aux zones d’opé­ra­tions lié à l’em­ploi de tels moyens.

Le dé­ploie­ment du porte-avions pour la mis­sion « Arromanches III » s’est ef­fec­tué avec une es­corte de deux fré­gates na­tio­nales (fré­gate an­ti-sous-ma­rine Jean de Vienne et fré­gate an­ti­aé­rienne Cas­sard) et d’une fré­gate al­le­mande (FGS Aug­sbourg). Il faut rap­pe­ler que le porte-avions consti­tue une op­por­tu­ni­té pour les na­tions eu­ro­péennes d’ex­po­ser leur po­si­tion sur le plan in­ter­na­tio­nal et de mar­quer leur so­li­da­ri­té avec la France. Ce for­mat, qui per­met de ré­pondre à une me­nace stan­dard dans l’en­semble des do­maines de lutte, contraste avec ce­lui adop­té lors des mis­sions « Arromanches I » et sur­tout « Arromanches II » (11). Le porte-avions évo­luait alors dans une zone très com­plexe comme le golfe Ara­bo-per­sique sous la me­nace per­ma­nente des Pas­da­rans et de­vait fran­chir les dé­troits de Bab el-man­deb et d’or­muz sous la me­nace de mis­siles (12). Son es­corte était alors as­su­rée par la fré­gate de dé­fense aé­rienne Che­va­lier Paul et les deux FREMM Aqui­taine et Pro­vence. L’es­corte du porte-avions est di­men­sion­née par la né­ces­si­té de tra­vailler dans un en­vi­ron­ne­ment in­ter­al­lié et aé­ro­ma­ri­time com­plexe. Elle est donc prio­ri­tai­re­ment consti­tuée de bâ­ti­ments équi­pés de ra­dars de veille per­for­mants, de ca­pa­ci­tés an­ti-sous-ma­rines mo­dernes et d’une liai­son tac­tique de type L-16 ca­pable de trai­ter des flux d’in­for­ma­tions im­por­tants, avec deux por­tea­vions, dont un amé­ri­cain, et l’en­semble des aé­ro­nefs as­so­ciés (groupe aé­rien à 70 aé­ro­nefs sur un porte-avions amé­ri­cain) sur le ré­seau. Tous les bâ­ti­ments fran­çais qui ac­com­pagnent le porte-avions ré­pondent à ces exi­gences.

Les fré­gates an­ti­aé­riennes de type Cas­sard, hé­ri­tières de la « di­vi­sion de fer », rendent de bons ser­vices en es­corte d’uni­tés pré­cieuses. Ain­si, le rem­pla­ce­ment du J11 par un SMART-S a ac­cru leur ca­pa­ci­té de dé­tec­tion dans la 3e di­men­sion. Cette maî­trise de la si­tua­tion aé­rienne et l’ex­per­tise du do­maine de la lutte an­ti­aé­rienne en font tou­jours des es­cor­teurs cré­dibles mal­gré leur âge avan­cé. Dans le do­maine an­ti-sous-ma­rin, les per­for­mances d’une fré­gate de type F70 res­tent ho­no­rables (so­nar à im­mer­sion va­riable, so­nar de coque 4110 iden­tique à ce­lui des FREMM), bien que le vieillis­se­ment du flot­teur en­traîne des li­mi­ta­tions d’em­ploi sur les ma­chines et que la suite ra­dar (en­semble des sen­seurs ra­dar) né­ces­site une sur­veillance et des main­te­nances sans rap­port avec les faibles gains ob­te­nus en re­tour dans les per­for­mances. Ces moyens, en dé­pit de leurs fai­blesses, consti­tuent une es­corte cré­dible en en­vi­ron­ne­ment porte-avions. Ce sa­voir-faire est main­te­nu lors de phases dites de warm-up réa­li­sées dans les ZONEX (13). Ces oc­ca­sions d’ap­pré­hen­der l’uni­vers du porte-avions sont cru­ciales pour les es­cor­teurs, le porte-avions étant em­ployé en opé­ra­tions de fa­çon qua­si in­in­ter­rom­pue de­puis cinq ans.

L’ar­ri­vée du GAR dans la zone d’opé­ra­tions du Charles de Gaulle a donc en­traî­né une ré­éva­lua­tion de la me­nace et par consé­quent une évo­lu­tion du for­mat et de la na­ture de l’es­corte. Cette ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion de la Ma­rine ré­pond aux prin­cipes de dif­fé­ren­cia­tion. Pour ac­croître le ni­veau de pro­tec­tion contre la me­nace consti­tuée par le GAR, les fré­gates de dé­fense an­ti­aé­rienne Che­va­lier Paul puis For­bin ont à leur tour re­joint le GAN en Mé­di­ter­ra­née orien­tale après avoir re­le­vé le Cas­sard. Ce rap­pel de la « jeune garde » met en exergue la jus­tesse des choix ef­fec­tués en ma­tière d’équi­pe­ments (ra­dar à long rayon d’ac­tion, As­ter 30, so­nar 4110, tor­pilles MU90) pour ces fré­gates qui consti­tuent les uni­tés les plus puis­santes de la Ma­rine na­tio­nale avec les FREMM. On com­prend mieux alors l’en­jeu au­tour du for­mat du nombre de fré­gates de pre­mier rang (ou des­troyer en an­glais, d’où le « D » avant le nu­mé­ro sur la coque). Dans le do­maine lo­gis­tique, les pé­tro­liers ra­vi­tailleurs jouent un rôle pri­mor­dial. Si la Ma­rine

La pro­li­fé­ra­tion de la me­nace sous-ma­rine consti­tue un en­jeu pour les pro­chaines an­nées en rai­son de la ca­pa­ci­té de dé­ni d’ac­cès ( Ac­cess De­nial) aux zones d’opé­ra­tions lié à l’em­ploi de tels moyens.

na­tio­nale peut « na­vi­guer loin, long­temps, en équi­page », elle le doit à sa flotte lo­gis­tique. Le BCR Marne em­ployé dans le cadre de la mis­sion « Arromanches III » a ré­pon­du à l’en­semble des sol­li­ci­ta­tions, mais a mon­tré des signes de fa­tigue évi­dente, no­tam­ment sur ses ma­chines. Le désar­me­ment de la Meuse en 2015 et la ré­duc­tion de la flotte des pé­tro­liers ra­vi­tailleurs ont ac­cru l’ac­ti­vi­té de bâ­ti­ments dé­jà en li­mite d’âge et sou­li­gné l’im­por­tance du pro­gramme FLOTLOG. Ce re­nou­vel­le­ment du « train lo­gis­tique » ac­com­pagne les évo­lu­tions liées au « tout Rafale ». Il s’agit de dis­po­ser de na­vires de sou­tien ca­pables de four­nir en bombes, carburant (TR5) et pièces de re­change un groupe aé­rien em­bar­qué consti­tué de 24 Rafale et 2 E-2C. Le do­maine d’em­ploi du Rafale Ma­rine conti­nue d’être ex­plo­ré : rythme des pon­tées, temps de vol au-des­sus du théâtre et ca­pa­ci­té d’ar­me­ment. Le Rafale Ma­rine peut à pré­sent dé­li­vrer la GBU-24 Pa­ve­way III (14), bombe d’un peu plus d’une tonne, en étant ca­ta­pul­té du porte-avions.

… QUI PRÉ­PARE L’AVE­NIR ET LES OPÉ­RA­TIONS DE DE­MAIN

En dé­pit des dif­fi­cul­tés liées au vieillis­se­ment de ses moyens et des mo­di­fi­ca­tions de pro­gramme ré­cur­rentes, les mis­sions sont rem­plies et le groupe aé­ro­na­val, à l’ins­tar de la Ma­rine, dé­montre sa ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion. Comme aiment à le ré­pé­ter les ma­rins, « on ne fait pas contre la mer, on fait avec ». Lors de la mis­sion « Arromanches III », le prin­ci­pal défi a consis­té à me­ner des opé­ra­tions de guerre dans le cadre de l’opé­ra­tion « Cham­mal» tout en pé­ren­ni­sant l’ave­nir, avec no­tam­ment l’ar­rêt du Charles de Gaulle pour en­tre­tien pro­gram­mé.

Lors de son au­di­tion de­vant la com­mis­sion de la Dé­fense et des Forces ar­mées, le 12 oc­tobre 2016, le chef d’état-ma­jor de la Ma­rine s’est dé­cla­ré at­ten­tif au res­pect du ca­len­drier des li­vrai­sons de bâ­ti­ments de sur­face et a dé­fen­du le for­mat à 15 fré­gates de pre­mier rang pour la Ma­rine, à rap­pro­cher des 19 de la Royal Na­vy. Ce for­mat est di­men­sion­né par les ob­jec­tifs fixés par le livre blanc de 2013, mais est peu adap­té aux sol­li­ci­ta­tions aux­quelles la Ma­rine doit ré­pondre. En ef­fet, la Ma­rine dé­ploie des uni­tés sur cinq théâtres, contre deux pré­vus par le même livre blanc, comme le rap­pelle le chef d’état-ma­jor de la Ma­rine. Sauf à re­voir son ni­veau d’en­ga­ge­ment pour se confor­mer au contrat dé­fi­ni, il est né­ces­saire d’adap­ter les moyens aux mis­sions.

De fa­çon plus concrète, pour as­su­rer la sur­veillance de nos ap­proches en At­lan­tique et en Mé­di­ter­ra­née, il est né­ces­saire de dis­po­ser en per­ma­nence d’une fré­gate par fa­çade, soit deux uni­tés à la mer. Des dé­ploie­ments ré­gu­liers en Mé­di­ter­ra­née orien­tale, dans le golfe Ara­bo-per­sique et en At­lan­tique nord en rai­son de la ré­sur­gence de l’ac­ti­vi­té russe ap­pellent trois fré­gates de plus. Le golfe de Gui­née ou la Mé­di­ter­ra­née cen­trale peuvent ponc­tuel­le­ment né­ces­si­ter une fré­gate. Les mis­sions « Ne­mo » (golfe de Gui­née) et « So­phia » (Mé­di­ter­ra­née cen­trale) sont as­su­rées par des pa­trouilleurs de haute mer qui doivent être rem­pla­cés. En­fin, la mis­sion « Jeanne d’arc » de for­ma­tion des of­fi­ciers de Ma­rine com­prend une fré­gate dans son es­corte en plus du BPC. La Ma­rine dé­ploie donc en per­ma­nence sept fré­gates. Pour as­su­rer la conti­nui­té des mis­sions, il faut au mi­ni­mum une re­lève, soit un for­mat à 14 fré­gates. En pre­nant en compte le contrat opé­ra­tion­nel à 100/120 jours de mer par an, les en­tre­tiens tech­niques et les pé­riodes d’en­traî­ne­ment, il est né­ces­saire de mul­ti­plier le chiffre ini­tial par trois, soit 21 fré­gates. Le ré­sul­tat ob­te­nu est proche de ce­lui avan­cé par l’ami­ral Paï­tard, soit 23 fré­gates, lors­qu’il avait été in­ter­ro­gé par les mêmes membres de la com­mis­sion de la Dé­fense et des Forces ar­mées.

En­fin, l’ar­rêt Tech­nique Ma­jeur (ATM) du porte-avions est un en­jeu im­por­tant pour la Ma­rine. En ef­fet, il s’agit, comme l’ex­plique le com­man­dant du porte-avions, de re­le­ver un défi à la fois opé­ra­tion­nel et in­dus­triel (15). Opé­ra­tion­nel tout d’abord, puisque du­rant cet « ar­rêt au stand » il fau­dra main­te­nir l’en­semble des sa­voir-faire ac­quis de­puis quinze ans d’ex­ploi­ta­tion de cet ou­til com­plexe. Une pla­ni­fi­ca­tion mi­nu­tieuse a été éta­blie afin de réa­li­ser des en­traî­ne­ments si­mu­lés sur piste à Lan­di­vi­siau, où un porte-avions se­ra des­si­né sur le sol pour gé­rer les pro­blèmes d’en­com­bre­ment du pont d’en­vol et per­mettre aux pi­lotes de conser­ver leurs qua­li­fi­ca­tions. À Tou­lon et à Saint-man­drier, les équipes du cen­tral opé­ra­tions met­tront en oeuvre des thèmes tac­tiques au­tour de la pro­tec­tion du Charles de Gaulle dans l’en­semble des do­maines de lutte, là aus­si pour gar­der, trans­mettre et faire évo­luer la doc­trine d’em­ploi et de pro­tec­tion du porte-avions. Sur le plan in­dus­triel, le défi

Les pé­tro­liers ra­vi­tailleurs jouent un rôle pri­mor­dial. Si la Ma­rine na­tio­nale peut « na­vi­guer loin, long­temps, en équi­page », elle le doit à sa flotte lo­gis­tique. Le BCR Marne em­ployé dans le cadre de la mis­sion « Arromanches III » a ré­pon­du à l’en­semble des sol­li­ci­ta­tions, mais a mon­tré des signes de fa­tigue évi­dente.

consiste à réa­li­ser les mo­di­fi­ca­tions tech­niques per­met­tant d’ins­crire le porte-avions dans les opé­ra­tions jus­qu’en 2041.

Les ré­no­va­tions portent es­sen­tiel­le­ment sur les trans­mis­sions, le sys­tème de com­bat et les ra­dars. En sor­tie D’ATM, le porte-avions de­vra évo­luer se­lon les mêmes stan­dards technologiques que les FREMM, les fré­gates de dé­fense aé­rienne et les sous-ma­rins Bar­ra­cu­da. On com­prend alors la mo­bi­li­sa­tion de l’en­semble des ma­rins et des in­dus­triels au­tour de ce ren­dez-vous et, comme le sou­ligne le com­man­dant Éric Mal­bru­not, c’est bien « l’équipe France » qui est à la ma­noeuvre pour réus­sir ce chan­tier et re­don­ner à la na­tion un moyen stra­té­gique en­core plus per­for­mant, le plus ra­pi­de­ment pos­sible. Ce point est sou­li­gné par les ité­ra­tions suc­ces­sives quant à sa pro­lon­ga­tion sur le théâtre et la dif­fi­cul­té des au­to­ri­tés po­li­tiques fran­çaises à se pas­ser d’un ou­til in­dis­pen­sable aux opé­ra­tions tant par sa ca­pa­ci­té d’ac­tion ou de re­cueil d’in­for­ma­tions que par le poids qu’il peut re­pré­sen­ter dans les né­go­cia­tions avec les na­tions al­liées. Le poids po­li­tique du Charles de Gaulle a été rap­pe­lé par le mi­nistre de la Dé­fense lors de son al­lo­cu­tion à bord, dé­but oc­tobre 2016, et ex­plique les in­cer­ti­tudes gé­né­rées au­tour de la ques­tion de sa pro­lon­ga­tion sur le théâtre des opé­ra­tions. Cette ques­tion a été à deux re­prises tran­chée par la plus haute au­to­ri­té de l’état. L’ar­rêt du Charles de Gaulle pour en­tre­tien va donc inau­gu­rer pour la France une pé­riode de ca­rence stra­té­gique. Il convient donc de gar­der à l’es­prit les ca­pa­ci­tés of­fertes par ce moyen, le seul porte-avions eu­ro­péen, au mo­ment où la ques­tion de son rem­pla­ce­ment se pose.

CONCLU­SION

Des pays dits conti­nen­taux comme la Rus­sie ou la Chine trouvent les moyens d’af­fir­mer ou de res­tau­rer leur sta­tut de puis­sance au tra­vers d’une stra­té­gie na­vale. La Mé­di­ter­ra­née orien­tale comme la mer de Chine mé­ri­dio­nale consti­tuent des zones de crise ré­gio­nales, mais offrent, par leur ré­so­nance, une tri­bune à des pays en quête de re­con­nais­sance mon­diale. Dans ces rap­ports de force, les flottes chi­noises ou russes connaissent de­puis une di­zaine d’an­nées une ré­vo­lu­tion qua­li­ta­tive et quan­ti­ta­tive sans pré­cé­dent. La mon­dia­li­sa­tion est ma­ri­time et ces puis­sances ont com­pris l’in­té­rêt d’en maî­tri­ser tous les ca­naux de dif­fu­sion. En Eu­rope comme en France, la lutte contre le ter­ro­risme a per­mis de sanc­tua­ri­ser les dé­penses en ma­tière de dé­fense. Ce­pen­dant, les me­naces éta­tiques sur notre sé­cu­ri­té existent en­core. Avec comme mis­sion de sur­veiller et de contrô­ler une zone de 12 mil­lions de ki­lo­mètres car­rés, soit l’équi­valent de l’eu­rope, la Ma­rine na­tio­nale ins­crit son ac­tion dans la pro­tec­tion des ap­proches du ter­ri­toire tout en trai­tant la me­nace au plus loin.

Pa­ra­doxa­le­ment, c’est dans la Ma­rine que l’ef­fec­tif est le moins nom­breux, avec 35 000 hommes sur les 230 000 que comptent les ar­mées. Face aux en­jeux de sé­cu­ri­té, d'ap­pro­vi­sion­ne­ment et d'ex­ploi­ta­tion des res­sources ma­ri­times, la Ma­rine na­tio­nale doit faire évo­luer son for­mat pour s’adap­ter aux crises post-guerre froide. La mer est dé­jà le théâtre de conflits pour la sé­cu­ri­sa­tion des res­sources pré­sentes (hy­dro­car­bures, ha­lieu­tiques) et à ve­nir (hy­drates, no­dules po­ly­mé­tal­liques, mo­lé­cules pour de fu­turs mé­di­ca­ments, terres rares). Les mers de­meurent un es­pace de conquête et 90% des fonds ma­rins res­tent à ex­plo­rer. À tra­vers la mis­sion « Arromanches III », la Ma­rine na­tio­nale est un té­moin pri­vi­lé­gié de l’avè­ne­ment de l’usage de la stra­té­gie na­vale au ser­vice d’en­jeux de puis­sance à l’échelle mon­diale. La Ma­rine fran­çaise est aux avant-postes de ces bou­le­ver­se­ments et consti­tue le pre­mier rem­part dans la pré­ser­va­tion des in­té­rêts stra­té­giques de la na­tion. Si on place les moyens et les ef­fec­tifs en re­gard des en­jeux et des dé­fis à re­le­ver, la Royale peut adop­ter en la pro­je­tant dans l’ave­nir la cé­lèbre ci­ta­tion de sir Wins­ton Chur­chill : « Ja­mais tant de gens ne de­vront au­tant à si peu. »

Notes

(1) Ra­q­qa est consi­dé­rée comme la ca­pi­tale du ca­li­fat au­to­pro­cla­mé par Daech. (2) Em­ma­nuel Hu­ber­deau, « Sy­rie : La Rus­sie frappe avec des bom­bar­diers stra­té­giques », air-cos­mos.com, 17 no­vembre 2015. (3) « Le groupe aé­ro­na­val russe en route pour la Sy­rie », me­ret­ma­rine.com, 24 oc­tobre 2016. (4) « Un MIG-29K russe s’écrase en Mé­di­ter­ra­née à quelques ki­lo­mètres de son porte-avions », sput­nik­news. com, 14 no­vembre 2016. (5) Source AFP du 10 oc­tobre 2016 à 12 h 32. (6) Serge Le­blal, « Les sous-ma­rins russes près des câbles trans­at­lan­tiques in­quiètent les Amé­ri­cains », le­mon­de­in­for­ma­tique.fr, 26 oc­tobre 2015. (7) Alain Ou­dot de Dain­ville, Faut-il avoir peur de 2030 ?, l’har­mat­tan, Pa­ris, 2014, p. 61. (8) Pierre Jour­noud, « Avis de conflit en mer de Chine mé­ri­dio­nale ? », Lettre de L’IRSEM, mars 2013. (9) Eric Le­rais, « L’in­dus­trie de dé­fense russe : un vec­teur de puis­sance pour le Krem­lin ? », blog Géos­tra­té­gie et af­faires in­ter­na­tio­nales, 2 juillet 2011. (10) Fran­çois Gi­pou­loux, La Mé­di­ter­ra­née asia­tique : villes por­tuaires et ré­seaux mar­chands en Chine, Ja­pon et en Asie du Sud-est, XVIE-XXIE siècle, CNRS Édi­tions, Pa­ris, 2009. (11) AGS Aug­sburg, Léo­pold 1er, HMS Kent, Che­va­lier Paul, Aqui­taine, Pro­vence. (12) Jon Gam­brell, « Mis­siles fi­red from re­bel-held Ye­men land near US des­troyer », ap­news.com, 10 oc­tobre 2016. (13) ZONEX : Zones d’exer­cices au sud Tou­lon, es­pace aé­ro­ma­ri­time gé­ré en col­la­bo­ra­tion avec les or­ga­nismes ci­vils pour as­su­rer des condi­tions réa­listes d’en­traî­ne­ment des forces de sur­face, aé­riennes et sous-ma­rines des ar­mées fran­çaises. (14) « Le Rafale Ma­rine réa­lise un cycle com­plet avec une bombe d’une tonne », me­ret­ma­rine.com, 2 dé­cembre 2016. (15) Éric Mal­bru­not, « L’ar­rêt tech­nique ma­jeur du Charles de Gaulle, un défi opé­ra­tion­nel et in­dus­triel », Dé­fense et in­no­va­tion, Lettre no 182.

la Ma­rine dé­ploie des uni­tés sur cinq théâtres, contre deux pré­vus par le livre blanc de 2013, comme le rap­pelle le chef d’état-ma­jor de la Ma­rine. Sauf à re­voir son ni­veau d’en­ga­ge­ment pour se confor­mer au contrat dé­fi­ni, il est né­ces­saire d’adap­ter les moyens aux mis­sions.

Pas de porte-avions sans groupe aé­ro­na­val. Si le For­bin (en pho­to) et le Che­va­lier Paul sont des bâ­ti­ments ul­tra­mo­dernes, les deux Cas­sard pêchent par un sys­tème d'armes (SM-1) dé­pas­sé. (© DOD)

Dé­ploie­ment du Charles de Gaulle en jan­vier 2016, es­cor­té de bâ­ti­ments al­le­mands et bri­tan­nique. De tels ap­points dé­pendent évi­dem­ment du bon vou­loir des al­liés, comme du main­tien de l'in­ter­opé­ra­bi­li­té… (© Bun­des­wehr)

Un E-2C de dé­tec­tion aé­rienne avan­cée sur le point d'être ca­ta­pul­té. Par­ler de « porte-avions » im­plique éga­le­ment de sur­veiller de près l'évo­lu­tion des tech­no­lo­gies dans le do­maine de l'avia­tion… (© Bun­des­wehr)

Si le rem­pla­ce­ment du Charles de Gaulle in­ter­vient bien en 2041 – après qua­rante ans de ser­vice –, les pre­mières études ne de­vront pas tar­der à être lan­cées… (© K. To­ku­na­ga/das­sault Avia­tion)

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