HYPERCONNECTIVITÉ ET SOU­VE­RAI­NE­TÉ : LES NOU­VEAUX PA­RA­DOXES OPÉ­RA­TION­NELS DE LA PUIS­SANCE AÉ­RIENNE

LES NOU­VEAUX PA­RA­DOXES OPÉ­RA­TION­NELS DE LA PUIS­SANCE AÉ­RIENNE

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Oli­vier ZAJEC

Àl’ho­ri­zon 2030, l’ef­fi­ca­ci­té de la puis­sance aé­rienne dé­pen­dra de trois en­vi­ron­ne­ments « fluides » de plus en plus connec­tés : l’es­pace aé­rien, l’es­pace ex­tra-at­mo­sphé­rique et l’es­pace cy­ber­né­tique. Sui­vant cette lo­gique, l’ar­mée de l’air fran­çaise en­vi­sage l’in­té­gra­tion de plates-formes et de cap­teurs aé­riens dans le cadre d’un « nuage » d’échanges d’in­for­ma­tions ( com­bat cloud) per­met­tant d’op­ti­mi­ser la ré­ac­ti­vi­té, la sur­vi­va­bi­li­té et l’ef­fi­ca­ci­té de ses vec­teurs. Mais cette évo­lu­tion ca­pa­ci­taire et doc­tri­nale, sti­mu­lée par les pro­messes d’une connectivité per­ma­nente, en­gendre éga­le­ment une sé­rie de pa­ra­doxes de na­ture po­li­tique, qu’il se­rait dan­ge­reux de né­gli­ger.

La ré­cente en­trée en fonc­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, et ses pre­mières dé­cla­ra­tions re­la­tives à la stra­té­gie mi­li­taire fu­ture des États-unis, ont de nou­veau at­ti­ré l’at­ten­tion sur le pro­gramme d’avion de com­bat amé­ri­cain F-35. Éga­le­ment bap­ti­sé Light­ning II, ce­lui-ci est l’em­blème de l’évo­lu­tion tech­no­lo­gique in­fo­cen­trée de l’avia­tion de com­bat dite de cin­quième gé­né­ra­tion. À ce titre, il consti­tue­ra l’épine dor­sale des ca­pa­ci­tés aé­riennes tac­tiques amé­ri­caines jus­qu’à l’ho­ri­zon 2040. Mis au point par Lock­heed Martin, le F-35 a été com­man­dé dans le cadre d’un par­te­na­riat mul­ti­na­tio­nal par le Royaume-uni, l’ita­lie, les Pays-bas, la Tur­quie, le Ca­na­da, l’aus­tra­lie, le Da­ne­mark et la Norvège, et se­ra li­vré à la Co­rée du Sud, au Ja­pon et à Is­raël par le biais de trans­ferts éta­tiques d’ar­me­ments dits Fo­rei­gn Mi­li­ta­ry Sales (FMS). Le nombre et la di­ver­si­té de ces par­te­naires in­ter­na­tio­naux re­pré­sentent des en­jeux po­li­ti­que­ment et stra­té­gi­que­ment ma­jeurs pour les États-unis.

En dé­cembre 2016, au mo­ment pré­cis où deux exem­plaires du F-35 sont li­vrés par Lock­heed à Is­raël, le nou­veau pré­sident amé­ri­cain dé­clare pour­tant avec fra­cas que les coûts de ce pro­gramme de 5e gé­né­ra­tion mul­ti­rôle, fra­gi­li­sé par des re­tards, des ac­ci­dents technologiques et des dé­fauts de concep­tion, sont « hors de contrôle ». Les 200 exem­plaires li­vrés jus­qu’ici au Pen­ta­gone – sur les 2 400 com­man­dés – ne se­ront ef­fec­ti­ve­ment pas opé­ra­tion­nels avant 2019. Do­nald Trump n’est pas le seul à ex­pri­mer ou­ver­te­ment ses cri­tiques. Le sé­na­teur John Mccain, spé­cia­liste de la dé­non­cia­tion des « pork bar­rels », évoque ain­si le pro­gramme comme « un scan­dale et un drame en ce qui concerne le coût, le ca­len­drier et la réa­li­sa­tion ».

Au-de­là des po­lé­miques liées aux coûts as­tro­no­miques qu’il a ef­fec­ti­ve­ment en­gen­drés (en­vi­ron 1 000 mil­liards de dol­lars, ce qui en fait le pro­gramme plus oné­reux de l’his­toire mi­li­taire amé­ri­caine), l’in­té­rêt du F-35 est sur­tout d’illus­trer les dé­fis technologiques et opé­ra­tion­nels com­plexes po­sés à l’avia­tion de com­bat fu­ture par la fu­sion de don­nées et les opé­ra­tions dis­tri­buées. Pour les na­tions qui se sont lais­sé convaincre de

L’in­té­rêt du F-35 est sur­tout d’illus­trer les dé­fis technologiques et opé­ra­tion­nels com­plexes po­sés à l’avia­tion de com­bat fu­ture par la fu­sion de don­nées et les opé­ra­tions dis­tri­buées.

le com­man­der ou pour celles – c’est le cas de la France – qui étu­dient son ar­chi­tec­ture pour po­si­tion­ner cor­rec­te­ment le cur­seur de leurs propres sys­tèmes fu­turs de com­bat aé­rien, la ques­tion est bien celle de l’équi­libre à trou­ver entre per­for­mance tech­no­lo­gique, ef­fi­ca­ci­té opé­ra­tion­nelle et sou­ve­rai­ne­té dé­ci­sion­nelle.

L’AVÈ­NE­MENT DE LA LO­GIQUE MUL­TI­DO­MAINE ET SES CONSÉ­QUENCES OPÉ­RA­TION­NELLES ET CA­PA­CI­TAIRES POUR L’AVIA­TION DE COM­BAT

Le prin­cipe tech­ni­co-opé­ra­tion­nel au fon­de­ment du F-35 est simple : im­po­ser un « saut quan­tique » en ma­tière de per­for­mance de la puis­sance aé­rienne, en in­té­grant l’avion de com­bat dans un ré­seau d’échange d’in­for­ma­tions en temps réel qui en dé­mul­ti­plie les ca­pa­ci­tés. Cette vi­sion est à re­lier aux dé­ve­lop­pe­ments doc­tri­naux fon­dés sur un com­bat cloud dé­sor­mais pris en compte par toutes les ar­mées de l’air oc­ci­den­tales à la suite de la dy­na­mique im­pul­sée dans ce do­maine par les États-unis. Dès 2012, ceux-ci (par exemple dans leur Joint Ope­ra­tio­nal Ac­cess Concept) évo­quaient la né­ces­si­té d’une « cross-do­main sy­ner­gy » au tra­vers du concept de « com­bat mul­ti­di­men­sion­nel ». En sep­tembre 2015, les avia­teurs de L’US Air Force, dans leur Fu­ture Ope­ra­ting Concept, po­si­tionnent le Com­mand and Control (C2) « mul­ti­do­maine » comme l’une de leurs cinq prio­ri­tés stra­té­giques à l’ho­ri­zon 2035. L’air Com­bat Com­mand amé­ri­cain pro­pose de son cô­té le concept de Fu­sion War­fare pour in­car­ner les modes d’ac­tion opé­ra­tion­nels liés au com­bat cloud, ter­mi­no­lo­gie doc­tri­nale dé­sor­mais of­fi­cielle. Au tra­vers de cette sé­man­tique « mul­ti­do­maine » ou « mul­ti­di­men­sion­nelle », il s’agit bien d’in­té­grer les ac­tions opé­ra­tion­nelles dans les do­maines terre, mer, air, es­pace et cy­ber, sans se sou­cier vrai­ment de l’ar­mée qui agit : seul l’ef­fet fi­nal im­porte. La lo­gique in­ter­ar­mées est donc dé­pas­sée, ou trans­cen­dée. « Il ne s’agit plus uni­que­ment, ré­sume Gré­go­ry Bou­the­rin, de co­or­di­na­tion des ac­tions, mais bien de dé­cloi­son­ne­ment des es­paces et des mi­lieux en pen­sant la ma­noeuvre de ma­nière glo­bale et in­té­grée. (1) »

Doc­tri­na­le­ment, cette « vi­sion » n’a rien de ré­vo­lu­tion­naire. Bien avant que la mise en forme du concept « mul­ti­do­maine » ne s’im­pose au tour­nant des an­nées 2010, il ap­pa­rais­sait clair que la maî­trise de l’air se joue­rait dans tous les es­paces fluides, en connexion avec le contrôle spa­tial – le cy­ber s’agré­geant as­sez na­tu­rel­le­ment à cette vi­sion. La dif­fé­rence fon­da­men­tale est néan­moins que dans le « monde d’avant », les na­tions oc­ci­den­tales pou­vaient consi­dé­rer cette maî­trise des es­paces fluides comme un avan­tage ac­quis : plus que de su­pé­rio­ri­té aé­rienne, elles bé­né­fi­ciaient d’une forme d’im­pu­ni­té aé­rienne. Au­jourd’hui, avec les pro­grès des nou­velles puis­sances ré­gio­nales et mon­diales en pleine as­cen­sion en ce dé­but de XXIE siècle, mais aus­si le dé­ve­lop­pe­ment

Bien avant que la mise en forme du concept « mul­ti­do­maine » ne s’im­pose au tour­nant des an­nées 2010, il ap­pa­rais­sait clair que la maî­trise de l’air se joue­rait dans tous les es­paces fluides, en connexion avec le contrôle spa­tial – le cy­ber s’agré­geant as­sez na­tu­rel­le­ment à cette vi­sion.

ex­po­nen­tiel des tech­no­lo­gies et des stra­té­gies in­té­grales d’an­ti-ac­cès, ces mêmes na­tions oc­ci­den­tales com­prennent qu’il va leur fal­loir com­battre du­re­ment – sur les plans in­dus­triel, tech­no­lo­gique et opé­ra­tion­nel – pour conser­ver ne se­rait-ce qu’une su­pé­rio­ri­té aé­rienne re­la­tive. La vi­sion « mul­ti­do­maine » est en fin de compte, et plus pré­ci­sé­ment, une ré­ponse à cette re­la­ti­vi­sa­tion gran­dis­sante – et in­quié­tante – de la su­pé­rio­ri­té aé­rienne oc­ci­den­tale. C’est la rai­son pour la­quelle elle connaît ac­tuel­le­ment une ac­cé­lé­ra­tion cer­taine, en se po­si­tion­nant comme un dé­pas­se­ment de la « simple » com­bi­nai­son in­ter­ar­mées. Le but est bien ici d’illus­trer le pas­sage pos­sible d’une lo­gique com­bi­née à une lo­gique sy­ner­gique, de ma­nière à maî­tri­ser les es­paces fluides (mer, air, es­pace, cy­ber). L’ef­fet at­ten­du est d’ac­croître l’in­cer­ti­tude chez l’ad­ver­saire en « em­bal­lant » à vo­lon­té le rythme des opé­ra­tions. Pré­sen­tant les ac­tions de l’ar­mée de l’air à ses ho­mo­logues amé­ri­cains dé­but 2015, le gé­né­ral Mercier, alors chef d’état-ma­jor de l’ar­mée de l’air, met­tait en avant l’in­té­gra­tion ac­crue des ef­fets de ses vec­teurs lors des opé­ra­tions au Ma­li pour illus­trer les pro­messes de cette évo­lu­tion (2).

Quel im­pact ca­pa­ci­taire cette tran­si­tion mul­ti­vec­to­rielle peut-elle avoir sur l’avia­tion de com­bat fu­ture ? Si l’on re­vient au F-35 comme à l’un des sym­boles de cette évo­lu­tion doc­tri­nale, on constate que cette plate-forme n’est plus pen­sée comme un « simple » avion, mais comme une cen­trale de connectivité, un vé­ri­table ser­veur de fu­sion de don­nées, bran­ché sur un cloud lui four­nis­sant en temps réel des in­for­ma­tions mul­ti­do­maines sur son en­vi­ron­ne­ment « ami » et « en­ne­mi ». L’avion de com­bat est en somme de­ve­nu une sorte D’AWACS en ré­duc­tion, du nom de ces avions po­si­tion­nés en haute al­ti­tude comme des centres d’in­for­ma­tion et des re­lais de com­mu­ni­ca­tion, qui as­surent de­puis les an­nées 1970 – en par­ti­cu­lier dans L’OTAN – une mis­sion de « di­rec­tion » à dis­tance des chas­seurs. Le rôle

des AWACS est en­core plus cen­tral de­puis l’ar­ri­vée de la Liai­son-16, qui leur per­met de connaître ins­tan­ta­né­ment et de ma­nière per­ma­nente l’état, la ca­pa­ci­té et la po­si­tion des chas­seurs qu’ils ren­seignent et orientent dans la troi­sième di­men­sion.

Cette fonc­tion no­dale de « chefs d’or­chestre » des AWACS a peu à peu fait évo­luer les modes d’ac­tion de su­pé­rio­ri­té aé­rienne. Et, au bout du compte, leur fonc­tion dis­tri­bu­tive de fu­sion et de re­lais de don­nées est au­jourd’hui en passe d’être trans­fé­rée aux chas­seurs eux-mêmes. Ces der­niers se­raient dès lors en me­sure d’or­ches­trer à leur tour des es­saims de drones ca­pables de per­cer les dé­fenses en­ne­mies et de ti­rer eux-mêmes des mis­siles air-air pour « net­toyer » le ciel, tout en obli­geant les dé­fenses sol-air ad­verses à dé­voi­ler leur po­si­tion et leurs ca­pa­ci­tés. In­for­més par la trans­mis­sion d’in­for­ma­tions ir­ri­guant le ré­seau au­quel ils sont « abon­nés », les avions de com­bat, co­or­don­nés dans un C2 (ré­seau cen­tra­li­sé de com­man­de­ment et de contrôle des opé­ra­tions) glo­bal et mul­ti­di­men­sion­nel, pour­raient en­suite « trai­ter » la me­nace et do­mi­ner l’es­pace de ba­taille, en ci­blant leurs ob­jec­tifs à dis­tance avec pré­ci­sion et ful­gu­rance.

Pour bien des ana­lystes, et une part gran­dis­sante des opé­ra­tion­nels, l’ave­nir du com­bat aé­rien mul­ti­di­men­sion­nel dé­pen­dra de pistes technologiques pré­cises : la fu­sion de don­nées, l’au­to­ma­ti­sa­tion, la ca­pa­ci­té de trai­te­ment, la ro­bo­tique, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (3). Ce mix as­su­re­rait in fine ce que les Amé­ri­cains dé­nomment éga­le­ment Spec­trum Do­mi­nance, soit la su­pé­rio­ri­té dans tout le spectre des ac­tions opé­ra­tion­nelles. Celles-ci ne cor­res­pondent d’ores et dé­jà plus à un en­semble de tâches sé­quen­cées dans des mi­lieux com­bi­nés, mais bien à un seul conti­nuum d’ef­fets to­ta­le­ment dé­cloi­son­nés, fon­dé sur l’im­po­si­tion to­tale du tem­po de la ma­noeuvre à la par­tie ad­verse, via une « confis­ca­tion » du le­vier mul­ti­pli­ca­teur in­for­ma­tion­nel. Ré­sul­tat : l’ad­ver­saire ne voit plus ar­ri­ver les coups, qu’ils soient trop nom­breux (par une maî­trise de la sa­tu­ra­tion), trop ra­pides (par la maî­trise de la vé­lo­ci­té) ou très peu dé­tec­tables (grâce à la maî­trise de la fur­ti­vi­té). D’au­tant que l’ef­fi­cience dé­ga­gée par cette triple su­pé­rio­ri­té « VSF » (Vé­lo­ci­téSa­tu­ra­tion-fur­ti­vi­té) pro­met d’être por­tée au car­ré par son in­ter­con­nexion trans­verse avec le concept d’opé­ra­tions mul­ti­di­men­sion­nelles. Il ap­pa­raît donc re­la­ti­ve­ment évident que les modes d’ac­tion fu­turs se­ront en grande par­tie dé­ter­mi­nés par la maî­trise de l’in­for­ma­tion. À dire vrai, pour les avia­teurs, ils le sont dé­jà : l’évo­lu­tion « mul­ti­do­maine » ré­cente des grands exer­cices d’en­traî­ne­ment in­ter­al­liés « Red Flag » le montre avec élo­quence. Au­cune ré­flexion sur le fu­tur de l’avia­tion de com­bat ne peut donc échap­per à la lo­gique du sys­tème de sys­tèmes fu­sion­né au­tour d’un noyau C4ISTAR (4) où chaque vec­teur, qu’il soit pi­lo­té di­rec­te­ment ou à dis­tance, pour­ra as­su­rer à tour de rôle la fonc­tion de sen­seur ou celle d’ef­fec­teur.

Sur le pa­pier, et en théo­rie, le concept de cloud, qui rend pos­sible le le­vier mul­ti­pli­ca­teur pré­cé­dem­ment dé­crit, peut donc ap­pa­raître sé­dui­sant. Le pas­sage du pa­pier à la réa­li­té, outre qu’il n’est pas ga­ran­ti, ouvre ce­pen­dant sur des in­ter­ro­ga­tions pour le moins com­plexes. Si l’on se penche sur la di­men­sion tech­no­lo­gique de l’ho­ri­zon mul­ti­do­maine, il est in­té­res­sant de no­ter qu’en ce qui concerne la re­cherche-dé­ve­lop­pe­ment ex­plo­ra­toire des clouds fu­turs, les États-unis dis­posent

Au­cune ré­flexion sur le fu­tur de l’avia­tion de com­bat ne peut donc échap­per à la lo­gique du sys­tème de sys­tèmes fu­sion­né au­tour d’un noyau C4ISTAR où chaque vec­teur, qu’il soit pi­lo­té di­rec­te­ment ou à dis­tance, pour­ra as­su­rer à tour de rôle la fonc­tion de sen­seur ou celle d’ef­fec­teur.

d’une avance al­lant de la do­mi­na­tion re­la­tive à ce que l’on pour­rait ap­pe­ler une « maî­trise de rup­ture ». En re­dé­fi­nis­sant l’em­ploi fu­tur de l’avia­tion de com­bat – et au-de­là, de la puis­sance aé­rienne elle-même – sur la base tech­no-concep­tuelle d’un cloud dont ils orientent la na­ture, les Amé­ri­cains sont donc, dès au­jourd’hui, en po­si­tion d’en in­fluen­cer la lo­gique d’ar­chi­tec­ture, en im­po­sant de nou­veaux stan­dards de com­bat à leurs al­liés pour les qua­rante pro­chaines an­nées. Ce qui nous ra­mène à l’exemple du pro­gramme F-35, plate-forme an­non­cia­trice de cette lo­gique dont l’ob­jec­tif a pré­ci­sé­ment été de cap­ter et d’as­sé­cher les bud­gets de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment des par­te­naires-clients (sur­tout eu­ro­péens) en les ac­cul­tu­rant dans un pro­ces­sus de stan­dar­di­sa­tion (et donc de dé­pen­dance) opé­ra­tion­nelle et tech­nique. L’in­ter­opé­ra­bi­li­té entre al­liés a bien sûr des as­pects émi­nem­ment po­si­tifs. Le pro­blème est que les dé­fen­seurs du tout-otan sont ra­re­ment prêts à en éva­luer lu­ci­de­ment le prix po­li­tique.

ET SOU­VE­RAI­NE­TÉ : QUELS ÉQUI­LIBRES ?

COM­BAT CLOUD

Pour que le com­bat cloud passe du stade du Po­wer­point doc­tri­nal in­can­ta­toire à ce­lui – plus exi­geant – d’un com­plexe C4isr-frappe vé­ri­ta­ble­ment ef­fi­cace dans les opé­ra­tions réelles, il doit ga­ran­tir une connectivité per­ma­nente et ro­buste dans le ré­seau in­ter­al­liés com­mun ( com­bat grid), où les cap­teurs, les ef­fec­teurs et les sen­seurs se­ront cen­sés in­ter­agir en par­ta­geant com­mu­ni­ca­tions, na­vi­ga­tion,

Il est pré­vi­sible que la ba­na­li­sa­tion de l’em­ploi des drones et la trans­for­ma­tion nu­mé­rique des sys­tèmes de com­bat obli­ge­ront les ar­mées à des in­ves­tis­se­ments de plus en plus im­por­tants dans les contre-me­sures et le durcissement cy­ber, de ma­nière à ga­ran­tir que l’ac­cès au cloud qui les co­or­donne ne soit ni pi­ra­té ni fra­gi­li­sé.

iden­ti­fi­ca­tion et ges­tion de don­nées. Or cette connectivité per­ma­nente re­pré­sente à la fois une op­por­tu­ni­té et une fai­blesse po­ten­tielle. Pour en prendre conscience, il faut ré­in­sé­rer le dis­cours sur le cloud dans le cadre plus en­glo­bant de la cy­ber­dé­fense. Il est en ef­fet pré­vi­sible que la ba­na­li­sa­tion de l’em­ploi des drones et la trans­for­ma­tion nu­mé­rique des sys­tèmes de com­bat obli­ge­ront les ar­mées à des in­ves­tis­se­ments de plus en plus im­por­tants dans les contre-me­sures et le durcissement cy­ber, de ma­nière à ga­ran­tir que l’ac­cès au cloud qui les co­or­donne ne soit ni pi­ra­té ni fra­gi­li­sé.

Les tech­no­lo­gies liées aux trans­mis­sions de don­nées sont en ef­fet sus­cep­tibles de su­bir des in­tru­sions, voire d’être co­piées par des puis­sances émergentes sou­hai­tant ren­for­cer leurs propres ca­pa­ci­tés de dé­ni d’ac­cès. L’ob­jec­tif des Chi­nois ou des Russes peut être de gê­ner les com­mu­ni­ca­tions, de leur­rer les cap­teurs, en in­fil­trant au préa­lable l’ar­chi­tec­ture ré­seau du « maître des es­paces fluides » qui leur fe­ra face. Dans un tel contexte d’af­fron­te­ment oblique fon­dé sur le contour­ne­ment et la sur­prise, les failles lo­gi­cielles po­ten­tielles du com­bat cloud et des plates-formes qui y sont con­nec­tées peuvent se re­tour­ner contre eux. Le F-35, pour re­prendre l’exemple em­blé­ma­tique de ce « ser­veur vo­lant », compte au­jourd’hui plus de huit mil­lions de lignes de code. Sa com­plexi­té a don­né – et donne tou­jours – lieu à de très nom­breux bugs in­for­ma­tiques ex­trê­me­ment coû­teux, et po­ten­tiel­le­ment dan­ge­reux pour la sé­cu­ri­té de ses pi­lotes. En 2016, 60 % de la flotte amé­ri­caine ac­tuelle de F-35 a été clouée au sol pour des pro­blèmes per­sis­tants de lo­gi­ciel. De nom­breuses in­ter­ro­ga­tions se font jour sur son de­gré réel d’ex­po­si­tion à des at­taques in­for­ma­tiques de la part du peer com­pe­ti­tor chi­nois, dont les ser­vices de ren­sei­gne­ment au­raient eu ac­cès à une par­tie de son ar­chi­tec­ture.

Le big da­ta, condi­tion d’une Com­mon Re­co­gni­zed Ope­ra­tio­nal Picture (CROP) par­ta­gée dans les C2, re­pose sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Compte te­nu de la ma­tu­ri­té – pro­blé­ma­tique pour le mo­ment – des tech­no­lo­gies as­so­ciées, il ne peut consti­tuer une so­lu­tion uni­la­té­rale en ma­tière stra­té­gique. Si le moins-di­sant tech­no­lo­gique n’a ja­mais été une so­lu­tion, il n’en reste pas moins né­ces­saire de s’in­ter­ro­ger sur le bon po­si­tion­ne­ment du cur­seur ca­pa­ci­taire pour ga­ran­tir le durcissement, la sur­vi­va­bi­li­té et la ré­si­lience de l’avia­tion de com­bat fu­ture. Y com­pris en mode dé­gra­dé, si le ré­seau d’échange d’in­for­ma­tions de nos propres plates-formes de­vait être at­ta­qué ou com­pro­mis.

Cette sé­rie d’in­ter­ro­ga­tions sur la fra­gi­li­té du com­bat cloud aux cyberattaques se double d’un ques­tion­ne­ment fi­nal sur la no­tion de sou­ve­rai­ne­té. Le su­jet ap­pa­raît

par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant pour la France : comment conci­lier l’au­to­no­mie stra­té­gique dont celle-ci a fait l’al­pha et l’omé­ga de sa pos­ture de dé­fense et de sé­cu­ri­té (ain­si que le rap­pellent ses deux der­niers livres blancs) et l’in­ser­tion dans un com­bat cloud aé­rien mul­ti­di­men­sion­nel dont l’ar­chi­tec­ture, les conte­nus et les stan­dards d’abon­ne­ments se­ront do­mi­nés se­lon toute vrai­sem­blance par son al­lié amé­ri­cain ? Il y a deux ma­nières d’abor­der ce di­lemme.

La pre­mière est de consi­dé­rer que les in­té­rêts, les va­leurs et les prin­cipes dé­fen­dus par la France et les États-unis étant es­sen­tiel­le­ment les mêmes, les avan­tages de la dis­tri­bu­ti­vi­té et de la fu­sion de don­nées entre ar­mées de l’air – prin­ci­pa­le­ment dans L’OTAN – com­pensent lar­ge­ment les in­con­vé­nients d’une dé­pen­dance in­for­ma­tion­nelle consen­tie vis-à-vis de Wa­shing­ton. La to­ta­li­té des opé­ra­tions aé­riennes fran­çaises ne s’ap­puie-t-elle pas sur le GPS ? L’in­té­gra­tion entre ar­mées de l’air al­liées pro­gresse par ailleurs en per­ma­nence, comme le montre la ré­cente Ini­tia­tive stra­té­gique tri­la­té­rale (Tri­la­te­ral Stra­te­gic Ini­tia­tive) créée entre Fran­çais, Amé­ri­cains et Bri­tan­niques.

Le deuxième angle d’in­ter­pré­ta­tion, plus po­li­tique, est aus­si moins op­ti­miste. L’élec­tion de Do­nald Trump en 2016, tout au­tant que le Brexit sur­ve­nu la même an­née, ou en­core la dé­ci­sion po­lo­naise de quit­ter uni­la­té­ra­le­ment l’eu­ro­corps en 2017, sans comp­ter la fuite en avant an­ti-eu­ro­péenne et na­tio­nal-is­la­miste du pré­sident turc, ont en ef­fet rap­pe­lé que les ob­jec­tifs de po­li­tique étran­gère (et les dé­ci­sions d’en­ga­ge­ment qui les tra­duisent éven­tuel­le­ment en si­tua­tion de crise) pou­vaient di­ver­ger ra­pi­de­ment entre al­liés, y com­pris dans le « cercle de fa­mille » de l’al­liance at­lan­tique. De ce point de vue, le com­bat cloud cen­sé re­dé­fi­nir les condi­tions d’em­ploi in­ter­al­lié de la puis­sance aé­rienne peut être re­gar­dé sous un autre angle : s’il ne sau­rait cer­tai­ne­ment pas être « dés­in­ven­té », il ne sau­rait non plus consti­tuer une fin en soi. Contrai­re­ment aux na­tions par­te­naires du F-35 qui, après avoir mis un doigt dans la lo­gique fu­sion­nelle du ré­seau-cen­tré mul­ti­di­men­sion­nel risquent d’y voir pas­ser ra­pi­de­ment et sans es­poir de re­tour une grande par­tie de leur puis­sance aé­rienne glo­bale (et de leurs com­pé­tences in­dus­trielles au­to­nomes, ou ce qu’il en res­tait), la France a d’autres choix.

Tout en sui­vant les pro­grès du com­bat cloud, il pour­rait donc s’avé­rer pru­dent de pré­ser­ver dans le même temps l’au­to­no­mie d’ap­pré­cia­tion et d’ac­tion dont jouit l’ar­mée de l’air fran­çaise. Ce­la pour­rait pas­ser – entre autres pro­jets – par le dé­ve­lop­pe­ment d’une liai­son de don­nées na­tio­nale, com­plé­men­taire à la Liai­son-16. Bien loin de la « du­pli­ca­tion de ca­pa­ci­té », ex­pres­sion in­ti­mi­dante gé­né­ra­le­ment em­ployée pour dis­sua­der les al­liés eu­ro­péens de conser­ver leur au­to­no­mie (et leurs em­plois), ce type d’ini­tia­tive, pré­lude à un com­bat cloud na­tio­nal, per­met­trait de ga­ran­tir une au­to­no­mie pré­cieuse vis-à-vis de l’al­lié amé­ri­cain. Rien n’em­pê­che­rait ce cloud fran­çais – avant d’être fran­co-eu­ro­péen – de pré­voir une com­pa­ti­bi­li­té avec ce­lui de l’al­liance, via des ga­te­ways sé­cu­ri­sées. De la même ma­nière, les tra­vaux au­tour de l’em­ploi fu­tur des drones as­so­ciés aux avions de com­bat sont bien avan­cés en France : le dé­mons­tra­teur Neu­ron en fait dé­jà foi, dans une op­tique de co­opé­ra­tion in­dus­trielle eu­ro­péenne. Un Rafale « chef de meute » d’un es­saim de drones, re­lié à un ré­seau d’échange d’in­for­ma­tions fu­sion­né dans un C2 mul­ti­do­maine et fa­ci­li­tant la pé­né­tra­tion des dé­fenses ad­verses et l’en­trée en pre­mier, est au­jourd’hui en­vi­sa­geable dans un ave­nir proche. Ces avan­cées n’au­raient que peu de sens si elles n’étaient pas ar­ti­cu­lées avec le dé­ve­lop­pe­ment de ca­pa­ci­tés as­so­ciées, ga­ran­tis­sant l’au­to­no­mie en ma­tière de fu­sion de don­nées et d’in­ser­tion dans un cloud sé­cu­ri­sé et maî­tri­sé.

En conclu­sion, la ma­nière dont la puis­sance aé­rienne de com­bat fran­çaise évo­lue­ra à l’ave­nir – c’est l’ob­jet des ré­flexions de haut ni­veau qui ont été en­ga­gées dans l’étude Sys­tème de Com­bat Aé­rien Fu­tur (SCAF) de l’ar­mée de l’air – res­sem­ble­ra à une na­vi­ga­tion dif­fi­cile entre deux écueils ju­meaux. D’un cô­té, le risque d’une fra­gi­li­té opé­ra­tion­nelle liée à une di­lu­tion pré­ci­pi­tée des ca­pa­ci­tés aé­riennes de com­bat fran­çaises dans un cloud in­ter­al­lié man­quant de trans­pa­rence et de ro­bus­tesse. Et de l’autre, la me­nace d’une fra­gi­li­sa­tion po­li­tique par ex­cès de dé­pen­dance tech­no­lo­gique, qui pour­rait bien an­nu­ler les bé­né­fices pa­tiem­ment construits et en­tre­te­nus d’une longue tra­di­tion d’au­to­no­mie stra­té­gique et in­dus­trielle.

Notes

(1) Gré­go­ry Bou­the­rin, « Un nou­veau phé­no­mène concep­tuel made in USA : le com­bat mul­ti­do­maine », DSI no 127, jan­vier-fé­vrier 2017. (2) Mu­riel De­la­porte, « Gé­né­ral Mercier : vers une in­té­gra­tion ac­crue des ca­pa­ci­tés de com­bat », Ops-sou­tien lo­gis­tique dé­fense, 30 avril 2015. (3) Hé­lène Mielcarek, « La place de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle en France », La note du CESA no 114, fé­vrier 2017. (4) Com­mand, Control, Com­mu­ni­ca­tions, Com­pu­ters, In­for­ma­tion/in­tel­li­gence, Sur­veillance, Tar­ge­ting, Ac­qui­si­tion and Re­con­nais­sance.

Il pour­rait s’avé­rer pru­dent de pré­ser­ver l’au­to­no­mie d’ap­pré­cia­tion et d’ac­tion dont jouit l’ar­mée de l’air fran­çaise. Ce­la pour­rait pas­ser – entre autres pro­jets – par le dé­ve­lop­pe­ment d’une liai­son de don­nées na­tio­nale, com­plé­men­taire à la Liai­son-16.

Es­sai du sys­tème de ges­tion lo­gis­tique in­té­gré ALIS de­vant per­mettre la main­te­nance du F-35. La mul­ti­pli­ca­tion des « portes d'en­trée » in­for­ma­tiques à l'ap­pa­reil de com­bat au­gure de la pos­si­bi­li­té de l'abattre avant même qu'il ne quitte le sol. (© Lock­heed Martin)

La connectivité entre al­liés est fon­da­men­tale : elle per­met ain­si de bé­né­fi­cier de l'ap­pui de sys­tèmes dont on ne dis­pose pas, comme ce Sen­ti­nel R1 bri­tan­nique. (© Crown Co­py­right)

Pré­sen­ta­tion du « Con­nec­ted Cloud Bat­tle­field » par la so­cié­té amé­ri­caine CIS­CO. Les ac­teurs pri­vés du com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel amé­ri­cain ont très vite adap­té la sé­man­tique is­sue des tra­vaux de Da­vid Dep­tu­la. Mais au-de­là de cette sé­man­tique, quel usage, quelles fra­gi­li­tés, et quelle va­leur stra­té­gique réelle ? (© CIS­CO)

Dans une lo­gique de com­bat mul­ti­do­maine, la va­rié­té des mu­ni­tions ap­pa­raît dé­ter­mi­nante : non seu­le­ment les armes condi­tionnent les ef­fets mi­li­taires, mais elles sont elles-mêmes con­nec­tées. (© V. Al­man­sa/das­sault Avia­tion)

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