AUTONOMISER LA DÉ­TEC­TION, AVANT D’AUTONOMISER L’IN­TER­DIC­TION D’AC­CÈS

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Ro­main MIELCAREK

Les pro­grès tech­no­lo­giques per­mettent au­jourd’hui de dé­ve­lop­per des armes ca­pables d’im­po­ser le dé­ni d’ac­cès, en au­to­no­mie. Nom­breux sont les cap­teurs, pro­duits par des in­dus­triels de toutes les grandes puis­sances du sec­teur, à pou­voir iden­ti­fier au­to­ma­ti­que­ment une in­tru­sion. L’étape sui­vante, l’au­to­ma­ti­sa­tion de l’uti­li­sa­tion des armes pour interdire tout ac­cès, n’a pas été fran­chie pour des rai­sons éthiques. Mais ce­la va-t-il du­rer ?

Au XXIE siècle, les ré­flexions sur les stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès et d’in­ter­dic­tion de zone (An­ti Ac­cess/area De­nial, A2/AD) ont ga­gné en so­phis­ti­ca­tion. Les grandes puis­sances mi­li­taires concep­tua­lisent leurs ap­proches de cette ques­tion dans les do­maines ma­ri­time, ter­restre, aé­rien ou en­core cy­ber. Rap­pe­lons que, dans les grandes lignes, l’in­ter­dic­tion de zones (AD) est la com­po­sante tac­tique consis­tant à em­pê­cher l’en­ne­mi de pé­né­trer sur un ter­ri­toire pré­cis et dé­li­mi­té, dans la lo­gique plus stra­té­gique d’un dé­ni d’ac­cès à un théâtre (A2)(1). Dans les deux cas, il s’agit de trou­ver com­ment iden­ti­fier toute in­tru­sion et me­nace dans un sec­teur dé­fi­ni comme pré­cieux et de l’em­pê­cher – ou de la neu­tra­li­ser le cas échéant. Nous n’en­tre­rons pas dans la dis­tinc­tion entre ces deux ni­veaux dans la plu­part des exemples ci­tés ici, les so­lu­tions tech­niques pou­vant nour­rir à la fois les ré­flexions de dé­ni d’ac­cès et d’in­ter­dic­tion de zones. Ces exemples, loin d’être ex­haus­tifs, doivent être pris comme des sources pos­sibles d’étude et d’ins­pi­ra­tion.

Avant que les stra­té­gies D’A2/AD ne soient aus­si so­phis­ti­quées, les dif­fé­rentes ar­mées se po­saient dé­jà la ques­tion d’interdire une por­tion d’un ter­ri­toire ou d’un champ de ba­taille à l’en­ne­mi. Les équi­pe­ments dé­ve­lop­pés pou­vaient ser­vir à se pro­té­ger contre un type d’uni­tés bien spé­ci­fique. On peut pen­ser à l’uti­li­sa­tion de fos­sés et de ran­gées de piques pour neu­tra­li­ser la ca­va­le­rie au Moyen Âge, ou à l’uti­li­sa­tion de clous – puis de mines – pour ar­rê­ter l’in­fan­te­rie ou au moins ra­len­tir sa pro­gres­sion. Il pou­vait aus­si s’agir d’as­su­rer sa propre dé­fense, en pro­té­geant un camp avec toutes sortes de for­ti­fi­ca­tions (douves, pièges, murs) ou en for­ma­li­sant une fron­tière (bar­be­lés, sen­ti­nelles). Plus proche de nous, on pen­se­ra évi­dem­ment aux mines et aux En­gins Ex­plo­sifs Im­pro­vi­sés (EEI/IED).

De­puis la se­conde moi­tié du XXE siècle et en­core plus de­puis le dé­but du XXIE, les pro­grès tech­no­lo­giques ont fait émer­ger un nou­veau type de so­lu­tion : des sys­tèmes au­to­ma­ti­sés qui peuvent pour cer­tains d’entre eux me­ner l’en­semble d’une mis­sion d’a2/ AD en au­to­no­mie to­tale. Des ou­tils qui ont comme grand in­té­rêt de pou­voir dé­mul­ti­plier les ca­pa­ci­tés tout en ré­dui­sant po­ten­tiel­le­ment les coûts. Quand les hommes dorment,

Les pro­grès tech­no­lo­giques ont fait émer­ger un nou­veau type de so­lu­tion : des sys­tèmes au­to­ma­ti­sés qui peuvent pour cer­tains d'entre eux me­ner l'en­semble d'une mis­sion D'A2/AD en au­to­no­mie to­tale.

la ma­chine peut en ef­fet pour­suivre sa mis­sion, sans ja­mais se fa­ti­guer. Mais, dès lors qu’ils sont ar­més, ces ou­tils peuvent sou­le­ver des ques­tions éthiques.

AUTONOMISER LA DÉ­TEC­TION

La dé­tec­tion et la sur­veillance des zones sont une fonc­tion clé de L’A2/AD. Elle a été par­mi les pre­mières, avec le ci­blage, à être au­to­ma­ti­sée et reste pour l’ins­tant la plus ré­pan­due. Plu­tôt que de pié­ger des sec­teurs en­tiers, la ma­jo­ri­té des ar­mées et des forces de sé­cu­ri­té mo­dernes optent pour des moyens d’ob­ser­va­tion qui per­met­tront de don­ner l’alerte. La sen­ti­nelle pla­cée le long de la fron­tière ou dans un mi­ra­dor au sein d’une base mi­li­taire en est la forme la plus an­cienne et la plus cou­rante. De plus en plus, l’oeil hu­main est pour­tant rem­pla­cé par des op­tiques aux ca­pa­ci­tés au­to­ma­tiques qui vont être ca­pables de dis­tin­guer une pré­sence hu­maine et de la si­gna­ler aux sol­dats, qui pour­ront ré­agir.

Les fron­tières et les bases mi­li­taires sont des exemples as­sez ty­piques de zones dont on cher­che­ra à interdire l’ac­cès. Par le pas­sé, on a long­temps op­té pour des murs et des bar­be­lés, so­lu­tion la plus fa­cile à réa­li­ser tech­ni­que­ment. L’his­toire a ce­pen­dant mon­tré à quel point les hommes pou­vaient dé­ve­lop­per des so­lu­tions ef­fi­caces pour les fran­chir, sou­vent en en­traî­nant des des­truc­tions sur les in­fra­struc­tures, sans que les au­to­ri­tés puissent tou­jours s’en rendre compte ra­pi­de­ment. Ce type d’ins­tal­la­tions reste fra­gile, coû­teux et in­adap­té à cer­tains mi­lieux : dif­fi­cile par exemple pour des pays du Sa­hel de dé­ployer des hommes et des murs tout le long du dé­sert. On pour­ra ain­si s’in­té­res­ser à une so­lu­tion pro­po­sée par un in­dus­triel fran­çais pour sur­veiller jus­te­ment à moindre coût des zones aus­si chao­tiques qu’un dé­sert. Atermes, une PME d’île-de-france, a dé­ve­lop­pé un sys­tème bap­ti­sé BARIER (Bea­con Au­to­no­mous of Re­cog­ni­tion, Iden­ti­fi­ca­tion, Eva­lua­tion and Res­ponse) (2). Avec quatre cap­teurs, ca­pables d’iden­ti­fier au­to­ma­ti­que­ment une in­tru­sion, cet équi­pe­ment alerte une équipe de sur­veillance qui peut ain­si gar­der un oeil sur une mul­ti­tude de zones dif­fé­rentes et dé­clen­cher la ré­ponse adap­tée : mes­sage vo­cal ou en­voi d’une équipe d’in­ter­ven­tion par exemple. Ici, l’au­to­ma­ti­sa­tion va jus­qu’à iden­ti­fier les bonnes po­si­tions où dé­ployer les dif­fé­rents cap­teurs afin d’op­ti­mi­ser la sur­veillance en fonc­tion de la géo­gra­phie des lieux à interdire.

Pour res­ter dans les so­lu­tions fran­çaises, on pour­ra aus­si évo­quer la gamme pro­po­sée par Sa­fran (Owls­mart.i, MOST, Pa­seo) qui re­ven­dique une sur­veillance op­ti­male jus­qu’à 25 km pour des fron­tières ou des in­fra­struc­tures. De même chez Thales, chez qui ce genre d’équi­pe­ments (MOBIDS, SPECTRE, Dis­cus) est sou­vent en bonne place sur les rayons. À l’in­ter­na­tio­nal, on pour­ra re­gar­der du cô­té de FLIR Sys­tems (États-unis), Leo­nar­do (Ita­lie) qui in­siste sur les as­pects sur­veillance ma­ri­time ou en­core Con­trop (Is­raël).

Pour des ap­pli­ca­tions opé­ra­tion­nelles très concrètes et en lien avec l’ac­tua­li­té brû­lante du mo­ment, la Tur­quie offre un exemple in­té­res­sant. Le long de sa fron­tière avec la Sy­rie, par­ti­cu­liè­re­ment ex­po­sée aux ten­sions, An­ka­ra a com­men­cé à dé­ployer des ca­mé­ras ca­pables de dé­tec­ter au­to­ma­ti­que­ment les in­tru­sions(3). Con­çues par Asel­san, elles évitent le re­cours à des mé­thodes non dis­cri­mi­nantes comme les champs de mines. Même chose aux États-unis où les sys­tèmes avec cap­teurs et op­tiques se sont mul­ti­pliés tout le long de la fron­tière avec le Mexique, afin de dé­tec­ter et de si­gna­ler au­to­ma­ti­que­ment tout fran­chis­se­ment. Ici, le choix a été fait de cu­mu­ler toutes les so­lu­tions en­vi­sa­geables : murs phy­siques, cap­teurs au­to­ma­tiques et pré­sence hu­maine (4). Dans les deux cas, l’idée est de dé­ve­lop­per une sur­veillance de la fron­tière et une in­ter­dic­tion de son fran­chis­se­ment « in­tel­li­gente ».

(PRESQUE) AUTOMATISER L’IN­TER­DIC­TION

Pen­dant des an­nées, les adeptes de jeux vi­déo ont dû com­po­ser, dans les jeux de stra­té­gie, avec une ap­proxi­ma­tion de taille : la plu­part des sys­tèmes de dé­fense ti­raient au­to­ma­ti­que­ment sur tout en­ne­mi pas­sant à proxi­mi­té. Pas be­soin d’in­ter­ven­tion hu­maine! Il suf­fi­sait de pos­ter une tou­relle à un en­droit que l’on sou­hai­tait pro­té­ger pour qu’elle éli­mine toute me­nace pas­sant par là sans que l’on s’en pré­oc­cupe. Ce­la a même don­né nais­sance à un style de jeu par­ti­cu­lier : le « to­wer de­fense », qui consiste à or­ga­ni­ser toutes sortes de for­ti­fi­ca­tions pour em­pê­cher l’in­va­sion en­ne­mie de fran­chir un point pré­cis de la carte. La science-fiction a été rat­tra­pée au cours des an­nées 2000 par le dé­ve­lop­pe­ment de plu­sieurs ar­me­ments ca­pables de ce genre de per­for­mances.

Le long de sa fron­tière avec la Sy­rie, par­ti­cu­liè­re­ment ex­po­sée aux ten­sions, An­ka­ra a com­men­cé à dé­ployer des ca­mé­ras ca­pables de dé­tec­ter au­to­ma­ti­que­ment les in­tru­sions.

Les pre­miers pro­jets lé­taux d’au­to­ma­ti­sa­tion d’in­ter­dic­tion de zones ont émer­gé au XXE siècle. Il s’agis­sait en gé­né­ral d’as­su­rer la dé­fense de la proxi­mi­té im­mé­diate d’uni­tés mi­li­taires, en par­ti­cu­lier dans le do­maine ma­ri­time. Les Néer­lan­dais de Si­gnaal (au­jourd’hui Thales) ont par exemple dé­ve­lop­pé dans les an­nées 1970 le ca­non na­val de 30 mm Goal­kee­per. Uti­li­sé sur des na­vires belges, chi­liens, por­tu­gais, sud-co­réens, qa­ta­ris et pé­ru­viens (les Bri­tan­niques ne les uti­lisent plus), il as­sure la dé­fense du bâ­ti­ment en dé­tec­tant et en ti­rant sur les mis­siles, na­vires et aé­ro­nefs à l’ap­proche, sur une dis­tance maxi­male de deux ki­lo­mètres. Dans le do­maine ter­restre, on pour­ra pen­ser aux sys­tèmes de contre-me­sures sur des blin­dés, qui au­to­ma­tisent des tirs dé­fen­sifs contre des mis­siles ou des ro­quettes an­ti­chars. On pen­se­ra à l’are­na (Rus­sie) ou à L’AMAP-ADS (Al­le­magne), qui in­ter­disent à toute mu­ni­tion ou ac­ti­vi­té me­na­çante un ter­rain d’une quin­zaine de mètres au­tour de l’en­gin. Chaque fois, ce sont là de simples so­lu­tions tech­niques qui ne per­mettent en rien de se pro­je­ter dans une stra­té­gie d’a2/ AD plus glo­bale.

Par­mi les pion­niers réels dans ce do­maine, on pour­ra en re­vanche s’in­té­res­ser au SGR-A1 de Sam­sung, dont les pre­miers pro­to­types ont été pré­sen­tés à l’ar­mée sud-co­réenne en 2006. Cette mi­trailleuse, dont l’au­to­ma­ti­sa­tion reste un ta­bou, a vo­ca­tion à rem­pla­cer les très nom­breux sol­dats dé­ployés tout le long de la zone dé­mi­li­ta­ri­sée avec la Co­rée du Nord, afin de li­bé­rer de la res­source hu­maine. La tou­relle est com­po­sée d’op­tiques ther­mique et in­fra­rouge, d’un gui­dage la­ser char­gé no­tam­ment d’éva­luer la dis­tance de la cible, d’une mi­trailleuse de pré­ci­sion de ca­libre 5,56 mm et d’un lance-gre­nades de 40 mm. Plu­sieurs tou­relles ont été re­pé­rées par dif­fé­rents mé­dias, mais les au­to­ri­tés de Séoul res­tent très dis­crètes sur le nombre de pièces dé­ployées et leurs ré­sul­tats. Le ca­hier des charges ini­tial pré­voyait une por­tée de 2 km la nuit et 4 km le jour pour les op­tiques, et jus­qu’à 3 km pour l’ar­me­ment. En pa­ral­lèle, les Sud-co­réens de DODAAM ont éga­le­ment dé­ve­lop­pé le Su­per ae­gis II, ré­vé­lé en 2010. Ré­pon­dant au même genre d’exi­gences que le SGR-A1, cette tou­relle de­vrait éga­le­ment pou­voir trai­ter des vé­hi­cules lé­gers. En 2015, une tren­taine de pièces avaient été ven­dues à l’in­ter­na­tio­nal à des pays comme les Émi­rats arabes unis et le Qatar, pour pro­té­ger aus­si bien des in­fra­struc­tures mi­li­taires que des aé­ro­ports, des cen­trales ou en­core des pa­lais of­fi­ciels. Le fa­bri­cant a ce­pen­dant in­sis­té dans ses dif­fé­rentes prises de pa­role : la dé­ci­sion du feu reste sou­mise à l’aval de l’homme… même s’il est pos­sible de s’en pas­ser. Séoul semble vou­loir se po­si­tion­ner en lea­der dans ce sec­teur. Il faut dire que la Co­rée du Sud (comme sa voi­sine du Nord) est confron­tée à une pro­blé­ma­tique A2/AD très concrète : s’as­su­rer que rien ni per­sonne ne pé­nètre dans le no man’s land de 4 km de pro­fon­deur et 248 km de long que consti­tue la zone dé­mi­li­ta­ri­sée (DMZ) sé­pa­rant les deux pays. Au-de­là des mines et des murs, ain­si que de l’ar­me­ment, ce sont sur­tout 410 000 hommes qu’il s’agi­rait de li­bé­rer (700000 pour Pyon­gyang). Ce conflit bien spé­ci­fique est pro­pice au dé­ve­lop­pe­ment de ce type de so­lu­tions puisque la ques­tion de la dis­cri­mi­na­tion y est moins com­plexe : au­cun ci­vil n’est cen­sé se trou­ver dans cette zone.

Dans une ap­proche com­pa­rable, la plu­part des moyens mis en oeuvre dans ce do­maine sont pour l’ins­tant lais­sés à l’ini­tia­tive de l’homme. Is­raël a mis en place à la même époque, à par­tir de 2007, ses pre­mières tou­relles Sen­try Tech, dé­ve­lop­pées par Ra­fael, au­tour de Ga­za, à proxi­mi­té de la fron­tière avec l’égypte. Plu­sieurs re­por­tages dif­fu­sés dans les mé­dias is­raé­liens ont mon­tré ces tou­relles iden­ti­fier au­to­ma­ti­que­ment les in­trus, lais­sant en­suite à des opé­ra­teurs à dis­tance l’ini­tia­tive du tir, en ca­libre 12,7 mm.

Les Amé­ri­cains ont éga­le­ment dé­ployé, re­la­ti­ve­ment dis­crè­te­ment, un sys­tème sur­nom­mé Kra­ken(5). Uti­li­sé en Af­gha­nis­tan dès 2011, il avait été com­man­dé en ur­gence opé­ra­tion­nelle afin de ren­for­cer la pro­tec­tion des postes de com­bat avan­cés. Lors­qu’il re­père un mou­ve­ment sus­pect grâce à son ra­dar, ses op­tiques se braquent dans la di­rec­tion concer­née. Là en­core, l’ar­me­ment reste té­lé­opé­ré : en l’oc­cur­rence des M-249 SAW ou des M-240. L’en­semble est par­ti­cu­liè­re­ment coû­teux : 3,4 mil­lions de dol­lars pour neuf uni­tés. Ce sys­tème pour­rait

Les pre­miers pro­jets lé­taux d'au­to­ma­ti­sa­tion d'in­ter­dic­tion de zones ont émer­gé au XXE siècle. Il s'agis­sait en gé­né­ral d'as­su­rer la dé­fense de la proxi­mi­té im­mé­diate d'uni­tés mi­li­taires, en par­ti­cu­lier dans le do­maine ma­ri­time.

d’ailleurs être de nou­veau dé­ployé… en Co­rée du Sud, où l’ar­mée amé­ri­caine parle de l’uti­li­ser dans le cadre d’une dé­marche plus glo­bale face à Pyon­gyang de­puis 2014 (6).

L’AUTONOMISATION A DE L’AVE­NIR

L’his­toire ré­cente de L’A2/AD a été mar­quée par de grands dé­bats éthiques et mo­raux. Qu’il s’agisse d’interdire une zone en ins­tal­lant un champ de mines ou en pro­cé­dant à un bom­bar­de­ment mas­sif (conven­tion­nel ou non), on at­tend dé­sor­mais de tous les ar­me­ments dé­ployés qu’ils puissent dis­cri­mi­ner en­ne­mis et po­pu­la­tions ci­viles. Cette ques­tion se pose de nou­veau alors que plu­sieurs ar­mées et in­dus­triels ont com­men­cé à dé­ve­lop­per des armes pou­vant trai­ter au­to­ma­ti­que­ment leurs cibles : se­ront-elles vrai­ment ca­pables de dis­tin­guer des com­bat­tants en­ne­mis de simples pas­sants ?

La qua­si-to­ta­li­té des pro­jets qui ont vu le jour pré­voient des me­sures d’aver­tis­se­ment à des­ti­na­tion des po­pu­la­tions non hos­tiles. Se­lon les cas, il peut s’agir de mes­sages vo­caux pré­en­re­gis­trés, d’alarmes so­nores ou de tirs de fu­mi­gènes. Mais est-ce suf­fi­sant pour ré­duire le risque de bé­vues ? De nom­breuses ONG se sont in­sur­gées contre les nom­breux pro­jets que nous avons évo­qués plus tôt, in­vo­quant éga­le­ment une me­nace pour les li­ber­tés in­di­vi­duelles. Ces armes sont en ef­fet di­rec­te­ment concer­nées par la cam­pagne «Stop aux robots tueurs » me­née par des in­tel­lec­tuels (Elon Musk, Tes­la; Ste­phen Haw­kings; Mus­ta­fa Su­ley­man, Google Deep­mind) et des or­ga­ni­sa­tions (Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal) de­puis 2015 pour lut­ter contre l’au­to­ma­ti­sa­tion. Exemple par­mi tant d’autres : une dé­ci­sion de tir prise par une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle res­pecte-t-elle l’obli­ga­tion de dis­cri­mi­na­tion im­po­sée par les conven­tions de Ge­nève (7) ?

Face à ce dé­bat et à une pré­ci­sion qui reste à dé­mon­trer, la plu­part des uti­li­sa­teurs conti­nuent d’op­ter pour des so­lu­tions té­lé­opé­rées… en at­ten­dant plus de marge de ma­noeuvre. La dé­ci­sion reste prise au ni­veau hu­main et l’autonomisation de celle-ci reste une simple op­tion réa­li­sable tech­ni­que­ment… que l’on re­jette mo­ra­le­ment et po­li­ti­que­ment. Pour l’ins­tant ? Le même dé­bat conti­nue d’agi­ter les ré­flexions sur l’usage des drones et des robots. À par­tir de quelle dis­tance et avec quel ni­veau d’aide à la dé­ci­sion une arme est-elle ac­cep­table? Même un sys­tème au­to­ma­ti­sé est en réa­li­té une ini­tia­tive hu­maine : c’est l’homme qui lui donne, par an­ti­ci­pa­tion, l’ordre de frap­per dans telle ou telle condi­tion. De même qu’un missile gui­dé est, pen­dant un cer­tain laps de temps, par­fai­te­ment au­to­nome. C’est son lo­gi­ciel qui lui dicte com­ment se dé­pla­cer et dans quelles condi­tions ex­plo­ser ou non. La dif­fé­rence, c’est que le missile n’est in­dé­pen­dant que dans le laps de temps sé­pa­rant le tir de la frappe, tan­dis que des sys­tèmes D’A2/AD au­to­nomes le se­raient po­ten­tiel­le­ment à l’in­fi­ni…

Notes

(1) Fré­dé­ric Ra­mel, « Ac­cès aux es­paces com­muns et grandes stra­té­gies : vers un nou­veau jeu mon­dial », Études de L’IRSEM, no 30, 2014, 41 p.

(2) Ro­main Mielcarek, « SOFINS 2015 : quels ma­té­riels pour les forces spé­ciales? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 115, juin 2015.

(3) De­niz Sert, « Tur­key’s in­te­gra­ted bor­der ma­na­ge­ment stra­te­gy », Tur­kish Po­li­cy Qua­ter­ly, vol. 12, no 1, 2013.

(4) Ka­lyan Mar­ne­ni et Sree­la Sa­si, « Au­to­ma­ted sur­veillance of in­tru­ders at US Bor­ders », in T. Sobth, K. El­lei­thy, A. Mah­mood et M. A. Ka­rim (dir.), No­vel Al­go­rithms and Tech­niques in Te­le­com­mu­ni­ca­tions, Au­to­ma­tion and in­dus­trial elec­tro­nics, Sprin­ger, Ber­lin, 2008.

(5) Ro­main Mielcarek. « Pro­tec­tion d’in­fra­struc­tures : le “Kra­ken” amé­ri­cain voit tout, en­tend tout et ri­poste de lui-même », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 96, oc­tobre 2013.

(6) Jo­seph Tre­vi­thick, « US Wor­ried North Ko­rea is a Bio­lo­gi­cal Time Bomb », wa­ris­bo­ring.com. 5 juillet 2017.

(7) Noel E. Shar­key, « The evi­ta­bi­li­ty of au­to­no­mous ro­bot war­fare », In­ter­na­tio­nal Re­view of the Red Cross, vol. 94, no 886, été 2012.

Pho­to ci-des­sus :

Tir d'un Pha­lanx.ty­pique des sys­tèmes de dé­fense na­vale rap­pro­chée, son au­to­ma­ti­sa­tion per­met de contrer les at­taques de sa­tu­ra­tion par mis­siles an­ti­na­vires. (© US Na­vy)

La mine ter­restre M-93 WAM (Wide Area Mine), arme au­to­ma­ti­sée an­ti­char en­trée en ser­vice dans les an­nées 1990. Une fois un vé­hi­cule dé­tec­té par ses cap­teurs sis­mique et acous­tique, elle éjecte une charge qui, à la ver­ti­cale de sa cible, pro­jet­te­ra à son tour une charge pré­for­mée. (© D.R.)

Dé­to­na­tion de charges Skeet. Grou­pées par quatre sur une sous-mu­ni­tion BLU-108 (dix de ces der­nières sont em­bar­quées dans un conte­neur CBU-97 Sen­sor Fu­zed Wea­pons), elles sont lar­guées par cette der­nière et dé­clenchent une charge pré­for­mée après la dé­tec­tion in­fra­rouge d'un vé­hi­cule. (© DOD)

L'une des confi­gu­ra­tions de la tou­relle té­lé­opé­rée al­le­mande FLW-100. Ces sys­tèmes se sont mul­ti­pliés ces der­nières an­nées – y com­pris, de ma­nière « bri­co­lée », au sein de l'état is­la­mique –, qu'ils soient po­si­tion­nés de ma­nière fixe ou ins­tal­lés sur des vé­hi­cules. (© KMW )

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