EN­TRÉE EN PRE­MIER ET A2/AD : QUELS DÉ­FIS POUR LA FRANCE ?

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Co­ren­tin BRUSTLEIN

Vous avez ré­cem­ment tra­vaillé sur l’en­trée en pre­mier(1). La France tente de main­te­nir cer­taines des ca­pa­ci­tés contre-a2/ad lui per­met­tant de conti­nuer à pou­voir «en­trer en pre­mier», mais le contexte bud­gé­taire n’est pas fa­vo­rable. Les vo­lumes dis­po­nibles sont quant à eux faibles. Se­ra-t-il pos­sible, en la ma­tière, de re­mon­ter en puis­sance ?

Co­ren­tin Brustlein : La France pos­sède des sa­voir-faire et des ca­pa­ci­tés d’en­trée en pre­mier qu’au­cun autre pays en Eu­rope ne maî­trise, qui se fondent à la fois sur ses in­ves­tis­se­ments pas­sés, sur ses ex­pé­riences opé­ra­tion­nelles et sur cer­tains élé­ments struc­tu­rels, no­tam­ment dé­ci­sion­nels. Dé­ve­lop­per ce type d’ap­ti­tude a pris du temps et re­quis des dé­penses sub­stan­tielles, car en­trer en pre­mier dans un es­pace contes­té est une tâche com­plexe et ris­quée. Si cer­taines des briques ca­pa­ci­taires sur les­quelles re­pose cette ap­ti­tude trouvent leur ori­gine dès la guerre froide, beau­coup sont ap­pa­rues après avoir ti­ré les le­çons de la guerre du Golfe et des opé­ra­tions dans les Bal­kans. Celles-ci avaient lais­sé en­tre­voir le fos­sé tech­no­lo­gique sé­pa­rant la France des États-unis, se tra­dui­sant, dans un contexte de guerres li­mi­tées, par de nom­breux do­maines de dé­pen­dance opé­ra­tion­nelle et par une perte d’in­fluence sur la conduite des opé­ra­tions mul­ti­na­tio­nales. Le dé­ve­lop­pe­ment et l’ac­qui­si­tion de mis­siles de croi­sière, de struc­tures de com­man­de­ment mul­ti­na­tio­nales, ou en­core de sa­tel­lites de com­mu­ni­ca­tion et d’ob­ser­va­tion se sont ins­crits dans cette lo­gique.

Mais ce mo­dèle est mis en ten­sion sous le triple ef­fet du ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés de contes­ta­tion à dis­po­si­tion des ad­ver­saires po­ten­tiels – et no­tam­ment de dé­ni d’ac­cès et d’in­ter­dic­tion (A2/AD) –, de l’in­suf­fi­sance chro­nique des cré­dits de dé­fense de­puis la fin de la guerre froide qui s’est ac­com­pa­gnée non pas d’une ré­vi­sion à la baisse des am­bi­tions, mais du main­tien de celles-ci et, plus en­core, de l’in­ten­si­fi­ca­tion du rythme opé­ra­tion­nel des forces au-de­là du ni­veau d’am­bi­tion fixé. Les ré­sul­tats en sont bien connus : vieillis­se­ment des parcs d’équi­pe­ments, aug­men­ta­tion des coûts de main­tien en condi­tion opé­ra­tion­nelle, pro­grammes de mo­der­ni­sa­tion sans cesse re­pous­sés, pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle des forces ro­gnée par les be­soins de pro­tec­tion du ter­ri­toire na­tio­nal ou fo­ca­li­sée sur les mis­sions prio­ri­taires du mo­ment, mais pei­nant à main­te­nir des sa­voir-faire re­quis pour des scé­na­rios d’af­fron­te­ment du fort au fort.

Toute re­mon­tée en puis­sance digne de ce nom exi­ge­ra un ef­fort bud­gé­taire im­por­tant et du­rable – et au mi­ni­mum le res­pect avec constance de la tra­jec­toire adop­tée vers les 2 % du PIB à l’ho­ri­zon 2025. Elle de­vrait vi­ser à la fois le dé­ve­lop­pe­ment d’une nou­velle gé­né­ra­tion de sys­tèmes et équi­pe­ments cri­tiques pour conser­ver l’ap­ti­tude fran­çaise à en­trer en pre­mier au-de­là de l’ho­ri­zon 2035 – Sys­tème de Com­bat Aé­rien Fu­tur (SCAF),

Ce mo­dèle est mis en ten­sion sous le triple ef­fet du ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés de contes­ta­tion à dis­po­si­tion des ad­ver­saires po­ten­tiels – et no­tam­ment de dé­ni d'ac­cès et d'in­ter­dic­tion (A2/AD) –, de l'in­suf­fi­sance chro­nique des cré­dits de dé­fense de­puis la fin de la guerre froide ac­com­pa­gnée du main­tien des am­bi­tions e t de l'in­ten­si­fi­ca­tion du rythme opé­ra­tion­nel des forces.

Pho­to ci-des­sus :

Le Ra­fale est en­core loin d'avoir at­teint tout son po­ten­tiel. Le tan­dem «in­for­ma­tion/ mu­ni­tions» se­ra cen­tral dans son évo­lu­tion fu­ture. (© A. Daste/das­sault Avia­tion)

guerre élec­tro­nique of­fen­sive et dé­fen­sive, suc­ces­seur éven­tuel du porte-avions Charles de Gaulle, etc. –, mais aus­si l’ac­qui­si­tion de séries plus nom­breuses de cer­tains équi­pe­ments (ar­tille­rie, mis­siles de croi­sière, ra­vi­tailleurs, etc.), afin de pou­voir à nou­veau jouer sur la masse et la sa­tu­ra­tion.

Avec la fin du missile an­ti­ra­dar Mar­tel, l’ar­mée de l’air ne dis­pose plus de ca­pa­ci­té SEAD spé­ci­fique, mais peut en re­vanche s’ap­puyer sur le cou­plage entre des mis­siles AASM ti­rés sur les co­or­don­nées four­nies par le SPECTRA. Est-ce suf­fi­sant ? Faut-il re­dé­ve­lop­per une ca­pa­ci­té SEAD ?

Il existe bien des ma­nières de neu­tra­li­ser les dé­fenses aé­riennes ad­verses, que l’on s’ap­puie sur des ca­pa­ci­tés gé­né­riques ou sur des sys­tèmes d’armes spé­ci­fiques à cette mis­sion. La France avait en ef­fet par le pas­sé dé­ve­lop­pé une pa­no­plie as­sez com­plète de moyens SEAD, as­so­ciant mis­siles an­ti­ra­dars à gui­dage pas­sif et na­celles d’at­taque élec­tro­nique pour le brouillage, de ma­nière à ga­ran­tir ses chances de pé­né­trer des es­paces aé­riens dé­fen­dus par les sys­tèmes sol-air de l’époque. Pro­gres­si­ve­ment, ces sys­tèmes ont été re­ti­rés des forces, car ils ne per­met­taient plus de contrer ef­fi­ca­ce­ment des dé­fenses sol-air dont la por­tée et la ré­sis­tance aux contre-me­sures élec­tro­niques em­bar­quées avaient été gran­de­ment ren­for­cées, et étaient ser­vies par des ra­dars dont les fais­ceaux étaient de plus en plus agiles, et donc dif­fi­ciles à brouiller.

De­puis, l’ar­mée de l’air s’est ré­orien­tée vers la « DEAD », la des­truc­tion des dé­fenses aé­riennes ad­verses, qui re­quiert non seule­ment des mu­ni­tions à gui­dage de pré­ci­sion, mais aus­si une large gamme de cap­teurs ISR per­met­tant de lo­ca­li­ser et d’iden­ti­fier les dif­fé­rents com­po­sants des bat­te­ries de dé­fenses sol-air avant de les frap­per. En France, la conduite de telles mis­sions s’ap­puie sur une com­pré­hen­sion fine de l’ordre de ba­taille élec­tro­nique ad­verse et donc sur une prise de risque cal­cu­lée. Les dé­ve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques ré­cents du cô­té des dé­fenses tendent à me­na­cer tant la fai­sa­bi­li­té des mis­sions SEAD, qui visent en prio­ri­té la neu­tra­li­sa­tion des ra­dars ad­verses, que celle des mis­sions DEAD telles qu’elles sont en­vi­sa­gées par la France : dif­fi­cul­té à lo­ca­li­ser les cibles gé­né­ra­le­ment mo­biles, por­tée trop faible des mu­ni­tions air-sol,

Il ap­pa­raît prio­ri­taire de pré­pa­rer l'ave­nir en in­ves­tis­sant en par­ti­cu­lier dans cer­tains seg­ments tels que le ren­sei­gne­ment élec­tro­ma­gné­tique et la guerre élec­tro­nique dé­fen­sive et of­fen­sive, la guerre cy­ber­né­tique ou des drones à faible sur­face équi­va­lente ra­dar.

doutes sur les ca­pa­ci­tés d’au­to­pro­tec­tion du Ra­fale face aux me­naces mo­dernes, etc. Plu­tôt que d’en­vi­sa­ger un re­tour en grâce des mis­siles an­ti­ra­dars, il ap­pa­raît prio­ri­taire de pré­pa­rer l’ave­nir en in­ves­tis­sant en par­ti­cu­lier dans cer­tains seg­ments tels que le ren­sei­gne­ment élec­tro­ma­gné­tique et la guerre élec­tro­nique dé­fen­sive et of­fen­sive, la guerre cy­ber­né­tique ou des drones à faible sur­face équi­va­lente ra­dar. Ce type de dé­ve­lop­pe­ment semble per­mettre à l’ar­mée de l’air de pé­ren­ni­ser sa ca­pa­ci­té à en­trer en pre­mier face à la plu­part des me­naces ac­tuelles. Mais, en cas de confron­ta­tion aux sys­tèmes les plus per­for­mants, de type S-400, d’autres ap­proches pour­raient être re­quises en com­plé­ment, no­tam­ment mi­ser sur la ruse et la sa­tu­ra­tion par un re­cours à des salves de mis­siles de croi­sière ou à des drones leurres tels que les MALD et MALD-J uti­li­sés par L’US Air Force – le pro­blème de la quan­ti­té d’ef­fec­teurs po­sant en re­tour ce­lui du vo­lume du por­teur.

L’une des ré­ponses aux pro­blé­ma­tiques contre-a2/ad évo­quées par des au­teurs amé­ri­cains tien­drait dans l’ac­cé­lé­ra­tion du rythme de la ba­taille, no­tam­ment par l’usage de mis­siles hypersoniques – dont cer­tains, comme le HIFIRE, sont dé­jà tes­tés. L’op­tion est-elle cré­dible ?

Plu­sieurs États s’in­té­ressent dé­jà au­jourd’hui à l’hy­per­vé­lo­ci­té. Aux États-unis, on tente de per­fec­tion­ner à la fois les tech­no­lo­gies du su­per­sta­to­réac­teur et celles des pla­neurs hypersoniques. La Rus­sie, la Chine ou la France in­ves­tissent éga­le­ment dans l’hy­per­vé­lo­ci­té, mais le font pour des rai­sons dif­fé­rentes. Les États-unis y voient en ef­fet en prio­ri­té un moyen de ren­for­cer leur su­pé­rio­ri­té conven­tion­nelle pour être à même de dé­sta­bi­li­ser des pos­tures de dé­ni d’ac­cès en frap­pant cer­tains noeuds cri­tiques (centres de com­man­de­ment, ra­dars trans­ho­ri­zon, etc.), mais aus­si de conduire des mis­sions contre­forces ra­pides face à une puis­sance nu­cléaire ré­gio­nale. La France, la Rus­sie et la Chine y voient avant tout un moyen de cré­di­bi­li­ser leur force de dis­sua­sion nu­cléaire face au ren­for­ce­ment pré­vu et pos­sible des dé­fenses an­ti­mis­siles ba­lis­tiques de leurs ad­ver­saires po­ten­tiels – celles des États-unis pour Mos­cou et Pé­kin et celles de Mos­cou et Pé­kin pour Pa­ris.

Tou­te­fois, en plus d’être ex­tra­or­di­nai­re­ment com­plexes à maîtriser, les tech­no­lo­gies de pro­pul­sion hypersonique af­fi­che­ront se­lon toute vrai­sem­blance un coût uni­taire ex­trê­me­ment éle­vé. Aus­si, la frappe hypersonique à longue por­tée de­vrait-elle res­ter une ca­pa­ci­té de niche, ar­ti­cu­lée au­tour de

l’ac­qui­si­tion d’un nombre ré­duit d’ef­fec­teurs. Ceux-ci pour­raient sans doute te­nir un rôle cen­tral dans une cam­pagne amé­ri­caine vi­sant à per­cer une pos­ture de dé­ni d’ac­cès, en s’at­ta­quant par exemple aux ca­pa­ci­tés d’alerte avan­cée, de dé­tec­tion et de ci­blage na­val trans­ho­ri­zon, aux lan­ceurs de mis­siles sol-air et sol-mer très longue por­tée, etc. Mais les ca­pa­ci­tés de frappe hypersonique s’ajou­te­raient alors à la longue liste des en­ablers dis­po­nibles, aux cô­tés par exemple de la fur­ti­vi­té ra­dar ou des sous-ma­rins nu­cléaires d’at­taque. Pour la France comme pour les États-unis, la vi­tesse ne pour­rait être qu’un in­gré­dient du suc­cès, qui exi­ge­ra en pa­ral­lèle de sa­voir jouer si­mul­ta­né­ment sur l’aveu­gle­ment de l’ad­ver­saire, sur le nombre et sur­tout sur la ruse.

Les dé­bats au­tour des pos­tures de type A2/AD montrent une fo­ca­li­sa­tion sur les me­naces po­sées par les SAM avan­cés et l’in­ter­dic­tion ma­ri­time, mais la ques­tion de l’in­ter­dic­tion des voies terrestres est fi­na­le­ment peu évo­quée. Est-ce à dire que l’ac­tion ter­restre/aé­ro­ter­restre est l’ave­nir des pos­tures contre-a2/ad ?

La thé­ma­tique du dé­ni d’ac­cès, à la fois comme stra­té­gie d’avan­tage com­pa­ra­tif des puis­sances ré­gio­nales et comme pré­oc­cu­pa­tion amé­ri­caine, s’ins­crit dans une ère d’opé­ra­tions ex­pé­di­tion­naires. Elle est une ré­ponse à un en­sei­gne­ment de «De­sert Storm » : lais­ser une puis­sance in­ter­ven­tion­niste se dé­ployer li­bre­ment dans un pays conti­gu, c’est s’ex­po­ser à une défaite cui­sante. L’in­té­rêt pour le dé­ni d’ac­cès se fonde ain­si sur l’ex­ploi­ta­tion des fai­blesses re­la­tives d’une

Pour la France comme pour les États-unis, la vi­tesse ne pour­rait être qu'un in­gré­dient du suc­cès, qui exi­ge­ra en pa­ral­lèle de sa­voir jouer si­mul­ta­ném ent sur l'aveu­gle­ment de l'ad­ver­saire, sur le nombre et sur­tout sur la ruse.

pos­ture ex­pé­di­tion­naire au cours de la phase de tran­sit, de po­si­tion­ne­ment ré­gio­nal ou de l’en­trée en pre­mier – len­teur et pré­vi­si­bi­li­té re­la­tives, mon­tée en puis­sance pro­gres­sive sur le théâtre, vul­né­ra­bi­li­té lo­gis­tique, rup­ture de mi­lieu, etc. – pour dé­cou­ra­ger ou désor­ga­ni­ser une pro­jec­tion de forces. La pré­do­mi­nance des di­men­sions na­vale et aé­rienne est liée à cette vo­lon­té d’em­pê­cher qu’une force ter­restre se consti­tue sur un ter­ri­toire conti­gu et, pour ce faire, de contes­ter la li­ber­té d’ac­tion qui per­met­trait le dé­ploie­ment d’une telle force. Lors­qu’il y a rup­ture de mi­lieu et que l’en­trée en pre­mier vise un en­vi­ron­ne­ment non per­mis­sif, les forces terrestres ap­pa­raissent condam­nées à ne te­nir qu’un rôle se­con­daire, au moins au cours de la phase ini­tiale et à l’ex­cep­tion des forces spé­ciales. Ce rôle pour­ra tou­te­fois de­ve­nir es­sen­tiel dans un se­cond temps, se­lon l’am­bi­tion de l’opé­ra­tion et la na­ture de l’ef­fet stra­té­gique recherché visà-vis de l’ad­ver­saire.

Néan­moins, la mise en oeuvre ef­fi­cace d’une stra­té­gie d’in­ter­dic­tion ne re­quiert pas pour au­tant une rup­ture de mi­lieu. Au cours des der­nières an­nées, et en par­ti­cu­lier après l’an­nexion de la Cri­mée et la dé­sta­bi­li­sa­tion par la Rus­sie de l’est ukrai­nien, une at­ten­tion plus grande a été ac­cor­dée aux ca­pa­ci­tés russes d’in­ter­dic­tion ter­restre. Mos­cou peut ain­si com­bi­ner des sys­tèmes sol-air de longue, moyenne et courte por­tées, des feux sol-sol et air-sol dans la pro­fon­deur et des ca­pa­ci­tés com­plé­men­taires (no­tam­ment la guerre élec­tro­nique) pour consti­tuer des bulles d’in­ter­dic­tion aé­ro­ter­restres. Celles-ci lui per­met­traient non seule­ment de pro­té­ger son propre ter­ri­toire, mais éga­le­ment de me­na­cer les ap­proches de ce­lui-ci, et ce jus­qu’à plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres dans la pro­fon­deur des ter­ri­toires conti­gus, voire de pro­je­ter de telles bulles sur des théâtres d’in­ter­ven­tion ex­té­rieurs, comme c’est par­tiel­le­ment le cas en Sy­rie. Un ad­ver­saire éta­tique sub­stan­tiel peut ain­si s’ap­puyer sur une large gamme de moyens d’in­ter­dic­tion sol-sol tels que des mis­siles ba­lis­tiques de courte por­tée (SS-21 ou SS-26 russes), des lance-ro­quettes mul­tiples et autres feux sol-sol, des moyens de mi­nage, etc. S’il est ain­si re­la­ti­ve­ment ai­sé pour une puis­sance ré­gio­nale de créer un en­vi­ron­ne­ment ter­restre contes­té dans son voi­si­nage im­mé­diat (jus­qu’à quelques di­zaines de ki­lo­mètres), seuls des pays comme la Rus­sie, la Chine ou la Co­rée du Nord sont sus­cep­tibles de conduire de

vé­ri­tables stra­té­gies d’in­ter­dic­tion ter­restre s’ap­puyant sur des feux sol-sol, voire air-sol, mas­sifs, vi­sant des noeuds lo­gis­tiques et de com­mu­ni­ca­tion.

Contrer de telles pos­tures im­pli­que­rait en prio­ri­té pour les forces terrestres et aé­riennes de conqué­rir la su­pé­rio­ri­té des feux, par les ef­fets conju­gués du nombre et des per­for­mances des feux sol-sol, par l’ex­cel­lence des moyens de contre-bat­te­rie, par la ca­pa­ci­té à se pré­mu­nir des cap­teurs dé­por­tés ad­verses par la lutte antiaérienne et an­ti-drones, tout en ten­tant de main­te­nir des ca­pa­ci­tés d’ob­ser­va­tion du dis­po­si­tif ad­verse. Le dur­cis­se­ment des in­fra­struc­tures fixes cri­tiques, l’en­fouis­se­ment des lignes de com­mu­ni­ca­tion, les moyens de guerre élec­tro­nique, la mise en place de postes de com­man­de­ment très mo­biles, voire de sys­tèmes de dé­fense ac­tive face aux pro­jec­tiles longue por­tée de tous types (mis­siles ba­lis­tiques et de croi­sière, ro­quettes, etc.) peuvent éga­le­ment te­nir un rôle im­por­tant pour contrer ces me­naces.

Avant l’opé­ra­tion « Ser­val », plu­sieurs au­teurs pro­phé­ti­saient la fin des opé­ra­tions aéroportées. Mais force est aus­si de consta­ter qu’elles sont cen­trales dans les concepts de Joint Force Entry. Face à un en­vi­ron­ne­ment A2/AD, le risque, mi­li­taire comme po­li­tique, peut-il être pris de perdre un A400M ou un C-130 et sa cen­taine de pa­ra­chu­tistes ?

À mon sens, l’en­trée en pre­mier ne s’ef­fec­tue pas seule­ment dans des

Le concept d'opé­ra­tion des troupes aéroportées re­pose sur la sur­prise avec la­quelle celles-ci peuvent fondre sur l'ob­jec­tif en ex­ploi­tant la troi­sième di­men­sion. Or l'ef­fet de sur­prise de­vient de plus en plus dif­fi­cile à at­teindre – pour ne pas dire im­pos­sible – face à un ad­ver­saire dis­po­sant de ca­pa­ci­tés de sur­veillance – et de dé­fense – de son es­pace aé­rien et de ses ap­proches.

en­vi­ron­ne­ments for­te­ment contes­tés, par exemple pro­té­gés par une pos­ture de dé­ni d’ac­cès : l’en­trée en pre­mier peut aus­si concer­ner des en­vi­ron­ne­ments se­mi-per­mis­sifs. Le rôle pou­vant être as­si­gné aux troupes aéroportées dé­pend en pre­mier lieu du de­gré de per­mis­si­vi­té de l’en­vi­ron­ne­ment : pour le dire vite, elles conservent un rôle cru­cial dans cer­taines opé­ra­tions d’en­trée en pre­mier, sauf celles conduites face à des pos­tures A2/AD so­phis­ti­quées. Dans le cadre d’une en­trée en pre­mier dans un en­vi­ron­ne­ment se­mi-per­mis­sif, ca­rac­té­ri­sé par une op­po­si­tion spo­ra­dique, gé­né­ra­le­ment de na­ture ir­ré­gu­lière, les opé­ra­tions aéroportées gardent toute leur per­ti­nence, et offrent des pos­si­bi­li­tés uniques d’en­ve­lop­pe­ment, de dé­sta­bi­li­sa­tion du dis­po­si­tif opé­ra­tif ad­verse et de cap­ture ra­pide d’em­prises cri­tiques – qu’il s’agisse d’ins­tal­la­tions por­tuaires ou aé­ro­por­tuaires, de noeuds de com­mu­ni­ca­tion ou lo­gis­tiques, etc.

La si­tua­tion est bien sûr très dif­fé­rente dès lors qu’il s’agit de pé­né­trer un es­pace contes­té, non per­mis­sif, pour y réa­li­ser une mise à terre en pro­fon­deur. Le concept d’opé­ra­tion des troupes aéroportées re­pose sur la sur­prise avec la­quelle celles-ci peuvent fondre sur l’ob­jec­tif en ex­ploi­tant la troi­sième di­men­sion. Or l’ef­fet de sur­prise de­vient de plus en plus dif­fi­cile à at­teindre – pour ne pas dire im­pos­sible – face à un ad­ver­saire dis­po­sant de ca­pa­ci­tés de sur­veillance – et de dé­fense – de son es­pace aé­rien et de ses ap­proches, que ce soit grâce à des avions d’alerte avan­cée et de ges­tion de la ba­taille aé­rienne ou grâce à des ra­dars au sol, par­fois ca­pables de dé­tec­ter et de suivre des plates-formes aé­riennes non fur­tives à plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres des fron­tières. Par es­sence, les avions de trans­port ont une im­po­sante si­gna­ture ra­dar et sont lents,

et donc ex­po­sés aux dé­fenses aé­riennes. Pé­né­trer des es­paces dé­fen­dus en vue d’y conduire un lar­gage re­vien­drait dans ce cas à prendre un risque ef­fa­rant. Ce­la ne si­gni­fie pas que les uni­tés aéroportées n’aient pas de rôle à te­nir face à des ad­ver­saires si­gni­fi­ca­tifs en me­sure de consti­tuer des bulles d’in­ter­dic­tion, mais ce rôle est condi­tion­né par la ca­pa­ci­té à rendre au préa­lable l’en­vi­ron­ne­ment plus per­mis­sif, en ré­dui­sant le de­gré de contes­ta­tion par des mis­sions de des­truc­tion ou neu­tra­li­sa­tion des dé­fenses aé­riennes, des frappes conven­tion­nelles sur les centres de com­man­de­ment, des ma­noeuvres de di­ver­sion, etc.

Dans une op­tique contre-a2/ad, la mise en sy­ner­gie de dif­fé­rents types de forces – spé­ciales, aé­riennes, ar­tille­rie, etc. – exige une co­or­di­na­tion pour le moins res­ser­rée. A-t-on, se­lon vous, ac­cor­dé suf­fi­sam­ment d’im­por­tance au com­man­de­ment/contrôle et aux com­mu­ni­ca­tions ?

L’im­por­tance de ces fonc­tions est re­con­nue, mais la prendre plei­ne­ment en compte est dif­fi­cile et coû­teux pour les ap­pa­reils mi­li­taires. D’un cô­té, la sy­ner­gie re­quise pousse les États-unis à pen­ser à la mise en place de sys­tèmes de com­man­de­ment et de com­mu­ni­ca­tion mul­ti­do­maines, fran­chis­sant les bar­rières de l’in­ter­armes, de l’in­ter­ar­mées, voire du mul­ti­na­tio­nal. Ce type d’ar­chi­tec­ture, que cer­tains ap­pellent « Com­bat Cloud », est cen­sé être à la fois re­don­dant, ré­si­lient et au­to­ré­gé­né­rant, et

Les ar­chi­tec­tures de type « Com­bat Cloud » ap­pa­raissent vouées à être in­suf­fi­santes face à des ad­ver­saires ma­jeurs dont les stra­té­gies de dé­ni d'ac­cès com­por­te­ront un vo­let in­for­ma­tion­nel so­phis­ti­qué. Le mo­dèle de guerre mo­derne oc­ci­den­tal est si dé­pen­dant des flux in­for­ma­tion­nels que les per­tur­ber est de­ve­nu un axe prio­ri­taire d'in­ves­tis­se­ment des forces ar­mées russes ou chi­noises.

per­mettre d’éta­blir des pas­se­relles de ma­nière dé­cen­tra­li­sée entre plates-formes de types va­riés concou­rant au même ob­jec­tif, tant pour ac­croître la ré­ac­ti­vi­té des forces que pour main­te­nir une ca­pa­ci­té d’ac­tion dans l’hy­po­thèse où la connec­ti­vi­té avec les sys­tèmes C2 cen­traux se­rait per­tur­bée. Mais les ar­chi­tec­tures de type «Com­bat Cloud » ap­pa­raissent vouées à être in­suf­fi­santes face à des ad­ver­saires ma­jeurs dont les stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès com­por­te­ront un vo­let in­for­ma­tion­nel so­phis­ti­qué. Le mo­dèle de guerre mo­derne oc­ci­den­tal est si dé­pen­dant des flux in­for­ma­tion­nels que per­tur­ber ceux-ci est de­ve­nu un axe prio­ri­taire d’in­ves­tis­se­ment des forces ar­mées russes ou chi­noises. Il pour­rait s’avé­rer im­pos­sible de main­te­nir une connec­ti­vi­té per­ma­nente au « Com­bat Cloud » dans un en­vi­ron­ne­ment de guerre élec­tro­nique avan­cée, dans le­quel de larges bandes de fré­quences se­raient sus­cep­tibles d’être brouillées ou ma­ni­pu­lées par l’ad­ver­saire. C’est no­tam­ment pour se pré­mu­nir contre ce type de risque que les ar­mées in­ves­tissent le champ des sys­tèmes au­to­nomes et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, qui offrent des pistes de ré­ponse, soit en main­te­nant ou ré­ta­blis­sant une forme de connec­ti­vi­té par le contour­ne­ment du brouillage ad­verse, soit en per­met­tant à des pla­tes­formes au­to­ma­ti­sées d’agir au contact de l’ad­ver­saire sans dé­pendre pour ce faire de flux in­for­ma­tion­nels ex­té­rieurs.

Note

(1) Co­ren­tin Brustlein, « L’en­trée en pre­mier et l’ave­nir de l’au­to­no­mie stra­té­gique », Fo­cus stra­té­gique, no 70, no­vembre 2016.

Pro­pos re­cueillis par Jo­seph Hen­ro­tin, le 16 sep­tembre 2017

Tir d'es­sai d'un MDCN en 2010. L'en­gin pour­rait être cen­tral dans les fu­tures cam­pagnes DEAD. (© DGA-EM via MBDA)

Le drone Neu­ron a per­mis d'ex­plo­rer nombre de tech­no­lo­gies liées à la fur­ti­vi­té ou aux pro­fils de vol des ailes vo­lantes. (© V. Al­man­sa/das­sault Avia­tion)

Trois AASM sous un Ra­fale. Les in­for­ma­tions re­çues des cap­teurs du Ra­fale (en par­ti­cu­lier le SPECTRA, pas­sif et jouant un rôle d'in­ter­cep­teur élec­tro­ma­gné­tique) per­mettent de frap­per une bat­te­rie SAM dont un ra­dar émet­trait. (© S. Ran­dé/das­sault Avia­tion)

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