COMMENT « SEN­TI­NELLE » A ÉVO­LUÉ POUR FAIRE FACE AU LONG TERME

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Ro­main MIELCAREK Doc­teur en sciences de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense. Son blog : www.guerres-in­fluences.com.

Ro­main MIELCAREK

«Sen­ti­nelle», c’est l’opé­ra­tion dé­ployée à la suite de l’at­taque contre Char­lie Heb­do, pour faire face à la plon­gée du pays dans le ter­ro­risme. Mais c’est aus­si l’opé­ra­tion qui a usé les troupes fran­çaises, no­tam­ment au sein de l’ar­mée de Terre. La vo­lon­té po­li­tique du gou­ver­ne­ment n’a pour­tant pas cil­lé. «Sen­ti­nelle» opé­re­ra tant que la me­nace du­re­ra. Au­tre­ment dit, long­temps. Il a donc fal­lu faire évo­luer le dis­po­si­tif pour ga­gner en ef­fi­ca­ci­té, ré­duire les im­pacts né­ga­tifs de cette mis­sion sur les ca­pa­ci­tés mi­li­taires fran­çaises et trou­ver des so­lu­tions pour mieux em­ployer les sa­voir-faire propres aux armées. Il n’est pas dit pour au­tant que tous les défis aient été re­le­vés.

Si « Sen­ti­nelle » s’est im­po­sée dans le pay­sage fran­çais, l’opé­ra­tion a été ini­tia­le­ment dé­ployée en ré­ponse aux at­taques contre Char­lie Heb­do, l’hy­per­ca­cher et une po­li­cière mu­ni­ci­pale, en jan­vier 2015. Ra­pi­de­ment, 10412 mi­li­taires sont mo­bi­li­sés, dont en­vi­ron 6 000 en Île-de-france. Ils sé­cu­risent les lieux de culte, les lieux tou­ris­tiques et les sites stra­té­giques qui pour­raient faire l’ob­jet d’at­taques ter­ro­ristes. D’abord ma­jo­ri­tai­re­ment fixe, la mis­sion gagne en mo­bi­li­té à par­tir d’avril 2015, pour évi­ter que les hommes ne s’épuisent men­ta­le­ment et ne soient trop fa­ci­le­ment vi­sés. Un temps ré­duite, elle re­monte très vite à ce ni­veau lors des at­taques à Pa­ris, en no­vembre de la même an­née.

L’opé­ra­tion «Sen­ti­nelle» an­nonce sur le site du mi­nis­tère des Armées la mo­bi­li­sa­tion de « 10 000 sol­dats, dont 3 000 en ré­serve » sur le ter­ri­toire na­tio­nal « pour dé­fendre et pro­té­ger les Fran­çais ». Son ac­tua­li­té est mar­quée par des in­ter­ven­tions sur des faits di­vers, des in­ter­ac­tions avec les po­pu­la­tions lors d’évé­ne­ments fes­tifs ou spor­tifs et, plus spo­ra­di­que­ment, par le drame de sui­cides sur les­quels on évite de s’ap­pe­san­tir. Sans être spé­cia­le­ment liés à la mis­sion, ces der­niers la marquent d’un sceau si­nistre du fait des titres re­pris dans toute la presse. Ain­si, les dé­bats qui ont mar­qué les deux pre­mières an­nées de cette mis­sion re­lè­ve­raient presque au­jourd’hui du pas­sé. « Sen­ti­nelle » s’est im­po­sée aux rou­tines et ne gé­nère plus guère de dis­cus­sions.

Si « Sen­ti­nelle » a exi­gé de fortes adap­ta­tions, c’est parce que cette opé­ra­tion a fait l’ob­jet de nom­breuses cri­tiques. De com­mis­sion par­le­men­taire en au­di­tion de chef mi­li­taire, de col­loque scien­ti­fique en po­lé­mique mé­dia­tique, elle a été au coeur d’échanges hou­leux.

UNE MIS­SION DÉCRIÉE

Pour­tant, si « Sen­ti­nelle » a exi­gé de fortes adap­ta­tions, c’est parce que cette opé­ra­tion a fait l’ob­jet de nom­breuses cri­tiques. De com­mis­sion par­le­men­taire en au­di­tion de chef mi­li­taire, de col­loque scien­ti­fique en po­lé­mique mé­dia­tique, elle a été au coeur d’échanges hou­leux. En pu­blic, ceux qui étaient dé­ployés ont été nom­breux à dé­crire des dys­fonc­tion­ne­ments que la hié­rar­chie a pei­né à ex­pli­quer. En fond, l’op­po­si­tion po­li­tique – de quelque bord qu’elle soit – s’est

ap­pli­quée à ins­tru­men­ta­li­ser ce dos­sier com­plexe pour sa­per le tra­vail d’un gou­ver­ne­ment en mal d’ar­gu­ments fins et pré­cis pour convaincre du bien-fon­dé de ce dis­po­si­tif.

Pre­mière cri­tique, l’une des plus in­quié­tantes, la mis­sion «Sen­ti­nelle» en­traîne du fait des ef­fec­tifs dé­ployés un fixage im­por­tant des troupes fran­çaises, qui pour­raient pour­tant être utiles sur d’autres fronts face aux groupes ter­ro­ristes. Le cher­cheur Élie Tenenbaum l’écri­vait en juin 2016 : « L’ar­mée de l’air et la Ma­rine jouent un rôle cen­tral dans la mise en oeuvre des pos­tures per­ma­nentes de sé­cu­ri­té aé­rienne et de sau­ve­garde ma­ri­time qui ga­ran­tissent la pro­tec­tion des ap­proches. Ces mis­sions mo­bi­lisent quo­ti­dien­ne­ment 1400 ma­rins et 900 avia­teurs, soit en­vi­ron 4% des ef­fec­tifs de la Ma­rine et 2% de ceux de l’ar­mée de l’air. Les mis­sions in­té­rieures ac­tuelles n’oc­cupent en re­vanche pas moins de 10 000 hommes de l’ar­mée de Terre, soit 10 % des ef­fec­tifs et 15 % des forces opé­ra­tion­nelles (1) ».

C’est no­tam­ment au sein de l’ar­mée de Terre que l’on a dû s’in­ter­ro­ger sur les ef­fets de cette opé­ra­tion. Les hommes ont sou­vent été obli­gés de sa­cri­fier des per­mis­sions ou des pé­riodes d’en­traî­ne­ment pour pou­voir être mo­bi­li­sés sur «Sen­ti­nelle». Le mo­ral des sol­dats, par­fois dé­ployés en boucle sur cette mis­sion, en pâ­tit. D’au­tant plus que cer­tains n’y trou­vaient plus le sens pour le­quel ils s’étaient en­ga­gés dans les forces, comme ce mi­li­taire qui té­moi­gnait à la même époque de sa frus­tra­tion : « La mis­sion est ce qu’elle est, mais j’ai l’im­pres­sion d’être dame pi­pi pour tou­ristes, voire ad­joint de sé­cu­ri­té. (2) »

Se­conde cri­tique ma­jeure : les mi­li­taires en «Sen­ti­nelle», no­tam­ment les pa­trouilles sta­tiques gar­dant des lieux re­li­gieux, sans bou­ger pen­dant plu­sieurs heures, étaient de­ve­nus au­tant de proies évi­dentes pour les ter­ro­ristes qui cher­che­raient des cibles à haute va­leur ajou­tée. Au-de­là de ces at­taques à pro­pre­ment par­ler, les mi­li­taires se sont éga­le­ment re­trou­vés pris dans di­verses formes d’échauf­fou­rées : in­sultes, me­naces, pro­vo­ca­tions, ac­cro­chages avec des ma­ni­fes­tants ou des in­di­vi­dus agres­sifs dans cer­tains quar­tiers dif­fi­ciles. Des si­tua­tions par­fois dif­fi­ciles à ap­pré­hen­der pour des hommes qui n’ont pas tou­jours été for­més à cer­taines de ces pro­blé­ma­tiques.

Mal­gré ces cri­tiques, le gou­ver­ne­ment n’a à au­cun mo­ment en­vi­sa­gé de re­non­cer à « Sen­ti­nelle ». Ce choix, im­po­sé par le pou­voir po­li­tique, a ré­cla­mé de la hié­rar­chie mi­li­taire qu’elle monte au cré­neau pour dé­fendre l’opé­ra­tion et qu’elle ré­flé­chisse comment l’adap­ter au mieux. Les prin­ci­paux défis qui se sont im­po­sés ont alors été de maî­tri­ser les ef­fets né­ga­tifs, no­tam­ment l’ex­po­si­tion des hommes aux me­naces et l’usure mo­rale des troupes. Il a éga­le­ment fal­lu trou­ver quelles plus-va­lues concrètes les mi­li­taires pou­vaient ap­por­ter, avec des sa­voir-faire et des sa­voir-être qui leur sont propres. C’était une conclu­sion im­por­tante du rap­port d’in­for­ma­tion de la com­mis­sion de la Dé­fense na­tio­nale et des Forces armées de l’as­sem­blée na­tio­nale pu­blié à un mo­ment de forts dé­bats sur le su­jet, en 2016 (3).

RYTHME DE CROI­SIÈRE

Pro­gres­si­ve­ment, en 2017, les ef­fec­tifs dé­ployés sur « Sen­ti­nelle » ont été ré­duits en vo­lume. Dé­sor­mais, ils se­raient 5 000 hommes en moyenne sur le ter­rain. L’ef­fec­tif pré­cis reste su­jet à dis­cré­tion, pour « évi­ter les com­pa­rai­sons ab­surdes » ex­plique-t-on à la com­mu­ni­ca­tion de l’état-ma­jor des Armées (EMACOM). Ce pre­mier éche­lon

Les prin­ci­paux défis qui se sont im­po­sés ont alors été de maî­tri­ser les ef­fets né­ga­tifs, no­tam­ment l’ex­po­si­tion des hommes aux me­naces et l’usure mo­rale des troupes. Il a éga­le­ment fal­lu trou­ver quelles plus-va­lues concrètes les mi­li­taires pou­vaient ap­por­ter, avec des sa­voir-faire et des sa­voir-être qui leur sont propres.

peut ra­pi­de­ment être ren­for­cé par une alerte à 24 heures et par une autre à 72 heures. Les troupes at­tri­buées à ces der­nières pour­suivent leurs propres ac­ti­vi­tés, en ré­gi­ment ou à l’en­traî­ne­ment, avec comme seule contrainte de pou­voir ra­pi­de­ment pas­ser à l’ac­tion. Pour la pre­mière alerte, il faut donc glo­ba­le­ment res­ter dans les gar­ni­sons. « La nou­velle or­ga­ni­sa­tion de “Sen­ti­nelle” nous a per­mis une bouf­fée d’oxy­gène tant au ni­veau de la re­mise en condi­tion des per­son­nels qu’au ni­veau de la pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle », es­time mal­gré ce­la le co­lo­nel Sté­phane, chef du centre de conduite de l’état-ma­jor opé­ra­tion­nel Terre au Com­man­de­ment des Forces Ter­restres (CFT) de Lille. Un deuxième éche­lon de «ren­for­ce­ment pla­ni­fié » est mo­bi­li­sable en fonc­tion des be­soins liés à l’ac­tua­li­té. Il peut s’agir d’évé­ne­ments di­vers, cultu­rels ou spor­tifs no­tam­ment, qui com­por­te­raient un risque ac­cru d’at­taque ter­ro­riste. Les ef­fec­tifs de­man­dés en de telles oc­ca­sions sont ré­cu­pé­rés dans les moyens pré­vus pour les alertes à 24 et 72 heures. À chaque fois, ce sont les pré­fec­tures qui for­mulent ces dif­fé­rents be­soins, en co­hé­rence avec les autres ac­teurs de la sé­cu­ri­té, pu­blics comme pri­vés. En­fin, un troi­sième éche­lon dit de «ré­serve stra­té­gique» per­met de dé­ployer 3 000 hommes pour faire face à une si­tua­tion de crise ma­jeure.

Les dif­fi­cul­tés lo­gis­tiques semblent avoir été ré­glées dans leur ma­jo­ri­té. À L’EMA, on as­sure ain­si qu’au­jourd’hui, 100% des mi­li­taires de «Sen­ti­nelle» sont lo­gés dans des ca­ser­ne­ments « de ca­té­go­rie 1 ». C’es­tà-dire ? « À par­tir du mo­ment où ce n’est pas un grand han­gar, c’est bon, pré­cise-t-on. Mais ça peut être un peu plus rus­tique pour l’éche­lon de ma­noeuvre. » Il est ef­fec­ti­ve­ment de­ve­nu rare de trou­ver des mi­li­taires dé­non­çant les condi­tions de vie qui avaient pu être ob­ser­vées au dé­but de l’opé­ra­tion même si, nous confie un sol­dat ré­cem­ment dé­ployé, la ma­jo­ri­té conti­nue à se plaindre d’hé­ber­ge­ments de piètre qua­li­té et de pe­tits dé­jeu­ners désuets.

Mal­gré ces désa­gré­ments per­sis­tants, qui ne sont fi­na­le­ment pas spé­ci­fiques à « Sen­ti­nelle », un nombre crois­sant de mi­li­taires semble s’être ac­cli­ma­té à la mis­sion. Pour le co­lo­nel Sté­phane, c’est de­ve­nu une part du quo­ti­dien nor­mal de tout sol­dat : « Pour avoir été ré­cem­ment chef de corps, ex­plique-t-il, je peux vous dire que la plu­part des can­di­dats ont in­té­gré cette opé­ra­tion dans leurs mo­ti­va­tions. C’est en­tré dans les moeurs de nos jeunes ». Un dis­cours que l’on ne trouve pas aus­si op­ti­miste dans les rangs, no­tam­ment chez les aî­nés, comme en té­moigne un sous-of­fi­cier en uni­té de com­bat, très scep­tique sur cette opé­ra­tion : « En haut, on n’a pas le choix de re­mettre en cause la mis­sion dans l’es­prit ou la lettre, car se prendre la tête avec son chef est… com­pli­qué pour un of­fi­cier. En bas, les an­ciens en ont marre de la mis­sion et des jeunes sont re­cru­tés pour “Sen­ti­nelle”. Ils font leurs quatre “Sen­ti­nelle” et puis partent. »

Quoi qu’il en soit, les ins­truc­tions spé­ci­fiques à cette mis­sion ont été en par­tie in­té­grées aux dif­fé­rents cur­sus ini­tiaux, comme le note le lieu­te­nant-co­lo­nel Thier­ry, chef de la cel­lule «ter­ri­toire na­tio­nal» au bu­reau pro­gram­ma­tion de « Sen­ti­nelle » : « Ce­la fait trois ans que la mis­sion dure, donc cer­tains mo­dules sont in­té­grés dans la for­ma­tion ini­tiale à tous les ni­veaux. » De même pour les ré­ser­vistes, dont les pre­miers dé­ployés pé­chaient ré­gu­liè­re­ment au ni­veau des heures consa­crées au cours de TIOR (Tech­niques d’in­ter­ven­tions Opé­ra­tion­nelles Rap­pro­chées).

La four­ni­ture d’équi­pe­ments adap­tés a pro­gres­sé, avec une par­tie qui re­lève du ni­veau ré­gi­men­taire et une par­tie qui se per­çoit lors des re­lèves. Les gi­lets pare-balles sont en cours de rem­pla­ce­ment dans les uni­tés par des pro­tec­tions in­di­vi­duelles bap­ti­sées

Les gi­lets pa­re­balles sont en cours de rem­pla­ce­ment dans les uni­tés par des pro­tec­tions in­di­vi­duelles bap­ti­sées « SMB », pour Struc­ture Mo­du­laire Ba­lis­tique. Celles-ci per­mettent d’adap­ter le ni­veau de pro­tec­tion avec des kits qui peuvent être fa­ci­le­ment al­lé­gés ou dur­cis.

« SMB », pour Struc­ture Mo­du­laire Ba­lis­tique. Celles-ci per­mettent d’adap­ter le ni­veau de pro­tec­tion avec des kits qui peuvent être fa­ci­le­ment al­lé­gés ou dur­cis, no­tam­ment pour al­lé­ger les pa­trouilleurs qui par­courent ré­gu­liè­re­ment entre 15 et 20 ki­lo­mètres par jour. Il fau­dra ce­pen­dant être pa­tient, car la prio­ri­té reste pour l’ins­tant ac­cor­dée aux opé­ra­tions ex­té­rieures et rares sont les mi­li­taires sur « Sen­ti­nelle » à avoir per­çu ces SMB. La gamme des vé­hi­cules lé­gers est elle aus­si en re­nou­vel­le­ment, alors que l’ar­mée de Terre doit com­men­cer à per­ce­voir tout au long de

2018 ses pre­miers VT4 (de son vrai nom VLTPNP, pour Vé­hi­cule Lé­ger Tac­tique Po­ly­va­lent Non Pro­té­gé), les rem­pla­çants de la bonne vieille P4, pour faire face au manque d’er­go­no­mie des Land Ro­ver De­fen­der sou­vent em­ployés dans cette mis­sion.

En­fin, la ques­tion des in­ci­vi­li­tés et des agres­sions pre­nant pour cible des mi­li­taires de « Sen­ti­nelle » reste d’ac­tua­li­té. À L’EMACOM, on as­sure ne pas te­nir de sta­tis­tiques sur le su­jet. « Nous avons ar­rê­té de comp­ter, nous as­sure-t-on. Ce n’était pas si­gni­fi­ca­tif. Je n’ai pas non plus le nombre de plaintes. » « Les in­ci­vi­li­tés conti­nuent, ad­met le co­lo­nel Sté­phane du CFT. Il y a un vrai sui­vi et le dé­pôt de plainte est sys­té­ma­tique. » Des dif­fi­cul­tés qui re­lè­ve­raient ma­jo­ri­tai­re­ment de l’in­con­fort pour les sol­dats qui y sont ex­po­sés, comme le dé­crit un mi­li­taire ré­cem­ment dé­ployé dans le sud de la France : « Ça pro­voque, mais ja­mais plus. Il faut juste mettre de cô­té son ego et son en­vie de co­gner. » Des af­fron­te­ments de vo­lon­tés qui frôlent mal­gré tout oc­ca­sion­nel­le­ment le drame : « Une fois, un sol­dat a été obli­gé de ra­quer [NDLR : de mettre une mu­ni­tion en chambre de son arme] pour faire com­prendre à une ving­taine de jeunes que c’était la fin de la ré­cré. »

TROU­VER LE BON ÉQUI­LIBRE

S’il y a bien un axe sur le­quel les pro­grès semblent tout à fait concrets, c’est la ca­pa­ci­té des Armées à tra­vailler avec les forces de sé­cu­ri­té in­té­rieures. Au bout d’un peu plus de trois ans de «Sen­ti­nelle», les uns et les autres ont ap­pris à tra­vailler ef­fi­ca­ce­ment en­semble. En ce qui concerne les Armées, le Centre de Pla­ni­fi­ca­tion et de Conduite des Opé­ra­tions (CPCO) dis­pose d’un bu­reau J3opé­ra­tions af­fec­té au théâtre na­tio­nal qui tourne en permanence. Le Com­man­de­ment des opé­ra­tions ter­restres em­ploie lui une di­zaine d’of­fi­ciers su­pé­rieurs af­fec­tés à «Sen­ti­nelle», ré­par­tis entre Lille et Pa­ris. C’est no­tam­ment là que l’on at­tri­bue les tours aux dif­fé­rentes uni­tés, avec une pla­ni­fi­ca­tion pour le pre­mier éche­lon qui porte jus­qu’à fin 2019. Un tra­vail de ges­tion réa­li­sé à tra­vers un dia­logue per­ma­nent avec les au­to­ri­tés ci­viles, et no­tam­ment les pré­fets de zones. « Notre but, c’est de mettre à dis­po­si­tion les per­son­nels dans les temps im­par­tis », ré­sume-t-on au CFT.

Les échanges sont dé­sor­mais très fluides, as­sure-t-on à Lille. Mi­li­taires, po­li­ciers et gen­darmes ont ap­pris à tra­vailler en gé­rant les com­pé­tences et les au­to­ri­tés res­pec­tives. « Même au plus bas ni­veau, pré­cise le lieu­te­nant-co­lo­nel Thier­ry, c’est en­tré dans les ha­bi­tudes. Les of­fi­ciers de l’ar­mée de Terre ont ap­pris à connaître les com­mis­saires ou les of­fi­ciers de gen­dar­me­rie. »

Les ré­ser­vistes offrent une marge de ma­noeuvre com­plé­men­taire, qui reste va­riable en fonc­tion des pé­riodes de l’an­née. En moyenne, en 2017, ils ont été 600 par jour sur les rangs, avec d’im­por­tants pics l’été et pen­dant les va­cances sco­laires, les étu­diants res­tant un vi­vier im­por­tant. En plus d’al­lé­ger le dis­po­si­tif pour l’ac­tive, les ré­ser­vistes ont comme in­té­rêt d’être beau­coup plus vo­lon­taires pour cette mis­sion qui leur ap­porte une ap­pli­ca­tion concrète pour leur en­traî­ne­ment, comme en té­moigne l’un d’entre eux : « Les gars d’ac­tive se plaignent glo­ba­le­ment plus. Ils ne sont pas là par choix, ils su­bissent la mis­sion. Le ré­ser­viste, lui, est au ta­quet. “Sen­ti­nelle”, c’est LA mis­sion pour un jeune ré­ser­viste. » La com­mu­ni­ca­tion au­tour de l’opé­ra­tion « Sen­ti­nelle » reste un vé­ri­table en­jeu d’in­fluence, comme l’écri­vait dès 2016 le chef d’état-ma­jor de l’ar­mée de Terre, le gé­né­ral Jean-pierre Bos­ser, qui po­si­tion­nait cette mis­sion sur le champ de bataille sym­bo­lique. Il in­sis­tait sur le « champ phy­sique dans le­quel s’af­frontent nos ca­pa­ci­tés mi­li­taires res­pec­tives, prin­ci­pa­le­ment au plus loin dans le cadre des opé­ra­tions ex­té­rieures, mais éga­le­ment sur le ter­ri­toire na­tio­nal à tra­vers, no­tam­ment, l’opé­ra­tion “Sen­ti­nelle”. Dans ce champ, il est ai­sé de vi­sua­li­ser la com­bi­nai­son du ren­for­ce­ment de soi et de l’af­fai­blis­se­ment de l’autre (4) ». Le ren­for­ce­ment de soi, c’est l’image d’une so­cié­té pro­té­gée par des hommes en armes dé­voués à sa sé­cu­ri­té. L’af­fai­blis­se­ment de l’autre, c’est celle de ter­ro­ristes abat­tus par ces mêmes hommes. Une mise en ré­cit qui a par­fois été com­pli­quée par les at­taques vi­sant des mi­li­taires en pa­trouille, no­tam­ment le 9 août 2017 lors­qu’un agres­seur a bles­sé six mi­li­taires à Le­val­lois-per­ret en les ren­ver­sant avec sa voi­ture. Faute d’in­ci­dents si­gni­fi­ca­tifs dans l’ac­tua­li­té, la com­mu­ni­ca­tion sur cette opé­ra­tion s’est sta­bi­li­sée. Chaque gé­né­ral com­man­dant une ré­gion mi­li­taire dis­pose de son propre of­fi­cier qui fait re­mon­ter la ma­tière ex­ploi­table à L’EMA. Le su­jet reste com­plexe à mettre en nuance, pour évi­ter de don­ner la fausse im­pres­sion que les mi­li­taires sont la so­lu­tion à tous les pro­blèmes, tout en va­lo­ri­sant le tra­vail ac­com­pli. À L’EMACOM, on ré­sume ain­si cette dif­fi­cul­té : « Le but, c’est d’ex­pli­quer l’opé­ra­tion. La dif­fi­cul­té, c’est de faire com­prendre la co­hé­rence de l’en­semble du dis­po­si­tif. “Sen­ti­nelle” n’est pas plus utile que

Mi­li­taires, po­li­ciers et gen­darmes ont ap­pris à tra­vailler en gé­rant les com­pé­tences et les au­to­ri­tés res­pec­tives. « Même au plus bas ni­veau, pré­cise le lieu­te­nant-co­lo­nel Thier­ry,

c’est en­tré dans les ha­bi­tudes. Les of­fi­ciers de l’ar­mée de »„

Terre ont ap­pris à connaître les com­mis­saires ou les of­fi­ciers de gen­dar­me­rie.

“Bar­khane”. C’est un en­semble. Beau­coup de faux pro­cès ont été faits à “Sen­ti­nelle”. Le dé­fi pour le com­mu­ni­cant, c’est d’ex­pli­quer que les mi­li­taires savent faire, mais qu’ils ne sont pas les seuls à sa­voir le faire. »

DES DÉFIS NON RÉSOLUS

Le rap­port par­le­men­taire de juin 2016 ci­té au dé­but de cet ar­ticle sou­le­vait une ques­tion qui reste cru­ciale et qui semble in­suf­fi­sam­ment trai­tée : quels sont les sa­voir-faire fon­da­men­ta­le­ment mi­li­taires que «Sen­ti­nelle» peut ap­por­ter à la sé­cu­ri­sa­tion du ter­ri­toire? Exemple concret : la four­ni­ture de moyens NRBC (Nu­cléaire, Ra­dio­lo­gique, Bio­lo­gique, Chi­mique) en cas d’at­ten­tat re­cou­rant à des armes sales. Sur le su­jet, le Com­man­de­ment des forces ter­restres de Lille pré­fère res­ter discret et re­fuse de don­ner des dé­tails sur les so­lu­tions éven­tuel­le­ment étu­diées et/ou en­vi­sa­gées.

À l’époque, les par­le­men­taires s’étaient éga­le­ment in­ter­ro­gés sur la pos­si­bi­li­té pour les mi­li­taires de dé­ployer des moyens dur­cis. Les armées dis­posent en ef­fet de vé­hi­cules blin­dés aux­quels les forces de l’ordre ne peuvent re­cou­rir qu’en de très rares oc­ca­sions. Était no­tam­ment évo­quée l’idée de mon­ter des pa­trouilles « Sen­ti­nelle »… sur Vé­hi­cules Blin­dés Lé­gers (VBL). Une pro­po­si­tion qui laisse son­geur à L’EMA : « Ce se­rait ab­surde, nous ré­torque-t-on à Ba­lard. Ce­la a été pris en compte, mais les VBL ne sont pas faits pour rou­ler en ville. » Pas ques­tion donc d’en­vi­sa­ger des vé­hi­cules plus mi­li­ta­ri­sés que les gammes ac­tuel­le­ment uti­li­sées. Un tel dé­ploie­ment se­rait, se­lon notre in­ter­lo­cu­teur, beau­coup trop an­xio­gène pour les po­pu­la­tions. Cer­taines com­pé­tences, ré­ser­vées aux forces de l’ordre sur le ter­ri­toire na­tio­nal, au­raient éga­le­ment pu être en­ri­chies par les ex­pé­riences des Armées.

Cer­taines com­pé­tences, ré­ser­vées aux forces de l’ordre sur le ter­ri­toire na­tio­nal, au­raient éga­le­ment pu être en­ri­chies par les ex­pé­riences des Armées. En ma­tière de ren­sei­gne­ment, par exemple, les mi­li­taires res­tent contraints.

En ma­tière de ren­sei­gne­ment, par exemple, les mi­li­taires res­tent contraints. Pas ques­tion de contrô­ler des iden­ti­tés, de réa­li­ser des fi­chages ou une veille pré­cise des in­di­vi­dus et vé­hi­cules qui cir­cu­le­raient aux abords de points sen­sibles, sous pro­tec­tion de «Sen­ti­nelle». Les mi­li­taires ne peuvent que faire des comptes ren­dus ou de­man­der à la po­lice d’in­ter­ve­nir, cette der­nière étant seule ha­bi­li­tée pour agir dans ces do­maines. Les mi­li­taires dé­ployés sur « Sen­ti­nelle » font tout de même re­mon­ter les dif­fé­rents élé­ments ob­ser­vés, même s’ils n’en voient pas tou­jours les fruits. Un fa­mi­lier de ces pro­blé­ma­tiques le re­grette : « La re­mon­tée du bas vers le haut et de l’ar­mée de Terre vers [le mi­nis­tère de] l’in­té­rieur marche bien avec une re­mon­tée des plaques, des si­gna­le­ments d’in­di­vi­dus, des pho­tos. Après, comme tou­jours dans le ren­sei­gne­ment, le re­tour sur in­for­ma­tions du haut vers le bas, c’est plus dur. Pour le mec en uni­té pro­terre, il est com­pli­qué de sa­voir si le rens’ qu’il a eu a été ef­fi­cace ou non. » Cer­tains of­fi­ciers, no­tam­ment au sein du ca­bi­net du pré­cé­dent mi­nistre de la Dé­fense, avaient par ailleurs com­men­cé à plan­cher sur l’hy­po­thèse d’une ha­bi­li­ta­tion des of­fi­ciers des Armées comme «OPJ», of­fi­ciers de po­lice ju­di­ciaire, jus­te­ment pour pal­lier cette dé­pen­dance aux forces de l’ordre. Ses dé­fen­seurs es­ti­maient qu’une telle so­lu­tion fa­ci­li­te­rait la mis­sion des mi­li­taires et aug­men­te­rait leur ef­fi­ca­ci­té sur le ter­rain. À condi­tion que l’on es­time que ce­la re­lève bel et bien de leur tra­vail. Une idée qui semble d’ailleurs avoir to­ta­le­ment été lais­sée de cô­té et qui fait grin­cer des dents dans les états-ma­jors. À L’EMA, on rap­pelle la prio­ri­té dans les ré­flexions et les pra­tiques de «Sen­ti­nelle» : « Pas de mé­lange des genres. »

La pros­pec­tive à plus long terme, pour ap­por­ter de réelles in­no­va­tions quant à ce que peuvent pro­po­ser les Armées, reste très dis­crète. Les échanges res­tent cloi­son­nés et rares sont les ac­teurs au sein de l’ins­ti­tu­tion à pou­voir four­nir des élé­ments concrets de ré­flexion à ce su­jet. C’est d’au­tant plus dom­ma­geable que l’opé­ra­tion «Sen­ti­nelle» en par­ti­cu­lier, et les ca­pa­ci­tés mi­li­taires sur le ter­ri­toire na­tio­nal plus lar­ge­ment, mé­ri­te­raient d’être mises plus lar­ge­ment en dé­bat : qu’at-on à of­frir au mi­nis­tère des Armées comme plus-va­lues, au-de­là d’ali­gner des fan­tas­sins dans les rues? De quoi ont be­soin les forces de l’ordre, outre l’ap­port de quelques mil­liers d’hommes sup­plé­men­taires? Quelles os­moses pour­suivre pour as­su­rer aux Fran­çais une sé­cu­ri­té réel­le­ment amé­lio­rée ? Au dé­tour d’une conver­sa­tion, on nous lais­se­ra com­prendre que les mi­li­taires au­raient cer­tai­ne­ment des pro­po­si­tions à faire dans les do­maines de la cy­ber­sé­cu­ri­té, des moyens de san­té d’ur­gence, de la pro­tec­tion NRBC ou en­core de la sé­cu­ri­té ma­ri­time. Oui, mais pour quoi faire?

Notes

(1) Élie Tenenbaum, « La Sen­ti­nelle éga­rée? L’ar­mée de Terre face au ter­ro­risme », Focus stra­té­gique, no 68, juin 2016. (2) Ro­main Mielcarek, « Sen­ti­nelle, une opé­ra­tion plus po­li­tique que stra­té­gique? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 49, août-sep­tembre 2016.

(3) Oli­vier Au­di­bert Troin et Ch­ris­tophe Léo­nard, « Rap­port d’in­for­ma­tion sur la pré­sence et l’em­ploi des forces armées sur le ter­ri­toire na­tio­nal », As­sem­blée na­tio­nale, Rap­port d’in­for­ma­tion no 3864, 2016.

(4) Jean-pierre Bos­ser, « Com­battre là-bas pour nos va­leurs, vaincre ici par nos va­leurs », Le Monde, 21 mars 2016.

Pho­to ci-des­sus :Ac­tion conjointe de po­li­ciers et de mi­li­taires en­ga­gés dans « Sen­ti­nelle ». Quel bi­lan pour l’opé­ra­tion ? (© Shut­ter­stock)

Per­cep­tion du pa­que­tage pour ces hommes en­ga­gés dans « Sen­ti­nelle ». (© Mi­nis­tère des Armées)

Main­te­nir les com­pé­tences mal­gré les contraintes im­po­sées par « Sen­ti­nelle » est loin d’être un luxe… (© Mi­nis­tère des Armées)

Les règles d’en­ga­ge­ment ont été pré­ci­sées et sont à pré­sent bien ro­dées. (© Shut­ter­stock)

Si les pentes de Mont­martre ne sont pas de na­ture à faire peur aux chas­seurs al­pins, la ques­tion du main­tien de leurs com­pé­tences opé­ra­tion­nelles pre­mières se pose – comme pour toutes les uni­tés en­ga­gées dans « Sen­ti­nelle ». (© Guillaume Louyot Oni­ckz Art­works/shut­ter­stock)

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