LE CA­NON ÉLEC­TRO­MA­GNÉ­TIQUE VA-T-IL CHAN­GER L’AR­TILLE­RIE NA­VALE ?

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Phi­lippe LAN­GLOIT Char­gé de re­cherche au CAPRI.

Phi­lippe LAN­GLOIT

Si l’ar­tille­rie na­vale tra­di­tion­nelle peut comp­ter sur des évo­lu­tions mar­gi­nales de por­tée ou de ca­dence, et des évo­lu­tions plus si­gni­fi­ca­tives avec l’ar­ri­vée d’obus gui­dés, l’ar­me­ment élec­tro­ma­gné­tique laisse au­gu­rer des rup­tures plus nettes. Un peu plus de dix ans après le pre­mier es­sai amé­ri­cain, tour d’ho­ri­zon d’un sys­tème po­ten­tiel­le­ment pro­li­fé­rant.

Si le concept d’un ca­non élec­tro­ma­gné­tique (EMRG – Elec­tro­ma­gne­tic Rail­gun) a été évo­qué dès le XIXE siècle, ce n’est que plus ré­cem­ment que les pro­grès en­re­gis­trés dans les do­maines des ma­té­riaux et de la phy­sique ont per­mis le dé­ve­lop­pe­ment de sys­tèmes mi­li­tai­re­ment in­té­res­sants – soit suf­fi­sam­ment puis­sants et dont l’en­com­bre­ment comme les be­soins en éner­gie sont com­pa­tibles avec un em­bar­que­ment à la mer. Con­crè­te­ment, une telle arme s’ar­ti­cule au­tour de rails – d’où le terme, éga­le­ment uti­li­sé, de rail­gun – et d’un sa­bot conduc­teur ren­fer­mant le pro­jec­tile. Le cou­rant pas­sant par l’un des rails du­rant quelques mil­li­se­condes tran­site par le sa­bot, qui fait contact avec le deuxième rail, créant un champ ma­gné­tique qui per­met l’ex­pul­sion de la mu­ni­tion, le nombre de conduc­teurs dans les rails pou­vant être mul­ti­plié. Le «ca­non» ne dé­pend donc pas, pour la pro­pul­sion du pro­jec­tile, de l’ex­plo­sion préa­lable d’une charge de poudre. Cor­ré­la­ti­ve­ment, la puis­sance d’un rail­gun va­rie en fonc­tion de la puis­sance éner­gé­tique uti­li­sée, mais aus­si de la lon­gueur du ca­non lui-même.

AVAN­TAGES ET IN­CON­VÉ­NIENTS

Les avan­tages at­ten­dus de la for­mule sont nom­breux. Le pre­mier est sans conteste l’ac­crois­se­ment no­table de la vi­tesse ini­tiale, avec des vi­tesses, dé­jà at­teintes, de plus de 2 500 m/s. Le pre­mier test d’un pro­to­type D’EMRG de L’US Na­vy, en jan­vier 2008, a ain­si per­mis de lan­cer un pro­jec­tile de 3,5 kg à une vi­tesse ini­tiale de 2 520 m/s, avec une puis­sance de 10,64 mé­ga­joules (MJ) à la sor­tie de la bouche. Cette grande vi­tesse ini­tiale in­duit d’autres avan­tages, comme l’aug­men­ta­tion de la por­tée. L’ob­jec­tif pour­sui­vi au dé­part était de frap­per des cibles à 370 km (contre 25 au maxi­mum pour un ca­non de 127 mm) après un temps de vol de 6 min et avec une pré­ci­sion ter­mi­nale de 5 m. Un rail­gun d’une puis­sance de 32 MJ per­met­trait quant à lui d’en­voyer un pro­jec­tile à une dis­tance com­prise entre 90 et 180 km. Mi-2017, l’of­fice of Na­val Re­search pré­voyait une ca­dence de tir de 10 coups/min tout en in­di­quant qu’elle pour­rait être en­suite aug­men­tée (1). De la sorte, il doit être pos­sible d’en­vi­sa­ger, à terme, une ca­dence de tir équi­va­lente à celle d’un Mk45 de 127 mm (soit 16 à 20 coups/min).

Cor­ré­la­ti­ve­ment à la vi­tesse ini­tiale et à la por­tée, la vi­tesse du pro­jec­tile se­ra, toutes

Un rail­gun d'une puis­sance de 32 MJ per­met­trait d'en­voyer un pro­jec­tile à une dis­tance com­prise entre 90 et 180 km.

Pho­to ci-des­sus :

Pre­mier tir de­puis le pro­to­type D’EMRG dé­ve­lop­pé par L’ONR amé­ri­cain, en 2008. La boule de feu est la consé­quence de la com­bus­tion du sa­bot du pro­jec­tile. (© US Na­vy)

choses étant égales par ailleurs, plus éle­vée qu’avec un ca­non clas­sique – de Mach 5,9 à Mach 7,4 au ni­veau de la mer – ce qui, à son tour, po­se­ra de plus grandes dif­fi­cul­tés d’in­ter­cep­tion aux dé­fenses ad­verses, mais in­dui­ra aus­si une éner­gie ci­né­tique plus im­por­tante lors de l’im­pact(2). Dès lors, il est pos­sible de ne plus comp­ter que sur cette éner­gie pour dé­truire une cible, évi­tant ain­si d’avoir à dis­po­ser d’obus ex­plo­sifs, contri­buant de la sorte à la sé­cu­ri­té du bâ­ti­ment lan­ceur. Sur ce der­nier, l’usage d’un rail­gun si­gni­fie éga­le­ment qu’à es­paces de sto­ckage constants, un plus grand nombre de pro­jec­tiles peuvent être em­por­tés. S’ils sont en moyenne plus pe­tits et plus lé­gers, de l’es­pace est aus­si ga­gné du fait qu’il n’est plus né­ces­saire d’em­bar­quer des gar­gousses de poudre. Au-de­là, la so­li­di­té de l’ar­me­ment a connu des pro­grès si­gni­fi­ca­tifs. Si les tubes de lan­ce­ment avaient une du­rée de vie de l’ordre de 10 coups au dé­but des re­cherches, les 1000 coups sont au­jourd’hui en­vi­sa­geables, en dé­pit de l’énorme quan­ti­té d’éner­gie dé­ga­gée, du fait d’un tra­vail pous­sé sur la ges­tion ther­mique et les ma­té­riaux.

Ces avan­tages sont éga­le­ment contre­ba­lan­cés par des in­con­vé­nients. Il faut ain­si dis­po­ser d’une im­por­tante ca­pa­ci­té de gé­né­ra­tion d’éner­gie em­bar­quée sur les na­vires. Une ca­dence de tir de 12 coups/min pour un rail­gun de 32 MJ re­pré­sente une ponc­tion de puis­sance élec­trique de l’ordre de 30 MW. Ce n’est ce­pen­dant pas tout : l’éner­gie doit être dis­po­nible de ma­nière presque ins­tan­ta­née, mais aus­si de ma­nière ré­pé­tée, en fonc­tion de la ca­dence de tir dé­si­rée. Ce­la im­plique en re­tour de dis­po­ser d’un grand nombre de bat­te­ries per­met­tant de jouer un rôle de tem­po­ri­sa­tion entre l’ap­pro­vi­sion­ne­ment du na­vire et le ca­non. On parle, pour les bat­te­ries, de 6 mil­lions d’am­pères pour 64 MJ à la sor­tie de la bouche. Il faut éga­le­ment gé­rer les ef­fets d’un champ élec­tro­ma­gné­tique «écla­tant» bru­ta­le­ment à proxi­mi­té des ap­pa­reils élec­tro­niques em­bar­qués sur le na­vire… et qui doivent pou­voir conti­nuer à fonc­tion­ner. Le vo­lume uti­li­sé par l’en­semble du sys­tème pour­rait ain­si être su­pé­rieur à ce­lui né­ces­saire pour les ac­tuels ca­nons. Sur­tout, les railguns pour­raient se ré­vé­ler plus coû­teux que les sys­tèmes ac­tuels, à l’achat – no­tam­ment les bat­te­ries – comme à l’en­tre­tien, la cor­ro­sion des cir­cuits et des rails ma­gné­tiques de­vant en toute hy­po­thèse consti­tuer un sé­rieux pro­blème.

D’autres as­pects sont à prendre en ligne de compte. En n’uti­li­sant que leur éner­gie ci­né­tique, les mu­ni­tions ne sont guère mo­du­laires du point de vue de leurs ef­fets. De même, leur gui­dage risque de s’avé­rer dé­li­cat contre des cibles en mou­ve­ment, en rai­son des contraintes aé­ro­dy­na­miques du­rant le vol, mais aus­si de la for­mi­dable ac­cé­lé­ra­tion – on parle de 20 000 à 40 000 G – que les com­po­sants élec­tro­niques vont su­bir, sans comp­ter l’im­pul­sion ma­gné­tique et la cha­leur due au dé­ga­ge­ment d’éner­gie puis au frot­te­ment de l’air à grande vi­tesse. Au-de­là, se pose éga­le­ment un pro­blème de mi­nia­tu­ri­sa­tion. Les pro­jec­tiles sont, pour l’ins­tant, in­sé­rés dans des sa­bots pour le tir, des­quels ils se sé­parent après le lan­ce­ment, ré­dui­sant le ca­libre. En 2015, les ca­libres en­vi­sa­gés pour les pro­jec­tiles, sans leur sa­bot, étaient de l’ordre de 4 cm, pour une masse de 2 kg et un vo­lume in­té­rieur de 200 cm³. Au manque d’es­pace, il faut ajou­ter que l’élec­tro­nique doit pou­voir conti­nuer à fonc­tion­ner en dé­pit d’une tem­pé­ra­ture de 800 °C à la sur­face du pro­jec­tile. Le dé­fi n’est pas mince, mais ne semble pas in­sur­mon­table. Ain­si, Ge­ne­ral Ato­mic a an­non­cé en 2015 avoir réus­si la ga­geure sur une arme de plus pe­tit ca­libre, en main­te­nant une liai­son de don­nées qui n’a pas ces­sé de fonc­tion­ner du­rant le vol, ni après l’im­pact.

Une ca­dence de tir de 12 coups/min pour un rail­gun de 32 MJ re­pré­sente une ponc­tion de puis­sance élec­trique de l'ordre de 30 MW.

LES ÉTATS-UNIS EN TÊTE

Si plu­sieurs États cherchent à dis­po­ser de cette ca­pa­ci­té, les États-unis ont ce­pen­dant pris une avance im­por­tante, en lan­çant un pro­gramme en deux phases. La pre­mière, de 2005 à 2011, vi­sait à dé­ter­mi­ner l’uti­li­té du sys­tème pour les opé­ra­tions na­vales, mais aus­si à réa­li­ser de pre­miers es­sais, tout en com­man­dant un pro­to­type à BAE Sys­tems, Ray­theon et Ge­ne­ral Ato­mics en 2012, chaque firme re­ce­vant alors 10 mil­lions de dol­lars. De­puis lors, le sys­tème a été li­vré et une deuxième phase de tests est en cours, in­cluant no­tam­ment des salves de plu­sieurs pro­jec­tiles. À ce stade, il s’agit tou­jours de R&D, avec pour ob­jec­tif une en­trée en ser­vice au dé­but des an­nées 2020, avec un sys­tème qui soit com­pa­tible en vo­lume et en consom­ma­tion élec­trique avec les bâ­ti­ments de la ma­rine. Mais pour quelles ap­pli­ca­tions? Ini­tia­le­ment, L’US Na­vy en­vi­sa­geait d’uti­li­ser ses railguns pour le bom­bar­de­ment na­val des côtes, en par­ti­cu­lier en ap­pui des forces am­phi­bies. Reste que les fonc­tions po­ten­tielles ont ra­pi­de­ment été élar­gies.

L’US Na­vy tra­vaille éga­le­ment à des ap­pli­ca­tions utiles à l’au­to­pro­tec­tion des na­vires. Dans ce cadre, Ge­ne­ral Ato­mics a dé­ve­lop­pé sur fonds propres le ca­non élec­tro­ma­gné­tique Blit­zer et les mu­ni­tions adap­tées, des­ti­né à la dé­fense rap­pro­chée des na­vires. Ici, le sys­tème se­rait ca­pable de ti­rer une mu­ni­tion gui­dée par se­conde. Elle ex­pul­se­rait en­suite un nuage de shrap­nels (14 000 à la mi­nute) de­vant dé­chi­que­ter tout sys­tème – obus ou mis­sile – as­saillant. L’avan­tage de la for­mule est double : pre­miè­re­ment, les mu­ni­tions uti­li­sées ont un coût in­fé­rieur à ce­lui d’un mis­sile; deuxiè­me­ment, ce type

de ca­non, parce qu’il au­to­rise des vi­tesses ini­tiales plus éle­vées, offre une por­tée plus im­por­tante. Le sys­tème, d’une puis­sance de 3 MJ, est tou­jours en cours de tests, mais ceux-ci s’avèrent concluants. De plus, com­pa­ra­ti­ve­ment aux EMRG plus lourds, son en­com­bre­ment est moindre. Il reste tou­te­fois à voir quelles sont les prio­ri­tés L’US Na­vy en ma­tière de pro­tec­tion de ses bâ­ti­ments : les EMRG lé­gers le dis­putent en ef­fet aux la­sers ou à des sys­tèmes plus conven­tion­nels comme les mis­siles lé­gers.

Se pose éga­le­ment la ques­tion d’une adap­ta­tion des EMRG aux frappes an­ti­na­vires. Ils pour­raient ain­si consti­tuer un sys­tème d’armes hy­per­so­nique à bien meilleur coût que les mis­siles en­vi­sa­gés pour ces mis­sions, et avec des por­tées équi­va­lentes à celles des ac­tuels mis­siles an­ti­na­vires. S’en dé­fendre se­rait aus­si beau­coup plus dif­fi­cile, du fait même de leur vi­tesse. La pe­tite taille des pro­jec­tiles, tout comme les ma­té­riaux uti­li­sés, consti­tue­rait éga­le­ment un atout en ma­tière de dis­cré­tion, avec une plus grande fur­ti­vi­té et des pré­avis d’alerte ré­duits. Les obs­tacles, ce­pen­dant, ne manquent pas. Si l’éner­gie ci­né­tique ter­mi­nale des pro­jec­tiles est im­por­tante, cou­ler ou en­dom­ma­ger un na­vire ad­verse né­ces­si­te­rait de mul­tiples coups au but, ce qui pose deux pro­blèmes prin­ci­paux :

• le pre­mier est l’ef­fi­ca­ci­té de ces coups. Les vi­déos d’es­sais dis­po­nibles montrent ain­si que si les pro­jec­tiles par­viennent à per­cer plu­sieurs cen­ti­mètres de blin­dage, il n’est pas ex­clu qu’ils ne fassent que tra­ver­ser les na­vires tou­chés, leur pe­tit ca­libre et leur faible vo­lume utile ne per­met­tant guère d’em­por­ter des charges ex­plo­sives si­gni­fi­ca­tives ;

• le deuxième tient au ci­blage et à la rec­ti­fi­ca­tion conti­nue de tra­jec­toire face à des cibles mo­biles. Or, là aus­si, le faible vo­lume in­té­rieur ex­clut les com­plexes sys­tèmes de gui­dage équi­pant ac­tuel­le­ment les mis­siles. La so­lu­tion pour­rait être trou­vée dans la sa­tu­ra­tion, mais on en re­vient alors aux ques­tions de la ges­tion éner­gé­tique à bord, du nombre de ca­nons dis­po­nibles et de la ca­dence de tir. Peut-être dis­po­se­ra-t-on de ca­libres plus im­por­tants à plus long terme.

De fac­to, l’em­bar­que­ment des pre­miers EMRG est un dé­fi en soi. La ques­tion se pose ain­si dé­jà pour les fu­turs Ar­leigh Burke Flight III, qui doivent être équi­pés non seule­ment d’un de ces ca­nons, mais aus­si de la­sers et du nou­veau ra­dar SPY-6 AMDR(3), sol­li­ci­tant beau­coup la pro­duc­tion d’éner­gie à bord. En 2013, la di­rec­tion du pro­gramme se mon­trait ce­pen­dant op­ti­miste, tout en res­tant pru­dente (4). C’est d’au­tant plus le cas que la marge d’évo­lu­tion des bâ­ti­ments n’est pas at­teinte. La pos­si­bi­li­té d’ajou­ter un seg­ment de coque de plus de 10 m est ain­si évo­quée. En juin de cette an­née, elle in­di­quait que les nou­velles uni­tés de­vraient dis­po­ser de plus de puis­sance élec­trique et que si ce­la ne po­sait pas de pro­blème dans l’ab­so­lu, il était en re­vanche plus dif­fi­cile d’en­vi­sa­ger un ré­tro­fit des plus an­ciennes. Équi­per D’EMRG des bâ­ti­ments plus larges et de plus gros ton­nage est éga­le­ment évo­qué. C’est le cas au pre­mier chef des des­troyers de classe Zum­walt, dont les ma­chines peuvent four­nir jus­qu’à 80 MW et dont il était an­non­cé en 2015 que le troi­sième pour­rait en être do­té na­ti­ve­ment(5). In fine donc, l’ins­tal­la­tion de railguns de 2 MJ se­rait ré­ser­vée à des bâ­ti­ments neufs.

Ini­tia­le­ment, L'US Na­vy en­vi­sa­geait d'uti­li­ser ses railguns pour le bom­bar­de­ment na­val des côtes, en par­ti­cu­lier en ap­pui des forces am­phi­bies. Reste que le s fonc­tions po­ten­tielles ont ra­pi­de­ment été élar­gies.

VERS UNE PRO­LI­FÉ­RA­TION ?

Au-de­là du cas amé­ri­cain, le rail­gun pour­rait être ap­pe­lé à de­ve­nir une norme dans l’ar­tille­rie na­vale. La Co­rée du Sud a ain­si in­di­qué par com­mu­ni­qué de presse en juin 2011 étu­dier la ques­tion (6). L’agen­cy for De­fense De­ve­lop­ment (ADD) en­ta­mait alors ses tra­vaux. L’ob­jec­tif était de dis­po­ser d’un EMRG de pas moins de 64 MJ, des­ti­né à équi­per la pro­chaine classe de ce qui était pré­sen­té

comme des « fré­gates ». En réa­li­té, il pour­rait s’agir de la deuxième sé­rie de des­troyers KDX-III, qui doivent en­trer en ser­vice dans les an­nées 2020. Au-de­là, il n’est pas in­ter­dit de pen­ser que les tra­vaux sud-co­réens visent éga­le­ment à ren­for­cer les ca­pa­ci­tés an­ti­ba­lis­tiques au re­gard de la Co­rée du Nord. Le sta­tut pré­cis du pro­gramme reste ce­pen­dant dif­fi­cile à éva­luer.

Le Ja­pon aus­si a re­con­nu of­fi­ciel­le­ment qu’il s'y in­té­res­sait et qu’il en­vi­sa­geait d’en équi­per ses bâ­ti­ments. En juillet 2015, To­kyo ré­vé­lait ain­si les pre­mières images de son 27DD, une classe de deux des­troyers consti­tuant une évo­lu­tion des Kon­go et Ata­go, conçu afin de pou­voir ac­cueillir des EMRG une fois qu’ils se­raient dis­po­nibles (7). Entre-temps, le 30 juillet 2018, le Maya, tête de la classe, a été lan­cé. Au terme de son ar­me­ment et de ses es­sais, il en­tre­rait en ser­vice en 2020, son sis­ter-ship de­vant suivre en 2021. On note que le Ja­pon in­di­quait dé­but août 2018 qu’il dé­ve­lop­pait ef­fec­ti­ve­ment son rail­gun, mais ne don­nait au­cun dé­tail concer­nant sa puis­sance ou son sta­tut – pro­to­type, dé­mons­tra­teur? Par ailleurs, les Maya bé­né­fi­cie­ront d’un nou­veau sys­tème de pro­pul­sion CODLAG (Com­bi­ned Die­sel-elec­tric And Gas), utile aus­si bien aux railguns qu’au la­ser à l’état so­lide qui se­rait éga­le­ment ins­tal­lé. Pour l’heure, l’ar­me­ment est iden­tique à ce­lui des Ata­go, avec 96 cel­lules de lan­ce­ment ver­ti­cales et, dans un pre­mier temps, un ca­non de 127 mm. Les deux na­vires, comme les six autres des­troyers Ae­gis en ser­vice au Ja­pon, sont prio­ri­tai­re­ment des­ti­nés à la lutte an­ti­ba­lis­tique, de sorte qu’il n’est pas im­pos­sible d’ima­gi­ner que le fu­tur rail­gun soit ac­quis pour ces mis­sions.

Si le Ja­pon a com­mu­ni­qué le pre­mier, c’est la Chine qui semble avoir pris le plus d’avance, en de­hors des États-unis. En jan­vier 2018, des spot­ters pu­bliaient ain­si sur les ré­seaux so­ciaux des images du dé­part à la mer d’un LST TYPE-072III do­té à la proue d’une tou­relle au de­si­gn par­ti­cu­lier. Dif­fi­cile ce­pen­dant de sa­voir si le sys­tème est des­ti­né à des es­sais réels, des tests d’en­com­bre­ment ou s’il consti­tuait une simple ma­noeuvre dé­cla­ra­toire. En mars 2018, les mé­dias of­fi­ciels confir­maient que le sys­tème était bien un EMRG. Pra­ti­que­ment, il semble que la Chine tra­vaille sur les railguns de­puis les an­nées 1980 et il n’est pas im­pos­sible qu’elle puisse en­vi­sa­ger des mises en ser­vice dans les an­nées 2020, sans que l’on sache ce­pen­dant sur quel type de bâ­ti­ments ; une autre op­tion étant leur ins­tal­la­tion sur les îlots de mer de Chine mé­ri­dio­nale, leur per­met­tant de contri­buer aux ra­tio­na­li­tés A2/AD(8). Reste qu’elle fe­rait, comme les États-unis, éga­le­ment face à la ques­tion de la dé­si­gna­tion de cible et du gui­dage.

La Tur­quie a conçu pour l’heure deux sys­tèmes, dé­jà tes­tés. Le pre­mier est le Sa­pan, d’une puis­sance de 14 MJ, tes­té par Tu­bi­tak­sage dès no­vembre 2016. Asel­san a quant à elle pré­sen­té le Tu­fan, qui a at­teint une vi­tesse ini­tiale de 3 000 m/s lors des der­niers es­sais réa­li­sés. La lo­gique pour­sui­vie semble la même qu’aux États-unis, avec des tirs à longue por­tée (Sa­pan) et un sys­tème plu­tôt des­ti­né à la

L'em­bar­que­ment des pre­miers EMRG est un dé­fi en soi. La ques­tion se pose ain­si dé­jà pour les fu­turs Ar­leigh Burke Flight III, qui doivent être équi­pés non seule­ment d'un de ces ca­nons, mais aus­si de la­sers et du nou­veau ra­dar SPY-6 AMDR.

dé­fense rap­pro­chée (Tu­fan), dé­jà pré­sen­té sur un pre­mier sa­lon (IDEF) en 2017, sus­ci­tant la cu­rio­si­té des ob­ser­va­teurs, mais pas en­core de com­mande. Leur in­té­gra­tion sur des bâ­ti­ments et/ou des po­si­tions ter­restres ne semble pas en­core cla­ri­fiée. Par ailleurs, la Rus­sie dé­ve­loppe elle aus­si de tels sys­tèmes et an­non­çait dé­but jan­vier 2017 avoir réa­li­sé ses pre­miers tirs. Elle sem­blait alors avoir at­teint une puis­sance d’un peu moins de 5 MJ. Con­crè­te­ment, elle se­rait ain­si tou­jours dans une phase de R&T.

La maî­trise des tech­no­lo­gies né­ces­saires au dé­ve­lop­pe­ment des EMRG – et leur coût – reste un obs­tacle pour nombre d’états. L’ar­tille­rie élec­tro­ma­gné­tique ne com­pren­dra donc pas une aus­si grande va­rié­té de de­si­gns que l’ar­tille­rie na­vale clas­sique, du moins dans un pre­mier temps. En re­vanche, la ma­tu­ra­tion des pro­grammes dans les an­nées 2020 pour­rait fa­vo­ri­ser l’ap­pa­ri­tion de sys­tèmes pro­po­sés sur les mar­chés ex­port, ce qui per­met­trait à d’autres ma­rines de s’en do­ter. Ce­pen­dant, la na­ture même de l’arme et de ses per­for­mances n’est pas sans consé­quence sur les stra­té­gies des moyens na­tio­nales. L’usage D’ERMG di­late les es­paces d'en­ga­ge­ment en même temps qu’il com­presse les dé­lais de frappe et est sus­cep­tible de pro­vo­quer une ac­cé­lé­ra­tion du tem­po des opé­ra­tions. Dans ce contexte, l’opé­ra­tion­na­li­sa­tion de l’in­no­va­tion qu’ils re­pré­sentent im­plique des in­ves­tis­se­ments ma­jeurs dans les sec­teurs ISR, mais aus­si du com­man­de­ment/contrôle : l’ef­fi­ca­ci­té mi­li­taire de ce type d’ar­me­ment né­ces­site de voir plus loin et de com­mu­ni­quer et com­prendre plus vite.pour les ma­rines fai­sant les in­ves­tis­se­ments né­ces­saires, à com­men­cer par la construc­tion de na­vires adap­tés(9), des pers­pec­tives in­té­res­santes pour­raient s’ou­vrir avec des consé­quences sur le pro­ces­sus dé­ci­sion­nel au ni­veau po­li­tique et sur la per­cep­tion de la puis­sance na­vale qui ne sont pas minces. La por­tée de l’ar­me­ment et un coût uni­taire des pro­jec­tiles ré­duit com­pa­ra­ti­ve­ment à ce­lui de mis­siles de croi­sière, par exemple, pour­raient bien, sans fa­ci­li­ter une en­trée en guerre ou le lan­ce­ment d’une opé­ra­tion(10), fa­vo­ri­ser l’usage de frappes dans la pro­fon­deur ad­verse. Une dif­fu­sion des EMRG per­met­trait ain­si aux ma­rines qui en sont do­tées de me­ner des opé­ra­tions bien plus com­plexes qu’au­pa­ra­vant, avec des ef­fets po­ten­tiels non né­gli­geables sur l’équi­libre des puis­sances.

Notes

(1) Ro­nald O’rourke, Na­vy La­sers, Rail­gun and Gun­laun­ched Gui­ded Pro­jec­tiles: Back­ground and Is­sues for the Con­gress, Con­gres­sio­nal Re­search Ser­vice, Wa­shing­ton, 1er août 2018.

(2) Elle est es­ti­mée à 50% en­vi­ron de l’éner­gie à la sor­tie de la bouche.

(3) Tou­jours en cours de dé­ve­lop­pe­ment, le ra­dar se­ra 30 fois plus sen­sible et pour­ra trai­ter 30 fois plus de contact que le SPY-1D(V) équi­pant les ac­tuels Fligh IIA. La puis­sance du ra­dar n’est pas la seule consom­ma­trice en res­sources. Les be­soins en ca­pa­ci­tés de trai­te­ment in­for­ma­tique se­ront bien plus im­por­tants que par le pas­sé. De fac­to, L’US Na­vy in­di­quait que les Flight III, dont la pre­mière uni­té de­vrait en­trer en ser­vice en 2023, ont né­ces­si­té de re­voir 45% des équi­pe­ments et des struc­tures in­ternes des Flight IIA.

(4) Alexandre Shel­don-du­plaix, « Quel fu­tur pour le pro­gramme Ar­leigh Burke? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 33, dé­cembre 2013-jan­vier 2014.

(5) Sam La­grone, « Na­vy Consi­de­ring Rail­gun for Third Zum­walt Des­troyer », USNI News, 5 fé­vrier 2015.

(6) « S. Ko­rea to de­ve­lop po­wer­ful elec­tro­ma­gne­tic rail­gun for Na­vy », Yon­hap, 8 juin 2011.

(7) « Deux Ae­gis pour les 27DD », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 117, sep­tembre 2015.

(8) Sur la com­bi­nai­son dans son état ac­tuel : Jo­seph Hen­ro­tin, « La ma­tu­ra­tion de la ma­rine chi­noise. Un exemple d’a2/ AD », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 56, oc­tobre-no­vembre 2017.

(9) Les pro­grès en ma­tière de pro­pul­sion ont été nom­breux et les ma­rines tendent à ache­ter des bâ­ti­ments aux dé­pla­ce­ments plus im­por­tants.

(10) Dis­po­ser d’un ar­me­ment n’im­plique pas de ma­nière dé­ter­mi­niste son em­ploi ef­fec­tif.

En juillet 2015, To­kyo ré­vé­lait les pre­mières images de son 27DD, une classe de deux des­troyers consti­tuant une évo­lu­tion des Kon­go et Ata­go, conçu afin de pou­voir ac­cueillir des EMRG une fois qu'ils se­raient dis­po­nibles.

L’idée d’em­bar­quer un EMRG sur un JHSV pour la conduite d’es­sais a pour l’heure été aban­don­née par L’US Na­vy. (© US Na­vy)

La tou­relle chi­noise EMRG ins­tal­lée sur le Haiyang Shan. (© D.R.)

L’en­vers du dé­cor : la consom­ma­tion d’éner­gie d’un EMRG de 32 MJ est consi­dé­rable. Ici, un exem­plaire de L’ONR, à Dahl­gren, où sont me­nés les tra­vaux amé­ri­cains. (© US Na­vy)

L’EMRG de BAE Sys­tems po­si­tion­né pour ses es­sais. (© US Na­vy)

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