La dif­fi­cile mon­tée en puis­sance de Ha­noï

DSI Hors-Série - - ENTRETIEN - Pro­pos re­cueillis par Jo­seph Hen­ro­tin, le 7 sep­tembre 2018

Le Viet­nam a as­sez ra­pi­de­ment pris la me­sure de la mon­tée en puis­sance na­vale de Bei­jing. Reste que l’ac­ti­vi­té chi­noise en mer de Chine mé­ri­dio­nale, dans un contexte mar­qué par des re­ven­di­ca­tions viet­na­miennes, a ra­pi­de­ment dé­bou­ché sur un pre­mier in­ci­dent. Le 19 jan­vier 1974, une force sud-viet­na­mienne a cher­ché à re­prendre l’île de Dun­can, dans les Pa­ra­cels, sur la­quelle des forces chi­noises avaient po­si­tion­né des dra­peaux et près de la­quelle des bâ­ti­ments étaient main­te­nus. Si le dé­bar­que­ment a échoué dans un pre­mier temps, les bâ­ti­ments viet­na­miens ont ou­vert le feu sur les uni­tés chi­noises – quatre dé­mi­neurs et deux chas­seurs de sous-ma­rins – mais ne sont pas par­ve­nus à les cou­ler. Pe­tits et ma­noeu­vrants, ces bâ­ti­ments se sont mis à l’abri entre les îles et îlots de l’ar­chi­pel, hors de la ligne de vi­sée des na­vires viet­na­miens, dont plu­sieurs ont eu des pro­blèmes de pro­pul­sion. L’en­ga­ge­ment de 40 mi­nutes s’est conclu par une vic­toire chi­noise : une cor­vette viet­na­mienne a été cou­lée et les trois fré­gates ont été en­dom­ma­gées. Ayant fait ap­pel, sans suc­cès, à l’aide amé­ri­caine, le Sud-viet­nam a dé­plo­ré 53 morts, 16 bles­sés et 43 pri­son­niers, contre 18 morts et 63 bles­sés chi­nois. À la fin de la guerre du Viet­nam, les ca­pa­ci­tés étaient cen­trées sur des pa­trouilleurs et deux fré­gates lé­gères, dans l’op­tique d’un com­bat cô­tier et de ri­vière, mais Ha­noï conser­vait une at­ti­tude hos­tile à l’égard des ac­ti­vi­tés de Bei­jing. Dès la fin des an­nées 1970, une in­fan­te­rie de ma­rine a été mise en place, mais, sans puis­sance de feu pour l’ap­puyer, celle-ci était de peu d’uti­li­té. C’est ce que dé­montre l’in­ci­dent de John­son South, un îlot dans l’ar­chi­pel des Sprat­ly. Dès 1987, la Chine a com­men­cé à en oc­cu­per un cer­tain nombre. En ré­ponse, le Viet­nam a en­suite oc­cu­pé trois îlots, ce qui a dé­bou­ché sur une opé­ra­tion am­phi­bie chi­noise, le 14 mars 1988. Ap­puyée par trois fré­gates, elle n’a que par­tiel­le­ment réus­si, les Chi­nois de­vant se re­plier, avant que les po­si­tions viet­na­miennes ne soient at­ta­quées de­puis la mer. In fine, Ha­noï a dé­plo­ré la perte de 64 sol­dats et de deux bâ­ti­ments.

Ces deux ba­tailles na­vales ont été por­teuses de le­çons pour le Viet­nam, no­tam­ment en ce qui concerne le dé­fi­cit de puis­sance de feu. En 1990, les deux fré­gates – un na­vire de 2 500 t et un autre de 1 500 t pris sur le Sud-viet­nam et da­tant de la Deuxième Guerre mon­diale – ont ain­si quit­té le ser­vice. Elles ont été rem­pla­cées par cinq Pe­tya russes, des bâ­ti­ments ASM de 1 100 t, dont la concep­tion re­monte aux an­nées 1960. Le pro­blème ma­jeur, pour Ha­noï, était le fi­nan­ce­ment de ses ca­pa­ci­tés et il fal­lut at­tendre 2005 pour que des né­go­cia­tions soient en­ta­mées avec Mos­cou sur deux fré­gates de type Ge­pard 3.9, de 2 100 t, do­tées no­tam­ment de huit mis­siles an­ti­na­vires SS-N-25, qui sont en­trées en ser­vice en 2010 et 2011. Deux autres uni­tés ont été com­man­dées en 2011 (elles sont en­trées en ser­vice en fé­vrier 2018) ; puis deux autres en 2014, tou­jours en cours de construc­tion. Plu­sieurs cor­vettes et pa­trouilleurs étaient éga­le­ment com­man­dés, per­met­tant d’ac­croître des ca­pa­ci­tés plus an­ciennes et re­po­sant sur des pa­trouilleurs lance-tor­pilles Tu­rya et lance-mis­siles Osa. C’est le cas pour 12 Ta­ran­tul lance-mis­siles (dont des Ta­ran­tul V construites sur place); un pa­trouilleur BPS-500 de 520 t éga­le­ment lance-mis­siles (pro­duit sur place avec l’aide russe); six pa­trouilleurs Svet­lyak en­trés en ser­vice à par­tir de 2002 ; et six pa­trouilleurs TTP-400TP conçus avec l’aide ukrai­nienne et en­trés en ser­vice à par­tir de 2012.

Si les ca­pa­ci­tés viet­na­miennes sont ain­si mon­tées en puis­sance, le vé­ri­table gain ca­pa­ci­taire est sous-ma­rin. Six Ki­lo 636 ont ain­si com­man­dés à la Rus­sie en 2009, dont les deux pre­miers sont en­trés en ser­vice en 2014 et les deux der­niers en fé­vrier 2017. L’ac­qui­si­tion est ma­jeure et im­plique éga­le­ment celle, an­non­cée en 2015, de 50 mis­siles de croi­sière d’at­taque ter­restre 3M14E. La lo­gique est celle de la re­cherche d’une ca­pa­ci­té dis­sua­sive. Mais la ques­tion de l’ap­pro­pria­tion de ces nou­velles ca­pa­ci­tés – et donc de la cré­di­bi­li­té de cette dis­sua­sion – ne manque pas de se po­ser : au­cun autre État n’a ac­quis aus­si ra­pi­de­ment au­tant de sous-ma­rins; en les do­tant en prime de mis­siles de croi­sière. En l’oc­cur­rence, la Rus­sie et l’inde prêtent main-forte à Ha­noï, mais le dé­ve­lop­pe­ment de tac­tiques ap­pro­priées se­ra du res­sort d’une ma­rine qui com­mence seule­ment à maî­tri­ser les fon­da­men­taux tech­niques de la na­vi­ga­tion sous-ma­rine. Il y a donc un pa­ri sur l’ob­ten­tion de ca­pa­ci­tés d’in­ter­dic­tion de zone à long terme.

bas pour pou­voir par­ler de for­te­resses. Les po­si­tions chi­noises se­raient les plus proches pour le dé­ploie­ment de mis­siles sol-air et an­ti­na­vires, mais au­cune in­for­ma­tion per­met­tant de dé­ter­mi­ner si ces bâ­ti­ments peuvent faire face à des at­taques me­nées à l’aide de mu­ni­tions gui­dées de pré­ci­sion ou de bombes lourdes n’est dis­po­nible. D’après des images sa­tel­lites, ces bâ­ti­ments chi­nois pour­raient ne pas être suf­fi­sam­ment ro­bustes.

Comme d’autres États, le Viet­nam est en train d’oc­cu­per et de mi­li­ta­ri­ser des îlots. Mais com­ment les dé­fendre contre une puis­sance chi­noise en plein ren­for­ce­ment mas­sif ?

Se­lon des sources ou­vertes, la militarisation par le Viet­nam de ces po­si­tions ex­tracô­tières est mo­dé­rée, pro­ba­ble­ment sans dé­ploie­ment de mis­siles, à l’ex­cep­tion de MANPADS ou autres sys­tèmes d’armes per­for­mants. Par consé­quent, l’in­ter­cep­tion ou la per­tur­ba­tion op­por­tune des bases ter­restres, au moyen de bâ­ti­ments ou d’aé­ro­nefs, se­rait cru­ciale. Peut-être que dans un fu­tur proche, les ar­me­ments de ces po­si­tions se­ront mo­der­ni­sés afin

En ce qui concerne l’en­traî­ne­ment, les in­for­ma­tions sont stric­te­ment se­crètes. Nous pou­vons seule­ment en dire qu’un cer­tain laps de temps, pro­ba­ble­ment quelques an­nées, voire une dé­cen­nie, se­ra né­ces­saire pour que les per­son­nels viet­na­miens maî­trisent leurs équi­pe­ments.

d’em­pê­cher les forces chi­noises de créer un fait ac­com­pli. La coo­pé­ra­tion est une clé pour la sé­cu­ri­té du Viet­nam (comme pour d’autres États), mais, pour des rai­sons his­to­riques, elle peut éga­le­ment être dif­fi­cile à mettre en oeuvre. Quelles sont les pers­pec­tives de coo­pé­ra­tion avec le Ja­pon, la France ou les États-unis ?

Contrai­re­ment aux Phi­lip­pines, le Viet­nam dé­ploie d’im­por­tants ef­forts en vue d’une coo­pé­ra­tion avec d’autres États, par­ti­cu­liè­re­ment la Rus­sie et l’inde. Pour les trois pays, la coo­pé­ra­tion dans le do­maine de la garde cô­tière se­rait la plus pro­bable et des pro­jets sont dé­jà en cours entre le Viet­nam et le Ja­pon, voire les Étatsu­nis. Il se­rait dif­fi­cile pour la France d’en­voyer des bâ­ti­ments garde-côtes vers l’asie, mais les in­ter­ac­tions entre les per­son­nels ain­si que d’autres ac­ti­vi­tés res­tent tou­jours pos­sibles. Le spectre des exer­cices na­vals étant large, de la re­cherche et du sau­ve­tage jus­qu’au com­bat in­ter­ar­mées, le Ja­pon, la France et les États-unis pour­raient trou­ver des exer­cices sa­tis­fai­sant toutes les par­ties. Tou­te­fois, la ma­rine viet­na­mienne, avec sa forte in­fluence russe en termes de doc­trine comme de moyens, pour­rait être un obs­tacle à la coo­pé­ra­tion. Par ailleurs, alors que les équi­pages viet­na­miens tra­vaillent dur pour maî­tri­ser leurs ca­pa­ci­tés, leur dis­po­ni­bi­li­té pour­rait être li­mi­tée.

Une fré­gate de type Ge­pard. Ha­noï a com­man­dé six de ces bâ­ti­ments, dont quatre sont en ser­vice. (© D.R.)

Des cor­vettes sud-co­réennes de classe Po­hang. La ma­rine viet­na­mienne en a re­çu une uni­té. (© ROK Na­vy)

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