Où en sont les am­bi­tions doc­tri­nales russes ?

DSI - - SOMMAIRE - Par Ro­main Miel­ca­rek, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense

De­puis la fin des an­nées 2000, la Russie a lan­cé une sé­rie de ré­formes pour mo­der­ni­ser ses forces mi­li­taires et sa doc­trine stra­té­gique. L’oc­ca­sion de faire un point sur la per­cep­tion des me­naces vue de Mos­cou, les grands axes de la pen­sée dans le do­maine de la dé­fense na­tio­nale ain­si que sur les com­po­santes clés d’une ar­mée qui a d’ores et dé­jà chan­gé de vi­sage.

Les armées de la Fé­dé­ra­tion de Russie ont dû, de­puis la dis­so­lu­tion de l’union so­vié­tique, trou­ver comment ré­in­ven­ter leur mo­dèle. Elles étaient alors trop vo­lu­mi­neuses, avec un ma­té­riel dé­pas­sé et une or­ga­ni­sa­tion qui ne ga­ran­tis­sait au­cune ré­ac­ti­vi­té en cas de crise. Dans ce cadre, elles ont en­tre­pris des trans­for­ma­tions por­tant à la fois sur le rôle so­cial d’un corps de mé­tier dont les équi­libres ont lar­ge­ment évo­lué, et sur un be­soin d’adap­ter le cor­pus doc­tri­nal aux en­jeux et me­naces contem­po­rains. Une sé­rie de ré­formes et de textes clés ont été adop­tés, dont

la lec­ture est riche d’en­sei­gne­ments :

(1)

• 2008:plan­de­ré­forme«ser­dyu­kov­ma­ka­rov » ou « New Look » des forces armées ;

• 2010 puis 2014 : Doc­trine mi­li­taire ;

• 2009 puis 2015 : Stra­té­gie de sé­cu­ri­té na­tio­nale ;

• 2013 puis 2016 : Con­cept de politique étran­gère.

Dans sa Stra­té­gie de sé­cu­ri­té na­tio­nale, pu­bliée en dé­cembre 2015, la Russie iden­ti­fie deux me­naces prin­ci­pales. La pre­mière reste, en­core et tou­jours, L’OTAN et ses membres. Pour Mos­cou, les re­la­tions de l’alliance at­lan­tique avec les pays consi­dé­rés comme fai­sant par­tie de la sphère d’in­fluence russe sont as­si­mi­lées à un ex­pan­sion­nisme ter­ri­to­rial. Une grande par­tie de

ses ré­flexions doc­tri­nales vont dans le sens d’un af­fron­te­ment pos­sible avec les pays de l’alliance at­lan­tique, face aux­quels la dis­sua­sion nu­cléaire reste la prin­ci­pale dé­fense. La se­conde est le dji­ha­disme, d’abord à tra­vers les mi­lices is­la­mistes qui conti­nuent de nour­rir des foyers de crises et de com­bats dans le Cau­case et en Tchét­ché­nie, puis à tra­vers une lutte plus glo­bale, no­tam­ment sur le théâtre sy­rien. On pour­rait y ajou­ter un risque consé­quent à tra­vers la re­la­tion am­bi­va­lente en­tre­te­nue avec la Chine. Si Mos­cou et Pé­kin par­tagent des in­té­rêts com­muns et dé­ve­loppent des liens de co­opé­ra­tion mi­li­taire, la Russie craint que la mon­tée en puis­sance de son par­te­naire ne la ré­duise à long terme au rang de vas­sal (2).

Face à ces me­naces, le même do­cu­ment iden­ti­fie huit prio­ri­tés na­tio­nales : la dé­fense ; la sé­cu­ri­té ; la crois­sance éco­no­mique; la science, la tech­no­lo­gie et l’éducation ; la san­té ; la culture ; l’éco­lo­gie et le dé­ve­lop­pe­ment du­rable; ain­si que la sta­bi­li­té stra­té­gique. La Doc­trine mi­li­taire russe, mise à jour en 2010 puis en 2014, prend en compte l’en­semble de ces di­men­sions pour dé­fi­nir un ou­til co­hé­rent et adap­té aux dé­fis iden­ti­fiés.

Les prin­ci­paux concepts

Dans les dif­fé­rents do­cu­ments stra­té­giques dif­fu­sés par le pou­voir russe, la no­tion de «sta­bi­li­té» re­vient très ré­gu­liè­re­ment. Elle ap­pa­raît comme in­dis­pen­sable pour as­su­rer à la fois la so­li­di­té de la na­tion et sa ca­pa­ci­té à pro­je­ter sa puis­sance. La pro­messe de Vla­di­mir Pou­tine, pré­sident et chef du gou­ver­ne­ment sans dis­con­ti­nui­té de­puis 2000, de res­tau­rer la gran­deur de la Russie, passe éga­le­ment par là : en tant que chef de l’état et com­man­dant su­prême des armées, il illustre la sta­bi­li­té politique à la tête du pays. Il existe de vrais débats chez les ob­ser­va­teurs de la vie politique russe sur la fa­çon dont le pré­sident exerce une pres­sion forte sur toute forme d’op­po­si­tion. Pour les plus cri­tiques, il s’agit d’une in­ter­dic­tion de pou­voir ma­ni­fes­ter des idées po­li­tiques contra­dic­toires avec la ligne fixée par le Krem­lin. Pour les plus nuan­cés, une pres­sion qui pousse au moins à une réelle au­to­cen­sure des éven­tuels dé­trac­teurs (3). Il a dans tous les cas dé­mon­tré sa ca­pa­ci­té à me­ner ses ré­formes dans la du­rée.

Cette per­ma­nence du pou­voir ne s’ar­rête d’ailleurs pas au pré­sident. Quelques-uns des prin­ci­paux res­pon­sables mi­li­taires ont la même lon­gé­vi­té au som­met de l’état. L’ac­tuel mi­nistre de la Dé­fense, le gé­né­ral Ser­gueï Choï­gou, nom­mé à ce poste en 2012, ve­nait dé­jà de pas­ser 18 ans à la tête du mi­nis­tère des Si­tua­tions d’ur­gence. De son cô­té, le chef d’état-ma­jor des armées – qui est aus­si vice-mi­nistre de la Dé­fense –, le gé­né­ral Va­le­ry Ge­ra­si­mov, est en place de­puis 2012, après avoir été ad­joint pen­dant deux ans. On pour­rait éga­le­ment ci­ter l’exemple du lieu­te­nant-gé­né­ral Ser­gueï Rud­skoy après 11 ans (neuf comme ad­joint, deux comme com­man­dant) à la tête de la conduite des opé­ra­tions.

Des of­fi­ciers qui suivent les ef­forts ac­com­plis de­puis 2008, quand la Russie a lan­cé la plus grosse trans­for­ma­tion de son or­ga­ni­sa­tion mi­li­taire de­puis 1917. Bap­ti­sée « ré­forme Ser­dyu­kov­ma­ka­rov », ou en­core « New Look », elle vi­sait à cor­ri­ger les prin­ci­paux han­di­caps des forces : une py­ra­mide des grades dis­pro­por­tion­née, un ma­té­riel hors d’usage, une chaîne de com­man­de­ment in­ef­fi­cace et un vi­vier de conscrits qui s’af­fai­blis­sait en quan­ti­té et en qua­li­té. Les prin­ci­paux axes d’ef­forts ont por­té sur la ré­duc­tion des ef­fec­tifs de plus de 350 000 hommes, dont un tiers d’of­fi­ciers, le dé­ve­lop­pe­ment de ca­pa­ci­tés in­ter­ar­mées sys­té­ma­tiques, la mise en place d’une nou­velle ar­chi­tec­ture de com­man­de­ment et contrôle (C2), la sup­pres­sion de l’or­ga­ni­sa­tion en di­vi­sions au pro­fit de bri­gades, la ré­no­va­tion des écoles mi­li­taires, la ré­duc­tion du per­son­nel ad­mi­nis­tra­tif, l’ex­ter­na­li­sa­tion d’une par­tie du sou­tien et de la lo­gis­tique, le ren­for­ce­ment de l’en­traî­ne­ment au com­bat, l’adop­tion d’un plan d’équi­pe­ment cou­rant jus­qu’en 2020 et une re­va­lo­ri­sa­tion des paies et des in­fra­struc­tures d’hé­ber­ge­ment (4).

Cette ar­mée de nou­velle gé­né­ra­tion doit être en me­sure de réa­li­ser les mis­sions dé­fi­nies par la doc­trine mi­li­taire russe. Elle pré­voit no­tam­ment trois dy­na­miques com­plé­men­taires : une ca­pa­ci­té de dis­sua­sion nu­cléaire et conven­tion­nelle ; une plus grande ré­ac­ti­vi­té de mo­bi­li­sa­tion et une ca­pa­ci­té à faire su­bir des dé­gâts « in­ac­cep­tables » à tout en­ne­mi. Cette der­nière di­men­sion consiste à éva­luer chez chaque ad­ver­saire le bon ni­veau de vio­lence, lé­tale ou non, à mettre en oeuvre pour s’as­su­rer de son re­non­ce­ment à l’usage de la force.

Ré­ac­ti­vi­té et dis­sua­sion

La dis­sua­sion reste au coeur de la doc­trine mi­li­taire russe. Elle n’est pas seule­ment nu­cléaire : l’idée d’in­fli­ger des dé­gâts in­ac­cep­tables ne passe pas for­cé­ment par des armes de des­truc­tion mas­sive. Mos­cou a d’ailleurs pour­sui­vi le dé­man­tè­le­ment de son ar­se­nal chi­mique, dé­truit à 96 %, dont la sup­pres­sion dé­fi­ni­tive de­vrait sur­ve­nir aux alen­tours de 2020. La dis­sua­sion conven­tion­nelle russe re­pose à la fois sur le dé­ve­lop­pe­ment d’un ar­me­ment ba­lis­tique de haute pré­ci­sion et de forces mé­ca­ni­sées ca­pables de se dé­ployer ex­trê­me­ment ra­pi­de­ment dans des for­mats adap­tés.

Les forces nu­cléaires res­tent mal­gré ce­la une com­po­sante clé de l’ar­mée russe. Elles sont per­çues comme la ga­ran­tie ab­so­lue de pou­voir faire face à la me­nace ota­nienne, quel que soit le rap­port de force. Au cours des pro­chaines an­nées, à l’ho­ri­zon 2020,

ce sont un peu plus de 20 mil­liards d’eu­ros qui doivent être in­ves­tis dans la mo­der­ni­sa­tion de cet ar­se­nal. Les plus vieilles gé­né­ra­tions de mis­siles, da­tant des an­nées 1970 et 1980 (SS-18, SS-19, SS-25), doivent être rem­pla­cées. Du cô­té na­val, les sous-ma­rins de type Bo­reï sont en cours de pro­duc­tion, pour pas­ser de trois à huit bâ­ti­ments en ser­vice pour 2020. En­fin, la com­po­sante aé­rienne doit éga­le­ment pour­suivre sa mo­der­ni­sa­tion avec le ré­tro­fit des Tu95 et des Tu-160. En avril 2017, la Russie dé­cla­rait avoir 1765 têtes nu­cléaires opé­ra­tion­nelles, sa­chant que le gé­né­ral Ser­gueï Ka­ra­kayev, com­man­dant des forces stra­té­giques, es­time que 1 500 sont suf­fi­santes pour as­su­rer la dé­fense du pays.

Le dé­ni d’ac­cès et l’in­ter­dic­tion de zone (An­ti-ac­cess/area De­nial – A2/ AD) est une autre prio­ri­té iden­ti­fiée par la doc­trine mi­li­taire russe. Elle com­bine la re­cherche d’une su­pé­rio­ri­té aé­rienne ab­so­lue, grâce à une chasse de pre­mier rang et une dé­fense sol-air mo­der­ni­sée, des ca­pa­ci­tés cô­tières et air-mer ain­si que la mo­bi­li­sa­tion d’opé­ra­tions d’in­for­ma­tion. La Russie es­time qu’il est cru­cial d’ob­te­nir la do­mi­na­tion de l’es­pace in­for­ma­tion­nel, au même titre que l’es­pace ma­ri­time ou aé­rien. Mos­cou a éga­le­ment dé­ve­lop­pé une ré­flexion sur les « ac­tions in­di­rectes », qui vise à co­or­don­ner des moyens mi­li­taires et non mi­li­taires afin d’at­teindre les ob­jec­tifs po­li­tiques et stra­té­giques fixés. Il peut s’agir d’une contrainte éco­no­mique, du re­cours à la guerre de l’in­for­ma­tion puis au dé­ploie­ment de forces spé­ciales, comme ce fut le cas lors de l’in­va­sion de la Cri­mée.

Pour que tout ce­la soit viable, l’ar­mée russe a to­ta­le­ment re­mis à plat sa chaîne de com­man­de­ment et contrôle. Iden­ti­fiée comme par­ti­cu­liè­re­ment in­ef­fi­cace lors de l’an­nonce du plan « New Look » de 2008, elle se veut aujourd’hui plei­ne­ment opé­ra­tion­nelle. Elle semble d’ailleurs avoir dé­mon­tré ses ca­pa­ci­tés lors des opé­ra­tions me­nées aus­si bien en Ukraine qu’en Syrie. Sur le pa­pier, la chaîne C2 an­nonce six ca­rac­té­ris­tiques fon­da­men­tales. Elle est cen­tra­li­sée, re­le­vant di­rec­te­ment du plus haut ni­veau : le pré­sident, le mi­nistre de la Dé­fense puis l’état-ma­jor des armées à tra­vers no­tam­ment le bu­reau de conduite des opé­ra­tions. Elle est re­don­dante, pour qu’en cas d’in­ci­dent les ordres puissent cir­cu­ler mal­gré tout. Elle est dis­per­sée sur l’en­semble du ter­ri­toire russe, en com­plé­ment de l’ef­fort de re­don­dance, avec des com­man­de­ments du­pli­qués en plu­sieurs en­droits du pays. Elle bé­né­fi­cie d’un haut ni­veau de sé­cu­ri­sa­tion des trans­mis­sions et de l’in­for­ma­tion. Sa fia­bi­li­té est ré­gu­liè­re­ment contrô­lée à tra­vers des exer­cices me­nés aux dif­fé­rents ni­veaux. Elle est conçue pour le pire scé­na­rio pos­sible, cette éven­tua­li­té étant là aus­si pré­vue par des ca­pa­ci­tés ma­té­rielles rus­tiques fonc­tion­nant dans un mode dé­gra­dé, et tes­tée dans des manoeuvres spé­ci­fiques.

L’es­pace est un en­jeu clé pour ga­ran­tir la cré­di­bi­li­té de la dis­sua­sion dans son en­semble et la ré­ac­ti­vi­té de la chaîne C2. D’ici à 2019, la Russie pré­voit de lan­cer 33 nou­veaux sa­tel­lites de té­lé­com­mu­ni­ca­tions et 20 de na­vi­ga­tion, très ma­jo­ri­tai­re­ment mi­li­taires. Le mi­nistre de la Dé­fense, Ser­gueï Choï­gou y voit même un «nou­veau centre de gra­vi­té » qui de­vrait ame­ner l’ar­mée russe à in­ves­tir en­core plus de moyens en di­rec­tion de l’aé­ro­spa­tial.

Guerre de l’in­for­ma­tion

L’in­for­ma­tion joue un rôle es­sen­tiel dans les doc­trines et les stra­té­gies ac­tuel­le­ment en vue au sein des forces russes. Elle est pri­mor­diale sous deux as­pects : la maî­trise de celle-ci, en ap­pui aux armées dans la ba­taille (guerre élec­tro­nique, trans­mis­sions) et son fa­çon­ne­ment dans l’idée de maî­tri­ser l’en­vi­ron­ne­ment des opé­ra­tions dans la sphère cog­ni­tive (opé­ra­tions psy­cho­lo­giques, opé­ra­tions d’in­for­ma­tion, dé­cep­tion, cyber). C’est l’un des su­jets qui fait cou­ler le plus d’encre à l’ouest, où l’on cherche comment contrer cer­tains de ses ef­fets (5).

La guerre élec­tro­nique est iden­ti­fiée comme l’une des forces clés par Mos­cou, au même titre que le nu­cléaire ou L’A2/AD. Elle doit per­mettre d’ob­te­nir la su­pé­rio­ri­té in­for­ma­tion­nelle, à la fois pour iden­ti­fier les trans­mis­sions ad­verses, les sur­veiller et les brouiller, et pour pro­té­ger celles des al­liés. Cer­tains cher­cheurs russes dé­fendent l’idée de fu­sion­ner guerre élec­tro­nique et cyber, afin d’in­té­grer tout ce qui re­lève de l’in­for­ma­tique. Ce­la im­pli­que­rait ce­pen­dant un énorme ag­glo­mé­rat mé­lan­geant aus­si bien du ren­sei­gne­ment, de la guerre psy­cho­lo­gique que des trans­mis­sions. Sur le plan tech­no­lo­gique, l’une des pers­pec­tives prio­ri­taires est la re­cherche

de moyens de brouiller l’en­semble des ca­pa­ci­tés C4ISR (Com­mand, Con­trol, Com­mu­ni­ca­tions, Com­pu­ters, In­tel­li­gence, Sur­veillance & Re­con­nais­sance) et les sys­tèmes de gui­dage des mis­siles.

Les Russes parlent éga­le­ment de « dé­fense in­for­ma­tion­nelle ». Ils cherchent à fa­çon­ner leur propre pay­sage mé­dia­tique et tech­no­lo­gique pour pou­voir pro­té­ger le pays des stra­té­gies d’in­fluence ad­verses, des ef­forts du ren­sei­gne­ment ou en­core des at­taques nu­mé­riques. De­puis 2011 et l’or­ga­ni­sa­tion de ma­ni­fes­ta­tions de l’op­po­si­tion via les ré­seaux so­ciaux, In­ter­net est de plus en plus trai­té comme un risque, voire comme une me­nace. Une sé­rie de lois et de moyens tech­niques ont été adop­tés afin de per­mettre le contrôle et la cen­sure de dif­fé­rents mé­dias, an­ciens comme nou­veaux, dont l’ef­fi­ca­ci­té reste pour l’ins­tant in­con­nue. Mos­cou a ain­si mis en oeuvre une politique in­té­rieure de « sou­ve­rai­ne­té d’in­ter­net », in­ter­dit les son­dages d’au­diences té­lé­vi­sées aux com­pa­gnies étran­gères et ex­pul­sé di­verses ONG soup­çon­nées d’in­gé­rence. Il s’agit chaque fois de dres­ser au­tant de bar­rières pour as­su­rer la pro­tec­tion de son opi­nion na­tio­nale.

En ce qui concerne les stra­té­gies d’in­fluence, la Russie a une dé­fi­ni­tion de la « guerre de l’in­for­ma­tion » qui, contrai­re­ment aux membres de L’OTAN, ne se li­mite pas au temps de guerre : cette lo­gique est va­lable aus­si en pé­riode de paix. Les opé­ra­tions psy­cho­lo­giques et les opé­ra­tions d’in­for­ma­tion sont mises en oeuvre de ma­nière per­ma­nente afin no­tam­ment de va­lo­ri­ser les dif­fé­rents as­pects que nous avons vus plus haut dans la liste des prio­ri­tés na­tio­nales : spi­ri­tua­li­té, éco­no­mie, sé­cu­ri­té, dé­fense, sta­bi­li­té politique du pou­voir, etc. La dé­cep­tion est par­ti­cu­liè­re­ment va­lo­ri­sée, afin de se­mer le doute en per­ma­nence sur les po­si­tions et la com­po­si­tion des forces armées na­tio­nales. La dif­fu­sion même des do­cu­ments de doc­trine que nous étu­dions ici re­lèvent d’une stra­té­gie d’in­fluence.

Autre ca­rac­té­ris­tique de l’ap­proche russe en la ma­tière : stra­té­gie d’in­fluence et cyber sont re­grou­pés. Ces dif­fé­rents moyens ne sont que très peu dis­tin­gués, ce qui amène les ob­ser­va­teurs étran­gers à se de­man­der comment les ca­té­go­ri­ser. Faut-il consi­dé­rer comme étant à part les opé­ra­tions psy­cho­lo­giques me­nées sur In­ter­net ? La ré­flexion en­ga­gée en 2010 sur une « confron­ta­tion in­for­ma­tion­nelle » re­pose ain­si sur l’in­té­gra­li­té des vec­teurs mé­dia­tiques pos­sibles pour faire cir­cu­ler de l’in­for­ma­tion : faux comptes sur les ré­seaux so­ciaux, ra­dios, té­lé­vi­sions, jour­naux, le tout dé­cli­né dans les langues des po­pu­la­tions qui sont vi­sées.

Sta­bi­li­ser l’or­ga­ni­sa­tion des armées

Pour as­su­rer l’abou­tis­se­ment de ses am­bi­tions stra­té­giques et la qua­li­té de sa dé­fense na­tio­nale, la Fé­dé­ra­tion de Russie cherche, nous l’avons vu, à ga­ran­tir sa propre sta­bi­li­té dans les dif­fé­rents do­maines stra­té­giques. Ces der­nières an­nées, il a pour­tant fal­lu ré­in­ven­ter la place oc­cu­pée par les mi­li­taires au sein de la so­cié­té. Pour les forces armées, le tour­nant de la dis­so­lu­tion de l’union so­vié­tique a re­pré­sen­té un dé­fi ma­jeur, en par­ti­cu­lier en termes d’ef­fec­tifs. En 2010, c’est toute la carte de la Russie mi­li­taire qui a été re­des­si­née à tra­vers quatre dis­tricts mi­li­taires, au­quel un cin­quième a été ajou­té en 2014. Au­pa­ra­vant dis­tincts d’une ar­mée à l’autre, ces dé­cou­pages ter­ri­to­riaux sont dé­sor­mais pen­sés pour de l’in­ter­ar­mées.

À l’ori­gine, la Russie pré­voyait de ré­duire de 350 000 à 150 000 le nombre de ses of­fi­ciers. Fi­na­le­ment, ils res­te­ront 220 000, ce qui fait tout de même une ré­duc­tion im­por­tante de la tête de la py­ra­mide (qui avait sur­tout l’air d’un oeuf ). Le nombre glo­bal de mi­li­taires a été lui aus­si ré­duit : s’ils étaient 1,35 mil­lion en 2008, ils n’étaient plus que 1,013 mil­lion en 2017, avec un nombre de pro­fes­sion­nels s’éle­vant à 425 000.

En ef­fet, l’ar­mée russe est en­core lar­ge­ment bâ­tie sur la conscrip­tion, même si celle-ci fait l’ob­jet d’im­por­tantes évo­lu­tions. En 2007, puis en 2008, elle est ré­duite de 24 à 18 puis à 12 mois. Outre l’aug­men­ta­tion du ni­veau de tech­ni­ci­té d’une par­tie des mé­tiers mi­li­taires, l’ar­mée russe était confron­tée à d’im­por­tants pro­blèmes de bi­zu­tages qui coû­taient cher en vies hu­maines. De plus, elle souffre de la baisse de la

dé­mo­gra­phie dans le pays. L’évo­lu­tion de la san­té et de la forme phy­sique de la jeune gé­né­ra­tion fait en­fin que, en 2009, seuls 68,4 % des re­crues rem­plis­saient les condi­tions pour ser­vir, contre 70,4 % deux ans plus tôt. Ce sont dans les sec­teurs les plus pauvres (Si­bé­rie) et les plus ur­ba­ni­sés (Mos­cou) que les taux sont les plus bas (6).

Nous l’avons vu, la mo­der­ni­sa­tion des équi­pe­ments est un point clé de la ré­forme des forces armées russes. Le pro­gramme d’ar­me­ment 2011-2020 pré­voit le rem­pla­ce­ment ou la mise à ni­veau de 70% des équi­pe­ments uti­li­sés. Chaque an­née, le pré­sident Vla­di­mir Pou­tine et son mi­nistre de la Dé­fense réunissent les dif­fé­rents res­pon­sables pour faire le point sur la pro­gres­sion de cette politique. On pour­ra si­gna­ler par­mi les pro­grammes les plus im­por­tants le pro­jet de pla­neur hy­per­so­nique des­ti­né à per­mettre aux mis­siles stra­té­giques de pé­né­trer les bou­cliers an­ti­mis­siles ; la com­mande d’un mil­lier d’avions de com­bat et d’hé­li­co­ptères ; la com­mande de 17 fré­gates et d’une di­zaine de sous-ma­rins d’at­taque ; ou en­core la mise à ni­veau du parc de chars de com­bat et de blin­dés d’in­fan­te­rie… et même de l’ar­me­ment in­di­vi­duel du fan­tas­sin.

Toutes ces am­bi­tions ont fait prendre au bud­get de la dé­fense un poids im­por­tant dans les dé­penses pu­bliques. En hausse ré­gu­lière de­puis une di­zaine d’an­nées, il est pas­sé de 22,8 mil­liards d’eu­ros en 2006 à 51,3 en 2016, at­tei­gnant ain­si son pa­roxysme. Soit un pas­sage de 2,4 à 4,5 % du PIB. Les dif­fi­cul­tés éco­no­miques se sont pour­tant fait res­sen­tir en 2017, im­po­sant une ré­duc­tion bud­gé­taire de 30 % aux armées, pour des­cendre à 35,3 mil­liards d’eu­ros. Si ce­la re­pré­sente tout de même 3 % du PIB, de tels écarts d’une an­née à l’autre peuvent mettre en pé­ril cer­tains plans d’in­ves­tis­se­ment, no­tam­ment en ma­tière d’équi­pe­ment et de for­ma­tion. Si cette ten­dance se main­tient, ce qui est une hy­po­thèse cré­dible au vu des cours de l’éner­gie et des ten­sions fi­nan­cières entre la Russie et les pays oc­ci­den­taux, les ob­jec­tifs fixés pour 2020 pour­raient de­voir être ré­éche­lon­nés.

La ques­tion des dé­fi­cits russes en ma­tière de com­mu­ni­ca­tions a été par­ti­cu­liè­re­ment mise en évi­dence du­rant la guerre de Géor­gie. (© MOD Ros­sya)

Des lan­ceurs S-300 au cours d’un dé­fi­lé à Saint-pé­ters­bourg. Le main­tien de ca­pa­ci­tés an­ti­aé­riennes évo­luées est une prio­ri­té stra­té­gique russe. (© MOD Ros­sya)

Les im­pé­ra­tifs de mo­der­ni­sa­tion croisent éga­le­ment ceux du main­tien d’une base in­dus­trielle et tech­no­lo­gique de dé­fense. (© MOD Ros­sya)

Un Su-27 des VVS (forces aériennes). La mo­der­ni­sa­tion de l’avia­tion n’est qu’un des as­pects du pro­ces­sus de trans­for­ma­tion lan­cé en 2008. (© US Air Force)

Exer­cice des VDV (troupes aé­ro­por­tées). Le pro­ces­sus de mo­der­ni­sa­tion russe im­plique une « ré­ac­ti­va­tion des forces » par la mul­ti­pli­ca­tion des exer­cices et ins­pec­tions. (© MOD Ros­sya)

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