Bel­gique : quel rem­pla­çant pour le F-16 ?

DSI - - SOMMAIRE - Par Yan­nick Smaldore, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense

Le rem­pla­ce­ment des avions de com­bat belges est un feuille­ton qui dure de­puis près de deux dé­cen­nies, mais dont l’in­ten­si­té dra­ma­tique a at­teint son pa­roxysme au cours de l’an­née écou­lée. Alors que l’ap­pel d’offres de­vrait pro­chai­ne­ment ar­ri­ver à échéance, la si­tua­tion pa­raît pa­ra­doxa­le­ment plus in­cer­taine que ja­mais. Entre un nou­veau pro­lon­ge­ment des F-16, un F-35 amé­ri­cain dont on peine à maî­tri­ser les coûts, un Ty­phoon eu­ro­péen à bout de souffle et un Ra­fale fran­çais pro­po­sé en de­hors de la com­pé­ti­tion of­fi­cielle, chaque op­tion semble pré­sen­ter au­tant d’avan­tages qu’elle sou­lève de cri­tiques, de ques­tion­ne­ments et d’in­quié­tudes.

La maxime est bien connue : une vente d’avions de com­bat est avant tout une ques­tion de trac­ta­tions po­li­tiques et di­plo­ma­tiques. De prime abord, l’ap­pel à pro­po­si­tions gou­ver­ne­men­tales (ou Re­quest for Go­vern­ment Pro­po­sals, RFGP) émis par l’agence belge ACCAP (Air Com­bat Ca­pa­bi­li­ty Pro­gram) semble suivre cette lo­gique. La cin­quan­taine de F-16 belges en­core en ser­vice doit être rem­pla­cée d’ici à 2027 par 34 nou­veaux avions de com­bat, pour une pleine condi­tion

opé­ra­tion­nelle en 2030 et une du­rée de vie de près de quatre dé­cen­nies. Après le re­trait lo­gique du Gri­pen sué­dois (1), et ce­lui bien plus po­lé­mique du Su­per Hor­net de Boeing, seuls deux can­di­dats ont ré­pon­du for­mel­le­ment au RFGP belge : l’eu­ro­figh­ter Ty­phoon, pro­po­sé par le Royaume-uni, et le F-35 de Lock­heed Mar­tin, sou­te­nu par le gou­ver­ne­ment des États-unis.

La dé­ci­sion de la France de pro­po­ser un par­te­na­riat stra­té­gique au­tour du Ra­fale, et ce en de­hors du RFGP, a très tôt am­pli­fié la por­tée po­li­tique des dé­bats in­ternes. Le trai­te­ment mé­dia­tique et po­li­tique de ce su­jet au cours des 18 der­niers mois montre que le

re­nou­vel­le­ment des F-16 ré­veille tout à la fois les sus­cep­ti­bi­li­tés di­plo­ma­tiques, les ten­sions po­li­tiques, les vieilles an­goisses liées à de pos­sibles cor­rup­tions ou ma­ni­pu­la­tions des élus (2), mais aus­si des ques­tion­ne­ments plus sains et lé­gi­times sur l’ave­nir de la dé­fense belge et, au-de­là, eu­ro­péenne.

Une dé­fense de com­pro­mis

La Bel­gique est une terre de com­pro­mis, un ou­til in­dis­pen­sable pour main­te­nir une cer­taine sta­bi­li­té au sein d’un pays connu pour ses dis­sen­sions in­ternes. Et cette ha­bi­tude du com­pro­mis n’épargne pas le sec­teur

de la dé­fense. Comme le rap­pelle Jo­seph Hen­ro­tin, « dans les dé­penses pu­bliques belges, la dé­fense est tra­di­tion­nel­le­ment se­con­daire », ce qui

(3) n’em­pêche pas les dé­bats sur les bud­gets mi­li­taires de prendre des di­men­sions émi­nem­ment po­li­tiques. Rien de plus nor­mal, après tout, puisque la Bel­gique im­porte une grande part de ses équi­pe­ments, et que ces im­por­ta­tions ont un im­pact tant sur les re­la­tions com­mer­ciales et di­plo­ma­tiques avec les États four­nis­seurs que sur les re­tom­bées éco­no­miques et in­dus­trielles, par­ti­cu­liè­re­ment dé­li­cates à ré­par­tir entre les dif­fé­rentes ré­gions.

Pré­sen­tée en 2015, la « Vi­sion 2030 » pour la dé­fense belge en­té­rine de nom­breuses mo­der­ni­sa­tions, sans se dé­par­tir de cette lo­gique de com­pro­mis qui se res­sent aus­si bien dans la ré­par­ti­tion ter­ri­to­riale des bases mi­li­taires que dans le choix des par­te­naires et four­nis­seurs stra­té­giques. Dans le sec­teur na­val, ce­la passe no­tam­ment par une mu­tua­li­sa­tion des mis­sions, des pro­grammes et des prin­ci­paux moyens avec les Pays-bas (4). Pour le re­nou­vel­le­ment de la Com­po­sante terre, « Vi­sion 2030» évoque un in­ves­tis­se­ment mas­sif dans le pro­gramme fran­çais SCOR­PION et une in­té­gra­tion par­ti­cu­liè­re­ment poussée au sein des pro­cé­dures opé­ra­tion­nelles de l’ar­mée de Terre fran­çaise. Ain­si, les com­mandes de ma­té­riel sont pen­sées dans une op­tique po­li­ti­co-opé­ra­tion­nelle in­dé­niable, puis­qu’elles s’alignent sur les équi­pe­ments uti­li­sés par les prin­ci­paux par­te­naires opé­ra­tion­nels des forces belges : les Pays-bas dans le do­maine na­val, et la France pour les in­ter­ven­tions ex­té­rieures ter­restres.

Sui­vant cette lo­gique, la Com­po­sante air se­rait en­cline à adop­ter le F-35 amé­ri­cain. Ce der­nier doit en ef­fet équi­per mas­si­ve­ment les forces amé­ri­caines, mais aus­si de nom­breux pays de L’OTAN, aux cô­tés des­quels les forces aé­riennes belges se dé­ploient ré­gu­liè­re­ment en opé­ra­tion (5). Les Pays-bas, avec qui la Bel­gique par­tage la mis­sion de per­ma­nence opé­ra­tion­nelle, ont d’ailleurs op­té pour l’achat de 37 F-35. De plus, l’ac­qui­si­tion de F-35 par la Bel­gique sui­vrait une cer­taine lo­gique his­to­rique, après l’achat en com­mun de F-16 avec la Nor­vège, les Pays-bas et le Da­ne­mark, tous membres du pro­gramme F-35 JSF (6).

Un ap­pel d’offres né­ces­saire, mais orien­té ?

Au pays des com­pro­mis po­li­tiques, un achat di­rect aus­si coû­teux pour­rait sou­le­ver de nom­breuses ques­tions et connaître des re­vers fâ­cheux. D’au­tant plus que le spectre des af­faires Agus­ta et Das­sault, vieilles de trente ans, re­fait sur­face à chaque dé­bat hou­leux au­tour d’un in­ves­tis­se­ment ma­jeur, im­po­sant une grande pru­dence sur les ac­qui­si­tions mi­li­taires. Ain­si, l’achat de blin­dés SCOR­PION, pour­tant bien moins am­bi­tieux fi­nan­ciè­re­ment que le re­nou­vel­le­ment des F-16, est ré­gu­liè­re­ment at­ta­qué sur ses vo­lets po­li­tique et in­dus­triel, beau­coup con­si­dé­rant que le par­te­na­riat stra­té­gique et les re­tom­bées pour l’in­dus­trie belge n’ont pas été cor­rec­te­ment né­go­ciés. Pour évi­ter toute con­tes­ta­tion et désa­mor­cer les soup­çons de mal­ver­sa­tion au­tour du rem­pla­ce­ment des F-16, la Bel­gique avait donc émis un RFGP qua­si in­at­ta­quable. Très dé­taillé, bien bor­né, et mis à dis­po­si­tion du pu­blic (7), cet ap­pel d’offres est des­ti­né aux gou­ver­ne­ments al­liés, et non

aux in­dus­triels, et ré­clame la mise en place d’un par­te­na­riat avan­cé.

Très vite, néan­moins, cer­tains concur­rents ont ex­pri­mé leurs doutes sur l’ob­jec­ti­vi­té de cet ap­pel d’offres, qui se­rait orien­té en fa­veur du F-35 amé­ri­cain. En avril 2017, Boeing re­non­çait à par­ti­ci­per au RFGP, qui ne lais­se­rait pas as­sez de chances à son ap­pa­reil. Deux mois plus tard, c’était Éric Trap­pier, le PDG de Das­sault, qui re­met­tait en cause la sin­cé­ri­té des pou­voirs pu­blics belges sur cette ques­tion du re­nou­vel­le­ment des F-16 (8). À tel point que, lors de la re­mise des offres en sep­tembre de la même an­née, la France re­fu­sait d’en­trer dans le cadre de l’ap­pel d’offres, et pro­po­sait d’éla­bo­rer au­tour du Ra­fale un par­te­na­riat stra­té­gique plus pous­sé que ce que de­man­dait le RFPG, no­tam­ment sur les as­pects in­dus­triel et po­li­tique.

Il faut dire, ef­fec­ti­ve­ment, que le sou­ci du dé­tail ap­por­té au RFGP pour­rait fa­vo­ri­ser, de prime abord, une offre ar­ti­cu­lée au­tour du F-35. Un avion très tech­no­lo­gique et de­vant être par­fai­te­ment in­té­gré aux ré­seaux ac­tuels et fu­turs de L’OTAN, mais dont la ges­tion et les qua­li­tés in­trin­sèques laissent for­te­ment à dé­si­rer (9). C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai concer­nant les scé­na­rios opé­ra­tion­nels des­ti­nés à éva­luer les concur­rents. En com­bat aé­rien, le nombre d’as­saillants est tout juste suf­fi­sant pour per­mettre au F-35 de trai­ter les cibles sur son faible em­port in­terne, en confi­gu­ra­tion fur­tive. Le trai­te­ment de cibles nom­breuses ou fur­tives, plus avan­ta­geux pour le Ra­fale ou le Ty­phoon, n’est pas ana­ly­sé, non plus que la ca­pa­ci­té de frappe an­ti­na­vire, où le Ra­fale et le Su­per Hor­net au­raient pu ex­cel­ler. En­fin, si l’ac­cent est mis sur la sur­vi­va­bi­li­té des ap­pa­reils, c’est en se fo­ca­li­sant sur la fur­ti­vi­té pas­sive à haute al­ti­tude plu­tôt que sur la com­bi­nai­son de dis­cré­tion et de pé­né­tra­tion à basse al­ti­tude uti­li­sée pré­fé­ren­tiel­le­ment par le Ra­fale.

Reste, néan­moins, que ces scé­na­rios dé­crivent ce que les pi­lotes belges sont ha­bi­tués à réa­li­ser avec leurs F-16, qui ne sont pas de purs in­ter­cep­teurs, qui n’ont au­cune ca­pa­ci­té an­ti­na­vire propre, et dont les ca­pa­ci­tés de sui­vi de ter­rain ne sont pas aus­si stra­té­giques que sur les avions fran­çais. Il n’y a rien d’illo­gique à ce que les avia­teurs belges ex­tra­polent leurs be­soins fu­turs de leur ex­pé­rience ac­tuelle. Et si les cri­tères opé­ra­tion­nels sont, vo­lon­tai­re­ment ou non, orien­tés en fa­veur du F-35, le RFGP porte sur bien d’autres points où le Ra­fale, par­ti­cu­liè­re­ment, au­rait pu se dé­mar­quer. On peut ci­ter no­tam­ment l’ac­cès aux zones d’en­traî­ne­ment, la dis­po­ni­bi­li­té des ap­pa­reils, les coûts opé­ra­tion­nels, ou en­core l’obli­ga­tion d’uni­fi­ca­tion de la flotte en 2030 à un stan­dard stable et dé­fi­ni­tif.

Le F-35, un fa­vo­ri en dif­fi­cul­té

À bien des égards, on peut consi­dé­rer au­jourd’hui que le F-35 est à la fois le meilleur et le pire choix pour le RFGP belge. L’ACCAP met en ef­fet l’ac­cent sur les cri­tères de dis­cré­tion et de connec­ti­vi­té, au­tour des­quels le F-35 a été conçu. Ce qui per­met­trait aux F-35 de s’in­té­grer par­fai­te­ment aux stra­té­gies de pro­jec­tion de puis­sance de L’USAF et à ses der­nières tac­tiques, qui ont ten­dance à s’édi­fier ra­pi­de­ment en règles d’en­ga­ge­ment dans les dif­fé­rentes opé­ra­tions en coa­li­tion me­nées par les États-unis (10). En op­tant pour le F-35, la Bel­gique se­rait cer­taine de main­te­nir sa place au rang des plus fi­dèles con­tri­bu­teurs de L’OTAN, et donc de jouer dans la ré­so­lu­tion di­plo­ma­tique et mi­li­taire des crises in­ter­na­tio­nales un rôle sans com­mune me­sure avec son in­ves­tis­se­ment réel dans la dé­fense al­liée. De plus, sur le pa­pier, le F-35 est un ap­pa­reil im­pres­sion­nant, puis­qu’il est conçu pour être po­ly­va­lent, fur­tif et ul­tra-connec­té. Il s’agit d’ailleurs plus d’un maillon au sein d’un ré­seau de vec­teurs que d’un ef­fec­teur à part en­tière, si bien que sa va­leur tac­tique est dé­cu­plée dès lors qu’il opère aux cô­tés des États-unis ou dans un cadre ota­nien.

Mais cette force est aus­si son plus grand far­deau, dès lors que l’ap­pa­reil ne tient ab­so­lu­ment pas ses pro­messes, et se ré­vèle bien peu ef­fi­cace en de­hors du contexte in­fo­cen­tré amé­ri­cain. Nous ne re­vien­drons pas sur tous les dé­boires du pro­gramme F-35, dé­jà abor­dés dans nos pages et trai­tés plus ex­haus­ti­ve­ment par ailleurs (11), mais l’ap­pa­reil ac­tuel est loin d’être opé­ra­tion­nel, ou même tout sim­ple­ment

fiable et sûr pour ses équi­pages. Pis en­core, bien qu’il soit plus ré­cent que ses concur­rents, le F-35 ne dis­pose que d’une faible ca­pa­ci­té de mo­der­ni­sa­tion. Cou­plé aux re­tards du pro­gramme, ce dé­faut tend à le rendre au­jourd’hui in­ca­pable de réa­li­ser des mis­sions de sou­tien aé­rien avec la même ef­fi­ca­ci­té que le Ra­fale ou… les F-16 belges. En­fin, l’ex­plo­sion des coûts, loin d’être maî­tri­sée, pour­rait bien faire sor­tir l’offre amé­ri­caine du cadre du RFGP, quoi qu’en disent les pro­messes de Lock­heed Mar­tin. En s’en­ga­geant à la fois sur un nombre fixe de cel­lules à ache­ter et sur un prix li­mite à l’achat (en­vi­ron 3,5 mil­liards d’eu­ros), la Bel­gique a ca­dré as­sez pré­ci­sé­ment son ap­pel d’offres au­tour du F-35, au dé­tri­ment d’ap­pa­reils moins coû­teux. Mal­heu­reu­se­ment, même cet ar­gu­ment pour­rait se re­tour­ner contre le F-35, dont le prix pour le Block 4/C2D2 est tou­jours in­con­nu, même du Pen­ta­gone, et pour­rait bien faire ex­plo­ser le bud­get pré­vi­sion­nel de Bruxelles.

Le Ra­fale et l’ar­ro­gance fran­çaise

Face aux sem­pi­ter­nels pro­blèmes du F-35, qui n’est pas ai­dé par les frasques du lo­ca­taire de la Mai­son Blanche vis-à-vis de ses par­te­naires de L’OTAN, le Ra­fale au­rait pu avoir un bou­le­vard de­vant lui. Les qua­li­tés de l’avion ne sont plus à dé­mon­trer, d’au­tant plus que les in­quié­tudes du gé­né­ral La­na­ta ont été en­ten­dues et qu’un nou­veau stan­dard de l’ap­pa­reil est ac­tuel­le­ment à l’étude, avec un ca­len­drier pou­vant sa­tis­faire les li­vrai­sons belges.

Ce­pen­dant, Das­sault Avia­tion a tou­jours sou­hai­té af­fron­ter le F-35 dans une com­pé­ti­tion hon­nête et im­par­tiale, ce que le mar­ché belge ne lui of­frait pas, à son sens. Il n’est donc pas sur­pre­nant que l’avion­neur fran­çais n’ait pas in­sis­té en fa­veur d’une ré­ponse fran­çaise au RFGP. As­so­cié aux chan­ge­ments à la tête de l’état fran­çais en 2017, ce­la ex­plique sans doute en par­tie l’ab­sence de ré­ponse au RFGP. Mais en pré­sen­tant une pro­po­si­tion pa­ral­lèle, mal­adroi­te­ment for­mu­lée, de par­te­na­riat stra­té­gique avan­cé, la France a pour­tant réus­si à cham­bou­ler la com­pé­ti­tion. Dans son en­semble, la classe po­li­tique belge a peu ap­pré­cié la forme et le ton de la pro­po­si­tion fran­çaise, qui ap­pa­rais­sait

comme ar­ro­gante ou, à tout le moins, ré­di­gée dans une cer­taine pré­ci­pi­ta­tion, alors même que les pre­mières de­mandent d’in­for­ma­tion au su­jet du Ra­fale da­taient de 2014. Et, ce, d’au­tant plus que rien n’in­ter­di­sait à la France de faire sa pro­po­si­tion en marge d’une par­ti­ci­pa­tion res­pec­tueuse des règles du RFGP. Très la­co­nique et pré­sen­tée en fran­çais, l’offre sem­blait de plus mo­bi­li­ser très peu de le­viers po­li­tiques ou mé­dia­tiques, qui au­raient pour­tant abon­dé dans le sens d’une offre Ra­fale, tant le F-35 s’an­nonce rui­neux et pro­blé­ma­tique.

Fi­na­le­ment, la pro­po­si­tion de Pa­ris de­vrait être prise en compte par les au­to­ri­tés mi­li­taires et sur­tout po­li­tiques belges, dé­mon­trant que le F-35 est en­core loin de faire l’una­ni­mi­té, mal­gré ses sou­tiens af­fi­chés au sein du gou­ver­ne­ment ou de l’état-ma­jor. Il faut dire que la pro­po­si­tion porte sur un par­te­na­riat à long terme, avec l’im­pli­ca­tion de la Bel­gique dans le dé­ve­lop­pe­ment des fu­tures évo­lu­tions du Ra­fale. De quoi of­frir des re­tom­bées in­dus­trielles hors de por­tée du F-35 ou du Ty­phoon, dont les sché­mas in­dus­triels sont dé­jà bien éta­blis et très ri­gides. Mieux en­core, ce par­te­na­riat per­met­trait à la Bel­gique de re­joindre le pro­gramme fran­co-al­le­mand de sys­tème aé­rien de com­bat fu­tur, le SCAF. De quoi l’in­té­grer dans un nou­veau socle de na­tions-cadres pour la construc­tion d’une Eu­rope de la dé­fense in­dus­trielle et po­li­tique.

Si rien n’est joué à l’heure ac­tuelle pour le Ra­fale, l’offre fran­çaise dé­montre que le manque de concer­ta­tion et de pla­ni­fi­ca­tion dé­jà en cause dans les fias­cos ma­ro­cain, bré­si­lien et, dans une moindre me­sure, suisse, est loin d’avoir été cor­ri­gé. Ain­si, ce qui peut pas­ser pour de l’ar­ro­gance de la part de l’état fran­çais est plus à mettre sur le compte d’un cer­tain ama­teu­risme ou, plus pro­ba­ble­ment, d’une cul­ture di­plo­ma­tique mal adap­tée au sou­tien des ef­forts com­mer­ciaux dans le do­maine, très par­ti­cu­lier, des ventes d’ar­me­ment.

Le Ty­phoon, une so­lu­tion de re­pli sans pa­nache

Dans un pays adepte du com­pro­mis, l’eu­ro­figh­ter ne pour­rait-il pas re­pré­sen­ter une so­lu­tion de sor­tie ho­no­rable ? Tech­ni­que­ment, l’avion semble le moins adap­té aux be­soins belges, ces der­niers ne met­tant pas en avant ce qui fait sa vé­ri­table force : sa ca­pa­ci­té de com­bat aé­rien à haute al­ti­tude. Si l’ap­pa­reil dis­pose en­core d’un po­ten­tiel d’évo­lu­tion cor­rect (12), rien ne per­met de ga­ran­tir une ver­sion polyvalente à temps pour sa­tis­faire les be­soins belges. D’au­tant plus que les au­to­ri­tés bri­tan­niques ont lar­ge­ment com­mu­ni­qué ces der­niers mois sur l’in­croyable va­leur ajou­tée ap­por­tée par les nou­veaux F-35 de la RAF. De quoi brouiller un peu plus les mes­sages dans le cadre du RFGP belge.

Com­mer­cia­li­sé en Bel­gique par le Royaume-uni, entre-temps sor­ti de l’union eu­ro­péenne, le Ty­phoon peine éga­le­ment sur le ter­rain po­li­tique, l’offre au­tour du Ra­fale et du SCAF pa­rais­sant au­jourd’hui plus eu­ro­péenne que… l’eu­ro­figh­ter. En juin der­nier, le Royaume-uni a ex­po­sé son pro­gramme Tem­pest, qui de­vrait in­té­grer des par­te­naires ita­liens, no­tam­ment. Si la ten­ta­tion est sans doute grande, chez BAE Sys­tems, de pro­po­ser à la Bel­gique une part du gâ­teau in­dus­triel du Tem­pest, le pro­gramme semble avoir pris entre-temps une cu­rieuse di­rec­tion trans­at­lan­tique, par le biais d’un rap­pro­che­ment avec Boeing.

Quel ave­nir pour les opé­ra­tions aé­riennes belges ?

Lors­qu’elle choi­si­ra son nou­vel avion de com­bat, la Bel­gique ne se conten­te­ra pas de sé­lec­tion­ner un par­te­naire éco­no­mique. En fonc­tion de l’ap­pa­reil re­te­nu, elle orien­te­ra sa doc­trine aé­rienne, ses al­liances stra­té­giques et ses ca­pa­ci­tés dé­ci­sion­nelles in­dé­pen­dantes pour le de­mi-siècle à ve­nir. La dé­ci­sion d’op­ter pour le vain­queur du RFGP ou pour le Ra­fale se­ra po­li­tique, et prise au plus haut ni­veau de l’état. Étant don­né la na­ture in­trin­sè­que­ment at­lan­tiste du pro­gramme F-35, ain­si que l’am­pleur du par­te­na­riat pro­po­sé par la France, il s’agi­ra dans les deux cas d’un pa­ri osé sur l’ave­nir.

La pleine in­té­gra­tion de la Com­po­sante air dans les forces de L’OTAN était par­fai­te­ment ra­tion­nelle

dans le monde post-guerre froide. Mais la mon­tée en puis­sance de la Rus­sie et l’in­sta­bi­li­té de la po­si­tion amé­ri­caine en Eu­rope pour­raient bien re­dis­tri­buer cer­taines cartes, et re­mettre en cause la per­ti­nence d’une vas­sa­li­té vis-à-vis de Wa­shing­ton. Peut-on pa­rier, au­jourd’hui, sur le rôle sta­bi­li­sa­teur des États-unis et de l’al­liance at­lan­tique en Eu­rope oc­ci­den­tale à l’ho­ri­zon 2060 ou 2070? L’uti­li­sa­tion de F-35 pour­rait mo­no­po­li­ser une grande par­tie du bud­get de la dé­fense belge dans les qua­rante ans à ve­nir, alors même qu’ils se­raient de peu d’uti­li­té pour contrer les crises hu­ma­ni­taires, en­vi­ron­ne­men­tales, éner­gé­tiques et mi­gra­toires qui de­vraient se mul­ti­plier en Eu­rope. Du­rant cette pé­riode, des chan­ge­ments d’al­liances géo­po­li­tiques pour­ront avoir lieu, et l’eu­rope pour­rait conti­nuer à se di­vi­ser. Dans un tel contexte, ne vau­drait-il pas mieux privilégier les liens avec un pays voi­sin comme la France, ou avec d’autres al­liés eu­ro­péens? Une telle re­dé­fi­ni­tion de la po­li­tique ex­té­rieure belge pour­rait avoir du sens, d’au­tant plus qu’elle n’im­plique au­cun chan­ge­ment ra­di­cal dans la conduite des opé­ra­tions de la Com­po­sante air, les Ra­fale et Ty­phoon res­tant par­fai­te­ment in­té­grés dans les dis­po­si­tifs al­liés ac­tuels et fu­turs. Ce­pen­dant, op­ter pour le Ra­fale en pa­riant sur la réus­site du SCAF pré­sente aus­si une part de risque, l’his­toire de l’eu­rope de la dé­fense étant par­se­mée d’échecs. Ain­si, quelle que soit la ré­ponse des au­to­ri­tés belges, elle pour­rait avoir sur l’ave­nir de l’avia­tion de com­bat eu­ro­péenne un im­pact sans com­mune me­sure avec le nombre très mo­deste d’ap­pa­reils ache­tés.

Dé­col­lage d’un F-16AM. L’avia­tion de com­bat oc­cupe une place car­di­nale dans l’ap­port belge à L’OTAN. (© US Air Force)

Le coût du F-35 reste une in­con­nue, ce qui au­rait nor­ma­le­ment dû dis­qua­li­fier la can­di­da­ture amé­ri­caine… si tou­te­fois la lo­gique du RFGP avait été res­pec­tée par tous les par­ti­ci­pants. (© US Air Force)

Le Ra­fale F3R va cé­der la place à un F4 pré­ci­sé­ment op­ti­mi­sé pour une connec­ti­vi­té ré­seau qui se tra­vaille aus­si en tri­la­té­ral avec les États-unis. (© V. Al­man­sa/das­sault Avia­tion)

Avec 54 F-16 dis­po­nibles – soit cinq fois moins d’ap­pa­reils de com­bat qu’en 1989 –, Bruxelles a réus­si à conser­ver une ca­pa­ci­té d’ac­tion mo­derne, en mi­sant en par­ti­cu­lier sur la di­ver­si­fi­ca­tion des mu­ni­tions. (© Van­der­wolf Images/shut­ter­stock)

Si le Ra­fale n’a pas le de­gré de fur­ti­vi­té ra­dar du F-35, son po­ten­tiel d’évo­lu­tion est bien su­pé­rieur… dans un contexte où ra­dars pas­sifs et in­tri­ca­tion quan­tique vont ré­duire les avan­tages du Light­ning II. (© S. Ran­dé/ Das­sault Avia­tion)

Avec Do­nald Trump à leur tête, les États-unis – qui ont qua­li­fié l’union eu­ro­péenne d’« en­ne­mie » – de­viennent une in­con­nue no­tam­ment au re­gard de leur en­ga­ge­ment aux cô­tés des Al­liés en cas de conflit en Eu­rope. (© Evan El-amin/shut­ter­stock)

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