Pen­ser les opé­ra­tions. La no­tion de classe tac­tique

DSI - - SOMMAIRE - Par Mi­chel GOYA co­lo­nel des troupes de ma­rine (r), ani­ma­teur du blog La voie de l’épée

Les ba­taillons (ou ré­gi­ments en France) ou en­core, pour em­ployer la ter­mi­no­lo­gie mo­derne, les Grou­pe­ments Tac­tiques In­ter­armes (GTIA) sont des uni­tés de plu­sieurs cen­taines de com­bat­tants sou­vent is­sus de spé­cia­li­tés dif­fé­rentes. Ces grou­pe­ments des­ti­nés au com­bat dans les es­paces so­lides (ou com­bat de « mê­lée ») peuvent être ap­puyés par d’autres grou­pe­ments, aé­ro­mo­biles, d’ar­tille­rie et de gé­nie, sans par­ler évi­dem­ment des uni­tés de lo­gis­tique. Ils sont in­dis­pen­sables à la vic­toire et consti­tuent les uni­tés de compte des ar­mées contem­po­raines. Dans ses opé­ra­tions de guerre de­puis 1961, la France en a en­ga­gé de un à six. C’est peu, et donc sans droit à l’échec. La dé­faite d’un seul peut avoir im­mé­dia­te­ment des consé­quences stra­té­giques. L’équa­tion de la vic­toire tac­tique

La den­si­té des forces sur les champs de ba­taille s’est consi­dé­ra­ble­ment ré­duite de­puis le mi­lieu du XIXE siècle jus­qu’à la fin de la Deuxième Guerre mon­diale. De­puis cette époque, en­ga­ger plu­sieurs mil­liers de com­bat­tants sur quelques ki­lo­mètres car­rés est sy­no­nyme de mas­sacre. In­ver­se­ment, n’en en­ga­ger que quelques di­zaines s’avère in­suf­fi­sant pour te­nir le ter­rain. De fait, de­puis soixante ans, les ba­taillons af­frontent gé­né­ra­le­ment des uni­tés de taille équi­va­lente et il est très rare de trou­ver des com­bats dont le rap­port de forces nu­mé­rique dé­passe 2 contre 1. Quand on s’in­té­resse main­te­nant aux ré­sul­tats de ces confron­ta­tions, on s’ aper­çoit que ceux-ci sont sou­vent­cam­pagne au solde la guerre des Ma­louines (1982) a ain­si connu six en­ga­ge­ments de ba­taillons. L’équi­libre des forces y était presque par­fait, avec en

moyenne 550 Bri­tan­niques at­ta­quant 637 Ar­gen­tins et les équi­pe­ments y étaient équi­va­lents. Les Ar­gen­tins bé­né­fi­ciaient en plus de po­si­tions dé­fen­sives. Pour au­tant, les six confron­ta­tions ont ame­né la des­truc­tion de tous les ba­taillons ar­gen­tins avec un taux de pertes, tués et bles­sés, de quatre Ar­gen­tins pour un Bri­tan­nique (1). En comp­tant les pri­son­niers, le ra­tio des pertes était même de plu­sieurs di­zaines d’ar­gen­tins pour un Bri­tan­nique. L’exa­men des com­bats me­nés par les Fran­çais, de l’en­ga­ge­ment à Bi­zerte en 1961 à l’opé­ra­tion « Bar­khane », donne des ré­sul­tats com­pa­rables. L’is­sue des com­bats ne peut donc être an­ti­ci­pée à par­tir des simples rap­ports de forces nu­mé­riques. Il faut rai­son­ner au­tre­ment.

À par­tir des tra­vaux sta­tis­tiques de Ste­phen Biddle et de Tre­vor De­puy, il est pos­sible de dé­ter­mi­ner les fac­teurs de l’ef­fi­ca­ci­té tac­tique d’une uni­té de mê­lée : les res­sources ma­té­rielles (équi­pe­ment, mais aus­si ex­ploi­ta­tion de l’en­vi­ron­ne­ment), les res­sources hu­maines (com­pé­tences tech­niques, co­hé­sion et dé­ter­mi­na­tion) et la qua­li­té de la struc­ture de com­man­de­ment (2). Ces tra­vaux très ex­haus­tifs per­mettent éga­le­ment de pon­dé­rer le poids re­la­tif de ces pa­ra­mètres. Il de­vient ain­si pos­sible de clas­ser la va­leur des ba­taillons à l’aide d’une équa­tion simple : C = M × (H × C)2/100 (ar­ron­di au plus près) avec M re­pré­sen­tant les res­sources ma­té­rielles, H les res­sources hu­maines et C la qua­li­té du com­man­de­ment. En no­tant cha­cun de ces pa­ra­mètres de 1 à 4, 1 re­pré­sen­tant ce qui se fait de pire dans l’état de l’art et 4 ce qui se fait de mieux, et en at­tri­buant un bo­nus pour chaque avan­tage re­la­tif pos­sé­dé (ap­puis-feu, ter­rain fa­vo­rable ou sur­prise pour les plus évi­dents), on ob­tient un sys­tème de clas­se­ment em­pi­rique mais opé­ra­toire.

En ana­ly­sant cor­rec­te­ment les va­leurs des uni­tés, l’is­sue des com­bats de­vient pré­vi­sible. Un af­fron­te­ment d’uni­tés de classes équi­va­lentes donne très sou­vent des ré­sul­tats in­cer­tains, équi­li­brés et ra­re­ment dé­ci­sifs (c’es­tà-dire que le point de dis­lo­ca­tion de l’en­ne­mi n’est pas at­teint). Avec un ni­veau d’écart, l’uni­té la plus forte l’em­porte le plus sou­vent, mais là en­core ra­re­ment de ma­nière dé­ci­sive. Un écart de deux ni­veaux donne une pro­ba­bi­li­té de vic­toire très im­por­tante pour le plus fort et un rap­port de pertes de 1 à 10. Avec trois ni­veaux d’écart, la vic­toire est qua­si cer­taine, le point de dis­lo­ca­tion de l’uni­té en­ne­mie est presque tou­jours at­teint et le rap­port de pertes peut dé­pas­ser, par­fois lar­ge­ment, 1 pour 30.

Lors de la ba­taille de Fal­lou­jah de no­vembre-dé­cembre 2004 par exemple, les six ba­taillons D’US Ma­rines et de L’US Ar­my, de classes 5 et 6, ont af­fron­té l’équi­valent de quatre ba­taillons re­belles de classe 3. Dans une pre­mière phase, non seule­ment les re­belles n’ont pu s’op­po­ser à la prise de la ville, mais ils ont su­bi 40 fois plus de pertes que les troupes amé­ri­caines. Dans la phase sui­vante de net­toyage à l’in­té­rieur des bâ­ti­ments, où les Ma­rines ne pou­vaient plus bé­né­fi­cier d’au­cun ap­pui ex­té­rieur (perte d’une classe), le com­bat a été beau­coup plus long et les pertes plus équi­li­brées.

Mais pas for­cé­ment de la vic­toire opé­ra­tive

La su­pé­rio­ri­té tac­tique au­to­rise plus fa­ci­le­ment l’au­dace. En juillet 1961, elle

a per­mis de dé­ga­ger la base de Bi­zerte en deux jours en en­ga­geant quatre ba­taillons di­rec­te­ment contre des forces tu­ni­siennes très su­pé­rieures en nombre, mais qui ont été re­fou­lées avec de très lourdes pertes. En mai 1978, elle a per­mis de lar­guer un ba­taillon pa­ra­chu­tiste di­rec­te­ment sur la ville de Kol­we­zi, pour­tant te­nue par des forces en­ne­mies très su­pé­rieures en nombre et même plu­tôt mieux équi­pées. Là en­core, la vic­toire tac­tique a été écra­sante et les ef­fets stra­té­giques im­mé­diats, l’ar­mée du Front na­tio­nal de li­bé­ra­tion du Con­go se re­pliant en An­go­la.

La vic­toire tac­tique ne suf­fit ce­pen­dant pas à ob­te­nir sys­té­ma­ti­que­ment la vic­toire stra­té­gique. En 1978 et 1979 au Tchad, l’ar­mée de Terre fran­çaise a été en­ga­gée dans quatre com­bats contre le Front de Li­bé­ra­tion Na­tio­nale (FROLINAT) avec à chaque fois un GTIA ap­puyé par l’ar­mée de l’air. Chaque com­bat fut un suc­cès fran­çais écra­sant. Pour au­tant, la France n’est pas par­ve­nue à sta­bi­li­ser le pays et en 1980 les forces fran­çaises ont quit­té le Tchad sur un constat d’échec. Un com­bat n’a d’in­té­rêt que si ses ef­fets per­mettent d’avan­cer vers la vic­toire, ce qui si­gni­fie au mi­ni­mum qu’il y a un « che­min opé­ra­tif » tra­cé vers cette vic­toire.

La no­tion de vic­toire tac­tique est par ailleurs re­la­tive. On peut su­bir des pertes im­por­tantes, mais ob­te­nir aus­si des gains sym­bo­liques si on a ébran­lé un ad­ver­saire beau­coup plus fort. Le 18 août 2008, dans la val­lée af­ghane d’uz­bin, un sous-grou­pe­ment fran­coaf­ghan est tom­bé dans une em­bus­cade or­ga­ni­sée par plu­sieurs groupes re­belles. En pro­fi­tant de la sur­prise et de la su­pé­rio­ri­té nu­mé­rique, les re­belles ont pu at­teindre une équi­va­lence de ni­veau tac­tique pen­dant quelques heures avant l’ar­ri­vée de ren­forts fran­çais. Au bout de deux jours de com­bat, ils ont fi­na­le­ment été chas­sés de la zone avec des pertes es­ti­mées sept fois su­pé­rieures à celles des Fran­çais. Ce­la a per­mis à un gé­né­ral fran­çais de re­ven­di­quer la vic­toire, mais avec la sur­prise ini­tiale et l’am­pleur des pertes fran­çaises, in­édite de­puis 1983, la per­cep­tion gé­né­rale a été tout autre.

Il peut ar­ri­ver aus­si que non seule­ment la re­cherche sys­té­ma­tique de la su­pé­rio­ri­té tac­tique, qui ap­pa­raît in­tui­tive, ne serve pas à l’at­teinte de l’ob­jec­tif fi­nal, mais au contraire en éloigne. Ce­la a été le cas lors de la guerre du Viet­nam, lorsque la re­cherche à coup sûr de la vic­toire avec un ra­tio de pertes d’au moins dix en­ne­mis pour un Amé­ri­cain a abou­ti à une dé­bauche de puis­sance de feu. Les dé­gâts des com­bats ont été tels sur la po­pu­la­tion lo­cale que cette fa­çon de faire a été le meilleur re­cru­teur pour l’en­ne­mi et les op­po­sants à la guerre.

Et puis la mon­tée en gamme a un coût. À bud­get constant, la hausse des coûts d’achat et de pos­ses­sion des équi­pe­ments mo­dernes abou­tit à la ré­duc­tion du nombre des uni­tés dis­po­nibles. En 1990, l’ar­mée de Terre pou­vait mo­bi­li­ser en quelques jours 137 ré­gi­ments de mê­lée ou aé­ro­mo­biles d’ac­tive ou de ré­serve. En 2018, après 28 ans de stag­na­tion bud­gé­taire, elle ne pour­rait plus en consti­tuer qu’une quin­zaine. Ces 15 GTIA, tous com­po­sés de sol­dats pro­fes­sion­nels et do­tés d’équi­pe­ments plu­tôt mo­dernes, sont d’une gamme évi­dem­ment su­pé­rieure à ceux de 1990. Si ces deux ar­mées de Terre fran­çaises de­vaient s’af­fron­ter, celle de 2018 ga­gne­rait la plu­part des com­bats, mais elle per­drait sans doute la guerre. Tout ce­la est d’au­tant plus dé­li­cat que si nos ad­ver­saires pro­bables ont conser­vé la masse, ils se dotent aus­si de plus en plus d’équi­pe­ments mo­dernes grâce au re­tour d’in­dus­tries mi­li­taires al­ter­na­tives à celles des pays oc­ci­den­taux.

Re­trou­ver un meilleur rap­port masse/classes

Dans ces condi­tions, si on veut aug­men­ter l’ef­fi­ca­ci­té opé­ra­tive, il convient de rai­son­ner dif­fé­rem­ment. Il n’est pas tou­jours né­ces­saire d’en­ga­ger des uni­tés de classe 5 au mi­ni­mum. L’es­sen­tiel est d’en­ga­ger des uni­tés de deux classes au-des­sus de celles de l’en­ne­mi afin d’être cer­tain de conser­ver la su­pé­rio­ri­té au contact. Face à des groupes de classe 1 ou 2, des uni­tés fran­çaises de classe 3 ou 4 suf­fisent, avec cet avan­tage qu’il est sans doute pos­sible d’en dis­po­ser en plus grand nombre. Trois

(© US Ma­rine Corps)

Un M-777 des Ma­rines en­ga­gé dans la ba­taille de Fal­lou­jah, en avril 2008. La com­bi­nai­son or­ga­nique des uni­tés de mê­lée et d’ap­pui pro­duit les ré­sul­tats les plus in­té­res­sants.

(© D.R.)

Pro­gres­sion de troupes bri­tan­niques aux Ma­louines, en 1982. La com­bi­nai­son ma­té­riel/ qua­li­tés hu­maines as­su­re­ra le suc­cès bri­tan­nique.

(© U Air Force)

Un F-100 amé­ri­cain frappe une po­si­tion du Viêt-cong. La re­la­tion entre su­pé­rio­ri­té tac­tique et vic­toire po­li­tique n’est pas li­néaire.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.