Le New Space : une nou­velle course à l’es­pace

DSI - - SOMMAIRE - Par Pa­trick Bou­het, ad­joint au chef de la di­vi­sion « stra­té­gie », bu­reau Plans, EMAA et Da­mien Gar­dien, co­lo­nel (air)

La sé­lec­tion na­tu­relle ap­pli­quée au do­maine de l’in­dus­trie des lan­ceurs spa­tiaux pour­rait nous conduire à voir le New Space comme une phase d’évo­lu­tion alors que l’an­cien et le nou­veau mo­dèles co­existent en­core. Mais pour com­bien de temps ? Le New Space marque-t-il la dis­pa­ri­tion d’un mo­dèle fon­dé sur l’ac­tion éta­tique ou sim­ple­ment l’ap­pa­ri­tion d’un nou­veau mo­dèle en co­exis­tence ? La ques­tion est fon­da­men­tale en ce qu’elle in­flue di­rec­te­ment sur la sou­ve­rai­ne­té, l’au­to­no­mie et l’in­dé­pen­dance de notre dé­mo­cra­tie.

L’es­pace est de­ve­nu ba­nal. N’im­porte quel qui­dam do­té d’un té­lé­phone em­ploie les prin­ci­pales ap­pli­ca­tions spa­tiales – images de sa­tel­lite, na­vi­ga­tion par sa­tel­lite GPS, té­lé­com­mu­ni­ca­tions par sa­tel­lite – de fa­çon tel­le­ment trans­pa­rente qu’il n’en a pas conscience. Plus per­sonne ne s’émer­veille du lan­ce­ment des sa­tel­lites ou de l’en­voi d’hu­mains en or­bite, qui res­tent des prouesses hu­maines et des dé­bauches d’éner­gie peu conce­vables. Pour­tant, un homme, Elon Musk, a réus­si à s’ex­tir­per du ba­nal et à sus­ci­ter l’en­goue­ment du grand pu­blic au­tour d’un tir de fu­sée, en lan­çant… une voi­ture !

Au-de­là de l’opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion re­mar­qua­ble­ment or­ches­trée, cet « évé­ne­ment » est em­blé­ma­tique d’une ré­vo­lu­tion en marche : le New Space. D’après l’en­cy­clo­pé­die par­ti­ci­pa­tive fa­vo­rite de l’in­ter­net, il s’agit d’un mou­ve­ment qui re­couvre l’en­semble des ini­tia­tives sou­te­nant l’émer­gence d’une nou­velle in­dus­trie d’ac­cès à l’es­pace et d’ex­plo­ra­tion spa­tiale ou y par­ti­ci­pant (1). Ce mou­ve­ment se dis­tingue par son orien­ta­tion com­mer­ciale et sa re­la­tive au­to­no­mie par rap­port aux ac­teurs gou­ver­ne­men­taux ou in­dus­triels his­to­riques. Son am­bi­tion : un es­pace ac­ces­sible, une ex­plo­ra­tion spa­tiale re­lan­cée grâce à des lan­ceurs bon mar­ché, fa­ciles et ra­pides à pro­duire. Presque un rêve pour tous les pas­sion­nés d’es­pace. Tou­te­fois, en y re­gar­dant de plus près, l’es­sen­tiel du New Space se trouve aux États-unis, me­né par quelques mil­liar­daires cha­ris­ma­tiques sou­te­nus

(2) par les GA­FA et l’état amé­ri­cain

(3) qui pour­suivent des ob­jec­tifs propres sans lien avec ceux des États. Alors, si la ré­vo­lu­tion a lieu, quelle se­ra la place des ca­pa­ci­tés de lan­ce­ment de l’eu­rope, sur les­quelles re­pose sa puis­sance spa­tiale, et a for­tio­ri celle de la France, très sou­cieuse d’au­to­no­mie stra­té­gique ?

La mu­ta­tion des ac­ti­vi­tés spa­tiales

La ca­pa­ci­té de lan­ce­ment est la der­nière des tech­no­lo­gies spa­tiales à tom­ber dans le do­maine pri­vé. Socle in­con­tour­nable des autres ac­ti­vi­tés spa­tiales, au­quel sont aus­si ados­sés les mis­siles ba­lis­tiques, elle est stra­té­gique à plus d’un titre. Fruit d’in­ves­tis­se­ments lourds, consen­tis sur de longues du­rées par les na­tions ac­cé­dant ain­si au rang de puis­sances spa­tiales, elle res­tait sous tu­telle éta­tique, exer­cée no­tam­ment par les agences spa­tiales. Avec le New Space, de nou­velles so­cié­tés pri­vées amé­ri­caines s’af­fran­chissent des ac­teurs tra­di­tion­nels du spa­tial. L’ob­jec­tif n’est plus de ga­ran­tir un ac­cès stra­té­gique pé­renne à l’état, mais de conqué­rir des mar­chés, voire d’en dé­ve­lop­per de nou­veaux, et donc d’être am­bi­tieux, concur­ren­tiel et in­no­vant. Les in­ves­tis­seurs s’at­tendent à ce que la ré­duc­tion des prix de lan­ce­ment du New Space, as­so­ciée au dé­ve­lop­pe­ment de sa­tel­lites opé­ra­tion­nels de plus en plus pe­tits (4), crée une dy­na­mique, un cercle ver­tueux. Il via­bi­li­se­rait de nou­veaux con­cepts d’ex­ploi­ta­tion de l’es­pace, sources de be­soins ac­crus de lan­ce­ments qui sti­mu­le­ront à leur tour le mar­ché de l’ac­cès à l’es­pace : sa­tel­lites « je­tables », lan­ce­ments ré­ac­tifs (5), ex­ploi­ta­tion d’or­bites très basses, lan­ce­ment de mé­ga­cons­tel­la­tions, etc.

Il ne faut pas pour au­tant cé­der à la ca­ri­ca­ture. Quelle que soit la puis­sance spa­tiale, les ca­pa­ci­tés de lan­ce­ment ne re­posent plus, de­puis long­temps, sur les seuls moyens pu­blics, mais éga­le­ment sur des in­dus­tries spa­tiales de sta­tut pri­vé, comme les joint-ven­tures Uni­ted Launch Al­liance (ULA) aux États-unis ou Aria­ne­group en Eu­rope. Et, à l’in­verse, les nou­veaux in­dus­triels du New Space ne sont pas com­plè­te­ment au­to­nomes. Aux États-unis, ils sont ac­ti­ve­ment sou­te­nus par l’état qui, par exemple, contrac­tua­lise avec Spa­cex des lan­ce­ments sur­fac­tu­rés par rap­port aux ta­rifs com­mer­ciaux tout en lui per­met­tant d’ac­cé­der à de coû­teuses in­fra­struc­tures de lan­ce­ment. Ces ac­teurs du New Space res­tent éga­le­ment sou­mis au droit amé­ri­cain, qui s’adapte tou­te­fois ré­gu­liè­re­ment aux op­por­tu­ni­tés com­mer­ciales des ac­ti­vi­tés spa­tiales (6).

Consé­quences sur le mo­dèle amé­ri­cain

Les ta­rifs pra­ti­qués par Spa­cex bous­culent le monde des lan­ceurs : 60 mil­lions de dol­lars pour un lan­ce­ment – com­mer­cial – de Fal­con 9, contre 150 pour une Ariane 5, voire 400 en moyenne pour ceux D’ULA. Dans le do­maine très ré­ser­vé du lan­ce­ment des sa­tel­lites de sé­cu­ri­té na­tio­nale des États-unis, Spa­cex a cas­sé le mo­no­pole

D’ULA en de­ve­nant, en 2015, le se­cond opé­ra­teur de lan­ce­ment cer­ti­fié par L’USAF. De son cô­té ULA tente de re­de­ve­nir concur­ren­tiel, se tour­nant vers les mo­teurs de Blue Ori­gin pour maî­tri­ser sa pro­duc­tion, et se re­struc­tu­rant pour ré­duire ses coûts. Et de­puis, Blue Ori­gin a af­fi­ché ses am­bi­tions sur ce mar­ché pro­té­gé.

En fin de compte, sans aban­don­ner tout contrôle sur la ca­pa­ci­té stra­té­gique de lan­ce­ment de sa­tel­lites, les États-unis tirent avan­tage du New Space. Le bé­né­fice le plus évident est bud­gé­taire, compte te­nu du grand nombre de sa­tel­lites qu’ils lancent et de l’ou­ver­ture des lan­ce­ments de sa­tel­lites de sé­cu­ri­té na­tio­naux à une concur­rence choi­sie. Au ni­veau stra­té­gique, l’au­to­no­mie na­tio­nale est ré­ta­blie vis-à-vis des mo­teurs RD180 russes uti­li­sés par ULA. Du point de vue po­li­tique, la dé­mons­tra­tion de la su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique amé­ri­caine ren­force l’in­fluence ex­té­rieure des États-unis tout en res­tau­rant, à l’in­té­rieur, une fier­té na­tio­nale sur un su­jet cultu­rel­le­ment sen­sible. En­fin, si le New Space tient ses pro­messes concer­nant la dis­po­ni­bi­li­té et les coûts, il don­ne­ra un tout autre re­lief à L’ORS – pro­duc­tion et lan­ce­ment

(7) de moyens spa­tiaux de dé­fense, com­pa­ti­bi­li­té des be­soins et dé­lais mi­li­taires en opé­ra­tions – jus­qu’à l’échelle tac­tique.

En Eu­rope

L’eu­rope se re­trouve dans une si­tua­tion com­plè­te­ment dif­fé­rente. Après l’en­goue­ment des an­nées 2000, nombre de pro­jets plus ou moins am­bi­tieux semblent tom­ber dans l’ou­bli : Sky­lon de REL au Royau­meu­ni,

(8) IAR-111 Ex­cel­sior et sa fu­sée Haas 2 en Rou­ma­nie, North Star du centre spa­tial An­doya en Nor­vège, le Spa­ce­plane d’air­bus, le Spar­row du même in­dus­triel né en 2016 et mort en 2017, MLA et VEHRA chez

(9) (10) Das­sault Avia­tion, etc. Contrai­re­ment aux États-unis, à la Rus­sie et à la Chine, l’eu­rope ne pro­tège pas le mar­ché du lan­ce­ment de ses sa­tel­lites de sé­cu­ri­té et de dé­fense. Sans ce type de dé­bou­chés mi­ni­mum ga­ran­tis, il semble lo­gique que les pro­jets New Space eu­ro­péens de lan­ceurs lourds ne captent pas les in­ves­tis­se­ments pri­vés qui leur per­met­traient de sur­vivre. Peu sub­sistent de fait en Eu­rope : Ze­ro 2 In­fi­ni­ty en Es­pagne avec le Bloos­tar, et ARCA en Rou­ma­nie avec les fu­sées Haas 2CA et 2B en sont des re­pré­sen­tants. In­va­ria­ble­ment, ces so­cié­tés ne visent plus que le lan­ce­ment de pe­tits sa­tel­lites en or­bite basse, lais­sant le champ libre à Spa­cex et Blue Ori­gin.

Bien en­ten­du, les ac­teurs his­to­riques du spa­tial eu­ro­péen ont ré­agi au New Space. Ariane 6, ré­ponse à la Fal­con 9 de Spa­cex, vise un coût aus­si maî­tri­sé que pos­sible, entre 90 et 100 mil­lions de dol­lars le lan­ce­ment. Si sa fia­bi­li­té est à la hau­teur des at­tentes, c’es­tà-dire com­pa­rable à celle d’ariane 5, son po­si­tion­ne­ment peut s’avé­rer en­core com­pé­ti­tif pour les sa­tel­lites les

plus oné­reux. L’ESA (Eu­ro­pean Space Agen­cy) comme le CNES (Centre Na­tio­nal des Études Spa­tiales) pour­suivent, avec d’autres agences de re­cherche ou des in­dus­triels, leurs pro­jets de re­cherche sur des tech­no­lo­gies in­no­vantes pour les lan­ceurs : FLPP (11), PRO­ME­THEUS (12), CALLISTO (13), ALTAIR (14), etc. Plu­sieurs ex­plorent des pistes dans la veine du New Space, comme la ré­duc­tion des coûts ou la ré­em­ploya­bi­li­té.

Les en­jeux et pro­blé­ma­tiques des lan­ceurs eu­ro­péens face à la rup­ture du New Space sont clai­re­ment iden­ti­fiés : le rap­port fran­çais « Open Space – L’ou­ver­ture comme ré­ponse aux dé­fis de la fi­lière spa­tiale » de juillet 2016

(15) les dé­crit de fa­çon com­plète. Ce rap­port n’a tou­te­fois pas an­ti­ci­pé la bru­ta­li­té du chan­ge­ment, es­ti­mant par exemple qu’aria­nes­pace res­te­rait « bien pla­cé à court terme pour conser­ver sa place de lea­der ». Or, dès l’an­née sui­vante, la Fal­con 9 de Spa­cex dé­trô­nait sur le mar­ché com­mer­cial une Ariane 5 qui, par sa fia­bi­li­té sans égale, do­mi­nait pour­tant les lan­ceurs lourds de­puis plu­sieurs an­nées. Ariane 6, elle, ar­ri­ve­ra en 2020 dé­jà plus chère qu’une Fal­con 9 en 2018, avec au moins quelques mois pour as­seoir sa fia­bi­li­té. La Fal­con 9, avec les ef­fets de sé­rie et un ré­em­ploi d’étages plei­ne­ment opé­ra­tion­nel, am­bi­tionne à terme un prix di­vi­sé par 10 ! Blue Ori­gin va ar­ri­ver sur le mar­ché, et ULA a an­non­cé vou­loir se lan­cer sur le mar­ché com­mer­cial pour sur­vivre. L’eu­rope peut-elle réel­le­ment es­pé­rer dans ces condi­tions que le fi­nan­ce­ment de son lan­ceur s’ap­puie­ra en­core si­gni­fi­ca­ti­ve­ment sur sa com­mer­cia­li­sa­tion ?

De même, quelle est la ren­ta­bi­li­té d’in­ves­tis­se­ments pu­blics dans des tech­no­lo­gies qui n’ont de sens que dans le mo­dèle éco­no­mique du New Space ? Le ré­em­ploi de tout ou par­tie d’un lan­ceur, par exemple, n’est ren­table qu’avec de grandes sé­ries, ce qui ne cor­res­pond pas à ce qu’am­bi­tionne Aria­nes­pace avec un peu plus de 10 lan­ce­ments de sa­tel­lite lourds par an. Les agences spa­tiales doivent ga­ran­tir l’ac­cès à l’es­pace : elles ne sont pas conçues pour la vi­tesse et la prise de risque d’un en­vi­ron­ne­ment concur­ren­tiel. L’ESA a, par construc­tion, des coûts de fonc­tion­ne­ment très éle­vés, tout à fait contraires à l’idée même du New Space (16). L’ar­gu­ment porte jus­qu’aux in­dus­triels his­to­riques : Aria­ne­group, comme ULA, dé­tient la tech­no­lo­gie et le sa­voir-faire in­dis­pen­sables pour ac­cé­der à l’es­pace, mais c’est une joint-ven­ture dont on peut dou­ter qu’elle ait la co­hé­rence, l’uni­té d’ob­jec­tif et la ré­ac­ti­vi­té d’un ac­teur du New Space.

L’adap­ta­tion du mo­dèle : une vieille his­toire

La ques­tion sus­ci­tée par l’évo­lu­tion du sec­teur des lan­ceurs spa­tiaux n’est pas nou­velle. Des pro­blé­ma­tiques du même ordre se sont po­sées de tout temps dans d’autres sec­teurs, fai­sant pen­cher la ba­lan­ce­de­sap­pa­reils­pro­duc­tif­sdu­sec­teur pu­blic vers ceux du sec­teur pri­vé se­lon les contextes tech­nique, éco­no­mique et po­li­tique. Trois prin­cipes semblent avoir été cen­traux dans ces choix. Le pre­mier est ce­lui de la sou­ve­rai­ne­té, c’es­tà-dire la ca­pa­ci­té pour un État de ré­gler ses propres af­faires sans de­voir rendre de comptes ou sol­li­ci­ter l’au­to­ri­sa­tion d’un tiers. Ce­la im­plique la né­ces­si­té de contrô­ler son es­pace géo­gra­phique, ses res­sources, ses moyens et d’en user pour at­teindre ses propres ob­jec­tifs, dé­fi­nis en toute in­dé­pen­dance (17). Ce­la in­duit deux autres prin­cipes : l’au­to­no­mie d’éva­lua­tion et l’in­dé­pen­dance des moyens. L’au­to­no­mie d’éva­lua­tion sup­pose la connais­sance de la si­tua­tion et du contexte, is­sue de sa propre ana­lyse, à par­tir d’élé­ments vé­ri­fiables dont les sources sont connues, cri­ti­quées et re­cou­pées, ce que l’on nomme gé­né­ra­le­ment le ren­sei­gne­ment. Sans ce­la, au­cune dé­ci­sion fon­dée ne peut être prise. L’in­dé­pen­dance des moyens fonde la ca­pa­ci­té d’agir. Elle né­ces­site la li­ber­té d’em­ploi pleine et en­tière de l’en­semble des ou­tils, dont les ar­me­ments, ca­pables d’ob­te­nir les ef­fets et d’at­teindre les ob­jec­tifs vi­sés.

Ces moyens, lors­qu’il s’agit des af­faires mi­li­taires, sont très sou­vent ob­te­nus par l’em­ploi des tech­no­lo­gies les plus en pointe. Le concept de haute tech­no­lo­gie est une chose re­la­tive dans le temps, qui a tou­jours été une ques­tion de com­pa­rai­son, au­tant des sa­voir­faire que des res­sources, hu­maines, ma­té­rielles et fi­nan­cières, entre deux groupes en concur­rence.

Le mo­dèle de la ma­nu­fac­ture

Le do­maine des armes blanches et des tech­niques de la mé­tal­lur­gie

dé­montre, par exemple, que la ques­tion est consi­dé­rée comme fon­da­men­tale dès avant la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle et la pro­duc­tion de masse. Au VIIIE/IXE siècle, l’em­pire ca­ro­lin­gien dé­tient la su­pé­rio­ri­té dans le sec­teur de la mé­tal­lur­gie, donc un avan­tage mi­li­taire, qui conduit à l’édic­tion d’in­ter­dic­tions d’ex­por­ta­tion des cottes de mailles, puis des épées, dès 779. Ce­la dé­montre la sen­si­bi­li­té du su­jet pour Char­le­magne, mais aus­si l’im­por­tance de ce sec­teur d’un point de vue éco­no­mique. Dis­po­sant ici d’une su­pé­rio­ri­té mar­quée, l’état dé­cide de la conser­ver en en li­mi­tant la dif­fu­sion (18). C’est le même rai­son­ne­ment qui a conduit à l’in­ter­dic­tion, tou­jours ap­pli­quée par les États-unis, d’ex­por­ter le F-22 Rap­tor (19).

En 1730, le contexte a dia­mé­tra­le­ment chan­gé s’agis­sant des armes blanches en France. Il n’existe pas de centre de pro­duc­tion d’im­por­tance for­geant des lames. Les four­bis­seurs fran­çais im­portent l’es­sen­tiel de So­lin­gen, en West­pha­lie. La ma­nu­fac­ture royale d’armes blanches de Klin­gen­thal, char­gée no­tam­ment d’équi­per les ar­mées, est alors créée se­lon un mo­dèle éco­no­mique et in­dus­triel mis en oeuvre en par­ti­cu­lier par Col­bert. Comme pour d’autres ma­nu­fac­tures, pour cer­taines en­core en ac­ti­vi­té sous des formes di­verses comme les Go­be­lins, Sèvres ou Bac­ca­rat (20), ce sont des ques­tions d’au­to­no­mie, d’in­dé­pen­dance, de ré­équi­li­brage des échanges éco­no­miques, mais aus­si de pres­tige qui pré­sident à leur fon­da­tion. Il s’agit tout d’abord d’ac­qué­rir puis de dé­ve­lop­per un sa­voir-faire, par le dé­bau­chage des ou­vriers et ar­ti­sans étran­gers pro­ve­nant des centres aux­quels on sou­haite faire concur­rence, voire par un vé­ri­table es­pion­nage in­dus­triel. Cette pra­tique est en­core d’ac­tua­li­té et a no­tam­ment été à l’ori­gine d’une forte concur­rence entre les vain­queurs de la Deuxième Guerre mon­diale, s’agis­sant des in­gé­nieurs al­le­mands par exemple (21). Dans le cas de Klin­gen­thal, la pro­duc­tion est à l’ori­gine confiée à un groupe d’ar­ti­sans agis­sant in­di­vi­duel­le­ment et se­lon leur spé­cia­li­té, qui four­nissent à l’état des armes contrô­lées et ins­pec­tées avant d’être ré­cep­tion­nées puis ré­par­ties dans les ar­mées. Ce­la n’em­pêche pas une ac­ti­vi­té com­mer­ciale pour les armes ci­viles et celles, per­son­nelles, des of­fi­ciers. Ce mo­dèle est donc un mo­dèle hy­bride fon­dé prin­ci­pa­le­ment sur un en­tre­pre­neu­riat pri­vé, fa­vo­ri­sé et or­ga­ni­sé afin de ré­pondre aux be­soins du sec­teur pu­blic.

Le mo­dèle de l’ar­se­nal

L’autre mo­dèle pré­do­mi­nant à l’époque mo­derne est ce­lui de l’ar­se­nal, es­sen­tiel­le­ment dé­ve­lop­pé à l’ori­gine pour les cons­truc­tions na­vales (22), sû­re­ment le sec­teur le plus com­plexe, le plus coû­teux et le plus spé­ci­fique de l’époque. Dans ce cas, il s’agit de créer un ins­tru­ment de pro­duc­tion, dont les dé­bou­chés sont a prio­ri li­mi­tés et pour le­quel l’ini­tia­tive pri­vée s’avère in­suf­fi­sante. Pour y par­ve­nir, on use­ra de toutes les res­sources, y com­pris le tra­vail for­cé des ba­gnards, afin de rem­plir les ob­jec­tifs stra­té­giques pour­sui­vis, no­tam­ment en ma­tière d’au­to­no­mie. Ce mo­dèle est ce­lui qui res­semble le plus aux po­li­tiques mises en oeuvre dans les dé­buts de l’in­dus­trie des lan­ceurs spa­tiaux. Les in­ves­tis­se­ments étaient co­los­saux. La vo­lon­té po­li­tique et la né­ces­si­té stra­té­gique rem­pla­çaient les dé­bou­chés d’un mar­ché en­core in­exis­tant. La sen­si­bi­li­té du do­maine, par son lien avec la dis­sua­sion nu­cléaire, im­pli­quait une di­rec­tion et un contrôle très ser­rés par l’état.

D’un mo­dèle à l’autre : le cas de l’ar­tille­rie

Un autre exemple his­to­rique, sur une re­la­tive longue du­rée, montre une évo­lu­tion pos­sible pour le sec­teur des lan­ceurs spa­tiaux, fai­sant ap­pel aux deux mo­dèles dé­crits pré­cé­dem­ment, et concerne le sys­tème qui porte le mieux l’in­no­va­tion : l’ar­tille­rie. À l’ori­gine, l’ar­tille­rie est un sec­teur ma­jo­ri­tai­re­ment pri­vé pour la pro­duc­tion, l’in­no­va­tion et même l’em­ploi de l’arme sur le champ de ba­taille. C’est ain­si que l’in­gé­nieur hon­grois qui construi­sit l’ar­tille­rie ayant per­mis aux Turcs de faire brèche dans les murs de By­zance en 1453 avait tout d’abord pro­po­sé ses ser­vices à l’em­pe­reur by­zan­tin qui ne put ré­pondre à ses de­mandes fi­nan­cières et en ma­tières pre­mières, ce qui le condui­sit à se re­tour­ner vers le sul­tan Meh­met II (23). Par la suite, l’ar­tille­rie de­vint, no­tam­ment en France, l’ins­tru­ment de l’af­fir­ma­tion et de la concen­tra­tion du pou­voir royal qui s’ar­ro­gea le pri­vi­lège de son em­ploi. Il était en ef­fet l’un des seuls ac­teurs à

dis­po­ser de l’en­semble des res­sources né­ces­saires.

Avec Gri­beau­val qui im­pose, au XVIIIE siècle, des ca­rac­té­ris­tiques très pré­cises d’in­ter­opé­ra­bi­li­té et de stan­dar­di­sa­tion des consti­tuants, créant ain­si un des pre­miers sys­tèmes d’armes conçus en tant que tels, la pro­duc­tion peut être confiée aus­si bien au sec­teur pu­blic qu’au sec­teur pri­vé. Tant que le mar­ché est li­mi­té à cer­tains États, qui peuvent de plus im­po­ser un em­bar­go sur les com­mer­cia­li­sa­tions, l’in­ci­ta­tion à l’en­tre­pre­neu­riat pri­vé est bor­née aux pé­riodes de conflits ma­jeurs. En re­vanche, dès que les mar­chés po­ten­tiels existent et sont ou­verts, l’es­prit d’en­tre­prise re­prend le des­sus et est à l’ori­gine de la créa­tion de grands groupes comme Krupp en Al­le­magne ou Sch­nei­der en France, fon­dés sur de grandes ca­pa­ci­tés d’in­no­va­tion, no­tam­ment dans le do­maine si­dé­rur­gique. On as­siste donc à une forme de mou­ve­ment de pen­dule entre sec­teur pu­blic et sec­teur pri­vé qui cor­res­pond, sans que l’un des mo­dèles soit com­plè­te­ment ex­clu­sif de l’autre, à des choix struc­tu­raux conjonc­tu­rels fon­dés sur des rai­sons po­li­tiques, éco­no­miques, ou en­core tech­no­lo­giques. Mou­ve­ment et évo­lu­tions que l’on a pu consta­ter aus­si dans le do­maine de l’aé­ro­nau­tique, en France, entre 1914 et ac­tuel­le­ment.

Deux né­ces­si­tés : vo­lon­té po­li­tique et es­prit d’en­tre­prise

Dans tous les cas et quel que soit le mo­dèle mis en oeuvre, un point com­mun ap­pa­raît : la né­ces­si­té d’une forte vo­lon­té de l’état qui soit use du tis­su in­dus­triel et tech­no­lo­gique exis­tant, soit crée les condi­tions de sa créa­tion et de son dé­ve­lop­pe­ment pour ré­pondre à ses be­soins. Ce­la sou­lève pour la France et l’eu­rope la ques­tion du mo­dèle le plus adap­té pour l’ac­cès à l’es­pace, po­sée en termes d’au­to­no­mie et d’in­dé­pen­dance, mais aus­si en termes de sou­te­na­bi­li­té du point de vue éco­no­mique et po­li­tique. Si l’on semble de­voir écar­ter la pos­si­bi­li­té pour la France, seule, de s’as­su­rer une com­plète au­to­no­mie dans le do­maine en sou­te­nant le sec­teur par les seuls fonds pu­blics, il reste la ques­tion du mo­dèle et des ob­jec­tifs com­muns à l’eu­rope. Ne rien faire peut conduire à perdre ce sec­teur in­dus­triel en­tier. Dès lors, il ne pour­ra alors plus être ques­tion d’au­to­no­mie, d’in­dé­pen­dance, ni même de sou­ve­rai­ne­té, tant le sec­teur spa­tial ir­rigue main­te­nant nos ac­ti­vi­tés stra­té­giques, mi­li­taires, scien­ti­fiques et éco­no­miques.

Or, à bien étu­dier la si­tua­tion de Spa­cex, il s’avère que la so­cié­té d’elon Musk bé­né­fi­cie de ce qui s’ap­pa­rente aux pri­vi­lèges des ma­nu­fac­tures, en de­ve­nant le four­nis­seur at­ti­tré, mais pas unique, de L’USAF et de la NA­SA. Ac­teur pri­vé, il jouit de com­mandes pu­bliques, dans un cadre pro­té­gé, qui, ajou­tées à celles d’un sec­teur mar­chand en plein dé­ve­lop­pe­ment, lui as­surent la sou­te­na­bi­li­té de son bu­si­ness mo­del. Ce der­nier étant fon­dé sur une ca­pa­ci­té d’in­no­va­tion que l’ou­til in­dus­triel pu­blic n’avait pas.

Ce­la per­met de ne pas ou­blier que la vo­lon­té po­li­tique, ex­pri­mée à tra­vers l’ac­tion des États, est né­ces­saire, mais pas suf­fi­sante, pour construire les condi­tions in­dis­pen­sables à la fon­da­tion d’un sec­teur de dé­ve­lop­pe­ment ma­jeur. L’en­tre­pre­neu­riat pri­vé et l’in­té­rêt de l’opi­nion pu­blique sont des élé­ments in­con­tour­nables et fon­da­men­taux pour sus­ci­ter le dy­na­misme et at­teindre la taille cri­tique in­dis­pen­sable. L’état doit pou­voir ap­puyer son ac­tion sur l’en­ga­ge­ment des ci­toyens, des en­tre­pre­neurs ou des fi­nan­ceurs de ces grands des­seins par na­ture oné­reux, mais aus­si fé­dé­ra­teurs au ni­veau na­tio­nal ou in­ter­na­tio­nal.

Ce­pen­dant, s’il faut agir vite parce que le sec­teur des lan­ceurs spa­tiaux évo­lue ra­pi­de­ment et qu’il est de­ve­nu hau­te­ment concur­ren­tiel en quelques an­nées, il ne faut pas le faire par une simple ac­tion mi­mé­tique par rap­port aux États-unis. D’ailleurs, l’eu­rope es­telle as­sez riche pour imi­ter mal­adroi­te­ment le New Space, c’est-à-dire es­sayer d’en re­pro­duire plus ou moins les rup­tures mar­ke­ting et in­no­va­tions tech­niques, mais avec des or­ga­nismes pu­blics ? Et quelle est la co­hé­rence quand, dans le même temps, elle dis­suade les in­ves­tis­seurs pri­vés de fi­nan­cer le New Space eu­ro­péen en s’in­ter­di­sant une « lé­gi­time dé­fense » qui pra­ti­que­rait

(24) la pré­fé­rence eu­ro­péenne pour les lan­ce­ments de ses sa­tel­lites – au moins ceux de sé­cu­ri­té et de dé­fense ? Est-ce bien là un mo­dèle pé­renne, ca­pable de sou­te­nir l’au­to­no­mie d’ac­cès à l’es­pace de l’eu­rope, et les am­bi­tions stra­té­giques de ses membres? La Rus­sie, pour sa part, semble avoir trou­vé son cap en en­vi­sa­geant son re­trait du mar­ché des lan­ce­ments com­mer­ciaux (25).

Ce qu’il faut, en réa­li­té, c’est se fon­der sur les atouts par­ti­cu­liers de l’eu­rope et de la France, et sur notre dif­fé­rence de na­ture avec les États-unis. Or tout dé­pend du de­gré d’am­bi­tion et de vo­lon­té des par­te­naires eu­ro­péens sou­cieux du ni­veau d’au­to­no­mie et d’in­dé­pen­dance né­ces­saire à leur sou­ve­rai­ne­té. Deux axes de ré­flexion au moins sont en­vi­sa­geables, sans être ex­clu­sifs l’un de l’autre, à l’exemple de ce qui a été dé­jà mis en oeuvre dans le pas­sé :

• as­su­mer le be­soin d’au­to­no­mie et se pré­pa­rer à fi­nan­cer sur fonds pu­blics, seuls, la pé­ren­ni­té de l’ac­cès à l’es­pace. Il fau­drait donc aus­si s’as­su­rer que ce coût soit to­lé­rable po­li­ti­que­ment à long terme, face à des offres com­mer­ciales étran­gères qui se­ront bien meilleur mar­ché. Con­crè­te­ment, ce­la por­te­rait la prio­ri­té des pro­jets de re­cherche sur la maî­trise tech­nique (au­to­no­mie, fia­bi­li­té, etc.), et l’éco­no­mie de moyens, sans ro­gner sur la maî­trise ;

• fé­dé­rer suf­fi­sam­ment de vo­lon­tés po­li­tiques pour convaincre ra­pi­de­ment l’union eu­ro­péenne de clas­ser sans tar­der le lan­ce­ment de ses sa­tel­lites stra­té­giques, et ceux de ses membres, comme sec­teurs de sou­ve­rai­ne­té, et de for­ma­li­ser une pré­fé­rence eu­ro­péenne réel­le­ment contrai­gnante.

Dans tous les cas, et même si un si­gnal po­li­tique fort est en­core sus­cep­tible de fon­der un New Space eu­ro­péen pou­vant pro­duire des lan­ceurs lourds pri­vés com­mer­cia­le­ment com­pé­ti­tifs, la ques­tion d’une re­struc­tu­ra­tion de l’in­dus­trie spa­tiale eu­ro­péenne au bé­né­fice d’un ac­cès pé­renne à l’es­pace doit être po­sée.

Lan­ce­ment d’une Fal­con 9, en 2015. Em­blé­ma­tique du « New Space », Spa­cex re­pose en réa­li­té sur un mo­dèle de sym­biose avec l’état. (© Spa­cex)

Lan­ce­ment de la sonde so­laire Par­ker par une Del­ta IV Hea­vy de la firme ULA, le 12 août 2018. Là aus­si, l’état amé­ri­cain est pré­sent par ses in­fra­struc­tures. (© ULA)

Le Bloos­tar de Ze­ro 2 In­fi­ni­ty. La ra­tio­na­li­té est d’ame­ner le lan­ceur à une tren­taine de ki­lo­mètres d’al­ti­tude par bal­lon, avant qu’il ne soit mis à feu. La mé­thode, souple et peu coû­teuse, per­met le lan­ce­ment de pe­tites charges en or­bite basse. (© Ze­ro2in­fi­ni­ty)

La Haas 2CA D’ARCA sur un ca­mion. Bien que rou­maine, ARCA est à pré­sent im­plan­tée au Nou­veau-mexique. L’en­gin lui-même, mo­no­étage, doit per­mettre la mise en or­bite basse d’une charge utile de 100 kg. (© ARCA)

Les portes de l’ar­se­nal de Ve­nise. Dès le XIIE siècle, il per­met de pro­duire ra­pi­de­ment et ra­tion­nel­le­ment des na­vires de com­bat et consti­tue de fac­to un bon exemple de pro­to-in­dus­trie.(© Fran­ces­co Lo­sen­no/shut­ter­stock)

Gri­beau­val va stan­dar­di­ser l’ar­tille­rie en as­si­gnant des fonc­tions par­ti­cu­lières, mais aus­si les ca­libres, tout en sim­pli­fiant les or­ne­ments des ca­nons, en amé­lio­rant leur vi­sée et en li­mi­tant le risque d’ex­plo­sion des bouches. Il ouvre con­crè­te­ment la voie à une pro­duc­tion en sé­rie par le pu­blic comme par le pri­vé… (© iris­pho­to1/shut­ter­stock)

Re­pré­sen­ta­tion in­for­ma­tique D’ALTAIR (Air Launch space Tran­spor­ta­tion using an Au­to­ma­ted air­craft and an In­no­va­tive Ro­cket). Sou­te­nu par l’union eu­ro­péenne, le sys­tème doit pou­voir lan­cer 100 à 150 kg en or­bite basse. (© ALTAIR)

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