En­tre­tien. « Entre 2001 et 2014, les forces na­vales ont su­bi les ré­duc­tions les plus dras­tiques »

DSI - - SOMMAIRE - Tra­duit de l’an­glais par Ga­brie­la Bou­the­rin

En­tre­tien avec Je­re­my Stöhs, ana­lyste de dé­fense à l’ins­ti­tute for Se­cu­ri­ty Po­li­cy à l’uni­ver­si­té de Kiel (ISPK) et au sein de son Cen­ter for Ma­ri­time Stra­te­gy & Se­cu­ri­ty*, au­teur de l’ou­vrage The De­cline of Eu­ro­pean Na­val Forces Si vous vou­lez être un ac­teur stra­té­gique de rang mon­dial, vous de­vez être pré­sent sur les mers. Dans un contexte mar­qué par le dé­clin des forces na­vales, l’eu­rope ou les États eu­ro­péens peuvent-ils de­meu­rer des ac­teurs glo­baux ?

Ce­la dé­pend de ce que vous consi­dé­rez comme un ac­teur glo­bal. Et ce­la dé­pend éga­le­ment du de­gré de pré­sence en mer – ou, au­tre­ment dit, de la puis­sance na­vale – que vous es­ti­mez être né­ces­saire. Les États eu­ro­péens et leurs gou­ver­ne­ments res­pec­tifs au­ront des vi­sions dif­fé­rentes et sou­vent contra­dic­toires du rôle que les forces na­vales doivent jouer par rap­port à d’autres ou­tils de po­li­tique étran­gère.

Les États-unis sont bien sûr l’exemple le plus cou­rant d’ac­teur stra­té­gique de rang mon­dial. Au­cun autre État n’exerce une puis­sance po­li­tique, mi­li­taire, éco­no­mique et cultu­relle aus­si éten­due. En termes mi­li­taires et na­vals, au­cun État ne peut es­pé­rer ac­qué­rir le même de­gré de ca­pa­ci­té à conduire et à sou­te­nir des opé­ra­tions de pro­jec­tion de puis­sance à grande échelle au ni­veau mon­dial. En dé­pit de la re­mar­quable mon­tée en puis­sance mi­li­taire de la Chine et de sa pré­sence mon­diale crois­sante,le­sé­tats-unis­con­ser­ve­ront­leurs avan­tages avec une marge im­por­tante dans un ave­nir pré­vi­sible. Concer­nant l’eu­rope, aus­si bien la France que le Royaume-uni ont té­moi­gné de leur ca­pa­ci­té à pro­je­ter un vo­lume si­gni­fi­ca­tif de puis­sance mi­li­taire. Ces deux pays main­tiennent une dis­sua­sions­tra­té­gique,des­sous-ma­rins nu­cléaires d’at­taque, des porte-avions, des ca­pa­ci­tés d’as­saut am­phi­bie et de frappe de pré­ci­sion, des­quels s’ins­pi­re­ront sû­re­ment d’autres puis­sances. Tou­te­fois, dans leurs stra­té­gies na­tio­nales de dé­fense, ils ad­mettent avoir be­soin de l’aide de leurs al­liés, à sa­voir les États-unis, pour des opé­ra­tions mi­li­taires ma­jeures, s’ins­cri­vant dans la du­rée et pré­sen­tant un haut ni­veau de risque. La Royal Na­vy et la Ma­rine na­tio­nale ont néan­moins conser­vé une por­tée mon­diale, bien que li­mi­tée par la taille dé­crois­sante de leurs forces mi­li­taires.

L’eu­rope prise dans son en­semble est une puis­sance in­dus­trielle. Elle est plus peu­plée et son PIB com­bi­né

est su­pé­rieur à ce­lui des États-unis, avec les­quels presque tous les États eu­ro­péens co­opèrent d’une ma­nière ou d’une autre sur le plan de la dé­fense. En dé­pit de tous ses dé­fauts ap­pa­rents – dont un cer­tain nombre sont ac­tuel­le­ment plus pro­non­cés que par le pas­sé –, l’union eu­ro­péenne (UE) a évo­lué, pas­sant d’ac­teur po­li­tique et éco­no­mique à ac­teur de la sé­cu­ri­té à part en­tière. Il s’en­suit que l’eu­rope conti­nue­ra à être un ac­teur de la sé­cu­ri­té glo­bale. Tou­te­fois, ce­la ne sau­rait dis­si­mu­ler deux faits : d’une part, n’en­tre­te­nant pas de forces mi­li­taires, L’UE doit s’ap­puyer sur les ca­pa­ci­tés de ses membres. D’autre part, le dé­clin qu’ont connu les forces na­vales eu­ro­péennes ces trois der­nières dé­cen­nies, com­pa­ra­ti­ve­ment à d’autres États, a eu d’im­por­tantes consé­quences pour leurs pays, pour l’eu­rope et pour la com­mu­nau­té trans­at­lan­tique dans son en­semble. En par­tant du prin­cipe que la dis­tri­bu­tion glo­bale de puis­sance dé­pend de l’ap­pli­ca­tion d’une com­bi­nai­son de soft po­wer et de hard po­wer (= smart po­wer), les ré­duc­tions bud­gé­taires im­po­sées aux ma­rines ont li­mi­té la ca­pa­ci­té de l’eu­rope à sou­te­nir ses am­bi­tions po­li­tiques au moyen d’un hard po­wer cré­dible. Ce­la res­treint la ca­pa­ci­té in­di­vi­duelle et col­lec­tive à agir sur les évé­ne­ments à l’ex­té­rieur, ce qui, dans notre monde glo­ba­li­sé, peut ra­pi­de­ment avoir des ef­fets né­ga­tifs chez soi.

Vous avez sou­li­gné la ten­dance ac­tuelle à la dé­fla­tion des forces dans la plu­part des ma­rines eu­ro­péennes, en dé­pit de leur in­ves­tis­se­ment dans des bâ­ti­ments do­tés d’un plus grand nombre de ca­pa­ci­tés. Mais ces bâ­ti­ments sont éga­le­ment plus coû­teux, ce qui en re­tour im­plique de ré­duire – une fois de plus – les quan­ti­tés. Ce cycle se pour­sui­vra-t-il ?

Comme je l’ai ex­pli­qué dans un ar­ticle ré­cent pour la Na­val War Col­lege Re­view, « In­to the Abyss: Eu­ro­pean Na­val Forces in the Post-cold War Era », les forces na­vales eu­ro­péennes ont at­teint leur na­dir col­lec­tif en 2014. De­puis l’an­nexion illé­gale de la Cri­mée, la guerre en Ukraine, la crise des mi­grants et la vague d’at­ten­tats ter­ro­ristes en Eu­rope, les gou­ver­ne­ments oc­ci­den­taux sont à nou­veau prêts à dé­pen­ser plus pour la dé­fense et la sé­cu­ri­té – le vo­lume étant bien sûr su­jet à dis­cus­sion. L’OTAN ac­corde à nou­veau plus d’im­por­tance aux ca­pa­ci­tés de com­bat et au fait de pou­voir dé­faire des ad­ver­saires de taille com­pa­rable. La re­vi­ta­li­sa­tion de la dé­fense col­lec­tive et le ren­for­ce­ment de la sé­cu­ri­té na­tio­nale et eu­ro­péenne sont, bien sûr, une ques­tion épi­neuse. La re­cons­truc­tion des ca­pa­ci­tés en­vi­sa­gées et l’ac­qui­si­tion des ni­veaux de ré­ac­ti­vi­té sou­hai­tés pren­dront pro­ba­ble­ment au­tant de temps qu’il s’en est écou­lé de­puis le der­nier dé­fi si­mi­laire. Dans le même temps, l’in­sta­bi­li­té ac­tuelle dans le Grand Moyen- Orient a mis en lu­mière le do­maine ma­ri­time et le rôle des forces na­vales et des garde-côtes. C’est la rai­son pour la­quelle L’OTAN re­con­naît éga­le­ment qu’elle doit conser­ver « une ap­proche à 360 de­grés ». Des an­nées de dé­clin au cours de la guerre froide jus­qu’à très ré­cem­ment, la ré­duc­tion des forces a été la règle plu­tôt que l’ex­cep­tion dans la plu­part des pays eu­ro­péens. Alors que la ma­jo­ri­té des gou­ver­ne­ments étaient pres­sés d’en­gran­ger les gains pro­mis par les « di­vi­dendes de la paix », la vi­tesse et l’am­pleur du dé­clin (en termes nu­mé­riques) va­riaient. Entre 2001 et 2014, les forces na­vales ont su­bi les ré­duc­tions les plus dras­tiques. Ce fut la consé­quence de deux fac­teurs : pre­miè­re­ment, le chan­ge­ment de pa­ra­digme vers la pro­jec­tion de puis­sance hors Eu­rope pour faire face à dif­fé­rents dé­fis de sé­cu­ri­té per­çus et, deuxiè­me­ment, la crise fi­nan­cière qui im­pac­ta lar­ge­ment les ma­rines eu­ro­péennes, grandes et pe­tites.

Comme vous le sou­li­gnez à juste titre, si les dé­penses ont di­mi­nué, le coût des plates-formes na­vales per­for­mantes a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té avec le temps. Ce­la si­gni­fie que l’on dis­pose de moins de plates-formes pour rem­plir plus de mis­sions cou­vrant une gamme plus large sur le spectre d’in­ten­si­té. Les ma­rines eu­ro­péennes trouvent néan­moins des moyens pour sor­tir de ce cycle vi­cieux. La ma­rine al­le­mande, par exemple, ac­croî­tra pro­ba­ble­ment sa taille pour la pre­mière fois de­puis la fin de la guerre froide, et le dé­clin de la ma­rine néer­lan­daise a été stop­pé. On peut ob­ser­ver de sem­blables si­tua­tions

ailleurs. Ce­la peut être at­tri­bué à des dé­penses plus im­por­tantes dans le do­maine de la dé­fense, mais éga­le­ment à une coo­pé­ra­tion ren­for­cée entre les États eu­ro­péens sur le plan des ac­qui­si­tions de dé­fense. L’acier étant peu coû­teux et l’air gra­tuit, même les États re­la­ti­ve­ment pe­tits peuvent construire de grands bâ­ti­ments. Certes, des com­pro­mis sont né­ces­saires en ce qui concerne la per­for­mance des ar­me­ments et des sys­tèmes de com­bat. Ru­ser en in­ves­tis­sant dans des ca­pa­ci­tés asy­mé­triques (mis­siles an­ti­na­vires), des tech­no­lo­gies de pointe ac­ces­sibles (ré­duc­tion de si­gna­ture, so­lu­tions sur éta­gère) ou des spé­ci­fi­ca­tions vi­sant à li­mi­ter les coûts (équipe ré­duite et équi­pages mul­tiples) per­met aux États eu­ro­péens de ré­gé­né­rer leurs flottes sans se rui­ner.

Il est in­évi­table de pour­suivre le ren­for­ce­ment du sec­teur eu­ro­péen de dé­fense. Par exemple, les pla­ni­fi­ca­teurs na­vals fran­co-ita­liens ont ti­ré les le­çons du pro­jet de fré­gate de classe Ho­ri­zon qui était dé­ri­vé du NFR-90. Ces le­çons furent par la suite ap­pli­quées avec suc­cès aux FREMM (fré­gates mul­ti-mis­sions). De plus, on peut af­fir­mer sans crainte que, en dé­pit de la con­tes­ta­tion constante, l’in­dus­trie na­vale eu­ro­péenne bé­né­fi­cie d’un suc­cès consi­dé­rable sur le mar­ché de l’ex­port, qui amé­liore l’éco­no­mie d’échelle. Le seul fait que deux pro­jets eu­ro­péens soient pris en consi­dé­ra­tion par L’US Na­vy pour son fu­tur pro­gramme de fré­gate est non seule­ment sans pré­cé­dent, mais sou­ligne la ca­pa­ci­té de l’in­dus­trie de dé­fense eu­ro­péenne à af­fir­mer sa po­si­tion.

À tra­vers L’OTAN, L’US Na­vy est en quelque sorte une ma­rine eu­ro­péenne. Mais elle est confron­tée à de nom­breux dé­fis et la po­si­tion des États-unis sur la sé­cu­ri­té eu­ro­péenne

– et son en­ga­ge­ment à son égard – n’est plus aus­si cer­taine qu’elle l’était sous la pré­cé­dente Ad­mi­nis­tra­tion. Com­ment en­vi­sa­gez-vous son évo­lu­tion et ses ef­fets sur les ma­rines eu­ro­péennes ?

Des in­ter­ro­ga­tions émergent quant à sa­voir si les États-unis étaient prêts à of­frir des ga­ran­ties de sé­cu­ri­té « in­con­di­tion­nelles » à leurs al­liés eu­ro­péens. Ce­la étant, je ne peux pas en­vi­sa­ger un ave­nir dans le­quel les États-unis aban­don­ne­raient leurs en­ga­ge­ments et se re­ti­re­raient du conti­nent eu­ro­péen. Comme le sou­li­gnait John Mear­shei­mer, te­nant de la théo­rie de l’off­shore ba­lan­cing, il existe dans le monde trois ré­gions qui im­portent pour les États-unis : l’asie du Nord-est, le

Moyen-orient et l’eu­rope. Les Étatsu­nis ont un in­té­rêt propre à main­te­nir une pré­sence (mi­li­taire) dans cha­cune de ces zones.

Par ailleurs, la pro­jec­tion de puis­sance et le fait d’avoir une pré­sence avan­cée sont ins­crits dans L’ADN de la Na­vy, et ce pas seule­ment de­puis que l’ami­ral Stans­field Tur­ner a dé­fi­ni en 1974 les « quatre mis­sions clas­siques » de L’US Na­vy (maî­trise de la mer, dis­sua­sion stra­té­gique, pro­jec­tion de puis­sance, pré­sence avan­cée). Il est im­por­tant de rap­pe­ler que les pre­miers en­ga­ge­ments­na­vals­de­john­paul­jones lors de la guerre d’in­dé­pen­dance ont eu lieu dans les eaux eu­ro­péennes, au large de l’ir­lande et en mer du Nord. De la même ma­nière, la Na­vy nais­sante a conduit des opé­ra­tions de pro­jec­tion na­vale ar­ché­ty­pale au cours des guerres bar­ba­resques (1801-1815). Donc, oui, L’US Na­vy est, à de nom­breux égards, une ma­rine à l’es­prit eu­ro­péen. Si nous re­gar­dons au-de­là des tweets, très peu d’élé­ments in­diquent une ré­duc­tion de l’en­ga­ge­ment amé­ri­cain en Eu­rope. En réa­li­té, les hauts res­pon­sables de la Dé­fense amé­ri­cains avec les­quels j’ai dis­cu­té in­sistent sur le fait que le sou­tien des États-unis est tou­jours aus­si glo­bal. Ils sou­lignent que les États-unis ont dé­ployé en Eu­rope de l’est des forces mé­ca­ni­sées comme pro­tec­tion en cas d’in­cur­sion russe dans les pays baltes. La VIE Flotte a contri­bué de ma­nière si­gni­fi­ca­tive à com­battre l’état is­la­mique et se montre peu dis­po­sée à cé­der des mis­sions aux ma­rines ita­lienne, fran­çaise ou grecque dans la Mé­di­ter­ra­née, comme ce­la a été évo­qué il y a seule­ment deux ans. Ré­cem­ment, après une mise en som­meil de plu­sieurs an­nées, la IIE Flotte amé­ri­caine a été ré­ac­ti­vée. Pen­dant ce temps, le porte-avions bri­tan­nique HMS Queen Eli­za­beth est dé­ployé en Flo­ride pour une cam­pagne de vols d’es­sai. De ce que je re­tiens des ré­centes confé­rences de L’ISPK, comme le Kiel In­ter­na­tio­nal Sea­po­wer Symposium et le Bal­tic Sea Stra­te­gy Fo­rum, les Amé­ri­cains (et la Na­vy en par­ti­cu­lier) sont plus in­té­res­sés par les dé­fis sé­cu­ri­taires dans le do­maine ma­ri­time et au-de­là que la plu­part des États cô­tiers de la ré­gion.

Ce­la me ra­mène à vos ques­tions, à sa­voir la pos­si­bi­li­té que l’ac­tuelle Ad­mi­nis­tra­tion re­voie son en­ga­ge­ment à la baisse. Ce que craignent – et à juste titre – les Eu­ro­péens est que les ga­ran­ties de sé­cu­ri­té des États-unis ne de­viennent condi­tion­nelles. Ce­la pour­rait por­ter at­teinte à l’ar­ticle 5 du trai­té de L’OTAN, ain­si qu’à la cré­di­bi­li­té de la dis­sua­sion nu­cléaire et conven­tion­nelle, mo­di­fiant ra­di­ca­le­ment l’équi­libre des puis­sances. Si le pre­mier aver­tis­se­ment fut en­ten­du à Pa­ris, Bruxelles ou Ber­lin en 2014, il est plus que temps que les États eu­ro­péens en­dossent plus de res­pon­sa­bi­li­tés pour leur propre sé­cu­ri­té et leur dé­fense. Pour l’ave­nir, je pré­vois des chan­ge­ments évo­lu­tifs plu­tôt que ré­vo­lu­tion­naires dans la pos­ture et les mis­sions de la Na­vy et des ma­rines eu­ro­péennes. À me­sure qu’elles re­trou­ve­ront cer­taines de leurs ca­pa­ci­tés (de pointe), la coo­pé­ra­tion, l’in­té­gra­tion et l’in­ter­opé­ra­bi­li­té se dé­ve­lop­pe­ront pro­ba­ble­ment. Les ma­rines eu­ro­péennes conti­nue­ront à être ob­ser­vées afin d’in­ter­ve­nir dans le vaste spectre des opé­ra­tions de sé­cu­ri­té ma­ri­time, alors que leurs ca­pa­ci­tés (de niche) – guerre des mines, sous-ma­rins conven­tion­nels – et leurs per­for­mances crois­santes dans le haut du spectre se­ront ap­pré­ciées par L’US Na­vy et L’OTAN. De plus, L’UE, en tant qu’ac­teur de la sé­cu­ri­té ma­ri­time, offre un cadre pour abor­der les dé­fis aux­quels, pour des rai­sons po­li­tiques, L’OTAN ne peut s’at­ta­quer.

Vous dé­mon­trez par­fai­te­ment qu’il existe plu­sieurs mo­dèles na­vals en Eu­rope : les ma­rines sont très dif­fé­rentes, ayant cha­cune ses propres cultures na­vale et stra­té­gique, ses propres bud­gets et mis­sions, etc. Un des man­tras que l’on peut en­tendre par­fois à Bruxelles est la né­ces­si­té d’une « cul­ture stra­té­gique eu­ro­péenne ». Pen­sez-vous que cette cul­ture com­mune émer­ge­ra dans le do­maine na­val ?

Vous avez rai­son. Il n’existe pas de ma­rine pa­ra­dig­ma­tique, en fonc­tion de la­quelle on pour­rait en fa­çon­ner d’autres. Pour être hon­nête, les États peuvent mo­de­ler et dé­ployer leurs ma­rines de di­verses ma­nières. De nom­breux États semblent tou­te­fois pen­ser qu’une vi­sion stra­té­gique com­mune ré­sou­drait ce pro­blème. Avant de dis­cu­ter de la cul­ture stra­té­gique eu­ro­péenne, il est im­por­tant de com­men­cer par la dé­fi­nir. Jack Sny­der la consi­dère comme « l’en­semble des idées, ré­ac­tions émo­tion­nelles condi­tion­nelles et mo­dèles de com­por­te­ments ha­bi­tuels

que les membres d’une com­mu­nau­té stra­té­gique na­tio­nale ont ac­quis à tra­vers l’en­sei­gne­ment ou l’imi­ta­tion et par­tagent en ce qui concerne la… stra­té­gie ». Comme il l’in­dique, la cul­ture stra­té­gique na­tio­nale doit d’abord être exa­mi­née. Il convient de ne pas ou­blier que l’eu­rope res­te­ra pro­ba­ble­ment un amal­game d’états ex­trê­me­ment di­vers avec des idées, des ré­ac­tions émo­tion­nelles et des com­por­te­ments dif­fé­rents pour ce qui est des ob­jec­tifs po­li­tiques. De plus, se­lon nombre d’ex­perts, même cer­tains des plus grands États eu­ro­péens, comme l’al­le­magne, manquent de cul­ture stra­té­gique. Ils re­lèvent la ré­ti­cence à in­ves­tir dans la dé­fense na­tio­nale, à contri­buer à des opé­ra­tions mi­li­taires ex­té­rieures à haut ni­veau de risque, ain­si que l’ab­sence de sou­tien pu­blic pour l’es­sen­tiel des ques­tions re­la­tives aux forces ar­mées. Une telle at­mo­sphère ne fa­vo­rise bien sûr pas le dé­ve­lop­pe­ment d’une cul­ture stra­té­gique com­mune.

Si l’on ad­met que l’eu­rope est un conglo­mé­rat d’états hé­té­ro­gène, le spectre des idées, des ré­ac­tions émo­tion­nelles et des com­por­te­ments com­muns se­ra mo­deste. je suis scep­tique quant à par­ler d’une cul­ture stra­té­gique eu­ro­péenne et de la né­ces­si­té d’une « au­to­no­mie stra­té­gique » à tous les ni­veaux (po­li­tique, opé­ra­tion­nel et tech­no­lo­gique) – c’est là un autre terme à la mode. Se­lon toute es­ti­ma­tion rai­son­nable, les États eu­ro­péens ne se­ront pas en me­sure de de­ve­nir des ac­teurs au­to­nomes, no­tam­ment dans le do­maine de la sé­cu­ri­té « opé­ra­tion­nelle ». À moins que les dé­penses de dé­fense ne doublent ou triplent,l’ eu­rope ne pour­ra pas dé­ve­lop­per la né­ces­saire dis­sua­sion nu­cléaire stra­té­gique, les struc­tures de com­man­de­ment et de contrôle, les moyens ISR (ren­sei­gne­ment, sur­veillance et re­con­nais­sance), les ca­pa­ci­tés de tran­sport ma­ri­time et aé­rien, etc. pour de­ve­nir un ac­teur au­to­nome. Je plai­de­rais plu­tôt pour une « in­dé­pen­dance » stra­té­gique ac­crue, ad­met­tant la né­ces­si­té conti­nue d’une coo­pé­ra­tion rap­pro­chée et d’un sou­tien de la part des États-unis. Quant au do­maine na­val, je pense qu’une cul­ture com­mune existe dé­jà au sein de cette com­mu­nau­té. Le do­maine ma­ri­time in­suffle aux ma­rins de toutes na­tio­na­li­tés un sen­ti­ment d’uni­té. De plus, les forces na­vales eu­ro­péennes ont une longue his­toire où al­ternent af­fron­te­ment et coo­pé­ra­tion. Cette cul­ture ma­ri­time gar­de­ra sa na­ture trans­at­lan­tique tant que L’OTAN pros­pé­re­ra. Reste à voir dans quelle me­sure ce­la peut être éle­vé au ni­veau stra­té­gique pour in­té­grer une cul­ture stra­té­gique. À ce jour, la re­con­nais­sance de la mer sous toutes ses fa­cettes – en tant qu’éco­sys­tème vi­tal, four­nis­seur de res­sources et sphère de dis­tri­bu­tion du pou­voir – manque cruel­le­ment par­mi la po­pu­la­tion et les di­ri­geants eu­ro­péens. La com­mu­nau­té ma­ri­time lutte en­core pour faire en­tendre sa voix dans les ca­pi­tales sans ac­cès à la mer à tra­vers l’eu­rope.

Y a-t-il un es­poir pour les ma­rines eu­ro­péennes à tra­vers la coo­pé­ra­tion en Eu­rope et/ou avec d’autres ac­teurs, par exemple ?

Cette ques­tion im­plique que les ma­rines eu­ro­péennes soient dans un mau­vais état. Alors que les ma­rines manquent de ca­pa­ci­tés dans nombre de do­maines, je re­jette l’af­fir­ma­tion trop peu nuan­cée se­lon la­quelle les forces mi­li­taires oc­ci­den­tales sont presque déses­pé­ré­ment in­ca­pables. Par exemple, le nombre d’ar­ticles de presse né­ga­tifs pa­rus der­niè­re­ment à pro­pos de la ma­rine al­le­mande ne re­flète en rien le pro­fes­sion­na­lisme et l’en­ga­ge­ment dont elle a fait preuve dans une pé­riode de dé­fla­tion conti­nue. Dans le même temps, de fait, les forces na­vales eu­ro­péennes ont été si dras­ti­que­ment dé­fla­tées qu’elles sont par mo­ments in­ca­pables de conduire les mis­sions sou­hai­tées en temps de paix re­la­tive. Il n’est pro­ba­ble­ment pas be­soin de rap­pe­ler aux lec­teurs que la flotte fran­çaise ré­duite connaît un be­soin crois­sant de ca­pa­ci­tés de pointe tout en fai­sant face à des dé­ploie­ments plus im­por­tants à l’échelle glo­bale. Un ar­ticle par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent pa­ru au mi­lieu des an­nées 1990 pro­po­sait quatre so­lu­tions pour les au­to­ri­tés du do­maine na­val par temps d’aus­té­ri­té bud­gé­taire : 1) se conten­ter de moins, 2) l’in­ter­ar­mées, 3) la coo­pé­ra­tion in­ter­na­tio­nale et 4) trou­ver des so­lu­tions tech­no­lo­giques et tac­tiques, à sa­voir des ca­pa­ci­tés asy­mé­triques. Clai­re­ment, tous les États eu­ro­péens ont ex­plo­ré ces quatre so­lu­tions au cours des trois der­nières dé­cen­nies – pri­vi­lé­giant sou­vent la pre­mière. De­puis 2014, et avec le re­tour de la concur­rence des grandes puis­sances, il ne suf­fi­ra plus de se conten­ter de moins. Les trois autres so­lu­tions res­tent à la fois op­por­tunes et ap­pli­cables. La coo­pé­ra­tion est l’in­gré­dient clé pour un ave­nir cou­ron­né de suc­cès dans tous les do­maines de la sé­cu­ri­té et de la dé­fense en Eu­rope. En ma­tière de dé­fense, les États eu­ro­péens co­opèrent plus ef­fi­ca­ce­ment que ja­mais les uns avec les autres ain­si qu’avec des par­te­naires et des ins­ti­tu­tions. On ou­blie sou­vent que la France n’a ré­in­té­gré L’OTAN qu’en

2009, ajou­tant un poids consi­dé­rable à l’al­liance. Si, au ni­veau po­li­tique, le sen­ti­ment na­tio­na­liste et les idées po­pu­listes en­travent la voie au pro­jet eu­ro­péen dans le do­maine de la sé­cu­ri­té, L’UE est de­ve­nue un ac­teur bien plus puis­sant. On pou­vait dif­fi­ci­le­ment ima­gi­ner après la guerre froide qu’elle al­lait s’im­pli­quer dans le do­maine na­val, comme elle l’a fait avec suc­cès de­puis l’opé­ra­tion « Ata­lan­ta » en 2008. La coo­pé­ra­tion s’est tel­le­ment dé­ve­lop­pée que même un pays comme l’au­triche, dé­pour­vu d’ac­cès à la mer, peut contri­buer ac­ti­ve­ment dans le do­maine de la sé­cu­ri­té ma­ri­time en dé­ployant une uni­té de forces spé­ciales sur un bâ­ti­ment de guerre al­le­mand dans le cadre d’une opé­ra­tion de L’UE. Les nom­breux ef­forts bi­na­tio­naux et mul­ti­na­tio­naux ne peuvent être évo­qués ici que briè­ve­ment. Ils com­prennent les groupes ma­ri­times per­ma­nents de L’OTAN, la coo­pé­ra­tion na­vale bel­go-hol­lan­daise (Be­ne­sam), les forces am­phi­bies an­glo-néer­lan­daises, la coo­pé­ra­tion na­vale entre la Suède et la Fin­lande, le See­bat­ta­lion néer­lan­doal­le­mand, la force ex­pé­di­tion­naire in­ter­ar­mées com­bi­née fran­co-bri­tan­nique et le grou­pe­ment tac­tique UE ita­loes­pa­gnol (SIAF). Dans le même temps, la coo­pé­ra­tion du bas vers le haut ain­si que du haut vers le bas avec des États qui ne sont pas membres de L’UE et de L’OTAN (ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés), les agences ci­viles et les or­ga­nismes su­pra­na­tio­naux doit être pro­mue.

Après dix ans de crise éco­no­mique, le PIB eu­ro­péen com­mence à aug­men­ter de nou­veau, dans un contexte post-cri­mée de pro­messes d’en al­louer 2 % à la dé­fense. Pen­sez-vous que ce­la au­ra des ef­fets concrets sur les ma­rines eu­ro­péennes ?

Je pense que des ef­fets concrets sont dé­jà vi­sibles. Pour pa­ra­phra­ser le chef de la ma­rine al­le­mande, le vice-ami­ral An­dreas Krause, le pire est der­rière. Des ten­dances si­mi­laires sont ob­ser­vables ailleurs : les plus pe­tits États eu­ro­péens ac­quièrent des moyens plus im­por­tants et une plus grande res­pon­sa­bi­li­té pour s’at­ta­quer aux dé­fis com­muns de sé­cu­ri­té ma­ri­time.

Il est im­por­tant de sou­li­gner une fausse per­cep­tion cou­rante : les membres de L’OTAN n’ont pas pro­mis de consa­crer 2 % de leurs PIB res­pec­tifs à la dé­fense d’ici à 2024. Ils ont conve­nu col­lec­ti­ve­ment qu’ils « cher­che­ront à se rap­pro­cher dans les dix an­nées à ve­nir des 2 % ». Les com­men­ta­teurs ont dé­jà sou­li­gné le fait que, dans l’ac­tuel en­vi­ron­ne­ment sé­cu­ri­taire, il n’est pas rai­son­nable de croire qu’un État consa­cre­ra de tels mon­tants à sa dé­fense. (Le bud­get de dé­fense de l’al­le­magne dé­pas­se­rait ce­lui de la France d’en­vi­ron 20 mil­liards d’eu­ros, at­tei­gnant un to­tal de 75 mil­liards d’eu­ros.)

Sans sur­prise, les ré­centes aug­men­ta­tions bud­gé­taires ne se tra­duisent que len­te­ment en une pos­ture glo­bale et une plus grande ré­ac­ti­vi­té. D’un autre cô­té, d’im­por­tants pro­jets d’ac­qui­si­tion sont en cours. Ce­la com­prend le Boeing P-8 pour la Nor­vège et le Royaume-uni, de nou­velles fré­gates pour le Royaume-uni (Type-31, Type-26), la France (Bel­har­ra), l’ita­lie (PPA), l’al­le­magne (MKS180), des sous-ma­rins de pointe pour la Suède, la Nor­vège et les Pays-bas. Tou­te­fois, le test dé­ci­sif se­ra d’at­ti­rer, de for­mer et de fi­dé­li­ser les per­son­nels né­ces­saires à ces forces crois­santes et de four­nir les ca­pa­ci­tés de main­te­nance adé­quates. En dé­pit de toutes ces dif­fi­cul­tés, après plus de deux dé­cen­nies de dé­fla­tion constante, les forces na­vales eu­ro­péennes sont sur une tra­jec­toire as­cen­dante, mais il fau­dra faire preuve de pa­tience.

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Ra­vi­taille­ment à la mer de deux des trois fré­gates al­le­mandes de classe Sach­sen. (© Bun­des­wehr)

Le For­bin à la mer. La ré­duc­tion quan­ti­ta­tive ob­ser­vée ces vingt der­nières an­nées n’a que par­tiel­le­ment été com­pen­sée par l’ac­crois­se­ment qua­li­ta­tif. (© US Na­vy)

L’et­na ra­vi­taille un des­troyer amé­ri­cain et l’an­drea Do­ria. (© US Na­vy)

Une flot­tille sué­doise au cours d’un exer­cice. L’évo­lu­tion des ma­rines reste mar­quée par leur cul­ture, mais sur­tout par la po­li­tique de dé­fense adop­tée par les États. (© For­vars­mak­ten)

Les porte-aé­ro­nefs Ca­vour et Ga­ri­bal­di et leurs es­cortes. La po­si­tion des ma­rines peut être fra­gile. Dans le cas ita­lien, il se pour­rait que seuls deux F-35B soient fi­na­le­ment re­çus, en­traî­nant à terme la fin des voi­lures fixes dé­ployées à la mer pour Rome… (© Ma­ri­na Mi­li­tare)

Le HMS Su­ther­land es­cor­tant une fré­gate russe de classe Neus­tra­shi­myy en mer du Nord. Des ma­rines plus com­pactes dans un contexte de mul­ti­pli­ca­tion des tâches en­traînent une usure pré­ma­tu­rée des bâ­ti­ments comme des struc­tures de force. (© Crown Co­py­right)

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