Les in­ter­ven­tions cu­baines en Afrique

Dès ses ori­gines, la ré­vo­lu­tion cubaine se vou­lut in­ter­na­tio­na­liste, et ce vo­lon­ta­risme in­clut ra­pi­de­ment un vo­let mi­li­taire. La Ha­vane dé­pê­cha no­tam­ment très tôt des mis­sions mi­li­taires à l’étran­ger, en par­ti­cu­lier sur le conti­nent afri­cain.

DSI - - SOMMAIRE - Par Adrien Fon­ta­nel­laz, membre du co­mi­té du Centre d’his­toire et de pros­pec­tive mi­li­taires de Pul­ly (Suisse), co­fon­da­teur du blog col­lec­tif L’autre cô­té de la col­line

La dé­ci­sion d’or­ga­ni­ser la pre­mière de ces mis­sions mi­li­taires fit suite à l’at­taque de l’al­gé­rie par le Ma­roc le 25 sep­tembre 1963. La Ha­vane se por­ta au se­cours de son al­lié al­gé­rien en dé­pê­chant un groupe d’ins­truc­tion de 686 hommes, ain­si que nombre d’équi­pe­ments lourds, y com­pris un ba­taillon de chars T-34-85 et deux groupes d’ar­tille­rie. Ceux-ci ar­ri­vèrent ce­pen­dant trop tard pour par­ti­ci­per au conflit.

La se­conde in­ter­ven­tion cubaine en Afrique eut lieu en 1965, avec l’en­voi de deux co­lonnes dans le centre du conti­nent. La pre­mière, forte de près de 120 hommes et di­ri­gée par Che Gue­va­ra, s’in­fil­tra dans l’ex-con­go belge afin de sou­te­nir la ré­bel­lion des Sim­bas. Mal pré­pa­rés et peu au fait des réa­li­tés lo­cales, le Che et ses hommes

durent se re­ti­rer après quelques mois. La deuxième de ces deux co­lonnes s’im­plan­ta avec 250 hommes au Con­go-braz­za­ville, où elle de­meu­ra jus­qu’en sep­tembre 1968. Il s’agis­sait avant tout d’une mis­sion d’en­traî­ne­ment au bé­né­fice de la mi­lice po­pu­laire congo­laise ain­si qu’à ce­lui du

(1)

Mou­ve­ment Po­pu­laire de Li­bé­ra­tion de l’an­go­la (MPLA), qui avait trou­vé re­fuge dans le pays.

En mai 1967, une mis­sion mi­li­taire com­pre­nant une cin­quan­taine d’ins­truc­teurs fut dé­pê­chée en Gui­née-co­na­kry afin d’en­traî­ner les

ma­qui­sards du Par­ti Afri­cain pour l’in­dé­pen­dance de la Gui­née et du Cap-vert (PAIGC) à l’usage d’armes d’ap­pui. La mis­sion fut ren­for­cée à par­tir de mai 1973 par un pe­tit con­tingent de tech­ni­ciens et pi­lotes char­gés de re­mettre sur pied l’unique es­ca­drille gui­néenne de MIG-17F (2). Un autre pe­tit dé­ta­che­ment fut briè­ve­ment ac­tif en Sier­ra Leone dans les an­nées 1960, là aus­si pour for­mer une mi­lice po­pu­laire alors qu’un con­tingent de conseillers de­meu­ra en So­ma­lie entre 1974 et le dé­but de la guerre de l’oga­den.

L’im­bro­glio an­go­lais

À la suite de la ré­vo­lu­tion des Oeillets en avril 1974, Lis­bonne dé­ci­da de sol­der au plus vite son hé­ri­tage co­lo­nial. Les ac­cords d’al­vor de jan­vier 1975, conclus entre les Por­tu­gais, le MPLA, le FNLA et L’UNITA – soit les trois mou­ve­ments

(3) in­dé­pen­dan­tistes ri­vaux – de­vaient per­mettre une tran­si­tion pa­ci­fique vers l’in­dé­pen­dance, pré­vue pour le 11 no­vembre 1975. Ceux-ci vo­lèrent en éclats dans les se­maines sui­vantes, le FNLA et le MPLA mul­ti­pliant les af­fron­te­ments alors que L’UNITA res­tait en re­trait jus­qu’en août, où elle se joi­gnit à son tour au conflit. Guerre froide oblige, cette si­tua­tion ne tar­da pas à sus­ci­ter non seule­ment l’im­pli­ca­tion des puis­sances ré­gio­nales, mais aus­si celle des su­per­puis­sances, don­nant pro­gres­si­ve­ment nais­sance à deux blocs dont la co­hé­rence n’était qu’ap­pa­rente puisque leurs ac­teurs res­pec­tifs pour­sui­vaient des ob­jec­tifs sou­vent contra­dic­toires.

En juillet 1975, le MPLA, qui te­nait alors la ca­pi­tale, se tour­na vers son an­cien al­lié cu­bain afin d’en­ca­drer sa branche ar­mée, les FAPLA (4). La Ha­vane dé­pê­cha alors un con­tingent de près de 600 hommes qui ar­ri­vèrent pro­gres­si­ve­ment dans le pays à par­tir de la fin du mois d’août 1975. Au 20 oc­tobre, la Mis­sion Mi­li­taire Cubaine en An­go­la (MMCA), di­ri­gée par le pre­mier com­man­dant Raul Diaz Argüelles, avait mis en place quatre centres d’ins­truc­tion et for­mait ses pre­mières re­crues an­go­laises. La mis­sion pré­voyait de for­mer au cours des six mois sui­vants seize ba­taillons d’in­fan­te­rie et des uni­tés d’ap­pui-feu. L’en­semble de ces uni­tés de­vait être équi­pé de ma­té­riels four­nis par La Ha­vane. Une fois opé­ra­tion­nelles, celles-ci de­vaient per­mettre aux FAPLA de l’em­por­ter sur ses ri­vaux.

« Car­lo­ta »

Avec l’es­ca­lade du conflit, la MMCA se trou­va bien­tôt en­ga­gée au com­bat, les mi­li­taires cu­bains cor­se­tant les ba­taillons an­go­lais dont l’en­traî­ne­ment avait à peine dé­bu­té. Entre le 9 et le 11 no­vembre 1975, deux de ces ba­taillons mixtes re­pous­sèrent une of­fen­sive contre l’en­clave du Ca­bin­da, me­née par un conglo­mé­rat com­po­sé de com­bat­tants in­dé­pen­dan­tistes ca­bin­dais, de troupes zaï­roises et d’un groupe de mer­ce­naires fran­çais. Le 10 no­vembre, Cu­bains et An­go­lais met­taient en dé­route une force com­bi­née du FNLA et des forces ar­mées zaï­roises aux portes de Luan­da. En re­vanche, le 2 no­vembre, à Ca­tengue, à en­vi­ron 70 ki­lo­mètres de Ben­gue­la, un autre ba­taillon mixte avait été écra­sé par l’un des dé­ta­che­ments sud-afri­cains qui avaient pé­né­tré en An­go­la à par­tir du 23 oc­tobre. Ces der­niers, or­ga­ni­sés en bat­tle groups étaient for­més d’in­fan­te­rie lé­gère four­nie par le FNLA ou L’UNITA et pla­cés sous les ordres de mi­li­taires sud-afri­cains, qui met­taient éga­le­ment en oeuvre l’ar­tille­rie et les blin­dés lé­gers.

La nou­velle plon­gea La Ha­vane dans un état de pa­nique puisque l’ir­rup­tion de forces sud-afri­caines ap­pa­rem­ment dé­ter­mi­nées à prendre Luan­da ris­quait de se tra­duire au mieux par une hu­mi­liante éva­cua­tion, ou au pire par l’anéan­tis­se­ment de la MMCA. Dans la nuit du 4 au 5 no­vembre, le som­met de l’état cu­bain lan­ça l’opé­ra­tion «Car­lo­ta», soit l’en­voi d’un vo­lume mas­sif de ren­forts. La flotte mar­chande fut mo­bi­li­sée, ain­si que la poi­gnée de Bris­tol Bri­tan­nia de la com­pa­gnie aé­rienne na­tio­nale.

Les pre­miers élé­ments à par­tir furent les 650 hommes du ba­taillon des forces spé­ciales du mi­nis­tère de l’in­té­rieur, qui ar­ri­vèrent à Luan­da par la voie des airs entre le 9 et le 16 no­vembre. Dans le même temps, trois na­vires mar­chands trans­por­tant un ré­gi­ment d’ar­tille­rie avec 664 hommes ap­pa­reillèrent de Cu­ba entre le 11 et le 13 no­vembre. En­fin, la troi­sième uni­té à quit­ter Cu­ba fut un ré­gi­ment d’in­fan­te­rie mo­to­ri­sé, à bord de quatre bâ­ti­ments, qui ar­ri­va à des­ti­na­tion entre le

9 et le 30 dé­cembre. Deux ba­taillons de cette der­nière uni­té furent uti­li­sés pour sé­cu­ri­ser l’en­clave du Ca­bin­da, alors que le der­nier fut dé­bar­qué à Luan­da. À la fin de dé­cembre, un maxi­mum de 4 000 Cu­bains était donc dé­ployé en An­go­la, se­lon une lo­gique si­mi­laire à celle de Pre­to­ria. Il s’agis­sait avant tout d’en­voyer des troupes de choc et des spé­cia­listes des­ti­nés à cor­se­ter l’in­fan­te­rie d’un al­lié lo­cal.

Les forces spé­ciales et les ar­tilleurs furent dé­pê­chés vers le sud et par­vinrent à éta­blir un front re­la­ti­ve­ment stable en fai­sant sau­ter les ponts fran­chis­sant la ri­vière Qué­vé, par­fois quelques heures à peine avant l’ar­ri­vée des dé­ta­che­ments mo­to­ri­sés su­da­fri­cains. Entre la fin du mois de no­vembre et celle du mois de dé­cembre, une sé­rie d’af­fron­te­ments li­mi­tés op­po­sèrent les forces cu­ba­no-an­go­laises aux task forces sud-afri­caines, sans ré­sul­tats dé­ci­sifs. Les plus saillants eurent lieu à Ebo le 23 no­vembre – avec pour ef­fet une dé­faite sud-afri­caine – et au pont dit « 14 » entre le 9 et le 12 dé­cembre – avec pour consé­quence la des­truc­tion d’un ba­taillon mixte cu­ba­no-an­go­lais.

La Ha­vane avait lan­cé «Car­lo­ta» sans sol­li­ci­ter l’ac­cord des So­vié­tiques. Ces der­niers, mal­gré leurs ré­ti­cences (5), n’eurent d’autre choix que de sou­te­nir leur al­lié. Ils ac­cé­lé­rèrent donc leurs li­vrai­sons d’armes à des­ti­na­tion de l’an­go­la et, à par­tir de jan­vier 1976, mirent à dis­po­si­tion leur avia­tion afin de ren­for­cer le pont aé­rien re­liant Cu­ba à l’an­go­la. L’am­pleur du dé­ploie­ment cu­bain aug­men­ta dès lors mas­si­ve­ment, pour at­teindre trois di­vi­sions et 36000 hommes à la fin du mois de mars 1976. Alors que, en jan­vier, les Sud-afri­cains en­ta­maient leur re­trait du pays sous la pres­sion in­ter­na­tio­nale, l’af­flux de troupes cu­baines per­mit à la MMCA et aux FAPLA de dis­per­ser sans grandes dif­fi­cul­tés les forces du FNLA dans le nord du pays puis celles de L’UNITA dans le centre et dans le sud. À la fin du mois de mars 1976, l’en­semble des grandes lo­ca­li­tés an­go­laises étaient sous contrôle gou­ver­ne­men­tal.

Les Cu­bains ne tar­dèrent pas à ra­pa­trier une par­tie de leurs troupes (6). En 1977, la MMCA ne comp­tait plus que 20 000 hommes, or­ga­ni­sés en un ré­gi­ment de contre-in­sur­rec­tion et sept ré­gi­ments d’in­fan­te­rie mo­to­ri­sée. Ces der­niers étaient struc­tu­rés en plu­sieurs groupes tac­tiques in­ter­armes com­po­sés d’un ba­taillon d’in­fan­te­rie mo­to­ri­sé, d’une com­pa­gnie de chars et d’élé­ments d’ar­tille­rie et de sou­tien. Leur mis­sion pre­mière était de dis­sua­der une nou­velle in­va­sion, que ce soit du Zaïre ou de l’afrique du Sud. La MMCA for­mait et en­ca­drait éga­le­ment les uni­tés contre-in­sur­rec­tion­nelles des FAPLA, dites d’in­fan­te­rie lé­gère. En 1982, près de 3 000 membres des Forces Ar­mées Ré­vo­lu­tion­naires (FAR) en­ca­draient les bri­gades d’in­fan­te­rie lé­gère an­go­laises. Dans le même temps, les So­vié­tiques conseillaient les bri­gades d’in­fan­te­rie et d’in­fan­te­rie mo­to­ri­sée an­go­laises, af­fec­tées aux opé­ra­tions conven­tion­nelles.

Cette dua­li­té al­lait se ré­vé­ler une source in­épui­sable de fric­tions du­rant le reste de la guerre. En ef­fet, après sa dé­route de 1976, L’UNITA ne tar­da pas à se re­cons­ti­tuer puis, grâce à ses ap­puis ex­té­rieurs, à se trans­for­mer en puis­sant mou­ve­ment in­sur­gé, mê­lant des ac­tions de gué­rilla à un usage crois­sant de ba­taillons, puis de bri­gades se­mi-ré­gu­lières. Dans le même temps, les Sud-afri­cains lan­cèrent à par­tir de 1978 des opé­ra­tions de plus en plus puis­santes dans la pro­vince de Cu­nene, afin d’en chas­ser les in­dé­pen­dan­tistes na­mi­biens qui y étaient ba­sés. Celles-ci dé­bou­chèrent bien­tôt sur des af­fron­te­ments entre bri­gades ré­gu­lières des FAPLA et forces sud-afri­caines.

Opé­ra­tion « Ba­ra­gua »

En fé­vrier 1977, Cu­ba avait dé­pê­ché une nou­velle mis­sion mi­li­taire

en Éthio­pie afin d’en­traî­ner la mi­lice po­pu­laire le­vée par le ré­gime du Derg, ar­ri­vée au pou­voir deux ans au­pa­ra­vant. En no­vembre de cette an­née, et à la suite de l’in­va­sion so­ma­lienne de l’oga­den, La Ha­vane dé­ci­da de dé­ployer un autre corps ex­pé­di­tion­naire en Éthio­pie, cette fois en étroite coor­di­na­tion avec Mos­cou, qui, outre ses propres conseillers, four­nis­sait les équi­pe­ments né­ces­saires. Le 5 jan­vier 1978, les pi­lotes cu­bains me­naient leurs pre­miers raids contre les forces so­ma­liennes. Deux se­maines plus tard, les pre­miers élé­ments des FAR étaient dé­ployés sur le front. Ceux-ci furent bien­tôt sui­vis par un nombre crois­sant de troupes en­ga­gées au fur et à me­sure de leur ar­ri­vée dans le pays. Ces der­nières par­ti­ci­pèrent au re­fou­le­ment des der­nières of­fen­sives so­ma­liennes, puis aux contre-of­fen­sives qui mirent fin au conflit.

À la fin du mois de mars, les élé­ments cu­bains consti­tuaient les 3e et 10e bri­gades de tanks, la 7e bri­gade d’in­fan­te­rie mo­to­ri­sée et la 5e bri­gade d’ar­tille­rie. À la suite de la dé­faite de Mo­ga­dis­cio, ces quatre grandes uni­tés res­tèrent sta­tion­nées en Éthio­pie afin de dis­sua­der une nou­velle in­va­sion so­ma­lienne. Elles ne furent en re­vanche ja­mais en­ga­gées contre les mou­ve­ments en lutte contre le Derg ac­tifs en Éry­thrée et dans le Ti­gré. Les forces cu­baines se re­ti­rèrent en­suite pro­gres­si­ve­ment du pays du­rant la se­conde moi­tié des an­nées 1980.

Contro­verses stra­té­giques

En An­go­la, les di­ri­geants cu­bains prô­naient au­près de leurs ho­mo­logues an­go­lais la concen­tra­tion de leurs forces contre L’UNITA tan­dis que la MMCA pro­té­geait le pays d’une éven­tuelle in­va­sion sud-afri­caine. De­puis 1978, la ma­jeure par­tie des uni­tés cu­baines étaient en ef­fet concen­trées le long d’une ligne de 700 ki­lo­mètres re­liant Na­mibe et Me­nongue ver­rouillant les axes de pé­né­tra­tion me­nant au centre du pays. Les So­vié­tiques en re­vanche re­com­man­daient aux An­go­lais de prio­ri­ser le ren­for­ce­ment des bri­gades ré­gu­lières afin de contrer les forces sud-afri­caines.

Ce­pen­dant, entre 1981 et 1983, les uni­tés se­mi-ré­gu­lières de L’UNITA in­fli­gèrent une sé­rie de dé­faites re­ten­tis­santes aux forces gou­ver­ne­men­tales dans les pro­vinces de Cuan­do-cu­ban­go et de Moxi­co. En août 1983, les in­sur­gés pre­naient Can­gam­ba, avec l’ap­pui de l’avia­tion sud-afri­caine. Cette der­nière ba­taille – dans la­quelle furent en­ga­gés des cen­taines de Cu­bains – dé­bou­cha en­fin sur l’ac­cep­ta­tion d’une nou­velle stra­té­gie com­mune oc­troyant la prio­ri­té à la lutte contre L’UNITA. À la fin de la même an­née, un ac­cord ré­dui­sait éga­le­ment tem­po­rai­re­ment les ten­sions avec l’afrique du Sud.

Le consen­sus fut éphé­mère. An­go­lais et So­vié­tiques se concen­trèrent bien­tôt sur l’or­ga­ni­sa­tion d’une of­fen­sive vou­lue comme dé­ci­sive, et vi­sant Ma­vin­gua, puis Jam­ba, le quar­tier gé­né­ral de L’UNITA si­tué aux con­fins de la pro­vince de Cuan­do-cu­ban­go, de la Na­mi­bie et de la Zam­bie. Les Cu­bains

op­po­sèrent un re­fus net à toute par­ti­ci­pa­tion de leur part au mo­tif que de telles opé­ra­tions, qu’ils sur­nom­maient « Ber­lin » (7), étaient vouées à l’échec. Les FAPLA de­vaient en ef­fet opé­rer très loin de leurs bases lo­gis­tiques et ne fe­raient que s’ex­po­ser aux coups de l’avia­tion sud-afri­caine qui, opé­rant près de ses bases, ne man­que­rait pas de se­cou­rir L’UNITA. Les mi­li­taires cu­bains pré­co­ni­saient au contraire une ap­proche gra­duelle, consis­tant à me­ner une mul­ti­tude d’ac­tions contrein­sur­rec­tion­nelles contre les ma­quis in­sur­gés im­plan­tés au sein de l’« An­go­la utile » – quitte à lais­ser L’UNITA conti­nuer à contrô­ler sa zone « li­bé­rée » dans les con­fins in­ha­bi­tés du pays.

L’ap­pré­cia­tion cubaine se vé­ri­fia avec l’échec en 1985 de l’opé­ra­tion « Deuxième Con­grès », du­rant la­quelle plu­sieurs bri­gades an­go­laises ten­tèrent de prendre Ma­vin­ga avant d’être dé­ci­mées par les in­sur­gés sou­te­nus par l’ar­tille­rie et l’avia­tion sud-afri­caines. Cette dé­faite fut sui­vie d’une se­conde ten­ta­tive, mieux pré­pa­rée et avec des forces plus nom­breuses, mais pré­voyant une avance le long des mêmes iti­né­raires. Celle-ci, bap­ti­sée «Sa­lut à Oc­tobre», lan­cée à la fin de l’été 1987, tour­na au dé­sastre. Les quatre bri­gades an­go­laises en­ga­gées dans l’of­fen­sive furent prises à par­tie par les forces ter­restres et aé­riennes sud-afri­caines alors qu’elles s’ap­pro­chaient de Ma­vin­ga. Après avoir su­bi de lourdes pertes, elles durent re­trai­ter vers Cui­to Cua­na­vale, leur point de dé­part. La fin de l’an­née ap­pro­chant, les Su­da­fri­cains dé­ci­dèrent de re­fou­ler les der­nières uni­tés an­go­laises si­tuées sur la rive sud de la ri­vière Cui­to, ce qui fut in­ter­pré­té par leurs ad­ver­saires comme une ten­ta­tive de s’em­pa­rer de la ville elle-même. Luan­da fit donc ap­pel aux Cu­bains afin de ren­ver­ser une si­tua­tion per­çue comme déses­pé­rée.

L’avance vers la fron­tière

À ce mo­ment, le Grou­pe­ment de Troupes Sud (ATS), qui cha­peau­tait les uni­tés cu­baines dé­fen­dant la ligne Na­mibe-me­nongue, com­pre­nait no­tam­ment quatre bri­gades de tanks, les 40e, 50e, 60e et 70e, avec en­vi­ron 70 chars, une cin­quan­taine de blin­dés, un ou deux groupes d’ar­tille­rie, pour un to­tal d’au moins 3000 hommes cha­cune, uni­tés de sou­tien in­cluses. Ces forces étaient cou­vertes par un bou­clier an­ti­aé­rien com­po­sé de bat­te­ries de SA-3, ain­si que par au moins deux es­ca­drilles de chasse équi­pées de MIG-23ML et opé­rant prin­ci­pa­le­ment de­puis les bases de Lu­ban­go et de Me­nongue. De fait, la su­pé­rio­ri­té aé­rienne sud-afri­caine fut de­puis tou­jours un fac­teur dé­ter­mi­nant dans la pla­ni­fi­ca­tion de la MMCA, que ce soit pour dé­ter­mi­ner le tra­cé de sa ligne dé­fen­sive – à bonne dis­tance des bases aé­riennes en­ne­mies – ou pour sys­té­ma­ti­que­ment cou­vrir ses grandes uni­tés avec une puis­sante om­brelle an­ti­aé­rienne.

Le 16 no­vembre 1987, la di­rec­tion po­li­tique cubaine dé­ci­da d’ac­cep­ter la de­mande an­go­laise – mal­gré une fé­roce op­po­si­tion des So­vié­tiques – et lan­ça l’opé­ra­tion «Ma­noeuvres XXXIE an­ni­ver­saire des FAR». À comp­ter du 23 no­vembre, na­vires mar­chands et avions com­mer­ciaux cu­bains com­men­cèrent ain­si à ache­mi­ner des troupes en An­go­la et, à la fin du mois de dé­cembre, 5000 hommes, en­vi­ron 120 chars, cinq bat­te­ries de SA-6 et un groupe de pi­lotes de chasse che­vron­nés étaient ar­ri­vés sur le sol afri­cain. Dans les mois sui­vants, plu­sieurs mil­liers d’hommes et leurs équi­pe­ments conti­nuèrent à af­fluer, y com­pris un es­ca­dron en­tier de MIG-23BN.

Dans l’in­ter­valle, un pre­mier groupe de conseillers cu­bains fut en­voyé à Cui­to Cua­na­vale le 5 dé­cembre afin d’ai­der à pla­ni­fier la dé­fense des lieux, sui­vi le 16 jan­vier 1988 par le groupe tac­tique 71 dé­pê­ché par la 70e bri­gade de tanks. Ces élé­ments contri­buèrent à re­pous­ser plu­sieurs of­fen­sives sud-afri­caines contre la tête de pont an­go­laise au sud de la ri­vière Cui­to, mais au prix de la des­truc­tion d’une com­pa­gnie mixte an­go­lo-cubaine de T-55 lan­cée dans une contre-at­taque déses­pé­rée

le 14 fé­vrier, et qui se sol­da par la mort de 14 tan­kistes cu­bains.

À par­tir du 10 mars 1988, le gros des forces de L’ATS dans la pro­vince de Cu­nene com­men­ça à pro­gres­ser vers le sud, en di­rec­tion de la fron­tière na­mi­bienne, dans une avance très mé­tho­dique et cou­verte par le dé­pla­ce­ment conco­mi­tant d’un puis­sant bou­clier de bat­te­ries an­ti­aé­riennes. Le 23 mars, le gé­nie com­men­ça l’ex­pan­sion de la piste de Cu­nene, à 120 ki­lo­mètres de la fron­tière, afin de per­mettre d’y ba­ser des MIG-23ML. Au 25 juin, pas moins de cinq bri­gades blin­dées cu­baines

(8) (les quatre pré­ci­tées et la 80e bri­gade de chars consti­tuée à par­tir d’élé­ments ré­cem­ment ar­ri­vés) et trois bri­gades d’in­fan­te­rie lé­gère an­go­laises étaient concen­trées dans le sec­teur Ca­ha­maxan­gon­go-tchi­pa. Ces forces étaient cou­vertes par 19 bat­te­ries de mis­siles an­ti­aé­riens, et ce sans comp­ter les moyens de dé­fense an­ti­aé­rienne or­ga­niques des bri­gades.

Po­ker men­teur

Une sé­rie d’es­car­mouches op­po­sa bien­tôt pa­trouilles de re­con­nais­sance cu­baines et sud-afri­caines. La plus sé­rieuse in­ter­vint le 4 mai 1988 lors­qu’un dé­ta­che­ment de forces spé­ciales cu­baines ten­dit une em­bus­cade à une co­lonne mé­ca­ni­sée sud-afri­caine et dé­trui­sit quatre Cass­pir. Les ten­sions s’ac­crurent brus­que­ment dans la soi­rée du 26 juin, l’ar­tille­rie sud-afri­caine pi­lon­nant du­rant plus d’une heure les po­si­tions cu­baines à Tchi­pa. Le jour sui­vant, un élé­ment de re­con­nais­sance cu­bain mon­té sur BMP-1, bien­tôt ren­for­cé par une com­pa­gnie de T-55, af­fron­ta le 61e ba­taillon mé­ca­ni­sé su­da­fri­cain sou­te­nu par des chars Oli­fant. Chaque camp re­ven­di­qua la vic­toire en sur­es­ti­mant les pertes in­fli­gées à l’ad­ver­saire.

Les Cu­bains ré­agirent en lan­çant le jour même une at­taque aé­rienne contre le bar­rage de Ca­lueque, à che­val sur la fron­tière. Douze MIG-23ML et un unique MIG-23UB dé­col­lèrent des bases de Lu­ban­go et de Ca­ha­ma et ap­pro­chèrent à basse al­ti­tude de leur ob­jec­tif avant que deux paires de MIG-23ML ne grimpent afin de cou­vrir les huit autres MIG qui lar­guèrent leurs bombes en une seule passe, sui­vis par le MIG-23UB char­gé d’éva­luer les dom­mages. Une des bombes dé­to­na à proxi­mi­té d’un blin­dé sud-afri­cain et tua onze sol­dats. Mal­gré les ap­pa­rences, la ma­noeuvre cubaine ne vi­sait pas à en­trer dans une guerre ou­verte contre les Sud-afri­cains, mais, au contraire, à of­frir à La Ha­vane un le­vier sup­plé­men­taire dans les né­go­cia­tions en cours de­puis des an­nées afin de mettre fin au conflit.

L’ob­jec­tif stra­té­gique cu­bain consis­tait en ef­fet à se re­ti­rer du bour­bier an­go­lais sans de­voir ad­mettre de dé­faite. De fait, les concen­tra­tions cu­baines à la fron­tière an­go­laise et la me­nace d’es­ca­lade mas­sive du conflit qu’elles fai­saient pe­ser eurent l’ef­fet dé­si­ré, et ce d’au­tant plus que les Su­da­fri­cains cher­chaient éga­le­ment à se désen­ga­ger. Les né­go­cia­tions dé­bou­chèrent bien­tôt sur les ac­cords de paix de New York du 22 dé­cembre 1988 pré­voyant la te­nue d’élec­tions libres en Na­mi­bie et le re­trait des forces sud-afri­caines de ce pays et ce­lui de la MMCA d’an­go­la. Sur­tout, la so­lu­tion né­go­ciée per­mit au ré­gime cu­bain de re­ven­di­quer la vic­toire en pré­sen­tant la ba­taille de Cui­to Cua­na­vale comme un Sta­lin­grad afri­cain, à l’ori­gine même de la chute du ré­gime de l’apar­theid. À cet égard, l’opé­ra­tion « Ma­noeuvres XXXIE an­ni­ver­saire des FAR » fut donc avant tout un exer­cice ris­qué de di­plo­ma­tie

(9) ar­mée. Le re­trait d’an­go­la dé­bu­ta le 11 jan­vier 1989 et s’ache­va à la fin du mois de mai 1991. À ce mo­ment, près de 400 000 mi­li­taires cu­bains avaient été dé­ployés en An­go­la de­puis 1975 et 1 949 d’entre eux y avaient per­du la vie.

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Des sol­dats cu­bains sur leur T-55 au cours des opé­ra­tions en An­go­la.

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Un Oli­fant (Cen­tu­rion) sud-afri­cain en­ga­gé dans la ba­taille de Cui­to Cua­na­vale.

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Pas­sage d’une cou­pure par des troupes du MPLA an­go­lais sur un BRDM-1.

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Troupes cu­baines et of­fi­ciers so­vié­tiques à Luan­da.

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La lo­gique d’adap­ta­tion cubaine per­dure en dé­pit de la fin de l’in­ter­ven­tion­nisme. Ici, un BTR-60 do­té d’une tou­relle mo­di­fiée de T-54 et conver­ti à l’ap­pui-feu.

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Troupes cu­baines et an­go­laises du­rant une pause.

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