PE­GASE, l’ar­mée de l’air à la conquête de l’asie du Sud-est

DSI - - SOMMAIRE - Par Ro­main Miel­ca­rek, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense, au­teur du blog www.guerres-in­fluences.com

Une mis­sion in­édite pour l’ar­mée de l’air en Asie-pa­ci­fique : de l’aus­tra­lie à l’inde, en pas­sant par l’in­do­né­sie ou en­core le Viet­nam, les Ra­fale et A400M tri­co­lores ont joué les am­bas­sa­deurs de la France dans cette ré­gion sou­vent ou­bliée par­mi les nom­breuses prio­ri­tés de la Dé­fense. Pa­ris se veut pour­tant puis­sance ré­gio­nale, avec 7 000 sol­dats pré­sents en per­ma­nence dans cette zone, et en­tend le faire sa­voir. Et s’il est pos­sible, au pas­sage, de si­gner quelques contrats, c’est tout bé­ne­fice.

DSI était pré­sent dans les soutes de ce dé­ta­che­ment et vous ra­conte le voyage.

L’acro­nyme n’est pas le plus évident : PE­GASE fait ré­fé­rence à la « Pro­jec­tion d’un dis­po­si­tif aé­rien d’en­ver­gure en Asie du Sud-est ». L’image reste élé­gante. Con­crè­te­ment, il s’est agi de dé­ployer un dé­ta­che­ment de l’ar­mée de l’air pen­dant trois se­maines à tra­vers toute la zone In­dopa­ci­fique. Un ter­ri­toire ha­bi­tuel­le­ment plus ha­bi­tué aux es­cales de la Ma­rine na­tio­nale qui a ain­si dé­cou­vert quelques fleu­rons de l’ar­mée de l’air : trois Ra­fale B, un A400M et un A310 pour trans­por­ter la cen­taine de mi­li­taires pré­sents pour as­su­rer le sou­tien, de la mé­ca­nique à la sur­veillance des avions. Sur la fin du voyage, un C-135FR a re­joint l’aven­ture pour le der­nier tran­sit vers l’inde.

À la tête de cette opé­ra­tion, le gé­né­ral de corps aé­rien (2S) Pa­trick Cha­raix por­tait la sym­bo­lique de ses étoiles : an­cien pa­tron des Forces Aé­riennes Stra­té­giques (FAS), ha­bi­tué à dia­lo­guer avec de très hautes au­to­ri­tés ci­viles et mi­li­taires, il était par­fait pour l’ha­bit de di­plo­mate de l’air. Il a d’ailleurs été ac­ti­vé pour l’oc­ca­sion puis­qu’il avait quit­té le ser­vice ac­tif en 2015. Un ren­fort pré­cieux, car les pre­miers contacts ont été éta­blis dès fé­vrier et qu’il au­rait été dif­fi­cile de mo­bi­li­ser un of­fi­cier gé­né­ral sur ce dos­sier pour une pé­riode aus­si longue. La preuve sur­tout que la France en­ten­dait don­ner à ce dé­pla­ce­ment une haute sta­ture.

Le mes­sage por­té par la mis­sion PE­GASE était clair : la France est une puis­sance ré­gio­nale en Asie-pa­ci­fique et elle compte bien s’y faire en­tendre. Avec 7000 sol­dats pré­sents en per­ma­nence, de la Po­ly­né­sie aux Émi­rats arabes unis, Pa­ris peut ap­por­ter une aide si­gni­fi­ca­tive à ses al­liés dans cette par­tie du monde, qu’il s’agisse de faire face à une ca­tas­trophe hu­ma­ni­taire ou de re­joindre une coa­li­tion mi­li­taire. Plus dis­crè­te­ment, le dé­ta­che­ment de­vait rap­pe­ler l’at­ta­che­ment de la France à la libre cir­cu­la­tion dans les es­paces aé­riens in­ter­na­tio­naux. Les Fran­çais ont ain­si dé­ployé leurs ailes suc­ces­si­ve­ment en Aus­tra­lie, en In­do­né­sie, en Ma­lai­sie, au Viet­nam, à Sin­ga­pour et en Inde, entre le 19 août et le 4 sep­tembre. Le tout pour un bud­get de 3,4 mil­lions d’eu­ros, pré­le­vés sur les moyens af­fec­tés aux exer­cices de l’état-ma­jor des Ar­mées (EMA) et de l’ar­mée de l’air. Il a un temps été en­vi­sa­gé une es­cale re­la­ti­ve­ment longue au Ja­pon, dont Pa­ris es­saie de faire un par­te­naire pri­vi­lé­gié. Cette hy­po­thèse a été aban­don­née pour des rai­sons de coût.

À chaque étape, les avia­teurs ont té­moi­gné de leur riche ex­pé­rience opé­ra­tion­nelle. Ils ont pré­sen­té à leurs ho­mo­logues lo­caux les prin­ci­paux ré­sul­tats de leurs dif­fé­rentes mis­sions, de l’af­gha­nis­tan au Le­vant en pas­sant par la Li­bye, le Sa­hel ou en­core l’in­ter­ven­tion hu­ma­ni­taire après l’ou­ra­gan Ir­ma. Pi­lotes et spé­cia­listes ont ex­pli­qué les choix de la France en ma­tière de doc­trine, de pro­ces­sus tac­tiques ou en­core de ma­té­riel. Ils ont éga­le­ment dé­crit l’équi­libre des mis­sions de l’ar­mée de l’air en France, avec des fo­cus sur la pro­tec­tion de l’es­pace aé­rien na­tio­nal ou un aper­çu de la dis­sua­sion nu­cléaire. Il s’agis­sait de mettre en avant l’ex­per­tise tri­co­lore tout en avan­çant de pos­sibles co­opé­ra­tions, dans le do­maine du conseil ou de la for­ma­tion.

Exer­cice d’en­ver­gure en Aus­tra­lie

L’aus­tra­lie a été le point de dé­part de cette mis­sion fran­çaise dans la ré­gion. C’est à l’in­vi­ta­tion du chef d’état-ma­jor de la force aé­rienne aus­tra­lienne, l’air Mar­shal Ga­vin Neil Da­vies, à par­ti­ci­per à « Pitch Black » que son ho­mo­logue, le gé­né­ral d’ar­mée aé­rienne An­dré La­na­ta, a ac­cep­té de ré­pondre à condi­tion que Can­ber­ra four­nisse un ra­vi­tailleur pour per­mettre le tran­sit de­puis la France. Cette der­nière avait dé­jà par­ti­ci­pé à cet exer­cice de­ve­nu ma­jeur dans la ré­gion en 2008 et 2016. La ren­contre est pour­tant in­té­res­sante : elle per­met de jouer l’en­trée en pre­mier face à une dé­fense an­ti­aé­rienne so­lide, avec des par­te­naires asia­tiques dont les mé­thodes opé­ra­tion­nelles sont sou­vent di­ver­gentes de celles pra­ti­quées au sein de L’OTAN.

Aux cô­tés des 140 avions dé­ployés par 18 pays, les Ra­fale ont fait sen­sa­tion. Quelques heu­reux élus in­diens et in­do­né­siens, mais aus­si ma­lai­siens et aus­tra­liens ont pu faire quelques vols en place ar­rière. « C’est une ré­gion du monde où peu d’entre nous sont dé­jà al­lés, ré­sume Mix, un pi­lote fran­çais. Il est in­té­res­sant de voir qu’au bout de trois se­maines, ce­la fonc­tionne bien, en par­ti­cu­lier avec des Asia­tiques, très éloi­gnés de la France. » Les quelques autres Eu­ro­péens pré­sents étaient d’ailleurs peu nom­breux : les Al­le­mands, les Sué­dois ou les Néer­lan­dais n’ont dé­ployé qu’une poi­gnée d’hommes.

Sur les ma­noeuvres plus sen­sibles, qui ex­po­saient l’avio­nique de l’ap­pa­reil et ses ca­pa­ci­tés, plus ques­tion de lais­ser mon­ter n’im­porte qui dans les Ra­fale. Les In­diens ont été in­vi­tés à bé­né­fi­cier d’un trai­te­ment de fa­veur, à condi­tion qu’ils ac­cueillent de même des Fran­çais à bord de leurs SU-30MKI. L’échange n’a pas eu lieu et les avia­teurs en ont pro­fi­té pour in­ves­tir dans leur propre per­son­nel : quelques mé­ca­ni­ciens, équipes de pro­tec­tion et autres spé­cia­listes af­fec­tés au sou­tien du dé­ta­che­ment ont pu pro­fi­ter de vols en place ar­rière. Une ex­pé­rience in­ou­bliable qui don­ne­ra en­core plus de sens

à la mis­sion de cer­tains d’entre eux, qui tra­vaillent sur cet avion de­puis de nom­breuses an­nées sans ja­mais avoir pu mon­ter à bord.

La pro­chaine édi­tion de «Pitch Black », en 2020, de­vrait faire mon­ter les exi­gences d’un cran. Les Aus­tra­liens au­ront alors re­çu leurs pre­miers F-35 et les in­vi­ta­tions à par­ti­ci­per pour­raient n’être adres­sées qu’aux pays en les­quels Can­ber­ra a la plus grande confiance. Amé­ri­cains, Néo-zé­lan­dais, mais aus­si Fran­çais pour­raient donc confron­ter les avions les plus mo­dernes. Le gé­né­ral Cha­raix es­père que Pa­ris y trou­ve­ra son in­té­rêt et qu’un qua­trième Ra­fale pour­ra même être ali­gné, dans l’idée de pro­fi­ter une nou­velle fois de cet exer­cice aus­tra­lien pour faire rayon­ner l’ar­mée de l’air dans toute la ré­gion.

Un peu de bu­si­ness en In­do­né­sie

Si PE­GASE a pu avoir lieu, c’était afin de pro­fi­ter du re­tour de « Pitch Black » pour réa­li­ser une belle opé­ra­tion d’in­fluence. La pre­mière vé­ri­table étape de cette mis­sion était donc Ja­kar­ta. Elle reste mar­quée par l’as­pect « SOUTEX » (Sou­tien Ex­port) puisque l’in­do­né­sie a été un temps consi­dé­rée comme un client po­ten­tiel pour le Ra­fale et qu’elle en­vi­sage d’ache­ter deux A400M. Son ar­mée de l’air est par ailleurs dé­ten­trice de nom­breux ma­té­riels de concep­tion fran­çaise, comme les Ca­ra­cal, les Pu­ma et Su­per Pu­ma, ou en­core eu­ro­péenne avec les CN-235 qui dé­pendent dé­sor­mais d’air­bus. À no­ter éga­le­ment sur le plan ter­restre un jo­li contrat CAESAR. Avec 260 mil­lions d’ha­bi­tants, l’in­do­né­sie dis­pose de l’une des plus im­por­tantes po­pu­la­tions au monde et d’une éco­no­mie en plein es­sor, grâce aux ma­tières pre­mières (palme, pé­trole) et au tou­risme.

Les mi­li­taires pré­fèrent être dis­crets sur l’as­pect com­mer­cial de la mis­sion, pour­tant re­la­ti­ve­ment bien as­su­mé dans le dos­sier de presse qui évoque presque sys­té­ma­ti­que­ment le poids in­dus­triel de la France dans les dif­fé­rents pays. Le gé­né­ral Cha­raix l’ad­met tout de même : « Évi­dem­ment, j’ai été in­vi­té par Das­sault et Air­bus pour boire un coup. Mais l’ob­jec­tif reste de mon­trer les co­cardes fran­çaises. » Même écho chez un pi­lote de Ra­fale qui pré­cise : « Nous ne sommes pas for­més au “SOUTEX”. C’est as­sez in­for­mel ».

Un at­ta­ché d’ar­me­ment de la ré­gion dé­crit as­sez bien l’équi­libre trou­vé, ici à pro­pos des pré­sen­ta­tions de L’A400M, pour évi­ter les po­lé­miques : « Les meilleurs com­mer­ciaux, ce sont les pi­lotes. Mais ils n’ont que des sa­laires d’of­fi­ciers de l’ar­mée de l’air. Il faut bien lais­ser du tra­vail à Air­bus. » Les opé­ra­tion­nels ont par­ta­gé leur ex­pé­rience, ce qui suf­fit gé­né­ra­le­ment à convaincre de la qua­li­té des en­gins. Les in­dus­triels eux, ap­puyés par les at­ta­chés de dé­fense et par le gé­né­ral Cha­raix, se sont char­gés de par­ler plus di­rec­te­ment d’af­faires. Ils ont pu par exemple sug­gé­rer des usages adap­tés aux risques et me­naces propres à chaque pays.

Il se dis­cute d’ailleurs en ce mo­ment un contrat pour deux A400M qui se­raient ven­dus au mi­nis­tère in­do­né­sien des En­tre­prises pu­bliques, afin d’équi­per la com­pa­gnie pé­tro­lière na­tio­nale, Per­ta­mi­na. Un cu­rieux mon­tage qui per­met­trait de ré­tro­cé­der les avions à la force aé­rienne au bout de quelques an­nées. Un re­pré­sen­tant d’air­bus in­siste pour­tant : il s’agit bien d’une ver­sion mi­li­taire. L’avan­ce­ment du contrat reste aus­si opaque que sa lo­gique, dans la plus pure tra­di­tion in­do­né­sienne, comme le re­marque un consul­tant ins­tal­lé à Ja­kar­ta, fa­mi­lier de ce type de né­go­cia­tions : « Il y a beau­coup de cor­rup­tion. Les Fran­çais ne sont pas à l’aise avec ce­la. » Les Russes et les Sud-co­réens, en par­ti­cu­lier, sont connus pour mul­ti­plier les dis­tri­bu­tions de va­lises de billets. Les Fran­çais échappent-ils réel­le­ment à cette règle ? Ce fin connais­seur du mar­ché as­sure que non : « Ils font pa­reil, pré­tex­tant des

contrats de main­te­nance. Sur L’A400M, on sait que la mi­nistre va tou­cher. C’est pour ce­la qu’elle pousse. » Des ac­cu­sa­tions qui n’ont pour l’ins­tant pas été pu­bli­que­ment dé­mon­trées.

En In­do­né­sie, la mis­sion PE­GASE s’est dou­blée d’un vo­let hu­ma­ni­taire. Alors que Ja­kar­ta a re­fu­sé toute aide in­ter­na­tio­nale, les Fran­çais ont ob­te­nu de li­vrer à Lom­bok, en­core ra­va­gée par le séisme qui l’a tou­chée, 25 tonnes de fret hu­ma­ni­taire avec un A400M. Dans le cock­pit du gros por­teur, le vice-mi­nistre des En­tre­prises pu­bliques, qui en­vi­sage l’ac­qui­si­tion de ces ap­pa­reils, était aux pre­mières loges pour ap­pré­cier les per­for­mances de l’avion. « C’est un peu cy­nique, mais nous sur­fons sur la vague », constate un gra­dé fran­çais.

La Ma­lai­sie, al­lié clé

L’étape ma­lai­sienne a été moins spor­tive. Kua­la Lum­pur est dé­jà un par­te­naire de pre­mier plan de la France dans la ré­gion. Cette der­nière est d’ailleurs son pre­mier four­nis­seur d’ar­me­ment. Le pays est un client his­to­rique de L’A400M. Un of­fi­cier su­pé­rieur fran­çais est pré­sent en per­ma­nence sur place, de­puis 2015, pour ap­puyer l’état-ma­jor ma­lai­sien dans ses pro­cé­dures d’en­tre­tien mé­ca­nique et de main­tien en condi­tions opé­ra­tion­nelles. « Notre ob­jec­tif, ré­sume le gé­né­ral Cha­raix, est de confor­ter la coo­pé­ra­tion sur L’A400M. » À court terme, la France pour­rait si­gner un ac­cord avec la Ma­lai­sie pour uti­li­ser ses in­fra­struc­tures afin d’en­tre­te­nir ces avions. Les A400M fran­çais pour­raient alors en bé­né­fi­cier lors­qu’ils opèrent dans la ré­gion.

Deux com­man­dants d’uni­tés de chasse, eux-mêmes pi­lotes, ont tout de même pu pro­fi­ter de vols en Ra­fale. La Ma­lai­sie a éga­le­ment été une cible de Das­sault dans la ré­gion, même si un re­pré­sen­tant de l’in­dus­triel ne cache pas son pes­si­misme au­jourd’hui : « Elle a été un vrai pros­pect à un mo­ment. Mais ce n’est plus le cas. Elle n’a plus les moyens. » Si l’avia­tion de com­bat ma­lai­sienne est dans un état mi­ti­gé, le pays risque de pei­ner à trou­ver les bud­gets pour la ré­no­ver. D’au­tant plus que l’arme aé­rienne ne joue pas un rôle cru­cial face aux me­naces iden­ti­fiées, no­tam­ment en ma­tière de ter­ro­risme.

Les mi­li­taires ma­lai­siens, qui ont pu as­sis­ter à plu­sieurs brie­fings sur les opé­ra­tions mi­li­taires fran­çaises et sur le com­por­te­ment des deux avions pré­sen­tés, le Ra­fale et L’A400M, se sont dé­mar­qués par la qua­li­té tech­nique de leurs ques­tions. Un of­fi­cier note d’ailleurs le dé­fi de sa force aé­rienne : « Notre prin­ci­pal pro­blème, c’est que nous avons à la fois des avions oc­ci­den­taux et des avions russes. Nous, nous sa­vons quels avions sont bons. Mais ce sont les po­li­tiques qui dé­cident. Et eux choi­sissent ce qui se voit le plus. Les Ty­phoon, par exemple, viennent tous les deux ans. » De quoi en­cou­ra­ger la France à re­nou­ve­ler l’opé­ra­tion dans deux ans, comme l’es­père le gé­né­ral Cha­raix.

L’his­toire se joue au Viet­nam

Le Viet­nam a cer­tai­ne­ment consti­tué l’étape la plus sym­bo­lique de cette mis­sion. Au­cun avion de com­bat ne s’était po­sé dans ce pays de­puis 1954. « La der­nière fois que nous étions ici, c’était pour lâ­cher des bombes », iro­nise un of­fi­cier. Les Ra­fale sont res­tés trois jours sur le tar­mac de l’aé­ro­port d’ha­noi, les équi­pages étant ac­cueillis par les au­to­ri­tés mi­li­taires lo­cales. Si les Russes s’étaient dé­jà po­sés pour des es­cales tech­niques et les Ja­po­nais pour ra­vi­tailler des avions de sur­veillance ma­ri­time, les Fran­çais ont bé­né­fi­cié d’un trai­te­ment de fa­veur qui a été lar­ge­ment cou­vert par la presse lo­cale (dont il convient de rap­pe­ler le manque de li­ber­té). Le sym­bo­lisme a tout de même ses li­mites : si les Fran­çais ont un temps es­pé­ré faire vo­ler les Ra­fale au-des­sus de la my­thique baie d’ha Long, Ha­noi a fi­na­le­ment re­fu­sé une telle ma­noeuvre, trop en­ga­geante.

À l’am­bas­sade de France, c’est Oli­vier Si­gaud, char­gé d’af­faires, qui s’est oc­cu­pé de l’évé­ne­ment. Il ex­plique que les Viet­na­miens « sont très in­quiets du grand frère chi­nois », qu’ils « en parlent beau­coup » et qu’ils « cherchent des ap­puis ». Ce­la tombe bien : la mis­sion PE­GASE vi­sait éga­le­ment à rap­pe­ler à Bei­jing la vo­lon­té de la France de faire res­pec­ter la li­ber­té de cir­cu­la­tion dans les es­paces in­ter­na­tio­naux. Il a même été en­vi­sa­gé un mo­ment d’em­prun­ter un cou­loir dont les Chi­nois re­ven­diquent illé­ga­le­ment la sou­ve­rai­ne­té, pous­sant la chasse à in­ter­ve­nir sans cé­der à ses me­naces. Les Amé­ri­cains mul­ti­plient ce type de ma­noeuvres, mais le pro­jet a été re­je­té par l’ély­sée à la der­nière mi­nute.

Les Fran­çais ont pu voir quelques Su-22 viet­na­miens, dont l’état est par­ti­cu­liè­re­ment in­quié­tant. Pro­ba­ble­ment gê­nés par l’image ren­voyée, les mi­li­taires ont ten­té de ca­mou­fler la

si­tua­tion en mo­bi­li­sant du per­son­nel d’en­tre­tien. Si­tua­tion ubuesque avec des hommes oc­cu­pés à net­toyer les ap­pa­reils avec des seaux vides, sans re­mar­quer les toiles d’arai­gnées dans les tur­bines. Un mé­ca­ni­cien fran­çais re­le­vait d’ailleurs que les avions ont lar­ge­ment été can­ni­ba­li­sés, de nom­breuses pièces étant man­quantes. Les avia­teurs viet­na­miens, faute de moyens, ne par­viennent pas à vo­ler suf­fi­sam­ment. Il y a ain­si ré­gu­liè­re­ment des crashs qui montrent à quel point l’exer­cice est pé­rilleux.

Pour au­tant, le viet­nam ne de­vrait pas consen­tir d’ in­ves­tis­se­ments d’ en­ver­gure dans ce do­maine à court terme. L’at­ta­ché mi­li­taire fran­çais rêve de si­gner un contrat qui se­rait struc­tu­rant pour les forces lo­cales, afin d’en­ga­ger du­ra­ble­ment Ha­noi et Pa­ris dans une re­la­tion forte. Mais dif­fi­cile d’iden­ti­fier des pistes sé­rieuses en de­hors de sa­tel­lites et peut-être de ma­té­riels ter­restres. La coo­pé­ra­tion s’avère plus fruc­tueuse dans le do­maine des opé­ra­tions de main­tien de la paix : les Viet­na­miens bé­né­fi­cient d’une mis­sion de for­ma­tion eu­ro­péenne spé­ci­fique et com­mencent à mo­bi­li­ser des Casques bleus.

Sin­ga­pour, étape obli­gée

Sin­ga­pour reste l’es­cale la moins mar­quante du voyage. Peu d’au­to­ri­tés avaient fait le dé­pla­ce­ment pour ren­con­trer les avia­teurs fran­çais, dont les ap­pa­reils sont res­tés par­qués au sol. Les Sin­ga­pou­riens étaient alors beau­coup plus oc­cu­pés à or­ga­ni­ser la cé­lé­bra­tion des 50 ans de leur force aé­rienne, pré­vue quelques jours plus tard.

Il s’agis­sait pour­tant là d’une étape obli­ga­toire : Sin­ga­pour est un bon client ex­port de la France et conti­nue d’ache­ter ré­gu­liè­re­ment du ma­té­riel, mal­gré une po­li­tique d’ac­qui­si­tion très tour­née vers les États-unis. L’A400M, en par­ti­cu­lier, sus­cite l’in­té­rêt de la force aé­rienne qui a spé­ci­fi­que­ment de­man­dé une pré­sen­ta­tion de ses ca­pa­ci­tés, dans l’op­tique d’une com­pa­rai­son avec les C-130. Sin­ga­pour et Pa­ris viennent éga­le­ment de cé­lé­brer les 20 ans de l’im­plan­ta­tion du 150e es­ca­dron sin­ga­pou­rien à Ca­zaux.

L’inde, sous le feu de la po­lé­mique

Dans ce voyage, l’inde est la seule étape qui com­por­tait des ma­noeuvres tac­tiques pour les pi­lotes fran­çais. Ces der­niers ont me­né plu­sieurs exer­cices avec leurs ca­ma­rades in­diens, qui at­tendent tou­jours la li­vrai­son de leurs Ra­fale, d’ici à quelques mois. D’un point de vue opé­ra­tion­nel, cette étape of­frait ain­si une vraie plus-va­lue, dans un re­gistre très dif­fé­rent de ce qui a pu être fait en Aus­tra­lie.

Dans sa di­men­sion sym­bo­lique et po­li­tique, elle s’est pour­tant mon­trée beau­coup moins pro­pice. Si le gé­né­ral La­na­ta avait de­man­dé dès le dé­part un maxi­mum de mé­dia­ti­sa­tion sur l’en­semble de la mis­sion, New Del­hi a dé­cré­té un black-out to­tal sur la vi­site fran­çaise. La rai­son : une po­lé­mique qui ne désenfle pas sur l’achat des Ra­fale par l’inde. L’op­po­si­tion ac­cuse le gou­ver­ne­ment de Na­ren­dra Mo­di d’avoir pla­cé un in­ter­mé­diaire, Anil Am­ba­ni, dans une si­tua­tion illé­ga­le­ment fa­vo­rable. Ce­lui-ci au­rait mon­té son en­tre­prise, Re­liance De­fence, à peine quelques jours avant l’an­nonce de la si­gna­ture of­fi­cielle du contrat… qui pré­voit que celle-ci soit le prin­ci­pal par­te­naire de Das­sault sur place.

Plu­sieurs élé­ments phares de la vi­site ont dû être aban­don­nés. Les avia­teurs avaient es­pé­ré réa­li­ser une pho­to­gra­phie des Ra­fale au-des­sus du Taj Ma­hal, à la ma­nière de celle au-des­sus des py­ra­mides d’égypte : pas le mo­ment. La ren­contre du gé­né­ral Cha­raix avec un an­cien com­man­dant des forces aé­riennes stra­té­giques in­diennes a éga­le­ment été an­nu­lée. Au­cun vol en place ar­rière n’a pu être or­ga­ni­sé pour rap­pro­cher les pi­lotes et faire la dé­mons­tra­tion des prouesses du chas­seur fran­çais. Le bi­lan pour­rait pa­raître terne, mais le com­man­dant de la mis­sion, en guise de conclu­sion gé­né­rale de l’opé­ra­tion, se vou­lait op­ti­miste : « Mes ob­jec­tifs à moi ont été at­teints. »

(© SIRPA Air)

Au break avant l’at­ter­ris­sage à Ja­kar­ta. Les en­jeux de tels dé­ploie­ments sont d’abord opé­ra­tion­nels – mon­trer que l’on sait faire –, mais ils sont éga­le­ment éco­no­miques…

(© SIRPA Air)

Les Ra­fale au rou­lage avant leur dé­col­lage vers l’aus­tra­lie.

(© SIRPA Air)

Pré­sen­ta­tion d’un Su-22 viet­na­mien. La deuxième par­tie de la mis­sion ren­voie à la di­plo­ma­tie aé­rienne.

(© SIRPA Air)

Un avant-goût d’a330 Phoe­nix : ra­vi­taille­ment en vol avec un KC-30A aus­tra­lien, en tan­dem avec des SU-30MKI in­diens.

(© SIRPA Air)

« Pitch Black » est de­ve­nu, avec le temps, un exer­cice ma­jeur dans la ma­cro-ré­gion. Il est his­to­ri­que­ment cen­tré sur la su­pé­rio­ri­té aé­rienne, mais plu­sieurs raf­fi­ne­ments ont été in­tro­duits cette an­née dans le scé­na­rio, dont des mis­sions CSAR.

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