Comment Google et sa fi­liale Youtube montrent pattes blanches à l’au­dio­vi­suel et au ci­né­ma fran­çais

L’in­ter­ven­tion d’un GA­FA de­vant un par­terre pro­fes­sion­nel du tout ci­né­ma fran­çais fut un mo­ment suf­fi­sam­ment rare pour que nous re­ve­nions sur les 28èmes Ren­contres ci­né­ma­to­gra­phiques de Di­jon ( RCD), les­quelles se sont te­nues du 7 au 9 no­vembre. Laurent S

Edition Multimé[email protected] - - La Une - Charles de Lau­bier

« Je re­pré­sente uni­que­ment Google et Youtube, mais pas l’en­semble des GA­FA, qui sont des en­tre­prises très dif­fé­rentes, même si l’on est sou­vent as­si­mi­lé, a pré­ci­sé d’em­blée Laurent Sa­ma­ma ( pho­to), di­rec­teur des par­te­na­riats de Google Eu­rope ( 1). Je suis en charge des par­te­na­riats avec l’in­dus­trie au­dio­vi­suelle et, à ve­nir, de l’in­dus­trie du ci­né­ma si nous nous en­ga­geons de ma­nière beau­coup plus forte » . La pré­cé­dente prise de pa­role d’un GA­FA – d’un GAFAN pour être pré­cis – aux Ren­contres ci­né­ma­to­gra­phiques de Di­jon ( RCD) re­monte à oc­tobre 2014, avec l’in­ter­ven­tion de Jan­neke Slöetjes, di­rec­trice des Af­faires pu­bliques de Net­flix Eu­rope ( 2). Mais elle avait bot­té en touche sur les réelles in­ten­tions du géant mon­dial de la SVOD en­vers le ci­né­ma fran­çais. A part Google, dont c’est la troi­sième prise de pa­role en plus de dix ans ( après Ch­ris­tophe Mul­ler en 2010 et Pa­trick Wal­ker en 2007), les géants du Net optent plu­tôt pour la po­li­tique de la chaise vide à Di­jon afin d’évi­ter que la mou­tarde ne leur monte au nez. En gé­né­ral, leurs stra­té­gies mon­diales s’ac­com­modent mal des éco­sys­tèmes lo­caux. « Les GA­FA sont au­jourd’hui les maîtres du monde. De toute évi­dence, per­sonne de Net­flix vien­dra ici dans ce dé­bat, ni au­jourd’hui ni de­main, per­sonne d’ama­zon, per­sonne de Google [ fei­gnant d’igno­rer la par­ti­ci­pa­tion de Google dans la jour­née, ndlr] » , a re­gret­té le ci­néaste et vi­ce­pré­sident de L’ARP, Pierre Jo­li­vet.

Ex­cep­tion cultu­relle et droit d’au­teur : su­jets sen­sibles

« Ils ne se­ront pas as­sis à cette table- ronde pour dis­cu­ter avec nous comme nous l’avons fait avec les ma­jors amé­ri­caines très puis­santes [ Dis­ney, Time War­ner, Fox, etc., ndlr] mais qui étaient, elles, re­pré­sen­tées » , a pour­sui­vi le réa­li­sa­teur de « Ma pe­tite en­tre­prise » , en plein dé­bat sen­sible sur « L’ex­cep­tion cultu­relle et le droit d’au­teur ont- ils dé­jà per­du la ba­taille face au co­py­right et à la loi du mar­ché ? » . C’était sans comp­ter sur la par­ti­ci­pa­tion de Google/ Youtube à la table- ronde ( Suite en page 2)

sui­vante sur le thème de « Quelle loi au­dio­vi­suelle à l’ère nu­mé­rique ? » . C’est sur ce ter­rain mi­né que Laurent Sa­ma­ma a fait preuve de pé­da­go­gie et d’un cer­tain flegme bri­tan­nique – Fran­çais, il vit à Londres avec sa fa­mille ( 3). « On a beau­coup par­lé des risques que pré­sen­tait le nu­mé­rique – et il y en a – mais il y a des op­por­tu­ni­tés de créer de nou­veaux for­mats, d’at­teindre de nou­velles au­diences, d’ex­po­ser des oeuvres à de nou­veaux spec­ta­teurs, et de faire émer­ger de nou­veaux ta­lents et créa­teurs qui n’au­raient pas émer­gé au­tre­ment. Con­trai­re­ment à ce qui a été dit, nous pen­sons que ce­la peut bé­né­fi­cier à l’en­semble de la l’in­dus­trie au­dio­vi­suelle et à l’éco­sys­tème, avec les­quels nous vou­lons tra­vailler » a dé­cla­ré le re­pré­sen­tant de Google.

Content ID, Fol­low the Mo­ney, MOU/ Al­pa/ CNC

La firme de Moun­tain View mul­ti­plie les par­te­na­riats dans l’au­dio­vi­suel et montre patte blanche dans le ci­né­ma. « Nous avons beau­coup de tech­no­lo­gies et ser­vices qui peuvent bé­né­fi­cier aux ac­teurs de l’au­dio­vi­suel. Pour nous, la lutte contre le pi­ra­tage est es­sen­tielle. Nous ne sommes pas dans les in­can­ta­tions mais dans les ac­tions pré­cises. Nous sommes com­plè­te­ment d’ac­cord sur le fait qu’il faille pro­té­ger le droit d’au­teur » , a- t- il pour­sui­vi, alors que Youtube s’op­pose ac­ti­ve­ment à l’ar­ticle 13 du pro­jet de di­rec­tive eu­ro­péenne « Droit d’au­teur dans le mar­ché unique nu­mé­rique » qui res­pon­sa­bi­lise les hé­ber­geurs et les pla­te­formes de par­tage – lire la tri­bune de Su­san Wo­j­ci­cki, DG de Youtube, dans le Fi­nan­cial Times du 12 no­vembre ( 4). Et Laurent Sa­ma­ma de rap­pe­ler que la fi­liale vi­déo de Google a lan­cé il y a plus de dix ans Content ID et conti­nue à le dé­ve­lop­per. Ce qui a né­ces­si­té un in­ves­tis­se­ment de plus de 100 mil­lions de dol­lars de­puis la créa­tion en 2007 de cet ou­til de lutte contre le pi­ra­tage en ligne par em­preinte nu­mé­rique et dé­tec­tion au­to­ma­tique des vio­la­tions pré­su­mées au droit d’au­teur. « Un ayant droit, un créa­teur ou un dif­fu­seur, qui a un conte­nu lui ap­par­te­nant, va en­re­gis­trer une em­preinte de son conte­nu. Dès que ce­lui- ci ap­pa­raî­tra sur Youtube, même par­tiel­le­ment au sein d’une vi­déo, il re­ce­vra une no­ti­fi­ca­tion. Il a alors trois choix : soit il dé­cide de blo­quer ce conte­nu, soit il sou­haite être in­for­mé sur la ma­nière dont cette vi­déo est vue, soit il veut la mo­né­ti­ser pour per­ce­voir une par­tie des re­ve­nus » , a ex­pli­qué Laurent Sa­ma­ma. La veille de son in­ter­ven­tion à Di­jon, le géant du Net a pu­blié ( le 7 no­vembre) au ni­veau mon­dial son nou­veau rap­port : « Comment Google lutte contre le pi­ra­tage » ( 5). Il en res­sort que 90 % des ayants droit qui ont ac­cès à Content ID – c’es­tà- dire sur 9.000 par­te­naires dans le monde – dé­cident de mo­né­ti­ser pour en­gran­ger des re­ve­nus, au lieu de blo­quer l’uti­li­sa­tion des droits sur Youtube. « Le to­tal des re­ve­nus que nous avons re­ver­sés dans le monde, cor­res­pon­dant à l’uti­li­sa­tion de Content ID, s’élèvent à 3 mil­liards de dol­lars [ cu­mu­lé de­puis 2007, dont 900 mil­lions de dol­lars en Eu­rope ( 6) où l’on compte 35 mil­lions de chaînes Youtube, ndlr] » . Pour Google, lutte contre le pi­ra­tage et créa­tion de va­leur vont en­semble. « Content ID a été dé­ve­lop­pé en par­te­na­riat avec les ayants droits » , as­sure Laurent Sa­ma­ma. Par­mi ces par­te­naires : des groupes de té­lé­vi­sion – comme TF1 qui avait fer­raillé en jus­tice de 2008 à 2011 contre Youtube ac­cu­sé de pi­ra­tage au­dio­vi­suel ( 7) –, des stu­dios de ci­né­ma, des pro­duc­teurs de mu­sique ou en­core des la­bels in­dé­pen­dants, soit au to­tal plus de 80 mil­lions de fi­chiers d’oeuvres ré­fé­ren­cés à ce jour dans la base de don­nées Content ID. Youtube, c’est au­jourd’hui 1,9 mil­liard d’uti­li­sa­teurs dans le monde chaque mois. De­vant le 7e Art fran­çais, le re­pré­sen­tant de la pre­mière lettre de GA­FA s’est mon­tré ferme. « Nous avons mis en place “Fol­low the Mo­ney” qui consiste à re­ti­rer de toutes nos so­lu­tions de pu­bli­ci­té et de paie­ment tout site qui a une ac­ti­vi­té pi­rate pour lui cou­per toutes sources de fi­nan­ce­ment » , a- t- il as­su­ré. De plus, Google est – en tant que membre de IAB France – l’un des si­gna­taires, le 23 mars 2015 à Pa­ris, de la charte de bonnes pra­tiques dans la pu­bli­ci­té en ligne ( 8). Plus ré­cem­ment, le 25 juin 2018 à Bruxelles, Google a si­gné – de la main de Car­lo d’asa­ro Bion­do, pré­sident de Google Eu­rope ( EMEA) et pa­tron de Laurent Sa­ma­ma – un « MOU on on­line ad­ver­ti­sing and in­tel­lec­tual pro­per­ty rights ( IPR) » ( 9). Là aus­si, l’ar­se­nal passe par l’ « as­sè­che­ment » des sources de fi­nan­ce­ment des sites pi­rates ( rogue sites). Le mois pré­cé­dent, Google si­gnait un par­te­na­riat avec l’au­dio­vi­sual An­ti- Pi­ra­cy Al­liance ( AAPA) où l’on re­trouve Ca­nal+, Bein Sports ou en­core Fox Net­works. Son na­vi­ga­teur Ch­rome est lui aus­si mis à contri­bu­tion, en étant do­té d’un ad- blo­cker qui bloque les pu­bli­ci­tés sus­cep­tibles de s’af­fi­cher sur des sites pi­rates de par­tage de fi­chiers de type Torrent. « Il faut tra­vailler en­semble, comme nous le fai­sons de­puis l’an­née der­nière [ ac­cord conclu en sep­tembre 2017, ndlr] avec l’as­so­cia­tion de lutte contre la pi­ra­te­rie au­dio­vi­suelle ( Al­pa) et le CNC ( 10) pour mettre à dis­po­si­tion beau­coup plus lar­ge­ment Content ID et amé­lio­rer la ma­nière de ré­tro­gra­der les sites pi­rates. Il est hors de ques­tion que les pi­rates uti­lisent nos pla­te­formes au dé­tri­ment des oeuvres » , a- t- il in­sis­té. Pour au­tant, « il y a une telle en­vie de voir une cer­taine oeuvre que, si elle est dis­po­nible nulle part, le re­cours est le pi­ra­tage » .

Youtube Pre­mium ne fait pas son ci­né­ma

Google pré­sente en outre Youtube Pre­mium ( ex- Youtube Red) – le nou­veau nom du Youtube payant de­puis mai 2018 – comme une so­lu­tion au­dio­vi­suelle ( 11) : « Youtube a créé Youtube Ori­gi­nals [ des conte­nus ori­gi­naux co­pro­duits par la fi­liale de Google, ndlr]. En France, deux sé­ries sont co­fi­nan­cées : “Groom” avec Stu­dio Ba­gel de Ca­nal+ et “Les Em­mer­deurs” avec Gol­den Net­work de M6. Il y a 50 Youtube Ori­gi­nals dans le monde » . De là à al­ler fi­nan­cer des sé­ries à la « Net­flix » ou des films du 7e Art, il y a un cap que Google se re­fuse à fran­chir… pour l’ins­tant. @

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