LE BEAU GESTE

S’im­pli­quer de­mande une forme de lâ­cher-prise, un consen­te­ment joyeux.

Esprit Yoga - - Lâme & l’esprit - Par Ananda Ce­bal­los

L’aube le dis­pu­tait aux der­nières étoiles. Un voile de brume épais est sou­dain dé­chi­ré par le re­ten­tis­se­ment de conques, tim­bales et tam­bours. Mon­té sur un grand char at­te­lé de cour­siers blancs, un chef d’ar­mée va­cille. Pris d’an­goisse de­vant la me­nace d’une iné­luc­table ba­taille fra­tri­cide, le guer­rier laisse choir son arc et ses flèches. Ac­ca­blé de dou­leur, il dé­cide d’aban­don­ner, de se re­ti­rer de l’ac­tion. Ce guer­rier est Ar­ju­na, écar­te­lé par le di­lemme entre « agir » ou « ne pas agir ». Le dieu Kri­sh­na, sous la forme d’un conduc­teur de char, livre à son ami un mes­sage : ne re­nonce pas à l’ac­tion ! Ce n’est pas à l’ac­tion qu’il faut échap­per, mais à la re­cherche égoïste qui se cache dans les actes.

Ce­la se passe dans la Bha­ga­vad Gî­ta, texte ma­jeur de l’hin­douisme qui en­tre­prend une ré­ha­bi­li­ta­tion de l’agir et mi­lite pour re­va­lo­ri­ser l’ac­tion hu­maine dans le monde1. La Bha­ga­vad Gî­ta pro­pose la voie de l’agir dés­in­té­res­sé par op­po­si­tion à la voie dite du non-agir. Pour ce­la, à l’op­po­si­tion entre ac­ti­vi­té et non-ac­ti­vi­té elle sub­sti­tue une autre op­po­si­tion qui dis­tingue deux types d’ac­tion : l’ac­tion mo­ti­vée par le dé­sir, cen­trée sur l’ob­ten­tion des ré­sul­tats et l’ac­tion qu’on ac­com­plit sans s’at­ta­cher aux fruits de nos actes.

Les mo­rales an­tiques nous in­vitent aus­si à ne pas nous in­quié­ter du but de nos ac­tions et à nous in­ves­tir da- van­tage dans le che­min que l’on par­court pour les at­teindre. Les stoï­ciens dis­tin­guaient ain­si entre le but (sko­pos) et la fin, (te­los)2. Pour le sage, le bon­heur ne ré­side pas en pre­mier lieu dans l’ob­ten­tion du but pour­sui­vi (sko­pos), mais dans la ma­nière dont il s’y prend pour ob­te­nir le ré­sul­tat (te­los). Il faut donc s’at­ta­cher da­van­tage à la qua­li­té de notre en­ga­ge­ment plu­tôt qu’à la seule at­teinte de ré­sul­tats.

Ce­lui qui at­teint son but a man­qué tout le reste

Pro­verbe zen

Quand nous sommes tour­nés vers la réus­site et la per­for­mance, le yo­ga peut nous ai­der à ame­ner notre at­ten­tion vers l’agir dés­in­té­res­sé. Si nous res­sen­tons l’in­quié­tude de ne pas réus­sir, si nous ac­cor­dons trop d’im­por­tance au but, rap­pe­lons-nous que l’acte même porte en lui sa propre fin ; que le sage, comme di­sait Sé­nèque, même s’il échoue, réus­sit. Il n’est pas ques­tion d’agir dans l’in­dif­fé­rence du ré­sul­tat mais en por­tant notre at­ten­tion à la qua­li­té de l’acte en lui­même. S’im­pli­quer de­mande une dé­pos­ses­sion, une sorte de consen­te­ment joyeux. S’en­ga­ger en lâ­chant prise sur le ré­sul­tat et en nous at­ta­chant à bien ac­com­plir le geste, car dans la pu­re­té et la sim­pli­ci­té de l’in­ten­tion se trouve la meilleure ré­com­pense. (1) Mi­chel Hu­lin et Emile Sé­nart, La Bha­ga­vad Gi­ta, Pa­ris, Points Sa­gesses, 2010.

(2) Pierre Ha­dot, La Ci­ta­delle in­té­rieure : In­tro­duc­tion aux Pen­sées de Marc Au­rèle, Pa­ris, Fayard, 2011.

Doc­teure en Études in­diennes, Ananda Ce­bal­los est aus­si for­ma­trice à l’école Fran­çaise de Yo­ga et psy­cho­logue spé­cia­li­sée en troubles du com­por­te­ment ali­men­taire (www.yoome.fr).

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