Esprit Yoga

EN CHE­MIN VERS NOUS-MÊME

Le yo­ga nous in­vite à pen­ser le che­mi­ne­ment comme un état de trans­for­ma­tion, une pro­gres­sion où le but du che­min est l'abo­li­tion du but.

- PAR ANANDA CE­BAL­LOS France · Walter Benjamin · Jean-Jacques Rousseau · Friedrich Nietzsche · Mahatma Gandhi · Aristotle · Charles Baudelaire

Le che­mi­ne­ment comme trans­for­ma­tion et pro­gres­sion

AUS­SI BA­NALE et na­tu­relle qu'elle puisse nous pa­raître, l'ac­qui­si­tion de la marche a né­ces­si­té des ef­forts consi­dé­rables. Il y a des mil­lions d'an­nées, sai­si par un ex­tra­or­di­naire ins­tinct de sur­vie, un singe se risque à quit­ter les arbres et des­cend au sol. Mais la sa­vane est rem­plie de dan­gers et à quatre pattes, il ne peut pas voir. Alors il se dresse sur ses pattes ar­rière pour ar­ri­ver à voir au-des­sus des hautes herbes. Nous sommes tous les en­fants de cette po­pu­la­tion de singes qui le­va le re­gard un jour et se mit à par­cou­rir la terre et à tra­ver­ser les océans, por­tée par une ex­tra­or­di­naire au­dace. Pen­dant très long­temps, l'être hu­main a été no­made et a trou­vé dans le voyage sa propre fa­çon d'ha­bi­ter et de vivre l'es­pace. Si avec le temps il s'est sé­den­ta­ri­sé, la marche conti­nue à nour­rir son dé­sir d'avan­cer et son éter­nelle cu­rio­si­té. Au ni­veau in­di­vi­duel, la marche porte aus­si l'em­preinte d'une soif illi­mi­tée de dé­cou­verte et de conquête de l'es­pace. Pour le pe­tit d'homme, la sta­tion de­bout et l'ap­pren­tis­sage de la marche signent un pas­sage sym­bo­lique fort. L'en­fant n'at­tend plus que le monde comble ses be­soins car il est dé­sor­mais ca­pable d'al­ler ex­plo­rer le monde par lui-même. Plus tard, la vo­lon­té et l'en­ga­ge­ment tra­dui­ront ce même dé­sir de mou­ve­ment et d'évo­lu­tion, no­tions cen­trales dans les pro­ces­sus d'ap­pren­tis­sage et d'im­pli­ca­tion dans une voie.

Mar­cher, une voie vers la li­ber­té ?

La no­tion de che­mi­ne­ment sup­pose né­ces­sai­re­ment de par­tir de l'état où l'on est ac­tuel­le­ment, avec ses avan­tages et ses in­con­vé­nients.

Mar­cher im­plique un re­tour sur soi, une in­ter­ro­ga­tion sur ses actes et une com­pré­hen­sion de ses mé­ca­nismes. L'écri­vain et aven­tu­rier Sylvain Tesson ra­conte dans un ré­cit au­to­bio­gra­phique com­ment il dé­cide, après une chute grave, la co­lonne ver­té­brale ra­fis­to­lée par des clous, de tra­ver­ser la France à pied, sillon­nant les « che­mins noirs »1. Il ex­plique que cette marche hors des sen­tiers bat­tus l'a ai­dé non seule­ment à re­trou­ver ses forces mus­cu­laires mais aus­si la force in­té­rieure.

Pour­quoi la marche est-elle si vi­vi­fiante ? Com­ment com­prendre sa puis­sance « res­tau­ra­tive » ? Plu­sieurs ex­pé­riences si­gni­fi­ca­tives chez l'être hu­main semblent s'in­car­ner dans l'ac­tion de che­mi­ner. D'une part, la marche nous rend plus dis­po­nibles au monde. Po­ser le re­gard sur le vert tendre de l'herbe, re­ce­voir les odeurs d'embruns ou en­tendre le chant des ci­gales, peut sus­ci­ter des émo­tions de sé­ré­ni­té et de ten­dresse. Même l'ex­pé­rience de la ré­pé­ti­tion, si pé­nible dans le quo­ti­dien, de­vient li­bé­ra­trice dans la marche. Mar­cher ouvre ain­si à une géo­gra­phie de tra­verse qui ré­siste au va­carme pro­vo­qué par les dis­po­si­tifs tech­niques et mar­chands qui anes­thé­sient nos sens et cap­turent nos es­prits. La flâ­ne­rie est possible éga­le­ment au coeur du fra­cas des villes, le consen­te­ment à l'er­rance per­met­tant d'éprou­ver les choses au­tre­ment. Comme le rap­pelle Wal­ter Ben­ja­min à propos de Bau­de­laire, se pro­me­ner dans une grande ville per­met de sai­sir des ins­tants d'une in­tense beauté.

D'autre part, la marche aide à ap­pri­voi­ser cer­taines peurs et à dé­pas­ser les obs­tacles. Dans l'ac­tion de che­mi­ner, on dé­couvre la na­ture hu­maine dans sa vulnérabil­ité et l'in­di­vi­du fait très con­crè­te­ment l'ex­pé­rience des li­mites cor­po­relles. En mar­chant, il faut sou­vent ap­prendre à dé­pas­ser des sen­sa­tions élé­men­taires comme la fa­tigue, la faim ou la soif. Par ailleurs, le ca­rac­tère im­pré­vi­sible, ir­ré­gu­lier et par­fois si­nueux du che­min, forge l'hu­mi­li­té et le cou­rage né­ces­saires pour sur­mon­ter le doute, l'épui­se­ment et l'usure. Fi­na­le­ment, l'acte de mar­cher re­vi­vi­fie pro­fon­dé­ment car il semble ré­pondre au dé­sir de se mettre en route vers l'es­sen­tiel. La marche de­vient alors ins­ti­ga­trice de dé­ta­che­ment, voie de sa­gesse, pè­le­ri­nage vers soi. « La pro­fon­deur de la pen­sée », dit le « phi­lo­sophe fo­rain », Alain Guyard, « est fonc­tion de l'usure des se­melles »2 . D'autres phi­lo­sophes avant lui avaient sou­li­gné la va­leur in­trin­sèque de la marche pour ai­guillon­ner la pen­sée. On voit à quel point leur pen­sée en est tri­bu­taire, no­tam­ment chez Rous­seau pé­né­trant dans la fo­rêt, ou chez Nietzsche dans son as­cen­sion aux som­mets. Sans ou­blier les di­men­sions po­li­tiques de la marche : comme en té­moignent la marche du sel de Gand­hi, la marche sur Washington de M. L. King ou la « Marche des Beurs » de 1983. En mar­chant, on peut faire va­loir des idées po­li­tiques. Dans la marche, tout re­de­vient possible.

Mar­cher dans le cadre d'un pè­le­ri­nage pos­sède aus­si une grande im­por­tance dans des nom­breuses re­li­gions. Dans l'hin­douisme, chaque

« La pro­fon­deur de la pen­sée est fonc­tion de l’usure des se­melles »

Alain Guyard

type de pè­le­ri­nage a une si­gni­fi­ca­tion re­li­gieuse dif­fé­rente. Il peut s'agir de se rendre à un lieu sa­cré (ya­tra) ou bien de faire un mou­ve­ment au­tour d'une per­sonne (même le fait de tour­ner au­tour de soi), d'un temple ou d'un ob­jet, (mon­tagne, lac, ri­vière ou ville), dans le sens des ai­guilles d'une montre (pa­ri­kra­ma ou pra­dak­shi­na). À tra­vers cette forme de marche cir­cu­laire, le pè­le­rin se pu­ri­fie, se re­lie au cos­mos et se rap­proche du divin. Pour lui, le che­min est tout aus­si im­por­tant que la des­ti­na­tion et les dif­fi­cul­tés re­la­tives au voyage sont consi­dé­rées comme des actes de dé­vo­tion.

Le yo­ga : quand le che­min est le but

C'est rare de trou­ver un mot qui dé­signe en même temps le moyen et le but d'une dé­marche. C'est le ca­rac­tère unique du mot « yo­ga ». En sans­krit sid­dhi est l'ac­com­plis­se­ment d'un ob­jec­tif, la réa­li­sa­tion, le but. Dé­ri­vé de la même ra­cine, sadhana, est le mot qui dé­signe le moyen pour y par­ve­nir. Ces deux sens se réunissent dans un seul mot car on peut tra­duire « yo­ga » aus­si bien comme l'état fi­nal re­cher­ché que comme le che­min qui y mène. Le seul fait de se mettre en che­min a dé­jà une va­leur en soi et doit donc être ap­pré­cié, ici et main­te­nant. Pour Aris­tote3, le bon­heur est un bien qui n'est pas four­ni par l'ex­té­rieur. La marche, tout comme le bon­heur, ne peut qu'être re­cher­chée pour elle-même et jamais en vue d'une autre chose.

Ce­la est bien illus­tré dans l'ex­pé­rience de la marche « kin­hin » de la mé­di­ta­tion boud­dhiste. Dans la tra­di­tion Sô­tô, on marche len­te­ment et avec di­gni­té entre les mo­ments d'as­sise afin de vi­vi­fier le corps et l'es­prit sans in­ter­rompre pour au­tant le calme de la mé­di­ta­tion im­mo­bile. Cette marche in­clut l'ob­ser­va­tion de la res­pi­ra­tion, des sen­sa­tions des pieds sur le sol et de l'orien­ta­tion du corps dans l'es­pace. L'at­ten­tion et l'état de pré­sence culti­vés dans l'as­sise ne changent pas, sim­ple­ment ils sont ap­pli­qués dans le mou­ve­ment. Chaque mo­ment a du sens en lui-même et nous in­vite à une pré­sence plus pleine. Le che­min n'a plus de point d'ar­ri­vée. Le but du che­min est l'abo­li­tion du but.

C'est exac­te­ment la concep­tion du bon­heur pour Aris­tote et ce qui dé­fi­nit le mieux la marche comme un tré­sor in­trin­sèque, c'est-à-dire qui contient sa fin en elle-même. De la même fa­çon, dans la pra­tique pos­tu­rale du yo­ga, il s'agi­rait de ne pas conce­voir la pos­ture comme un but en soi mais comme un che­mi­ne­ment, ul­time et joyeux. Comme dans la marche, dans le yo­ga il n'y a pas de quête de per­for­mance. La pos­ture de yo­ga existe par quelque chose et non pour quelque chose. La pra­tique se dé­noue alors de toute ten­sion, dans la cé­lé­bra­tion gra­tuite de cha­cun des gestes qui conduisent à la pos­ture, dans un re­lâ­che­ment permanent de l'ef­fort. La pra­tique du yo­ga consti­tue sa propre ré­com­pense. Lors­qu'elle mo­bi­lise vrai­ment toutes nos fa­cul­tés, elle de­vient une fin en el­le­même, dans la plé­ni­tude de notre en­ga­ge­ment et non pas dans l'ob­ten­tion d'un ré­sul­tat ex­té­rieur. Le yo­ga nous in­vite ain­si à une forme de pè­le­ri­nage vers nous-même, à par­cou­rir les méandres de notre in­té­rio­ri­té et à tra­ver­ser le der­nier des ter­ri­toires vierges : ce­lui de notre propre être in­ex­plo­ré.

« Pour le par­fait flâ­neur, pour l’ob­ser­va­teur pas­sion­né, c’est une im­mense jouis­sance que d’élire do­mi­cile dans l’on­doyant, dans le mou­ve­ment, dans le fu­gi­tif et l’in­fi­ni »

Charles Bau­de­laire

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