Esprit Yoga

PATANJALI

La vie en­tou­rée de mys­tère du co­di­fi­ca­teur du yo­ga mo­derne.

- PAR MAX PARINY ET LO­RE­NA ARCIDIACON­O Patanjali

La vie mys­té­rieuse du père du yo­ga mo­derne

QUAND ON cherche à ap­pro­fon­dir un tant soit peu sa pra­tique du yo­ga, la lec­ture des Yo­ga-su­tra de Patanjali est une étape in­con­tour­nable. C'est sou­vent le pre­mier texte de la tra­di­tion qu'on a en­vie de lire et ses apho­rismes sont en­sei­gnés dans toutes les for­ma­tions de yo­ga. Pour­tant ce texte ne manque pas de mys­tère. À com­men­cer par sa da­ta­tion. Se­lon les sources et les ex­perts, ce re­cueil de 195 brèves pa­ra­graphes (ou su­tras) se­rait ap­pa­ru entre le IIE siècle av. J.-C et le Ve siècle ap. J.-C : une four­chette de 700 ans ! Et il est bien possible que le texte fi­nal ne soit en réa­li­té qu'une co­di­fi­ca­tion de frag­ments ou de textes en­core plus an­ciens, sou­vent is­sus de la tra­di­tion orale.

Homme ou mythe

Les lé­gendes met­tant en scène la fi­gure de Patanjali sont in­nom­brables, et sa bio­gra­phie est clai­re­ment em­preinte de my­tho­lo­gie. L'ico­no­gra­phie la plus ré­pan­due le re­pré­sente mi-homme, mi-rep­tile, son buste hu­main émer­geant des spi­rales d'un puis­sant ser­pent. En ef­fet, une lé­gende le pré­sente comme la ré­in­car­na­tion d'adi­se­sa, ser­pent à mille têtes, sur le­quel re­pose al­lon­gé le dieu Vi­sh­nu. Le corps de Patanjali est en­ve­lop­pé dans trois an­neaux et de­mi qui sym­bo­lisent l'éner­gie non-ma­ni­feste, la Kun­da­li­ni, dont nous ne réa­li­sons pas l'exis­tence jus­qu'au jour où celle-ci se ré­veille.

Toujours dans l'ico­no­gra­phie tra­di­tion­nelle, Patanjali pos­sède quatre bras et quatre mains. Deux mains sont jointes de­vant la poi­trine, en na­mas­té, geste de sa­lu­ta­tion mais éga­le­ment de bé­né­dic­tion en­vers les nom­breux dis­ciples qui se tournent vers lui et qui sou­haitent ap­pro­fon­dir l'étude du yo­ga et de ses en­sei­gne­ments. Par ce geste, le sage les ras­sure, car tous leurs ef­forts por­te­ront leurs fruits, spi­ri­tuel­le­ment par­lant. Les deux autres mains sont di­ri­gées vers le haut : l'une tient Shan­kha, em­blème de Vi­sh­nu, le co­quillage qui in­carne l'éner­gie du son sa­cré Om, tan­dis que l'autre tient un disque, Ka­la­cha­kra, qui sym­bo­lise à la fois la loi de cause à ef­fet et la fu­ga­ci­té de la Roue du Temps, qui tourne inexo­ra­ble­ment.

La nais­sance lé­gen­daire de Patanjali

La lé­gende ra­conte qu'un jour, alors qu'il était al­lon­gé sur son ser­pent Adi­se­sa, Vi­sh­nu fut tant ab­sor­bé par la danse ex­ta­tique que Shi­va exé­cu­tait sous ses yeux que son corps com­men­ça à vi­brer très in­ten­sé­ment, de­ve­nant de plus en plus lourd et écra­sant le ser­pent, jus­qu'à lui cou­per le souffle. Une fois la danse de Shi­va ter­mi­née, le corps de Vi­sh­nu re­vint à sa lé­gè­re­té ori­gi­nelle. Adi­se­sa ma­ni­fes­ta alors la vo­lon­té d'ap­prendre cette même danse, afin d'ap­por­ter ins­pi­ra­tion et émo­tion à son sei­gneur. Frap­pé par tant d'ar­deur, Vi­sh­nu émit une pré­dic­tion : le dieu Shi­va ré­com­pen­se­rait le Ser­pent pour tant de dé­vo­tion, en l'au­to­ri­sant à se ré­in­car­ner en être hu­main, qui en­sei­gne­rait aux hommes l'art de la danse et du yo­ga.

Adi­se­sa se mit alors à mé­di­ter afin de trou­ver la femme pou­vant être sa mère. Sou­dai­ne­ment, l'image d'une yo­gi­ni, as­cète au coeur pur, lui ap­pa­rut et il com­prit que cette femme se­rait la mère qu'il cher­chait. Son nom était Go­ni­ka, une vierge dé­vouée au yo­ga, qui dé­si­rait ar­dem­ment avoir un fils au­quel ré­vé­ler et trans­mettre la connais­sance de cette pra­tique an­tique et pré­cieuse. Elle se mit à prier le so­leil — ma­ni­fes­ta­tion de la lu­mière et de la pré­sence di­vine sur terre — de lui ac­cor­der un fils. Go­ni­ka of­frit à l'astre brillant de l'eau de source, le seul pré­sent qu'elle, humble et pauvre, avait pu trou­ver. L'eau était gar­dée dans ses paumes rap­pro­chées, dans un geste proche d'an­ja­li Mu­dra. Plon­gée dans une pro­fonde mé­di­ta­tion, à peine eu­telle ou­vert les yeux qu'elle vit un pe­tit ser­pent entre ses mains, ré­in­car­na­tion d'adi­se­sa. Ce ser­pen­teau se trans­for­ma im­mé­dia­te­ment en être hu­main, puis s'in­cli­na de­vant elle en la priant de l'ac­cep­ter comme fils. Go­ni­ka le nom­ma Patanjali — Pa­ta si­gni­fiant « tom­bé » et An­ja­li rap­pe­lant le mu­dra des mains en sa­lu­ta­tion.

La vie de Patanjali

À par­tir d'un tel mythe d'ori­gine, Patanjali était for­cé­ment des­ti­né à une vie ex­tra­or­di­naire. Il fut ce que l'on ap­pel­le­rait au­jourd'hui un en­fant pro­dige. Dès sa plus tendre en­fance, il phi­lo­so­phait avec les sages (ri­shis) et les voyants. Non seule­ment, il sa­vait dis­cu­ter de phi­lo­so­phie, de gram­maire, d'ayur­ve­da et de mu­sique, mais aus­si il était ca­pable de ré­vé­ler des se­crets an­tiques et pré­dire avec pré­ci­sion le futur. Son es­prit était si vif et puis­sant, sa pa­role et sa vi­sion si in­tenses, que lorsque des im­por­tuns osèrent le dé­ran­ger lors de ses pé­ni­tences re­li­gieuses en se mo­quant de lui, ils se re­trou­vèrent su­bi­te­ment ré­duits en cendres par le feu de sa pa­role et de son re­gard. Un par­fum de lé­gende en­toure éga­le­ment son ma­riage : un jour qu'il mé­di­tait en mar­chant près du som­met du mont Me­ru — la mon­tagne cé­leste centre de l'uni­vers — il dé­cou­vrit, ca­chée dans la ca­vi­té d'un tronc d'arbre, une dé­li­cieuse et char­mante jeune fille, une yo­gi­ni pré­nom­mée Lo­lu­pa. Fou­droyé par la beauté de cette der­nière, il fut ins­tan­ta­né­ment ma­rié à elle. Les époux vé­curent une heu­reuse et longue union.

Ses oeuvres

L'in­cer­ti­tude plane éga­le­ment sur la pa­ter­ni­té de ses oeuvres. On est à peu près cer­tain qu'il fut un grand dan­seur : en­core au­jourd'hui, les dan­seurs de la tra­di­tion clas­sique in­dienne l'in­voquent et lui rendent hom­mage, le consi­dé­rant comme la fi­gure tu­té­laire de la danse. En plus des Yo­ga-su­tra, cer­tains cher­cheurs lui at­tri­buent éga­le­ment la créa­tion d'un trai­té de mé­de­cine ayur­vé­dique, dans le­quel il diag­nos­tique les ma­la­dies, dé­crit la struc­ture et les fonc­tions du corps hu­main, ex­plique com­ment main­te­nir un corps en bonne san­té grâce aux herbes of­fi­ci­nales et dé­crit la pré­pa­ra­tion des remèdes. D'autres lui at­tri­buent l'écri­ture d'un Grand Com­men­taire de la gram­maire de Pa­ni­ni. Cel­le­ci marque conven­tion­nel­le­ment la fin du sans­krit vé­dique et le dé­but du sans­krit clas­sique. Non seule­ment Patanjali en écri­vit-il le com­men­taire, mais re­dé­fi­nit-il les règles du sans­krit, en élar­gis­sant son vo­ca­bu­laire et en don­nant à cette langue, mère de toutes les langues eu­ro­péennes, une puis­sance ex­pres­sive qu'elle n'avait jamais eue au­pa­ra­vant. Il en fit un ins­tru­ment plus fin et pré­cis, ca­pable d'ex­pri­mer chaque as­pect de notre exis­tence et de la pen­sée hu­maine.

En ab­sence de sources do­cu­men­taires plus pré­cises, nous ne pou­vons pas être tout à fait sûrs que Patanjali ait été un dan­seur hors pair, un expert en ayur­ve­da, un gram­mai­rien et un lin­guiste ex­cep­tion­nel. Mais peu im­porte. Pour les pra­ti­quants de yo­ga contem­po­rains que nous sommes, ce qui compte vrai­ment est que Patanjali a lais­sé en hé­ri­tage un don de va­leur in­es­ti­mable : un pré­cieux guide pra­tique pour cher­cher la paix in­té­rieure et pour­suivre l'ac­com­plis­se­ment spi­ri­tuel. La phi­lo­so­phie du yo­ga co­di­fiée par Patanjali dans les Yo­ga-su­tra s'est avé­rée in­tem­po­relle et mo­derne à la fois. Elle parle si clai­re­ment et si puis­sam­ment à la conscience hu­maine qu'elle a tra­ver­sé, pen­dant deux mille ans, toutes les époques et les cultures.

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