Esprit Yoga

TA­PIS & DÉ­PEN­DANCES

- PAR LAURENCE GAY Niger · Instagram

Éloge de l'at­tente

ON NE SUP­PORTE plus d'at­tendre. Les temps morts ne sont pas to­lé­rés ou alors on redouble d'in­gé­nio­si­té pour les rendre ac­cep­tables. Dans les salles d'at­tente, des écrans de té­lé­vi­sion nous hyp­no­tisent ; les halls de gare ou d'aé­ro­port sont de­ve­nus des centres com­mer­ciaux. En même temps, nous vouons un culte à une forme d'at­tente par­ti­cu­lière. At­tendre à être prête. Pen­dant long­temps, j'en ai fait ma ligne de conduite. Pour moi, être prête, c'était ras­sem­bler tout ce qui me ren­drait par­fai­te­ment apte à ac­cueillir une évo­lu­tion de ma si­tua­tion. At­tendre la route pour s'y rendre. Une at­tente ef­fi­cace pour ma part. J'étais friande de ces pu­bli­ca­tions qui pro­posent des listes de conseils : « les cinq choses à évi­ter pour réus­sir ce­ci », « les trois signes qui prouvent ce­la ». Ces pu­bli­ca­tions me fai­saient l'ef­fet de pres­crip­tions ci­blées et ga­rantes d'ef­fi­ca­ci­té. Est-on seule­ment jamais prête ?

J'ai ap­pris que lorsque l'un des pre­miers pro­to­types de ro­bots en me­sure de re­pro­duire la marche hu­maine fut mis au point, un pa­ra­mé­trage très com­plexe avait été réa­li­sé pour re­pro­duire le plus grand nombre de pos­si­bi­li­tés de mou­ve­ment. Mal­gré ce­la, ce ro­bot n'ar­ri­vait pas à mon­ter un es­ca­lier ou à avan­cer sur une sur­face in­cli­née. Sa pro­gres­sion était tan­tôt chao­tique, tan­tôt im­pos­sible. Les scien­ti­fiques ont chan­gé d'op­tique. Ils ont dé­les­té le lo­gi­ciel de contrôle du ro­bot de beau­coup de don­nées et ont do­té le ro­bot de cap­teurs de gra­vi­té. La marche du ro­bot s'est avé­rée plus proche de la nôtre, plus souple, y com­pris sur des ter­rains ir­ré­gu­liers. Le nou­veau pro­to­type n'a pas toutes les ré­ponses en mé­moire, il capte tou­te­fois constam­ment les va­ria­tions de son en­vi­ron­ne­ment et com­pose des ré­ponses adap­tées. Il avance. Ce se­rait un prin­cipe fon­da­men­tal de la théo­rie de l'évo­lu­tion des es­pèces, soit dit en pas­sant.

J'ai re­mar­qué que dans le yo­ga, il est de­ve­nu cou­rant d'avoir re­cours à une ap­proche stan­dar­di­sée avec des listes de choses à ac­com­plir, pour «réus­sir» une pos­ture par exemple. Les per­sonnes qui en­seignent sur Ins­ta­gram le font beau­coup. Sou­vent, ces re­cettes mi­racles s'ac­com­pagnent d'une ga­ran­tie d'être prête en un temps re­cord. Pour au­tant, lors­qu'il s'agit d'at­tendre son tour, ou son train, ou en­core d'at­tendre qu'une forme éner­gé­tique (ou pos­ture de yo­ga) nous soit ren­due li­sible, faut-il ab­so­lu­ment com­bler le vide de l'at­tente ? At­tendre, c'est dif­fu­ser de l'at­ten­tion qui erre sans cer­ti­tudes, c'est sor­tir de son iso­le­ment au monde et s'ou­vrir au ha­sard de ce qui pour­rait sur­ve­nir : une mon­tagne à es­ca­la­der, une ren­contre for­tuite, une pers­pec­tive nou­velle. At­tendre, c'est exis­ter.

 ??  ?? LAURENCE GAY en­seigne le yo­ga de­puis près de 15 ans. Elle anime aus­si son blog lau­ren­ce­gay.com Sa de­vise : être au­then­tique, être gé­né­reux et vivre plei­ne­ment.
LAURENCE GAY en­seigne le yo­ga de­puis près de 15 ans. Elle anime aus­si son blog lau­ren­ce­gay.com Sa de­vise : être au­then­tique, être gé­né­reux et vivre plei­ne­ment.

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