Esprit Yoga

LAISSE-MOI T'ÉCOU­TER

Sidewalk talk : une pra­tique de thé­ra­pie so­ciale à la por­tée de tous, ba­sé sur l'écoute et la ren­contre.

- TEXTE ET PHO­TOS DE FRANCESCA MAGNANI Mahatma Gandhi · Socialist Party · Tinder

Sidewalk talk, une thé­ra­pie so­ciale par l'écoute

ÀNEW YORK, par un sa­me­di en­so­leillé, il n'est pas rare de croi­ser à Union Square une foule bi­gar­rée : joueurs d'échecs, dan­seurs de rue, jon­gleurs, cui­si­niers ama­teurs se ren­dant au mar­ché bio­lo­gique ou pas­sants frileux s'en­gouf­frant dans une bouche du mé­tro. Par­fois, on y trouve des ras­sem­ble­ments po­li­tiques ou des simples in­di­vi­dus bran­dis­sant des pan­cartes af­fi­chant « bi­sous gra­tuits », « poé­sies gra­tuites » ou « conseils gra­tuits ». Un froid sa­me­di de mars, un nou­veau pe­tit groupe est ve­nu s'ajou­ter à cette foule mul­ti­co­lore, près de la sta­tue de Gand­hi. Ce sont les vo­lon­taires de Sidewalk Talk, prêts à écou­ter tous les pas­sants vou­lant par­ler, en of­frant aux New Yor­kais le simple don d'une oreille qui les écoute.

Sidewalk Talk

Le pro­gramme, né de l'ini­tia­tive des psy­cho­logues Tra­ci Ruble et Li­ly Sloane, s'or­ga­nise au­tour des groupes d'« écou­tants » vo­lon­taires. Le pre­mier évé­ne­ment s'est dé­rou­lé en 2015 à San Fran­cis­co : cette fois­là, les deux thé­ra­peutes avaient re­cru­té 28 vo­lon­taires, ma­jo­ri­tai­re­ment psy­cha­na­lystes et thé­ra­peutes ; mais aus­si des ac­teurs, des em­ployés de bu­reau ou des ar­ti­sans. Au­jourd'hui, quatre ans plus tard, seule­ment 50 % des vo­lon­taires sont psy­cho­logues. L'idée était (et est tou­jours) d'écou­ter et de faire par­ler les per­sonnes, sans leur of­frir des conseils comme c'est

le cas dans une vé­ri­table psy­cho­thé­ra­pie. L'un des ob­jec­tifs de l'ini­tia­tive est de dé­mys­ti­fier et de rendre ac­ces­sible la psy­cho­thé­ra­pie, d'ai­der les per­sonnes qui ne se sentent pas à l'aise à l'idée de se confier à quel­qu'un, en les en­cou­ra­geant à s'ou­vrir. Après la pre­mière ex­pé­rience de San Fran­cis­co, ce dis­po­si­tif d'écoute s'est ra­pi­de­ment dif­fu­sé dans d'autres villes : il faut dire que dans un pays comme les Etats-unis, on n'a pas l'ha­bi­tude de s'ou­vrir aux autres, sur­tout en contexte ur­bain. En as­sis­tant à la ren­contre, on a l'im­pres­sion que l'exer­cice est pro­fi­table non seule­ment aux « écou­tés » mais aus­si à ceux qui écoutent, dont le nombre ne cesse d'aug­men­ter. De­puis sa créa­tion en 2015, Sidewalk Talk a at­teint 4 500 vo­lon­taires et des centres dans plus de 50 villes et 12 pays à tra­vers le monde. L'im­pact est consé­quent : plus de 12 000 per­sonnes écou­tées et plus de 400 per­sonnes orien­tées vers des centres mé­di­co-psy­cho­lo­giques.

Ins­pi­ra­tion

Tra­ci Ruble a dé­cla­ré s'être ins­pi­rée en par­tie de la per­for­mance de 2010 de l'ar­tiste Ma­ri­na Abra­mo­vic au Mu­seum of Mo­dern Art de New York, dans la­quelle Abra­mo­vic in­vi­tait les spec­ta­teurs à s'as­soir en face d'elle et à main­te­nir son re­gard. T. Ruble avait long­temps ima­gi­né mettre le fau­teuil de son ca­bi­net à l'ex­té­rieur et in­vi­ter les pas­sants à s'as­soir pour pro­fi­ter d'une séance gra­tuite : lors­qu'elle par­ta­gea avec ses col­lègues cette idée qu'elle pen­sait être in­con­grue, nom­breux thé­ra­peutes lui dirent avoir eu la même en­vie. « J'ai la convic­tion pro­fonde que nous sommes tous res­pon­sables ré­ci­pro­que­ment de notre san­té men­tale », a dé­cla­ré T. Ruble, « mais ce­la n'est pas une thé­ra­pie de comp­toir. Notre mes­sage est simple : il concerne l'écoute et connexion, ce qui nous rend sains. Et les re­la­tions nous rendent sains ».

La connexion fait du bien

D'in­nom­brables re­cherches aca­dé­miques et scien­ti­fiques viennent confir­mer que le fait d'éta­blir des connexions vraies est une exi­gence fon­da­men­tale. Dans son ou­vrage Social : Why Our Brains Are

Wi­red to Con­nect, le neu­ro-scien­ti­fique Mat­thew Lie­ber­man sou­tient que c'est un be­soin aus­si im­por­tant que ce­lui de se nourrir. Se­lon Tra­ci Ruble, les ren­contres dues au ha­sard se sont lar­ge­ment per­dues à l'ère du vir­tuel et des smart­phones, où les per­sonnes tra­versent la vie la tête bais­sée, iso­lées par leurs écou­teurs. On ne se parle presque plus dans le bus, le mé­tro ou l'as­cen­seur. Même les ren­dez-vous pris par le biais d'ap­pli­ca­tions comme Tin­der éli­minent en réa­li­té l'op­por­tu­ni­té du pre­mier dialogue, tout comme les clas­se­ments et les avis des clients sur hô­tels et res­tau­rants ont rem­pla­cé le bouche-à-oreille.

La tech­no­lo­gie a mo­di­fié nos in­ter­ac­tions, sur­tout dans les grandes

villes. C'est un en­vi­ron­ne­ment sous haute pres­sion, fo­ca­li­sé sur l'ef­fi­ca­ci­té et la per­for­mance, où l'on a ten­dance à être ten­du et dis­trait, ce qui rend peu pro­bable d'avoir en­vie de se lan­cer dans une dis­cus­sion en fai­sant la queue à la poste. Les ré­seaux so­ciaux nous per­mettent de par­ler aux per­sonnes sans bou­ger de chez nous, sans ex­po­ser notre hu­ma­ni­té ou vul­né­ra­bi­li­té face aux autres. Nous pou­vons dire ma­chi­na­le­ment « Ça va ? » à des di­zaines de per­sonnes en une jour­née, mais nous ne nous ar­rê­tons ja­mais vrai­ment pour écou­ter la ré­ponse.

Com­ment ça marche

Dans une mé­tro­pole comme New York, où les gens ne se pro­mènent pas mais plu­tôt se dé­placent, ra­pi­de­ment et tou­jours vi­sant une des­ti­na­tion pré­cise, en es­qui­vant avec ha­bi­li­té tout obs­tacle qui se pré­sen­te­rait sur leur che­min, la mé­fiance ini­tiale est tou­jours pal­pable.

« Ce­ci n’est pas notre pro­jet, c’est ton pro­jet »

De­vise de Sidewalk Talk

Beau­coup pensent que les vo­lon­taires de Street Talk in­carnent une nou­velle forme de dé­mar­chage, mais au fur et à me­sure que la cu­rio­si­té prend le des­sus, les per­sonnes se dé­tendent et com­mencent à in­ter­agir. Au dé­but, le vo­lon­taire sou­rit cha­leu­reu­se­ment aux pas­sants, en leur of­frant une place sur la chaise vide en face de lui. La ma­jeure par­tie des pas­sants dé­tourne le re­gard, baisse le re­gard vers le té­lé­phone, presse le pas ou change de di­rec­tion. Cer­tains s'ar­rêtent pour de­man­der pour­quoi les vo­lon­taires in­vitent-ils des in­con­nus à les re­joindre… et re­fusent cour­toi­se­ment l'offre.

L'ex­pé­rience est évi­dente : c'est un exer­cice social dans le­quel on fait un don. L'ob­jec­tif est de four­nir aux per­sonnes l'op­por­tu­ni­té (tou­jours plus rare) de faire une pe­tite pause dans la rou­tine ur­baine et de prendre un temps pour soi. Il n'y a pas d'ar­rière-pen­sée : per­sonne ne leur ven­dra quelque chose, ni ne fe­ra de son­dages, ou cher­che­ra à leur es­cro­quer leur adresse mail. Les vo­lon­taires sont là seule­ment pour écou­ter, et ce­ci peut dé­ran­ger, voire cho­quer. En re­vanche, une fois que la glace est bri­sée, on est sur­pris par la fa­ci­li­té de l'opé­ra­tion. Vues de l'ex­té­rieur, les per­sonnes sou­riantes qui dis­cutent as­sises l'une face à l'autre pour­raient tout aus­si bien être au bar ou sur un banc au parc. «Écou­ter si­gni­fie ra­len­tir nos ré­ac­tions, sus­pendre notre ju­ge­ment et nous connec­ter aux pa­roles, à la res­pi­ra­tion et au re­gard de ce­lui qui nous parle. Créer de l'em­pa­thie est la mé­de­cine qui fe­ra re­fleu­rir l'hu­ma­ni­té ».

La for­ma­tion

L'en­traî­ne­ment pour de­ve­nir « écou­tant » est ou­vert à tous, se dé­roule en ligne et dure plus ou moins une heure. Il est com­po­sé de di­vers mo­dules:on y re­trouve des in­for­ma­tions qui nous aident à bien gé­rer le temps d'écoute et nous conseillen­t que faire si la si­tua­tion ap­pa­raît cri­tique (on peut par exemple pro­po­ser l'adresse d'un dis­pen­saire mé­di­cal gra­tuit) ; on y af­fronte éga­le­ment des thèmes comme « corps et émo­tions », « po­ser des li­mites pen­dant l'écoute », « ré­agir à des pensées sui­ci­daires », « éva­luer le risque en si­tua­tion d'écoute en pu­blic ».

Le fait d'« écou­ter » va à l'en­contre d'un lieu com­mun très ré­pan­du se­lon le­quel si quel­qu'un vous ex­pose son pro­blème c'est parce qu'il cherche une so­lu­tion : une per­sonne va me ra­con­ter un pro­blème afin que je le ré­solve. Or, sou­vent, « don­ner un conseil » ou « of­frir une so­lu­tion » ce n'est pas du tout ce qui est at­ten­du. Ces at­ti­tudes peuvent même être contre-pro­duc­tives qui abîment au­tant ce­lui qui parle que ce­lui qui écoute. « Nous ne nous voyons pas comme des ‘hel­pers', mais comme des construc­teurs de com­mu­nau­té dans les es­paces pu­blics », pré­cise Tra­ci.

Lorsque quel­qu'un nous ra­conte un fait triste ou pro­blé­ma­tique, peut émer­ger en nous l'ins­tinct de don­ner ra­pi­de­ment une opi­nion, ou pro­po­ser de l'aide. Ce­la dé­voile une dif­fi­cul­té à se connec­ter à l'autre et une dif­fi­cul­té à ac­cep­ter ce qui vient de nous être ra­con­té. Pour mettre fin ra­pi­de­ment à ce double in­con­fort, nous of­frons notre so­lu­tion. Écou­ter est un pro­ces­sus bien dif­fé­rent, et le dialogue qui en sui­vra se­ra plu­tôt une ré­flexion, comme dans un mi­roir, dans la­quelle se va­lident les rai­sons de l'autre, en se li­mi­tant ain­si à sim­ple­ment l'en­tendre. L'ins­tinct nous pousse à don­ner notre avis, car nous vi­vons dans une culture per­for­mante du fix it, mais pour réel­le­ment voir un autre être hu­main, il est né­ces­saire sur­tout d'« être » dans l'es­pace com­mun créé par ses pa­roles, et de le re­con­naître.

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