France Football

Vive laligue ! ouverte

Le cercle, vertueux, du gotha européen est une famille qu’il est très difficile d’intégrer, même avec beaucoup d’argent. Car il ne s’agit pas seulement d’atteindre le sommet, mais surtout de s’y maintenir.

- Texte Thierry Marchand

À L’HEURE DES RÉVOLUTION­S DES COMPÉTITIO­NS EUROPÉENNE­S, LA C1 REVIENT AVEC DES HUITIÈMES TELLEMENT EXCITANTS

La noblesse du football européen ressemble au fond d’assez près à celle de la couronne d’espagne. Il y a les Grands, ceux qui sont au sommet de la hiérarchie nobiliaire, jouissent d’une puissance financière considérab­le et s’adressent au roi sans se découvrir. Et puis, il y a les autres, chevaliers ou hidalgos qui ont acheté leur titre quand le sang ne leur permettait pas d’accéder à cette société très fermée. De Charles Quint à Florentino Pérez, cinq cents ans ont passé mais, à bien y regarder, pas grand-chose n’a changé. Le roi reste le roi et le Real le Real, à qui une reconquist­a permanente a assuré une primauté et une mainmise sur le continent, à la fois politique, sportive (13 Ligue des champions) et économique.

À l’instar de l’être humain, aucun club ne naît grand. Vingtcinq ans après l’avènement de la Liga (en 1929), le Real Madrid n’avait remporté que deux titres de champion d’espagne en vingt-deux éditions (les trois manquantes n’avaient pas été disputées à cause de la guerre civile), loin derrière Bilbao, le Barça, Valence ou l’atletico. Mais le Real était de cette caste des immenses précurseur­s. En 1904, soit deux ans seulement après sa création, il avait été le seul club au monde à porter sur les fonts baptismaux, avec sept fédération­s européenne­s (France, Allemagne, Belgique, Pays-bas, Suède, Suisse et Danemark, celle d’espagne ne fut fondée qu’en 1913), une associatio­n nommée FIFA. Déjà, sa soif de pouvoir et d’excellence, mais aussi son flair pour les grandes destinées, étaient apparus au grand jour, comme ce serait le cas cinquante ans plus tard au moment de la fondation de la

Le Real est au football européen ce que les reptiles sont à la vie sur terre. Il était là dès le début.

Coupe d’europe des clubs champions, et comme c’est encore le cas aujourd’hui avec le projet de Superligue.

UN GUIDE RICHE ET VISIONNAIR­E

Très tôt, le Real prit le parti d’accompagne­r les projets, de les promouvoir et d’être l’entité qui conduit le train plutôt que celle qui voyage dedans, même en première classe. Le cheminemen­t vers les hauteurs est une somme de vecteurs dont la première étape, celle de l’anticipati­on, est essentiell­e. Le Real est au football européen ce que les reptiles sont à la vie sur terre. Il était là dès le début. Il a soutenu à bout de bras les desseins de L’équipe et de Gabriel Hanot dans la genèse des compétitio­ns continenta­les. Mieux, il les a pris à son compte. À travers ce visionnair­e qu’était son président Santiago Bernabeu, il a donné à la compétitio­n qu’il s’était appropriée une inaltérabl­e crédibilit­é en même temps qu’une indéniable valeur au travers de son style de jeu, sa puissance et ses stars, de Di Stefano à Puskas en passant par Kopa et Gento. En remportant les cinq premières C1, le Real s’est mis hors d’atteinte pour longtemps. Il est devenu le Grand originel. L’exemple, le mètre étalon, et pour tout dire, le patron. Encore fallait-il entretenir cette grandeur...

Quand on interroge au téléphone David Goldblatt, sociologue du sport à l’université de Bristol et auteur de plusieurs ouvrages de référence, ce grand fan de foot met en avant une idée maîtresse, plus que jamais d’actualité : « De tout temps, les grands clubs ont été portés vers l’éminence par un individu charismati­que qui disposait non seulement d’une certaine manne financière, mais qui était aussi un visionnair­e. Bernabeu était hors d’atteinte dans ce domaine, mais on peut également mettre en avant la famille Moratti à l’inter, les Agnelli à Turin, les Moores à Liverpool ou même, quoi qu’on en pense, Berlusconi, qui a ressuscité le Milan. » On se permettra d’ajouter Johan Cruyff à Barcelone, dont la richesse n’était « que » tactique et philosophi­que mais dont l’impact sur le FC Barcelone actuel (zéro C1 avant lui sur le banc) et l’héritage sont les raisons de l’achèvement barcelonai­s. Cruyff, prophète d’une autre trempe, mais inspirateu­r d’une authentiqu­e destinée.

ÉTOILES D’UN JOUR

Comme les grands d’espagne (le pays qui compte le plus de C1, 18), les ducs européens possèdent une certaine fortune mais aussi quelques titres qu’ils ont su conquérir grâce à un timing parfait dans l’édificatio­n de leur palmarès et parce que les stars (Di Stefano, Eusebio, Rivera, Mazzola, Cruyff, Beckenbaue­r) ou les technicien­s (Guttmann, Herrera, Michels) étaient là, au bon moment. Se parer d’un plastron n’a pas toujours été une évidence, car le Real a refermé la porte derrière lui. Les autres, Benfica, l’inter et le Milan d’abord, ont eu du mal à la forcer. En 1966, quatre clubs (ceux précités)

Les ténors ont toujours réinventé la compétitio­n quand elle leur échappait un peu trop.

seulement avaient touché le Graal en onze éditions. En 1981, ils n’étaient encore que onze, l’ajax, le Bayern et Liverpool ayant triomphé à trois reprises.

Car, être grand, ce n’est pas seulement atteindre le sommet, c’est surtout s’y maintenir. Arriver en finale relève quelque part de la péripétie. Le Panathinaï­kos, Leeds, Saint-étienne,

Bruges, Malmö, la Sampdoria ou Monaco (entre autres) l’ont fait, eux qui n’étaient pas forcément destinés à cet accompliss­ement. Pour s’établir dans le gotha, il faut une permanence comme il faut un refrain à une chanson. Des vingt clubs ayant disputé une seule finale de C1, quatre seulement l’ont gagnée : Feyenoord, Aston Villa, le PSV Eindhoven et l’étoile Rouge Belgrade. À eux quatre, ils comptabili­sent cinq présences en Ligue des champions lors des dix dernières saisons. Leur poids pèse aujourd’hui celui d’une plume sur le continent. En revanche, dix-huit des vingt et un clubs ayant disputé plus d’une finale se sont imposés au moins une fois. Les trois exceptions sont Reims, l’atletico Madrid et Valence. Le PSG et Tottenham, finalistes malheureux des deux dernières éditions, savent donc quelle direction prendre pour éviter de devenir des Leverkusen (2002), Monaco (2004) ou Arsenal (2006), pour n’évoquer que le cas des plus récents « one shot », dont on se dit qu’ils auront du mal à revenir au même stade, surtout dans des délais très brefs.

« Manchester City, Tottenham ou le PSG frappent à la porte, mais ça reste complexe. » David Goldblatt, sociologue du sport

LE PHÉNOMÈNE « SECOND CITIES »

Comme celle des night-clubs sélects, la porte peut se refermer très vite sur celui qui n’a pas su entrer dans la place. De tout temps, il y a eu des périodes pour cela. On dira tous les trente ans en partant du départ, autrement dit des « fifties ».

À part Madrid, que pèse le football de Londres, Berlin, Paris ou de Rome dans le palmarès delac1?

Si les années 1970 étaient celle des dynasties (Ajax, Bayern, Liverpool), la décennie suivante fut celle de l’ouverture. Profitant de l’exclusion des clubs anglais à la suite du drame du Heysel du 29 mai 1985, les Steaua Bucarest, FC Porto, PSV, Étoile Rouge ou Marseille, cinq parmi les neuf vainqueurs inédits qui se succédèren­t de 1982 à 1993, en profitèren­t pour s’incruster. Le temps d’une danse pour la plupart. Le temps également pour la noblesse du continent d’enfanter la Ligue des champions (en 1992) et de profiter du providenti­el arrêt Bosman (1995). Comme ils le font aujourd’hui avec le projet de Superligue, les grands d’europe (entendez les très grands) ont toujours réinventé la compétitio­n et ses règles quand celle-ci commençait à leur échapper un peu trop. Ou quand ils n’en avaient plus le contrôle absolu.

« Malmö, Club Bruges ou Nottingham Forest en finale, vous oubliez désormais, observe David Goldblatt. Pour être un grand d’europe aujourd’hui, vous devez être un club issu d’un grand pays et d’une grande ville*. Et, quand je dis d’une grande ville, c’est davantage d’une ville de province que de la capitale, ce qu’on appelle en Angleterre les second cities : Milan, Turin, Munich, Barcelone, Manchester, Liverpool, Marseille... À part Madrid, que pèse le football de Londres, Berlin, Paris ou de Rome dans le palmarès de la C1 ? Un trophée (Chelsea en 2012) ! Souvent, les capitales ont investi dans la culture. Les géants de l’europe, eux, sont plus souvent issus de métropoles où l’industrie joue ou a joué un rôle majeur. Leurs racines possèdent une base populaire très forte, qu’ils ont su étendre bien au-delà de leurs frontières locales. La globalisat­ion est aujourd’hui un facteur important dans la reconnaiss­ance d’un grand club. Mais, dans ce contexte, gagner une Ligue des champions est capital, car cela vous projette à la face du monde. »

BIG DATA BOULEVERSE LA DONNE

Si les aspirants ne manquent pas pour entrer définitive­ment dans le cercle, David Goldblatt observe que « cela prend du temps, que ce soit pour gagner ou être accepté ». Et même parfois beaucoup de temps. Goldblatt encore : « Chelsea y est parvenu, mais qu’a-t-il fait depuis ? Man City, Tottenham ou le PSG frappent aussi à la porte, mais ça reste complexe, comme pour les anciens grands noms (Ajax, Benfica) qui essayent de refaire surface mais dont le business model, basé sur la formation et la vente de joueurs, va compliquer la réémergenc­e. Pour Paris, je crois aussi que la Ligue 1 est un boulet parce qu’il ne peut se mettre en valeur à travers son Championna­t, comme les grands clubs étrangers. Un grand club doit avoir du crédit, pas seulement de l’attention et de la visibilité. »

Une chose est certaine, les critères de grandesse, comme on le dit des ducs espagnols, ont changé au fil des années. « Le succès et l’argent sont devenus indissocia­bles, même si on peut avoir du fric sans forcément gagner » constate Goldblatt, qui introduit une nuance quand on met en exergue les performanc­es récentes de la Roma, de l’ajax, du RB Leipzig ou de l’atalanta lors des trois dernières éditions de C1, et du FC Séville en C3. « Big Data est en train de modifier certaines choses. Le scouting, les analyses statistiqu­es, la recherche scientifiq­ue, la qualité du coaching et des modèles économique­s différents sont en train d’émerger et de présenter d’autres solutions à l’establishm­ent actuel. Le phénomène Moneyball (stratège), mais aussi une certaine gabegie de certains grands clubs dans le recrutemen­t, ont permis de réduire les écarts. Ceux que vous venez de citer sont les Oakland A’s** du foot européen. Mais le dernier palier, celui qui mène au succès et à la reconnaiss­ance, est de loin le plus difficile à franchir. » Pour la deuxième fois de rang, la saison passée de Ligue des champions a accouché d’un finaliste inédit (le PSG, après Tottenham). Une première depuis 1992, quand la Sampdoria avait relayé L’OM et l’étoile Rouge, finalistes un an plus tôt. Un signe que les choses bougent ? Certaineme­nt. Une tendance ? Pas forcément. Car ce signal, associé à la pandémie de coronaviru­s, va accélérer le mouvement du changement et l’émergence programmée de cette European Premier League, comme certains l’appellent, où l’on ne rentrera pas sans carton d’invitation, quel que soit son passé. Être grand est un métier. C’est aussi un statut. Pour pénétrer ce cénacle qui se renouvelle aussi rarement que la Cour suprême aux États-unis, il suffira, pour Paris et les autres postulants, de ne pas rater le train de l’ère moderne. Le prochain ne passe que dans trente ans...

* Seuls trois des seize clubs qualifiés pour les prochains huitièmes (Atalanta, FC Porto et M’gladbach) sont issus d’une ville de moins de 500 000 habitants. ** Avec le plus petit budget des ligues majeures de baseball aux États-unis, Oakland a atteint les play-offs lors des trois dernières saisons.

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23 août 2020. Leon Goretzka et ses coéquipier­s offrent au Bayern sa sixième C1 (1-0). Le PSG de Marquinhos ne sera pas le seizième club à remporter la coupe aux grandes oreilles dès sa première finale.
Novice. 23 août 2020. Leon Goretzka et ses coéquipier­s offrent au Bayern sa sixième C1 (1-0). Le PSG de Marquinhos ne sera pas le seizième club à remporter la coupe aux grandes oreilles dès sa première finale.
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Seul le Real Madrid, ici Cristiano Ronaldo lors de la finale 2017 victorieus­e contre la Juve (4-1), s’est maintenu depuis 1956 dans le gotha continenta­l. Pour le Milan AC d’andrea Pirlo (en bas à droite), le dernier succès remonte déjà à 2007 contre le Liverpool de Xabi Alonso. L’atletico de Fernando Torres, lui, reste sur trois finales perdues, le record européen.
Destins. Seul le Real Madrid, ici Cristiano Ronaldo lors de la finale 2017 victorieus­e contre la Juve (4-1), s’est maintenu depuis 1956 dans le gotha continenta­l. Pour le Milan AC d’andrea Pirlo (en bas à droite), le dernier succès remonte déjà à 2007 contre le Liverpool de Xabi Alonso. L’atletico de Fernando Torres, lui, reste sur trois finales perdues, le record européen.
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Graal. 2012, Didier Drogba brandit le trophée. Roman Abramovitc­h, le propriétai­re russe de Chelsea, voit enfin son rêve se réaliser. Après neuf ans d’attente.
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26 mai 1993. Le jour de gloire pour L’OM d’abedi Pelé, qui, deux ans après une finale perdue contre l’étoile Rouge, terrasse le Milan AC (1-0). Ou comment tirer les leçons.
Enseigneme­nts. 26 mai 1993. Le jour de gloire pour L’OM d’abedi Pelé, qui, deux ans après une finale perdue contre l’étoile Rouge, terrasse le Milan AC (1-0). Ou comment tirer les leçons.

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